Le Ministre de l'Intérieur
i8 NOTES ET SOUVENIRS.
journaux, et le bon sens de TEmpereur a résisté seul contre presque tout le Conseil, parce que vous ne trouviez pas, Sire, de critérium certain et facilement applicable.
« Aujourd'hui on voudrait faire disparaître une chose agréable et utile au pays en même temps qu'elle est sans danger pour le Gouvernement, si on la manie bien, avec fermeté et prudence; mais pour laquelle il n'existe pas plus de critérium infaillible que pour la presse.
« Si l'Empereur me donne Tordre de fermer, immédiatement je le ferai, mais avec la conviction que ce sera une dépense de force inutile : un bon gouvernement, pas plus qu'une bonne machine, ne doit faire de ces dépenses-là. »
Lettre du !•' janvier 1866.
« Sire,
« Le comité des gens de lettres organisa les cours libres de la salle Valentino dans une pensée de charité, pour augmenter les ressourcés de sa caisse de secours.
« Ce sont cependant ces cours qu'on a essayé d'incriminer auprès de Votre Majesté, même au Conseil, à propos d'une conférence faite par Méry sur cette question : « Annibal, après Cannes, devait-il marcher sur Rome? » Aux yeux des trembleurs qui n'assistaient pas à la leçon, Annibal est devenu Garibaldi et Mgr de Mérode s'est appelé Fabius Cunctator. Or, tout cela est faux. M. Boitelle, qui, pourtant, écoule bien, n'a rien entendu, et mon inspecteur, sévèrement interrogé, m'a répondu par le rapport ci-joint.
« 11 n'existe à Paris que trois associations pour des conférences publiques : à la Sorbonne, par l'Université; à la
salle Valeniino, par le comité des gens de lettres; rue Scribe, par des particuliers qui vivotent avec un public de 60 à 80 personnes, et qui s*en vont mourir comme est morte déjà la rue de la Paix. On ne saurait trouver en cela l'ombre môme d'un péril, et le Gouvernement ne paye d*aucune rançon l'avantage de pouvoir dire que quiconque a une idée utile, ou simplement intéressante, peut en France, tout aussi bien qu'en Angleterre, en Belgique ou en Allemagne, la produire librement en public.
« Je sais qu'en provoquant ce mouvement j'ai encouru vis-à-vis de Votre Majesté une grave responsabilité; mais je ne crois pas avoir failli au devoir de le surveiller et de le contenir, même sévèrement.
« Tous les renseignements qui m'arrivent me donnent à penser que je puis offrir en étrennes à l'Empereur la paix des écoles.
« De cette échauffourée, il sortira quelque bien : d'abord, la certitude qu'il n'y a rien de commun entre les étudiants et les ouvriers, contrairement à ce qui se passait sous la Restauration et le gouvernement de Juillet.
<c Ensuite la détermination solennelle du vrai caractère de la juridiction disciplinaire et le rétablissement de notre législation universitaire qui est si prévoyante tout en restant si paternelle.
« Enfin l'occasion fournie de regarder de près dans l'organisation défectueuse de l'École de médecine, grosse machine de Marly qui est bien loin de produire tout l'effet utile qu*elle peut donner.
« J'ai déjà réuni une commission où je fais entrer M. Husson ', pour que les réformes s'accomplissent d'ac-
i. Directeur de l'Assistance publique.
cord avec radministration des hôpitaux, et M. Michel Lévy, qui a fort bien organisé TÉcoIe de médecine militaire à Strasbourg.
« La question est très complexe, je prie l'Empereur de nous accorder quelque temps pour la bien examiner. »
Quand, après la lettre impériale du 19 janvier 1867, tous les ministres furent envoyés aux Chambres, il m'arriva bien vite, au Corps législatif, des attaques de la part de Ceux qui voulaient des conférences sur tout et partout, et de ceux qui n'en auraient voulu nulle part.
Les premiers me reprochaient de n'avoir pas laissé la porte ouverte à tout le monde. Je leur répondis par Ténutnération des refus d'autorisation qui avaient été prononcés : 1^ à cause de l'indignité personnelle du demandeur : cinq fous et quatre condamnés en cours d'assises; 2^ à cause du sujet qui n'était pas matière d'enseignement ou pouvait amener des désordres : le spiritisme, Thomme et ses attributs dans le naturalisme, la Vie de Jésus par Strauss, etc. ; 3° quatre à cause de la notoriété politique des orateurs; MM. de Broglie, Cochin, Lavergne, Jules Simon, dont le talent se serait mis non au service de l'école, mais à celui de toutes les oppositions, et un cinquième qui, se proposant de commenter un ouvrage très favorable au Gouvernement, aurait enfreint, lui aussi, le principe que j'étais tenu, de par mon office, de maintenir : la séparation entre l'enseignement qui relevait de l'instruction publique, et la politique, placée dans les attributions du Ministre de l'Intérieur.
Aux seconds, je représentais qu'après avoir suscité trente-trois mille classes d'adultes pour l'instruction popu-
laire, le gouvernement avait le devoir de ne pas négliger l'Enseignement supérieur, et qu'il n'avait encore accompli que bien petitement ses obligations, en laissant ou faisant naître neuf cents cours libres pour cet ordre d'études.
En 1870, Técole de la salle Gerson n'était pas encore vieille de trois ans et ses vingt-quatre professeurs libres avaient fait cette année quatre cent quatre-vingt-sept leçons devant sept mille quatre-vingt-seize auditeurs *.
La création de l'École pratique des Hautes Études fut le couronnement de l'œuvre commencée par les conférences. Mais une grosse question me préoccupait toujours, celle de remplacer la tolérance, qui prête à l'arbitraire, par la liberté qui constitue un droit.
En 1867, dans une séance du Sénat, je m'étais déclaré prêt à accepter la liberté de l'Enseignement supérieur {op, cit,) et, le 7 décembre de la môme année, je rappelais cet engagement à Rouher :
« Mon cher collègue,
« M. Genteur me demande, de la part de M. Chaix d'Est- Ange, de lui dire quel est l'avis du Gouvernement touchant la liberté de l'Enseignement supérieur. Il y a une pétition au Sénat à ce sujet, et l'on presse M. Chaix de faire le rapport.
« Vous connaissez mon opinion à cet égard.
« La loi de 1850 a mis la liberté dans l'Enseignement primaire et moyen.
« Elle l'a promise pour l'Enseignement supérieur.
« Il y a donc un engagement moral du législateur.