BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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« Jusqu'à la promulgation de la loi sur V Enseignement supé- « rieur, le Conseil supéneur exercera »
« Cette loi, promise depuis treize ans, n'a pas été faite et
une réglementation odieuse, absurde, pèse sur le haut
enseignement. Je propose à Votre Majesté de donner ce
magnifique couronnement à Toeuvre féconde des libertés
civiles qu'Elle a entreprise.
« Je lui demande d'accorder aux idées ce qu'elle a concédé aux colis de marchandises, la libre circulation.
« Nous sommes la Vérité, Sire, car nous ne cherchons qu'elle; tant pis pour ceux qui sont dans l'erreur.
« D'ailleurs, ce que nous ne faisons pas, nos adversaires le font. Les églises, les salles de catéchisme, les conférences pieuses, les retraites ecclésiastiques sont autant •d'écoles de haut enseignement clérical, et il faut que Votre Majesté mette en mouvement une des plus grandes forces <lu Gouvernement, le Conseil d'État, pour empêcher les évêques de se faire professeurs de haute politique. Encore reste-t-il à Mgr Pic la ressource de l'oraison funèbre, fût-ce celle de Gicquel.
« Que la société laïque, attaquée de front par les évoques, minée en dessous et dans l'ombre parles congrégations, puisse au moins se défendre en plein soleil, sub dio ; non pas en attaquant à son tour, mais en laissant l'esprit de justice ■et de vérité qui l'anime se répandre au dehors et sur tout, dussent les hommes de ténèbres s'effarer encore et crier, comme ils le font aujourd'hui dans VUnivei^s^ le Monde et la Gazette de France^ contre l'enseignement de l'histoire contemporaine, c'est-à-dire contre la lumière.
« A ce système, je ne vois que des avantages et point d'inconvénients. Nos Facultés, qui dorment dans le sein du
monopole, se réveilleront au contact de la liberté. La concurrence fera surgir les hommes que Votre Majesté cherche et qu'EUe ne trouve pas ; et TEmpereur se sera montré une fois de plus Thomme le plus libéral de TEmpire.
« Comme rançon de cette liberté, je demanderai seulelement à Votre Majesté de me permettre d'exécuter la loi de 1850.
« Cette loi a constitué l'inspection des écoles libres, en déterminant qu'elle « ne peut porte*' sur renseignement que pour vérifier s'il nest pas contraire à la morale, à la Constitution et aux lois ». Cette inspection n'est donc pas autre chose que ce qu'est la censure dramatique pour le théâtre.
« Je n'en demande pas davantage, mais je demande tout ce que la loi m'accorde. Or, nulle inspection n'est faite et n'ose se faire. Les portes des écoles congréganistes sont hermétiquement closes. Moi-môme, inspecteur de l'Académie de Paris, je ne suis parvenu à pénétrer qu avec d'infinies difficultés dans la cour vide de la maison des •Jésuites de la rue des Postes et je n'y ai rien pu voir que les murailles. Là, n'en déplaise aux cléricaux de robe courte qui prétendent ne pas connaître les cléricaux de robe longue, là. Sire, on conspire contre vous et contre notre société. Là, sont les plus dangereux ennemis de votre fils, ils y préparent une bataille que l'Empereur gagnera, que le Prince Impérial perdrait.
« En résumé, je sollicite de Votre Majesté deux choses :
« 1* L'autorisation de préparer un projet de loi sur la liberté de l'Enseignement supérieur, afin d'acquitter la promesse de 1850.
«2° L'autorisation d'exercer sans bruit, mais avec fermeté, l'inspection des écoles libres, «e/on les prescriptions de la loi, »
Ce fut un coup d epée dans Feau. J'étais suspect à mes collègues politiques. Un d'eux m'avait dit, à un des précédents conseils : a II n'y a point de cléricaux, et ce nom ne correspond à rien. » C'est à cette parole, entendue par l'Empereur, que répondait la phrase de la lettre précédente M sur les cléricaux de robe courte ». Dans ces dispositions d'esprit, personne n'était prêt à passer de mon côté. D'ailleurs je comprenais fort bien moi-même que mon projet n'était pas un simple fait de scolarité et que, dans l'espèce, la politique devait avoir le dernier mot. Ne pouvant attaquer la place de front, j'essayai d'y faire une brèche de côté, en me servant d'un vieux droit reconnu au Ministre de l'Instruction publique, celui d'autoriser des conférences. Ce sont elles qui ont préparé la liberté de l'Enseignement supérieur.
Avant de commencer cette campagne qui était pour moi redoutable, par la responsabilité qu'elle m'imposait, j'avais délimité très nettement ma compétence dans des instructions envoyées aux recteurs, le 6 avril 1864, et renouvelées le 23 janvier 1805, avec insistance. « Le Ministre de l'Instruction publique a le droit, d'après la législation existante, d'autoriser les cours, gratuits ou non, qui sont faits, dans un intérêt littéraire ou scientifique, pour répandre des connaissances utiles et morales au sein des classes laborieuses, ou pour donner aux classes élevées une distraction élégante et profitable. Mais il ne saurait, sans dépasser les limites du pouvoir (jui lui est propre, permettre des réunions où Ton n'aurait pas exclusivement en vue la propagation de renseignement. A plus forle raison, il n'en pourrait permettre qui prendraient un caractère politique, soit par le but qu'on se proposerait d'at-
teindre en dehors de la littérature, soit par la composition du personnel enseignant, qui constituerait une sorte de réclame permanente pour un parti ou pour des candidatures politiques, soit enfîn par des habitudes d'allusions détournées et de sous-entendus qui feraient du cours une provocation à peine déguisée. J'ajoute que son devoir serait de retirer immédiatement une autorisation dont le public abuserait, môme sans la volonté du professeur. »
Ces précautions prises et ma base d'opération bien assurée, j'entrai en campagne. En 1865, 469 autorisations accordées par toute la France donnèrent à l'enseignement libre 100 000 auditeurs. Les journaux de province, quelquefois réduits à distraire leurs lecteurs par l'annonce d'un veau à deux têtes, ou celle de tel autre phénomène aussi intéressant, discutèrent les questions d'art et de science traitées dans la conférence de la veille ou devant l'être dans celle du lendemain.
La Sorbonne, on vient de le voir, prit la tête du mouvement, en offrant deux fois par semaine à 1500 auditeurs des leçons qui eurent un grand éclat et mirent certains hommes en pleine lumière.
Enfin, avec quelques milliers de francs, je pus construire, sur un terrain vague de la Sorbonne, la salle Gerson, où s'installa une sorte d'université libre qui fit des cours sur toutes les branches des connaissances humaines '.
Le Ministère de l'Instruction publique est institué pour faire la lumière; il en faisait.
Je transcris ici quelques lettres à l'Empereur qui se rapportent à cette question des conférences.
1. Le tableau des cours de la salle Gerson se trouve h la p. 916 du volume de Delalain.
Lettre du 18 février 1864.
« Sire,
« Quelques mots que m'ont dits, ce matin, avant le Conseil, MM. Rouher et Boudet, me prouvent qu'on les trompe, comme on a essayé de tromper Votre Majesté, au sujet des cours publics.
« A la rue de la Paix (voy. t. I, p. 158 et suiv.), tout est si calme que j'ai pu depuis quinze jours n'envoyer mon inspecteur que d'une manière intermittente.
« A la salle Barthélémy, il est faux qu'il y ail eu même l'ombre d'un désordre et que cette réunion jette de l'inquiétude dans le quartier. Je suis resté hier au soir dans cette rue, de sept heures et demie à huit heures, pour tout examiner au dehors; mon secrétaire général était dans l'intérieur pour tout entendre; il est revenu, comme moi, charmé de lattitude de celte foule. Dans la leçon de M. Laboulaye sur les chants slaves^ pas la moindre allusion politique, à moins que M. Budberg n'en voie une, que nous acceptons volontiers, dans un chant serbe où une jeune fille se plaint d'être maltraitée par sa belle-mère, une marâtre sans cœur.
« Ainsi tous ces orateurs sont fidèles à l'engagement que je leur ai fait prendre, et ces ouvriers, charmés de voir des académiciens venir à eux avec de belles dames, se croient dans un salon et se conduisent comme s'ils y étaient.
« Cette éducation du peuple par le beau, que Votre Majesté a commencée par la reconstruction de Paris et par les orphéons, va se continuer par des cours de littérature, d'art et de science.
« Et voyez. Sire, le phénomène qui, déjà, se produit : il
y a quinze ou vingt ans, de dix hommes réunis, il sortait habituellement une conspiration ou une émeute, parfois une révolution. Votre Majesté en laistse 4 ou 5000 s'assembler pour écouter des hommes qui ont ou tâchent d'avoir de l'esprit et du savoir, et voilà cette foule désordonnée qui s'habitue à la discipline dans ses plaisirs, qui oublie ses deux vieilles passions, le cabaret et la politique, pour en prendre une troisième, le goût des choses de l'esprit.
« Cela effraie quelques-uns. Mais, comme on le disait à Henri IV : w Vous êtes le roi des braves. Sire, et les idées « ne vous font pas peur ».
« Autrefois nous étions, suivant l'occurrence, un peuple de valets ou de héros. Voire Majesté fera de nous des hommes,. avec ce qui fait l'homme, l'intelligence. >>
Lettre du 19 février 1864.
« Sire,
« Dans ma lettre d'hier, j'ai oublié d'insister sur quelques considérations importantes et d'annoncer à Votre Majesté un fait en formation.
« L'Empereur m'a donné la charge d'augmenter la somme d'intelligence qui existe dans ce pays. Comment arriver à le faire pour la partie de la population qui n'est plus dans nos maisons universitaires? En accordant aux idées la liberté de circulation que Votre Majesté a donnée aux ballots de marchandises.
«L'Enseignement supérieur s'engourdit et s'endort; il faut le réveiller par la concurrence.
« Les corps constitués de la littérature et la presse sont hostiles, parce que les uns sont le refuge des ambitions du
passé, et Tautrc ie gagne-pain des ambitions du présent. Dans tous deux, on laisse de côté l'art, chose si difficile, pour aller à la politique dont le premier venu peut parler et écrire à tort et à travers.
« Le Gouvernement doit créer un dérivatif en suscitant une véritable vie littéraire et en donnant à la population d'autres besoins que €eux du Premier Pmns.
« Et elle y est si bien disposée I Avant-hier, à la salle Barthélémy, M. de Laboulaye, qui est Teffroi du préfet de police, n'a eu qu'un médiocre succès avec une leçon froide et compassée. Mais Lachambaudie a fait éclater un tonnerre d'applaudissements avec sa fable du raisin, qui est la mise en action de la doctrine morale du sacrifice.
« Où est le danger? Nous sommes armés jusqu'aux dents pour interdire un cours, fermer une salle; et l'Empereur me sait bien résolu à user de ce droit, quand il le faudra. Donc, nulle crainte à concevoir.
« Depuis trois mois, je provoque, sans me montrer, l'organisation de cours publics dont M. Boitelle puisse être content. Mais ce pays a si peu l'esprit d'initiative qu'il m'a fallu prendre en main cette affaire. A cette heure, j'ai vingtcinq professeurs tout prêts à donner; et voilà quinze jours que je cherche vainement un lieu où les mettre.
« Il n'y a parmi eux personne qui puisse, comme le Directeur de la rue de la Paix, s'endetter de cent trente mille francs pour pareille affaire, et ils ne voudraient pas, comme le comité polonais, aller commettre leur robe professorale dans une salle de bal public.
« M. Haussmann ne veut pas me bâtir, au centre de Paris, ce qu'il est inconcevable que Paris n'ait pas, une grande salle de réunions littéraires, un Athenœum. M. Pé-
reire, M. Frémy ou une société d'actionnaires me la donneront peut-être. En attendant, ma Société académique reste sur le pavé. Je n'ai à lui offrir que la Sorbonne qui est trop loin et dont le nom effaroucherait le monde élégant et la foule. L'empereur Napoléon I" logeait ses poètes au Louvre; Napoléon III pourrait-il donner l'hospitalité aux lettres dans une des salles inutiles de ce palais? Nous serions là, au centre, en lieu respectable, où tout le monde pourrait venir.
« Sire, « Par les œuvres de la guerre, par les institutions de la paix, par la vie nouvelle donnée au commerce et à l'indus- Irift, votre règne est déjà un grand règne. Mais il manque à votre couronne son plus brillant fleuron, cette chose légère qui dure plus longtemps que l'airain, l'éclat des Lettres. Il ne se produit pas de talent nouveau et nous allons encore d'un reste du mouvement de 1829. Voire Majesté ne pourra, malgré toute sa puissance, faire un grand écrivain; mais vous pouvez, Sire, hâter l'éclosion de quelque génie inconnu en préparant le milieu le plus favorable à son développement. »
Lellrc du 15 mars 1864.
« Sire,
« Hier au soir, j'ai été parfaitement heureux.
« J'avais pour les cours de la Sorbonne quelques inquiétudes au sujet des étudiants de dixième année, la porlion pourrie de la jeunesse des écoles, qui, dans ce quartier latin de tumultueuse mémoire, paraissait vouloir user de privilèges dix fois séculaires. L'avis ci-joint, placardé, le matin, à l'intérieur des trois Facultés, a tout apaisé.
« La leçon commence à huit heures. Dès cinq heures moins un quart, la queue se formait : un ouvrier y avait apporté son dîner, d'autres des journaux, des livres. Durant trois heures d'attente, Tordre le plus parfait a régné et, pour couronner le tout, une leçon magnifique de science pure. Cinq cents dames, dont plusieurs prenaient des notes, des prêtres, des membres de Tlnstitut, une jeunesse ardente, mais se domptant elle-même, remplissaient la salle. A un certain moment, des cris se font entendre dans Tescalier d un couloir obscur. Une femme, rudoyée par un sergent de ville, tombe et crie au secours. La leçon s'arrête, le recteur et moi allons voir, et pas un de ces mille étudiants ne profite de cet incident dangereux pour troubler l'ordre par un mot, par un geste.
« Il n'est pas possible qu'il ne sorte point de tout cela de bonnes choses. La foule, évidemment, est avide de savoir et, pour obtenir ce qu'elle désire, elle se discipline ellemême. En outre, sous le coup de ces enseignements répétés, l'intelligence qui sommeille dans le peuple, et y demeure à l'état latent, se dégagera.
« L'Empereur voudra bien remarquer que le succès est obtenu ici par une association que j'ai formée, qui est notoirement gouvernementale, qui ne sacrifie pas aux préjugés, aux passions mauvaises, et parfois, comme hier, les heurte de front, qui, enfin, donne de la science austère , non frelatée, et verse à cette foule avide un vin généreux, au lieu de l'alcool que d'autres veulent lui distribuer.
« Ah! si MM. Frémy et Péreire voulaient me bâtir la grande salle que je leur demande avec une succursale dans chacun des vingt arrondissements, nous ferions des merveilles, Sire, car j'ai assez d'hommes de bonne volonté pour
LA LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR. il
suffire à loul, et Votre Majesté aurait une popularité, une force et une gloire de plus.
« On m'a rapporté que, dans le salon de M. Thiers, un ancien républicain disait tout haut : « L'Empereur donne « à la France ce que MM. Thiers et Guizot ne lui auraient « jamais accordé. Voilà un gouvernement qui, du moins, « n'a pas peur ». Il disait vrai. Votre Majesté n'a peur que de Terreur et de l'injustice.
a J'adresse à l'Empereur une note qui m'a été remise parle propriétaire de la plus grande imprimerie de Paris. Sa demande me paraît légitime, car il est étrange que chaque village ait un débit de tabac, avec plusieurs débits de vin, mais ne puisse avoir un seul débit de livres autorisés et que, chez le peuple qu'on dit le plus spirituel de la terre, la régie laisse circuler la poudre, mais ne laisse pas circuler les livres.
« L'autre note est un travail que j'ai demandé à M. Hachette. 11 me semble fort pertinent, je supplie l'Empereur d'y jeter les yeux. Je ne ferai qu'une observation : c'est du 48 tout pur et du plus mauvais, que d'interdire à cette heure la discussion des questions économiques. Le danger n'est point qu'on les étudie, mais qu'on les ignore.
« Enfin, l'Empereur veut-il me permettre de lui faire hommage d'un livre que mon libraire s'obstine à réimprimer. J'ai souri quelquefois dans ce livre, et un grand maître de l'Université ne rit jamais. Mais n'étant que professeur quand je l'écrivis, je pouvais bien me permettre sans péril de faire l'école buissonnière. »
Quelques jours auparavant, le 7 mars 1864, j'avais écrit au Prince :
« Il est évident que, grâce à la sécurité que donne un règne glorieux et prospère, un courant d'opinion libérale se produit dans ce pays. Faut-il, comme quelques-uns le voudraient, se mettre en travers pour Tarrôter, ou n'est-il pas à la fois plus prudent, plus habile et plus juste de se placer au milieu pour le diriger en le contenant, et pour garder au gouvernement impérial son caractère d'énergique initiative? C'est le parti que Votre Majesté a pris pour les cours publics et Elle en a été aussitôt récompensée parla reconnaissance de l'opinion, parla modération des orateurs, qui ont été plus sages que ne le disent certaines calomnies des journaux légitimistes, par l'ordre enfin dont le public semble vouloir prendre l'habitude.
« Je crois que Votre Majesté commence là une grande chose, et nul n'ignore que c'est l'Empereur qui la veut.
« Hier, Jules Simon, un honnête homme qu'il est bien fâcheux que Votre Majesté ne puisse voir dans nos rangs, a fait une belle leçon sur le Devoir. Dans huit jours, M. Yung exposera la politique de Henri IV et son plan de pacification générale; ce sera la glorification de l'idée du 5 novembre. Il y a trois jours, j'entre au Collège de France et j'entends M. Franck, professeur de droit des gens, combattre la formule : Le roi règne et ne gouverne pas; et faire applaudir la doctrine contraire, qui est pour nous, sous l'Empereur, celle du bon sens.
« Pendant que ces bonnes choses se disent, la rue de la Paix a des mécomptes. Quelques-uns de ses orateurs échouent honteusement; d'autres sont siffles par les frères et amis. Le grand jour ne convient pas à tout le monde. Cependant, je n'oublie pas qu'il faut diriger et contenir.
« J'ai adressé une verte réprimande à M. Saint-Marc
Girardin pour certaines paroles trop vives contre la Russie.
« J*ai provisoirement refusé aux gens de la rue de la Paix d'ouvrir une succursale qu'on pourra leur donner plus tard.
« Enfln, je n'ai pas autorisé M. Prévosl-Paradol à parler dans la salle Barthélémy, parce que je veux bien ouvrir une chaire pour l'éducation du peuple, môme y laisser monter des adversaires; mais je ne tiens pas à donner des tréteaux où se hisserait une grande ambition.
Lellre du 22 mars 1864.
« Sire,
« La Sorbonne continue d'être trop petite. Un sénateur, M. Le Verrier, y fera bientôt une leçon d'astronomie; un conseiller d'État, M. Lestiboudois, une leçon de botanique; un abbé, M. Brasseur de Bourbourg, une leçon sur le Mexique, etc., etc.
« M. Wattemare, le créateur des échanges internationaux, semble près de sa fin. Avant de mourir, il voudrait garantir l'existence de son œuvre et il vient de m'adresser une note que j'ai l'honneur de placer sous les yeux de Sa Majesté. Il y a là une idée élevée, salutaire, comme l'Empereur les aime. Je supplie Votre Majesté de me dire s'il lui convient que j'étudie cette question.
« J'ai eu avec le frère Philippe un long entretien d'où nous sommes sortis tous deux très contents et à la suite duquel j'ai visité, durant quatre heures, sa grande maison de Passy. La loi relative à l'Enseignement spécial acceptée par le Conseil d'État , cet entretien , cette visite et nos franches explications seront, je crois, un traité de paix
signé définitivement entre la Congrégation et mon Ministère où il est de tradition de faire aux Frères une guerre de chicanes que je trouve indigne du gouvernement de l'Empereur.
« Celte paix sera placée sous la garantie de ce double principe : pour les Frères, liberté de donner aux enfants tout ce qu'ils sont capables de leur enseigner ; pour le ministre, droit sérieusement exercé de surveillance et de contrôle. C'est pour consacrer hautement ce droit que j'ai inspecté moi-même la maison de Passy. Mes inspecteurs passeront aisément par la porte que j'ai ouverte!
« Un de mes collègues me représentait hier MM. Larrabure et Segris presque comme des factieux. Je ne connais pas le premier, mais j'ai causé plusieurs fois avec le second qui semble plein de modération et de dévoûmenl à Sa Majesté. Les ministres ne peuvent-ils donc supporter, dans la Chambre, la contradiction que TEmpereur autorise dans son Conseil. Ou croit-on qu'on paraîtra plus grand quand on aura obligé les autres à se faire plus petits? »
Leilre du 18 octobre 1864.
« Sire,
« Votre Majesté a autorisé, il y a un an, la réouverture des cours libres de la rue de la Paix. On annonçait des émeutes; M. le Préfet de police n'a pas eu à faire dresser un procès-verbal et, sauf une leçon d'un titre imprudent sur Marat, tout s'est bien passé..., du moins pour le Gouvernement, qui a eu le mérite de laisser faire et n'a pas eu le déplaisir d'avoir à réprimer.
« Il n'en a pas été de même pour la Société; elle s'y est à peu près ruinée, les cours de la Sorbonne l'ont tuée, de
la bonne manière, par la supériorité de renseignement et sans leur donner le droit de crier.^
« Aujourd'hui, quelques débris de cette Société cherchent à se reconstituer et veulent aventurer leurs derniers écus dans une autre entreprise.
« J'ai Thonneur de mettre sous les yeux de l'Empereur leurs programmes. Ils sont tellement inoflensifs que le Gouvernement ne pourrait, sans très grave préjudice, laisser dire qu'il en a eu peur.
« La liste des professeurs est moins innocente, mais je compte bien rayer les noms qui déplairaient par trop à M. le Préfet de police et je prie Votre Majesté de laisser faire encore cette fois.
« Je n'ai au sujet des nouveaux cours aucune crainte.
1" Parce que je leur ferai une condition expresse de s'en tenir à la littérature et aux sciences.
2® Parce que je les ferai soigneusement surveiller.
3® Parce que je suis bien résolu à ne tolérer ni désordre, ni excursion directe ou détournée dans le domaine de la politique.
« L'Empereur sait combien M. Boitelle est timoré au sujet de ces réunions. II a cependant donné un avis favorable, en souhaitant deux choses dont l'une se fera, l'élimination de certains noms, dont l'autre est impossible : leur refuser le local qu'ils ont loué au Vauxhall, pour les disperser dans de petites salles que je ne pourrais plus que très difficilement surveiller.
« L'Empereur m'a récemment autorisé à faire ouvrir, par des professeurs administratifs ou semi-officiels, des cours libres par toute la France et il s'en organise sur divers points. Il sera de bonne politique de laisser à l'initiative
privée essayer quelque chose dans le môme sens à ses risques et périls. »
Lettre du 18 janvier 1865.
« Sire,
« L'Empereur, qui veut que son gouvernement ne soit pas une force de compression, mais une force d'expansion, contenue et réglée, a autorisé la formation de 400 cours publics dont les professeurs appartiennent presque tous aux diverses administrations. M. Béhic m'a donné à lui seul cinquante ingénieurs. Les Facultés qui dormaient se sont réveillées, les sociétés savantes sortent de leur torpeur et les recteurs m*écrivent que partout les salles sont trop petites. Cette vogue durera-t-elle? Je n'en sais rien. Mais sans qu'il en ait rien coûté à l'État, un mouvenicnt considérable a été produit. La direction de la Presse me communique même ce soir un extrait de Ylnlernational de Londres qui estime que « cette diffusion de la lumière est la plus victorieuse réponse à toutes les encycliques qu'il plaira au parti rétrograde de publier.
« A Paris seulement, ce mouvement a fait naître, non pas des périls, mais des ennuis. La Sorbonne ne peut suffire, avec ses 1 500 places, à la curiosité scientifique d'une ville de deux millions d'âmes et mes professeurs ne veulent pas se compromettre dans des lieux où tour à tour l'on festoie et l'on enseigne.
« Ainsi, un besoin auquel je ne puis satisfaire avec mes seuls universitaires, en outre, une législation dont le principe est la liberté sous la surveillance, voilà la situation. — Faut-il, pour celte matière encore, placer Paris sous un régime particulier? Convient-il à l'Empereur de punir les intentions avant les actes ?
LA LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR. i7
« Les cours de la rue Cadet, comme les nouveaux cours de la rue de la Paix, sont avant tout une affaire de commerce. Un des deux directeurs, celui de la rue Cadet, s'y est à moitié ruiné. Aussi tremble-t-il à l'idée que la salle soit fermée. Ce matin, pendant le Conseil, il a apporté au secrétaire général les excuses les plus vives, les protestations les plus complètes de s'enfermer rigoureusement dans les limites que j'ai établies : Ni polémique religieuse, ni polémique politique. L'Empereur tient-il à ce que je frappe des gens si fort effrayés ?
« Je ne laisse pas flotter au hasard les rênes de l'administration qu'il m'a confiée. Il n'y a point de semaine où, sans bruit, je ne refuse ou ne retire une autorisation, et j'engage bien volontiers ma responsabilité vis-à-vis de l'Empereur dans cette affaire, prêt à tout, si Sa Majesté me surprend en flagrant délit de faiblesse.
« On a dit à l'Empereur, il y a longtemps déjà, que je cherchais une popularité mauvaise. Je fais de la popularité le cas qu'elle mérite, me rappelant que ce pauvre et grand Colbert est mort au milieu des malédictions populaires. Peut-être aussi me représente-t-on à Sa Majesté comme un casse-cou politique, parce que j'imagine que la France prospère et glorieuse de 1865 n'est pas la France inquiète et troublée de 1850. »
« L'an dernier, on demandait à Votre Majesté de supprimer l'Adresse et cette terrible chambre a volé tout ce que l'Empereur a voulu, et le pays a envoyé dans les conseils généraux ceux que M. Boudet* souhaitait d'y voir.
« On demandait l'interdiction des comptes-rendus des