Ci-dessus, p
2. Pour rEnseifrnemont spécial, voir la table analytique <!u volume <Ie Delalain qui indique où se trouvent, dans ce livre, les docunu'nts relatifs à cet ordre d'études.
suffisamment au Conseil, que le projet d'Enseignement professionnel n'est pas une bombe que je prétends jeter soudainement et à grand bruit au milieu de la publicité, mais un plan auquel ont travaillé Richelieu, dans le Règlement général de 16^5*, le président Rolland, en 1768, dans son plan d'éducation nationale et, depuis 18âl, tous les gouvernements de la France; dont le législateur de 1850, après ceux de 1833, 1847 et 1849, a imposé Texécution ; que M. Fortoul a voulu accomplir par la trop fameuse bifurcation; et que M. Rouland se proposait d'exécuter quand ses pouvoirs ont cessé.
« J'ai profité d'une enquête commencée il y a deux siècles, et que j'ai renouvelée au ministère, de sorte qu'il ne se trouve dans mon projet aucune disposition qui n'ait été adoptée /> runanimitt^ par les autorités compétentes.
u J'ai promis à l'Empereur de mettre toujours quarantehuit heures entre la pensée et l'action. J'ai mis cette fois entre elles (juamnlc-huit jours et bien davanlagc.
M I)n reste, rEm|HT(»iir, avec son suprènio bon sens, avait, au dernier ('onseil, tranché nellemenl une ({uestion qui s'y élail obscurcie : *• Puisqu'un établissement considérable exisU» déjà, disait Votre Majesté, améliorons-le; ceux qui veulent du latin cl du grec en iront ehercher dans les lycées classi(|ues: eeux qui n\>nt besoin (jue de l'élude de notre idiome, avec des langues vivantes et des sciences ap[)liqnées, en trouveront dans le collège fran(;ais. »
« L'Université, Sire, ne demande aucnn privilège. Nos traditions, nos mœurs, notre situation politique et la raison empêchent de la détruire; mais son rôle, à mes yeux, n'est
I. Voir le discours pour rinaugurntion du lycée de Mont-de-Marsan, np. cit., p. 331-333.
L'EXSEIGXEMEXT SECONDAIRE SPÉCIAL. 255
pas celui d'une machine qui écrase loul ce qui l'approche; je voudrais n'en faire que le régulateur de TEnsei^nement libre, dont elle relèverait sans cesse le niveau par la supériorité de ses méthodes, de son organisation et de son esprit. Les lycées ne doivent être autre chose que des maisons modèles.
« Le pays a Thabitude de tout attendre du Gouvernement. Le meilleur moyen de lui ôter celle faiblesse ne serait pas de lui tout refuser. En ce moment, il demande à cor et à cris de renseignement usuel. Le Gouvernement est tenu de lui en donner, et TUniversité doit dire : «Après de longues délibérations, voilà les programmes et Torgànisation qui m ont paru les meilleurs. Je vais les expérimenter dans les maisons de TÉtat; regardez et, si vous les trouvez bons, imitez-les. Si vous faites mieux, nous nous corrigerons ; et la société bénéficiera de noire concurrence. »
Je ne prélendais pas mellre l'atelier dans l'école ni supprimer l'apprentissage, lequel ne peut se faire qu'auprès du métier et des machines. Mais aux futurs officiers de l'industrie et du commerce, il devait <>lrc utile d'apprendre les principales applications de la science, tout en étudiant l'histoire de leur pays et les langues étrangères. L'ignorance de ces idiomes oblige nos industriels et nos négociants à prendre pour commis des Suisses et des Allemands qui livreront peut-être à des concurrents le secret des opérations de leurs patrons.
Ainsi, deux ordres d'études différents pour deux catégories distinctes d'élèves : aux uns, les humanités et un commerce prolongé durant sept à huit ans avec les plus belles intelligences de la (irèce, de Rome el de la France; aux autres, pressés d'entrer dans la vie active, un temps
25G NOTES ET SOLVEXIHS.
d'écolage plus court et des connaissances qui devront profiter à leur profession, quelle qu elle soit.
Cet enseignement particulier fut secondaire^ parce qu'il s'élevait fort au dessus des préoccupations de Técole primaire, et je rappelai spécial^ mot qu'on ne comprend plus aujourd'hui, bien que la circulaire d'exécution {op. cif., p. 274; établisse nettement que, si l'enseignement classique est le même partout, l'enseignement spécial doit varier dans beaucoup de localités, selon le caractère de l'industrie dominante. C'est pour cela que les programmes furent très étendus, afin que chaque école pût y prendre ce qui convenait le mieux à ses besoins : par exemple, à Chartres, centre agricole, les applications de la chimie, de la physique et de la mécanique, utiles « au bon ménage des champs »; à Saint-Etienne, l'exploitation des mines, la métallurgie et la teinture; à Lyon, le travail de la soie et les opérations commerciales. C est pour cela aussi qu'un conseil de perfeclionnemenl et de patronage, composé des notables de l'industrie cl du commerce, sous la présidence, non du proviseur, mais du maire, représentant de la majorité des pères de fiimille de la cité, fut placé à cùté de chaque école spéciale, avec de sérieuses allribulions.
Ce partage entre les Humanités, (|u'il faut garder pour l'honneur lilléraire et scientifique de la France, et VEnseignemeni sprcinl pour ceux qui doivent former les cadres de l'armée indusirielle, était donc très logique et très approprié aux besoins de notre société moderne. Aujourd'hui on le compromet; j'en suis désolé. Mais, à Coulances, qui avait tort, (le l'Université élevant un paysan d'après les méthodes de Port-Hoyal et des Jésuites, ou de l'Inspecteur général qui disait : « Enseignez donc à ce fils de fermier, futur
l'enseignement secondaire spécial. 257
Termier lui-même, les connaissances qui lui permeltront de lirer de sa terre une double moisson? »
Entre renseignement primaire, qui donne à cinq millions d'enrants les premiers éléments de récriture, de la lecture et du calcul, et l'enseignement classique qui, ne s'adressant qu'à un petit nombre, est nécessairement aristocratique, il se trouvait un abîme. Sur ce fossé infranchissable qui confinait à toujours les membres de l'Enseignement primaire dans cet ordre d'études et leur interdisait, par conséquent, d'aspirer aux postes élevés de l'Université, l'Enseignement secondaire spécial jetait un pont sur lequel pouvaient passer ceux que leurs aptitudes et leurs services désigneraient pour les fonctions supérieures de l' Université, soit celles de principal ou de proviseur, d'inspecteur d'académie on d'inspecteur général; c'était très démocratique et très libéral, à ce point qu'un des eiTels de l'enseignement spécial fut de permettre aux Frères des Écoles chrétiennes de sortir du cercle étroit où leurs statuts les enfermaient. L'étude du latin et du grec leur était interdite; ils ne pouvaient monter plus haut cjuc l'École primaire. Mais rien n'allait les empocher de donner renseignement spécial, et ils le donnèrent. Le candidat reçu le premier, en 1870, à l'École polylechni(iue. fut un de leurs élèves. Le nouvel ordre d'études était donc pour eux un acle d'affranchissement. M*a-t-il valu leur reconnaissance? On en jugera par la suite de cette histoire. Mais ce n'est pas leur gratitude que j'ambitionnais. Peu m'imporlail leur faveur ou leur hostilité; je n'agissais qu'en vue de lintérél général, qui demandait une instruction appropriée aux besoins des industriels, des agriculteurs et des négociants '.
1. J'avais hésité entre plusieurs noms avant de m'arn-lrr à celui I. 17
Îf58 NOTES ET SiiUVENIUS.
Il lallat prè9 de deux années de discussions laborieuses el, pour ma part, de iénacilé opiniâtre, pour arriver à une Bolation que le bon sens du pays réclamait. En6n, le 21 avril 1863. le Corps législatif vota la loi à l'unanimité, mais sans qu'il me fût donné un centime pour l'exécuter. Je n'avais pas voulu compromettre un succès de principe par une demande d'allocation, qui aurait problablement fSûl tout échouer; et mes collègues, croyant toujours que je m'étais jeté dans une aventure d où je ne sortirais pas. se gardèrent bien de faire remarquer qu'une loi de cette importance exigeait l'inscription d'un crédit au budget. La misère rend ingénieux. Abandonné de l'État, je tendis la main, même mon chapeau, et, de rien, je pus faire quelque chose, parce que l'opinion publique était avec moi.
Le tort de tous ceux qui, depuis quarante ans, s'étaient occupés de celte ({uestion avait été de ne pas comprendre qu'avant de sonj^er à trouver des élèves pour ces éludes, il
(J'Kiisni^neiiicrit spécial. Je pris tPahord el je re|Mjus<ai ensuite celui dVnsei^ni'iiienl français, qui aurait donné à croire que le lycée classique ne faisait apprendre que du latin. Je l'apitelai spécial {mr la raison donnée au texte, et secondaire p«»ur plusieurs motifs : 1* il allait bien au delà de renseignement primaire; T il tenait compte d'une vanité res|»ectablc des faniille> qui ne voulaient |>.'is «lue leurs enfants fussent retenus trop lon^'temps dans W< écoli's du premier àpe: .T il faisait tomber la barrièn* jusqu'alors infranchi>>able. entre nos deux [►remiers ordres d'études : réforme très dénujcratique qui ouvrait, pour le recrutement social, de nouvelles fMTspt'Otives à l'immense fiersonnel des écoles primaires. Je connais mal les classes d'ensei^rnenifut |irimaire supérieur, à l'aide des(iuell»'S on a essayé de tuer l'en^iei^rniMni'nt spécial. Je crois qu'on n*a ftu les constituer qu'en leur donnant la gnituité qui, obli^'atoire i>our l«'> «Mifants pauvre> de Pécole primaire, ne le serait plus, sans écraser no> budiuTts. pour la totalité des jeunes gens des écoles primaires supérieures.
fallait former des professeurs capables de donner le nouvel enseignement.
Lorsqu'il fut question, en i8i0, de restaurer les études classiques, le Gouvernement fonda TÉcole normale supérieure. Quand Topinion publique et les députés exigèrent, après 1830, la réforme des études du premier âge, on créa les écoles normales primaires; et Tarmée, la marine, le génie militaire et civil ont, à TÉcoIe polytechnique, à Saint-Cyr, au Borda, à TÉcole centrale, etc., leurs maisons mères d'où sortent nos officiers de terre et de mer, nos ingénieurs et nos grands constructeurs. L'exemple était bon à suivre; Tcxpérience et la raison l'imposaient : c'était la tradition nationale. Mais l'administration n'avait pas les millions nécessaires pour mettre celte école à Paris; elle n'en avait pas môme le désir, croyant qu'il était bon de tenir ces jeunes gens loin des distractions d'une grande cité. Où les établir, sans architecte ni marons, puisque je n'avais pas d'argent? Alors commença une campagne de mendicité qui réussit à merveille.
Le !"■ août 18G5, je pus écrire à l'Empereur :
« Sire,
« Avant la loi votée dans cette session sur renseignement spécial, notre système d'éducation était encore, dans son plan général, celui de la société arislocrati(|ue du xvn*^ siècle. La nouvelle loi inaugure enfiii un enseignement approprié à notre société moderne, en mellant à la portée de chacun les connaissances qui lui sont nécessaires pour arriver au développement complet de ses fa(*ullés naturelles. C'est donc une loi 1res liliérale, en même temps que très utile, et dont l'avenir révélera rimporlauce.
Ci Cette loi, il faut aujourd'hui la mettre en action. Pour cela, des professeurs sont nécessaires. Or, les écoles libres n*en ont que de détestables, et une opinion qui s*est produite au Conseil d^Elat, au Corps législatif et dans la presse, craint avec quelque raison que les Cicéroniens et les savants de TUniversité soient peu propres à faire les cours nouveaux. De tous les côtés, on me demande de former le personnel enseignant qui fait défaut. Pour répondre à ce besoin, j*ai Thonneur de proposer à Votre M«gesté d'accepter :
t" L^ofTre de la ville de Cluny, qui consent à donner à rÉtal sa belle abbaye de Bénédictins avec une subvention de soixante-dix mille francs.
â^ L'olTre du département de Saône-el-Loire, dont le Conseil général a voté cent mille francs pour Tapproprialion des bâtiments de cette abbaye aux usages scolaires.
3" D'établir dans ces bâtiments une Kcole nonnalr^ spf^ciale où des élèves-maîlres, soil boursiers de l'État, des déparlemenls ou des communes, soit pensionnaires libres, viendraient apprendre, de manière à être en état de l'enseigner aux autres, ce <iue les lellres, les sciences et les arts ont à donner de connaissances nécessaires aux industriels, aux négociants et aux agricullours pour la meilleure culture de leur espril et la plus utile préparation générale à leur profession.
« Je trouve. Sire, i\ue nous avons en France beaucoup trop d'écoles normales primaires, quatre-vingt-quatre, et les départements feraient une sérieuse économie s'ils consentaient à se grouper par quatre ou cinq pour en entretenir une seule à frais communs, au lieu d'en avoir chacun une à leur charge. Mais la nouvelle école, destinée à pré-
L'ENSEhîNEMENT ?E»:mM>AIBE -PÊ.:£AL. t-il
parer des professeurs pour renseignement ?econ«iarre spécial, n'a rien de commun ave*: les élablîsserneats on Ton forme les maîlres des écoles de village. Au-*i je la cpjîs nécessaire: tous les député* à qui j'en ai parlé ^jnt de «.-et avis, et un grand nombre «Je 0>n^U géo-rrai^x se -^juI déjà déclarés prêts à y établir des bourse*.
« Il est, en effet, indispensable qu'il -e Irouve «luelque part en France un lieu où s'élaborent les mrtht>Jes les plus sûres pour renseignement nouveau, où -e forment ]*-<■ [professeurs les plus habiles que l'État, le-r départementr. les villes et les particuliers viendraient y chercher, où tout progrès dans les sciences appliquées s#frail immédiatement connu et expérimenté, ce qui permettra de le répand n* par renseignement, vile et bien, dans le pays tout enlier.
« La dépense pour cette fondation serait fK*tite. Je voudrais constituer Técole sans état-major a«]miiji<tratif et avec un très petit nombre de professeurs bien payés. Llle ne mettrait certainement pa< au compl** <h: l'Htat une charge annuelle de cent mille francs.
« J'ai eu l'honneur, au dernier Conseil. dVnl retenir Sa Majesté l'Impératrice de ce projet, qui est à l'élude depuis une année. Je prie l'Empereur de vouloir bien l'approuver. ')
L'Empereur me fit répondre aussitôt « qu'il fallait poursuivre l'exécution de cet excellent projet j>. Ronher, conservant ses anciennes préventions, avait pourtant déclaré, dans le Conseil, « que Cluny ne pourrait réussir ».
L'École fut fondée. (Voy. o/t. cil,, p. 2iO-:2ii. •
La veille du jour où les cours devaient s'ouvrir, les élèves m'envoyèrent une adresse à la<|uelle je répondis aussitôt (G novembre 1800; :
eoe NOTES ET SOUVENIRS.
« Mes chers amis,
« Merci pour les sentiments personnels que vous m'exprimez; merci surlout pour la conviction que je trouve en vous de la grandeur de Tœuvre que nous entreprenons.
« L'Allemagne et la Suisse ont sur nous, par renseignement professionnel, une avance de cinquante années, et un demi-siècle de cet enseifi^^ement a changé la face des deux pays. Il nous faut les rattraper d*un bond, pour les dépasser ensuite, afin que la France soit là, comme ailleurs, au premier rang.
u Cluny, dont les moines étaient grands défricheurs de sols stériles et d'esprits rebelles, Cluny, grâce à vous, gardera son r6le historique, en envoyant bientôt par tout le pays des maîtres qui enseigneront à prendre, au nom de la science, possession du monde matériel, mais qui n'oublieront jamais qu'en France la richesse n est rien sans la dignité morale.
« L'enseignement spécial n'esl pas seulement une méthode d*inslruclion; c'est aussi un système d'éducation. Faites donc, dans vos études, la part de TAme et du cœur, comme celle de Tesprit, afin <le n'être jamais tentés de les séparer ensuite dans vos leçons.
<« C'est le mol d'ordre que je vous donne, en vous souhaitant la bienvenue dans cette grande Maison.
« Votre ami,
<« V. DlRCY. »
D'où venaient ces élèves? Un très petit nombre, vingt seulement, étaient boursiers de l'Klal; les autres avaient été envoyés à Cluny par leurs départements. A ma demande, soixante-dix Conseils généraux avaient volé quatre-vingt-
L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE SPÉCLVL. '203
dix bourses dont le prix, Gxé par moi à huit cents francs, laissait à TÉcole, par chaque élève, un boni de deux cents francs, applicable aux besoins généraux de la maison. Les Compagnies de chemins de fer, de simples particuliers m'envoyèrent des élèves aux mômes conditions. Le département de la Seine donna dix mille francs qui s'ajoutèrent aux cent soixante-dix mille votés par la ville de Cluny et le département de Saône-et-Loirc. Les lycées ayant la personnalité civile et des fonds en réserve firent des prêts dont l'intérêt leur fut payé jusqu'au jour du remboursement. Les dons affluèrent de toutes parts; enfin, le collège d'enseignement spécial annexé à l'École, et qui arriva bien vile à rapporter plus qu'il ne coûtait, augmenta les ressources financières de l'institution naissante. Le Muséum d'Histoire Naturelle organisa un jardin expérimental de cinq hectares, les Facultés se dessaisirent, en faveur de Cluny, des instruments qu'elles avaient en double exemplaire; enfin, trois cent soixante-dix particuliers olVrirenl des livres et mille objets nécessaires à renseignement. Dès le 13 novembre 18C6, j'écrivais à l'Empereur :
« J'ai demandé, pour Cluny, à une centaine de gros industriels, des échantillons des malières prernii'res employées par eux et des spécimens de toutes les transformalions que ces matières subissent avant d'arriver à l'état de produit vendable. Ils ont répondu avec un patriotique empressement, et Votre Majesté aura à Cluny le premier musée technologique de rEurope. Ce sera le meilleur livre et le meilleur enseignement pour cette école des sciences appliquées.
« Il faut qu'on y fasse aussi du dessin. Le Louvre m'a promis généreusement pour trois cents francs do plAtrc^s!
xV»i NOTES ET SOUVENIRS.
il y a tel don d*un industriel qui vaudra quatre mille francs, et, comme je publierai tous les dons, TEmpereur voudra sans doute que le Louvre figure sur ma liste pour un chiffre moins dérisoire.
u Cluny a besoin aussi d'une bibliothèque. Il ne reste rien de celle des moines. J*ai déjà envoyé mille cinq cents volumes : ce n'est pas assez.
« Les bibliothèques de la couronne sont encombrées d'ouvrages en doubles, triples et décuples exemplaires. L'Empereur veul-il permettre qu'on cherche parmi les inuti/i(és de ses bibliothèques ce qui serait le nécessaire de Cluny : des livres d'hisloire, de littérature et de sciences appliquées?
<' Cluny est une solitude. 11 faut que maîtres et élèves y trouvent une grande variété d'objets d'études et de distractions utiles. C'est dans ce but que j'y accumule un musée, une bibliothèque, des modèles de machines, des moulages de toute sorte, des dessins de toute espèce, môme des ateliers où se travaillent le bois et le fer, afin que les élèves y fassent l'éducation de la main, comme ils font, dans les leçons, celle de l'esprit. Ils ont, en outre, un magnifique laboratoire de chimie et une belle collection d'instruments de physique et d'objets d'histoire naturelle.
« Les travaux commencés il y a un mois sont à peu près achevés; les cours ont été ouverts le i novembre.
i< Cette grande maison est régie par deux principes nouveaux, du moins en France :
« 1° Tout s'y rapporte à l'Enseignement, et personne n'y est purement administrateur. Le directeur fait un cours de pédagogie; le sous-directeur, un cours de littérature française; l'économe, un cours de comptabilité et d'écritures commerciales, etc.
« 2* Personne n'y est chargé de la discipline, mais tout le inonde la fait. En d'autres termes, il ne s y trouve pas un de ceux que les écoliers exècrent sous le nom de pions,
« Le collège n*a pas môme de professeurs. Ce sont les élèves-maîtres qui font les leçons aux enfants du collège, sous la direction et le contrôle des professeurs de Y École, Ils apprennent d'un côté, ils enseignent de l'autre, et gagnent des deux parts. Aussi, la dépense pour le personnel enseignant et administratif ne dépasse point, dans les deux établissements réunis, les cinquante mille francs que coûte un mauvais collège communal.
« Quant au matériel, je n'ai encore dépensé que soixantequinze mille francs.
u Voilà une opération financière dont M. Fould devrait être ravi.
« 11 est vrai que tout le monde m'a donné, excepte l'Empereur qui m'accordera bien, j'ose l'espérer, quelques livres inutiles de ses bibliothèques, et pour plus de trois cents francs de moulages du Louvre.
« J'oubliais de parler du jardin où seront réunies :
« 1" Une école botanique de deux mille espèces;
« 2° Une école de plantes économiques^ industrielles et médicinales^ comprenant cinq cent deux espèces ou variétés;
« 3° Une école forestière [±2H espèces) ;
« i<> Une école fruitière.
« Les élèves-maîtres travaillent eux-mêmes au jardin. »
Le succès de Cluny fut grand : jamais création n'avait été plus encouragée par la faveur publique; mais grands aussi étaient les besoins, et le moment vint où il fallut demander à l'État d'intervenir à son tour. J'attendais pour
j recourir que rÉcole, en marchant d^elle-niéme et toute seule, eût fait ses preuves de vitalité. Je demandai pour elle un crédit de deux cent mille francs que la commission du budget refusa d*abord. Mais, le 8 juillet 1868, je pouvais écrire à TEmpereur :
« Sire,
« La Chambre vient de me rendre les deux cent mille francs de Cluny, malgré la vive résistance du rapporteur de la Commission qui a parié deux fois pour faire rejeter le crédit.
« Je n*entretiendrais pas TEmpereur de cette affaire, qui est cependant pour moi de grande conséquence, s'il n*importait que Votre Majesté connût bien le sentiment des députés sur ces questions d'instruction publique que quelques-uns dédaignent, et auxquelles, avec sa haute raison, l'Empereur attache tant d'importance.
« Au vote, le rapporteur n'a été soutenu que par les trois féroces de la Commission, MM. Segris, Louvet et (iressier, qui se sont liAlés de se rasseoir, comme honteux de leur isolement.
« A la contre-épreuve, la Chambre entière s'est levée, et beaucoup de députés, même des membres de la Commission, sont venus se féliciter avec moi de ce résultat.
« C'est un signe de Télat des esprits et de la nécessité pour le (louverncment de continuer à marcher dans la voie où Votre Majesté la fait entrer.
« L'Empereur voit que Cluny est populaire dans la Chambre comme il Test déjà dans le pays. »
Ce vote fut la fin de mes tribulations : elles avaient duré cinq ans!
l'enseignement secondaire spécial. 267
Dans un de mes voyages à Cluny, j'avais essayé de voir notre grand poêle Lamartine, qui habitait les environs, à Saint-Point. Le 18 avril 1805, il m'écrivit la lettre suivante :
a Monsieur le Ministre,
« J'ai été bien sensible à votre aimable souvenir. Je suis arrivé à Cluny une heure après que vous veniez d'en partir; vous voyagez comme César, mais avec plus de succès que lui; le veni^ vidi^ vici s'appliquera plus justement à vos excursions rapides pour l'amélioration des hommes qu'à ses campagnes pour leur destruction.
« Je m'étais flatté de l'espoir de vous recevoir; je comprends l'impossibilité, mais j'espère mieux de l'avenir.
« Agréez, Monsieur le Ministre, l'assurance de mes sentiments les plus distingués, et rappelez-moi respectueusement à la mémoire de madame Duniy.
« J'irai bientôt à Paris vous remercier de votre lettre.
« Signé : Alpu. de Lamartine ^ »
Pendant la laborieuse campagne qui avait abouti à la création de Cluny, j'avais organisé l'Enseignement spécial en beaucoup de lieux. On m*a reproché de ne lui avoir pas donné des maisons particulières qui l'eussent séparé de l'Enseignement classique. Je l'ai fait partout où je l'ai
\. Je rappellenii à ce propos que rKmperéur, très préoccupé des embarras finrancicrs tic Lamartine, proposa un jour au Conseil de lui donner oOôOOO francs. Je ne sais ce qu'il advint de celle proposition, probablement un refus du poète. Son inaptitude à conduire ses aiïaires était absolue. Un jour, mon éditeur, M. Hachette. s'olTrit à y mettre un peu d'ordre. Il y renon(;a, Lamartine lui ayant demfindé, dès le lendemain, d'accepter une combinaison qui aurait élé très avantageuse au libraire, mais «jui montrait que la maladie du poète êlait incurable.
pu; mai!) je n'avais pas les deux cents millions nécessaires pour l'élubllr chez lui, comme il l'a élé i Monl-de- Marsan, à Aiai^. k Napol^onville. olc. '. Je comptais arriver au but
une nuire fai^oD. Dès le 9 octobre 1806, j'écrivais è l'Em-
:reur :
« Sire, « Votre Majesté a bien voulu m'autoriser à me rendre Mon t-de- Marsan pour le 15 octobre. J'ai à faire une apagne scolaire de 12 à 15 jours dans les petites villes se ruinent avec leurs collèges latins et grecs. Dépense uelle : dis. millions; produit : deux cent cinquante ivais bacheliers; prix de revient pour chacun d'eux : ante mille francs.
11 y a donc une petite révolution scolaire à faire. Les SB, les circulaires ne sufGsent pas. Il faut payer de sa
Plus lard, je constituai une commission d'inspecteurs généraux chargés de visiter ceux de nos deux cent cinquante collèges qui grèvent leur budget d'une grosse BubvenlioR, pour tjuc le maire, le médecin el le notaire de la commune puissent donner à leurs fils des professeurs de latin et de grec. Ces missi doinliiici devaient solliciter une réunion oflicieuse du Conseil municipal el démontrer que les classes latines éloignaient les enfants à qui cet enseignement était inutile, que le collège se mourait d'inanition, faute d'élèves, et ne vivait qu'aux dépens des finances
I. Sur la Iran s forma lion ilu lycée classique de Napoléonville en maison d'enseignement, appropriée à i'enseigncnienl agricole, voir au Bull. adm. du Ministère, pour 1891, les p. I"8-IR2. Une ferme modèle y fui fondée par le minisire de l'Agriculture, il la demande de l'adminislration de l'Instruction publi<]ue.
L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE SPÉCIAL. 2liy
municipales. Faites-en un collège spécial^ et les enfants de toute la ville, 61s de petits bourgeois, de marchands et de fermiers des environs, y viendront. Une instruction plus utile sera répandue et les finances municipales seront moins obérées. Mais, pour triompher de la vanité et des intérêts de quelques hommes influents, il m'aurait fallu du temps et je n'en eus pas : quelques mois plus tard, j'étais démissionnaire ^
Tout avait bien marché tant que le fondateur de l'École était resté, en quelque sorte, présent dans l'établissement par la correspondance quotidienne qu'il entretenait avec le Directeur et qui permettait à Tautorité ministérielle de lever sur Theure tous les obstacles ou de satisfaire à tous les besoins, môme aux plus urgents. Chaque année, des membres considérables de l'Institul, du Conseil d'État et de l'Université, délégués par le Ministre, se rendaient à Cluny pour les examens et la délivrance des brevets. La présence de ces hommes éminents, qui s'a|)pelaienl Dumas, Balard, Faye, Boulalignier, Gréard, de Mornay, délégué du Ministre de l'Agriculture, etc., et les frécjuentes visites du Ministre inspiraient aux élèves une vive émulation, en
1. Sur l'Enseignement spécial, voir, en oulre du volunu' «le Drialain, celui 'que radminislralion a public en IsOo et où ont été réunis tous les documents officiels, circulaires et programmes: «-nlin Vllislaire des six premières années de Cliaif/, par F. Uoux, le premier directeur de cctlc maison. Quant aux programmes, on leur a reproché d'être trop développés, parce qu'on n'a pas voulu tenir compte de la circulaire d'exécution où il était dit que ces pr(»j.Tammes avaient été ainsi con<;us pour que chaque maison put prend n? dans cliacjin d'eux ce qui convenait le mieux aux besoins de sa population >c(daire. Kn France, i)ays de l'uniformité administrative, un programme sorti d'un ministère doit être le même partout. J'ai voulu réagir contre celle habitude qui était la contradiction même de rEnseignement spécial Voir op. c*/., p. 230) et le temps m'a manqué pour réussir dans celle leulalive do décentralisation scolaire.
même temps qu*à la population du département un légitime orgueil.
Mais, en 1871, les sentiments changèrent à Tadministration centrale : TÉcole était-elle coupable d'avoir été fondée par un membre du Gouvernement impérial? Je ne sais, mais on lui enleva le chef, M. Ferdinand Roux, dont Tinlelligence et le dévoûment avaient, pendant six années, assuré ses premiers pas, et on supprima son autonomie qui lui- avait permis, comme à toutes les grandes Écoles nationales, de correspondre directement avec le Ministre. Mise dans la dépendance du Recteur de Lyon et de Tlnspecleur d*Académie de MAcon, elle descendait au rang d*un établissement de dernier ordre. Les grandes inspections annuelles furent supprimées et remplacées de loin en loin par la visite d'hommes sans autorité. Enfin, dans la pensée de préparer la fusion de TEnseignement spécial et de TEnscignement classique en un système d*études qui ne serait ni l'un ni Taulre, on se montra disposé à recruter Cluny avec des bacheliers, épaves malencontreuses des études classiques, plutôt qu'avec les meilleurs élèves de nos quatrevingts Écoles normales primain»s. En opérant sur une base de recrutement aussi large, on aurait pu former pour l'Enseignement sj)écial un j)ersonnel mieux approprié que ne l'auraient été des fruits secs des Humanités. Ajoutez (|ue la troisième année d éludes fui fréquemment supprimée, que des élèves munis de leur diplôme restèrent longtemps sans obtenir une nomination, et vous conviendrez que, si Ton hésitait h tuer l'École par décret, on avançait sa mort en la condamnant à j)érir d'anémie. L'arrêt a été exécuté en 1H91 et renseignement organisé pour les classes industrielles a été transformé en un système d'étude
qui ne rendra pas aux fils de nos contre-maître^ les ser- Tices que leur promettait le premier Enseignement spécial.
Cluny mort, où se formera le personnel enseignant? Jusqu'à présent on paraît penser qu'il se recrutera à l'École normale supérieure de la rue d'L'lm, dont la fonction est de fournir à nos quatre-vingts lycées et à notre enseignement supérieur leurs professeurs classiques. Mais comment. !sans bouleverser les études de celte maison. jK>urra-l-on lui demander le personnel de l'Enseignement français? Les deux méthodes de préparation sont absolument «liiTércnlcs. Dans Tune, il faut, pour les sciences, de la théorie; dans Tautre, des applications : ici du latin et du grec, avec des études terminées à 18 ou 19 ans; là, point de langues anciennes et la fin de 1 ecolage entre K» et 17 ans; enfin un magnifique établissement au centre d'une région agricole, commerciale et industrielle. Où tout cela se retrou vera-t il?
A TEnseignement spécial, se rattache le grand étaiilissemcnt de Galala-Seraï, fondé à Constantinople. J'avais érril, dès le 20 août 1860, à l'Empereur ;
(* Sire,
« Depuis longtemps, je prépare un projet que je ne réussirai peut-étnî pas à exécuter : l'organisation <le collèges français à Bukarest, Constantinople, Sniyrne, Alexandrie et Tunis, qui formeraient autour de la Médilerrané(* orientale comme autant de foyers d'où rayonnerait rinnueiic»*
morale de )a Fruncc. L'École d'Atbènes, placée tout au milieu, ferait le contrôle scolaire, les examens, la déliniuce tien ^tutes cl donnerait l'impulsion. Le tout forme- -ait silencieusement, sans qu'on s'en aperçût, si ce n'est >rsque tout serait créé, comme l'Université de France en TÎeot. L'Orienl a besoin des sciences appliquées et des igues vivaiile»; i;>sl IfiisL-ignement que ces collèges nncraicnt.
." Je n'ai encore parU' de ce plan qu'A deux ou trois pertwa pour liUer le li^rraiii et je voudrais l'exécuter sans «c délier, uu avec peu de dé[>ense pour nous. ^ Bukarest, la chose sera 1res facile et s'exécutera, je s, ({uand TEmpei-eur le voudra.
<ur Constantinople , lanibassadeur de Turquie h
s sin- nrdemraenl la foii>liitîon d'un pareil établisse-
; j ai VII ohoE lui io ministre de l'Instruction publique
.Mill.iii i|iii pnrlngc ce di^sir, et notre ambassadeur est
disposé à en appuyer de toutes se» forces la réalisation.
. n A Smyme, la colonie franque et les négociants smjT-
niotes le demandent. Mais notre consul, le comte Benlivo-
glio, n'a pas su conduire l'alTaire à bien avec les seules
ressources des intéressés. Il m'a proposé une avance de la
France que je n'ai pu promettre.
" A Alexandrie, M. de Lesseps en a causé avec le vice-roi qui est très favorable.
« Enfin J'ai reçu il y a huit jours la visite d'un Français de Tunis se disant l'homme de confiance du Khaznadar et qui vient de m'écrire la lettre et la noie ci-jointes '.
1. Celle lettre el celle noie, envoyées par moi à l'Empereur n'oDt pas ëlc retrouvées, mais elles temiaient h l'élaMisscmenl d'un collège Trançais à Tunis. De mime h Corrou. <lont l'administration municipale me demanda d'organiiier dans cette ile un collège.
« Pendant trois siècles, les Échelles du Levant ont été à nous et les autres puissances ne pouvaient y négocier qu'en s abritant derrière le drapeau de la France. Aujourd'hui, les Autrichiens, les Italiens et les Anglais nous en chassent. Conservons au moins notre influence morale qui, après tout, est la meilleure : des foyers de science, allumés, entretenus par nous, contribueront certainement à TalTermir. J'ai pris grand soin de ne rien ébruiter de tout cela. Mais le temps est peut-être venu d'agir.
« L'Empereur veut-il m'autoriser à conférer de cette affaire avec M. le Ministre des Afl'aires Étrangères qui, au besoin, trouvera sans doute quelques fonds dans son budget pour cette œuvre. Sa Majesté me dira en môme temps ce que je dois répondre au Tunisien. »
Les négociations avec la Porte réussirent. Abd-ul-Aziz accorda pour rétablissement du nouveau collège un immense édiflce dans la plus belle position de Constantinople, au-dessus de la mer de Marmara, en vue des Iles des Princes et de la côte d'Asie. Un directeur, des professeurs à la solde du gouvernement ottoman, y furent envoyés de France et un halti-oumayoun du Sultan déclara que, pour entrer dans Tadministralion turque, il faudrait être pourvu du certificat de Galala Seraï. Quand je visitai, en janvier 1870, cet établissement qui n'avait pas coûté un centime à la France, il était en pleine prospérité, avec plus de 500 élèves de toutes races et de toutes religions jouant ensemble aux heures de récréation , en vrais collégiens, sans disputes ni querelles. Lorsque rimpéralrice, en 1869, partit pour son voyage d'Orient, j'avais eu Thorineur de lui
écrire :
r» NOTES F.T SOIN-EMRS.
• Madame, « Puisque Votre Majesté doit aller à Constantinople, Elle ne permette d'appeler son attenlioD sur une curio- : GoostaDlinopolHaine, le lycée franco-turc de Galalaral.
I J'ai traniUé dans l'ombre pendant quatre années pour
■boder. Depuis septembre dernier, il est ouvert et il
iple du premier coup S30 élèves, dont 600, à cette
i, comprennent déjà le français.
tlier, en chemin de fer, j'ai entendu un Anglais, qui
de le visiter, en parler avec une admiration qui
is sans mélange d'une certaine crainte.
on, dont tous les fonctionnaires sont fran- Bitdra, m elTel. ^^i on la soutient, un centre de )rale pour l.i l'cince en Orient, et, pour la I i i(ru(i]i-nl il'- 'l'I'ense contre les ambitions icenl. puisijiic le l.iil de sa fondation a été d'importer et de répandre dans l'Empire Ottoman les sciences appliquâmes de l'Occident.
« Que Galala prospère, et Jl pourra, dans quelques années, envoyer des colonies scolaires dans les principales villes de l'Empire. Alors, la Méditerranée orientale se trouverait enveloppée comme d'un cercle d'établissements français, n'ayant rien coûté à ta France, et, cependant, lui rapportant beaucoup.
« Je regrette de n'avoir pas, mardi dernier, entrenu l'Impératrice de cette fondation et des espérances que j'y rattachais. C'est une des œuvres auxquelles je tenais le plus. « Pour plaire aux Russes (aveu du nonce), Rome a exeommunié cette maison; c'était commettre une double faute : la première, parce que le bref était une sottise; la