CHAPITRE XX
Au chapitre III, j'ai fait mon examen de conscience et, durant cinquante années, j'y suis resté fidèle; si je le recommençais aujourd'hui, il serait encore ma confession in articulo mortis. Plusieurs des pages qui s'y trouvent exciteront bien des colères; elles ne conviennent, en effet, qu'à certains esprits qui ne sont pas ceux de la foule présente, mais qui seront ceux de l'avenir, et c'est pour cela que je les ai conservées. On ne s'occupera certainement pas de moi, dès qu'une pelletée de terre aura été jetée sur ma fosse; je tiens pourtant à prendre place, sans bruit, parmi les précurseurs qui, déjà, s'appellent légion. Ceux-ci acceptent les convenances sociales : invités à une soirée, ils s'y rendent en habit noir et non pas en veston ; ils suivent un mort à l'église et s'y laissent porter eux-mêmes, afin de ne pas violer des habitudes consacrées par l'usage. Ils ont horreur de l'hypocrisie, et ils respectent les croyances sincères qu'ils ne blessent jamais. Mais, avant de descendre dans la tombe, ils ont un dernier devoir à remplir en disant ce qu'ils ont cru être la vérité religieuse, qui, à bon droit, préoccupe tant de monde.
s 10 NOTES ET SOUVENIRS.
Les mémoires posthumes ont babituellemenl pour but la glorification du mort qui les a écrits, des vengeaaces rétrospectives ou Téloge encore intéressé de certains vivants. J'espère que pareille accusation n'atteindra pas les miens. Je ne me hisse pas sur un piédestal oh je demanderais à être placé. Je me suis borné à fournir les pièces d après lesquelles me jugeront ceux, s'il s'en trouve, qui en auront le désir. C'est, comme on dit à présent, une histoire très documentée, mais qui ne sort pas du cercle où 8*est passée ma vie publique. Ayant été en rapport avec une quantité de personnes que leur situation dans la haute société, le monde officiel et l'Institut «mettaient en pleine lumière, j'aurais pu tracer quantité de portraits, dire quelques méchancetés ou discuter, en les tranchant, bien des questions; je n'ai parlé de celles-ci qu'autant qu'il a été de mon devoir d'y répondre. D'ailleurs, je n'ai aucune prétention à la science universelle, ou à la péné* tration philosophique. Cantonné dans un petit coin de la vie active, j*ai fait tous mes cfTorls pour le bien connaître et m'y conduire en bon ciloyeQ. Y ai-je réussi? Je le crois, sans trop compter sur la justice politique; car les partis n'oublient pas, surtout celui qui a cru è tort que je voulais le combattre autrement que la loi à la main. H ne faut donc pas chercher dans ces pages de petits ou de grands scandales. Aujourd'hui, je suis plus qu'octogénaire; c'est l'âge de la paix el aussi celui où la mort approche : placida et lenis senectus^ comme Cicéron appelle la vieillesse, et j'attends tranquillement la funèbre fiancée, sans colère ni révolte. Je lui demande une seule chose : ne pas venir nae prendre avec le cortège de souffrances prolongées dont die se fait habituellement précéder, ne croyant pas qu'il se
trouve assez de fautes dans ma vie pour mériter cette expiation douloureuse.
Flourens nous promettait, par des raisons anatoraiques, un siècle d'existence. La nature est bien rarement aussi généreuse. Durant la vie, elle fait, de bonne heure, comme le siège de notre organisme et nous enlève successivement nos moyens d'action. A un moment, c'est la mémoire qui baisse; à un autre, ce sont les jambes qui refusent leur service. A ces coups de la loi naturelle, répondons comme Marc-Aurèle : « Plusieurs grains d'encens sont destinés à brûler sur l'autel, que l'un y tombe plus tôt, l'autre plus tard, où est la différence? « Et encore : « Quittons la vie comme l'olive mûre tombe en bénissant la terre, sa nourrice, et en rendant grâce à l'arbre qui l'a portée. »
Malgré les infirmités qui sont arrivées avec Tûge, je suis un privilégié de la vie. Mon plaisir a été l'étude; je me passai aisément des autres, et je puis étudier encore. Il est vrai que je n'ai pas su atteindre ce après quoi tant de monde court : la fortune; mais n'ayant jamais eu de besoins, j'ai toujours pu me contenter de la modeste aisance que mes ouvrages m'ont assurée. Ce fut un grand bien, car mes enfants n'ont trouvé dans la maison paternelle, ni la gêne qui est une souffrance, ni la richesse qui est un danger.
Il y a quelques années j'ai fait un rêve singulier qui m'est encore présent à l'esprit. Je mourais en Algérie auprès de Blidah, dans l'épaisse forêt d'orangers qui s'étend aux pieds de cette ville et dont les pommes d'or illuminaient la voûte des arbres, comme les étoiles étincellent au firmament dans une belle nuit d'été. Tout à coup le ciel s'assombrissait et j'étais emporté par un ouragan furieux, sillonné
312 NOTES ET SODVEXiBS.
d'éclairs et traversé ea tous seos par d'effroyables aaimaux de feu qui, pourtant, me laissèrent arriver sur les hauteurs de Villeneuve-Saint-Georges où je me suis . construit un tombeau. Là, deux de mes fils m'ayanl reçu sur leurs épaulés, je descendis la colline, pendent qu'ils chantaient, derrière la voilure des morts ob j'étais tout à la fois préseDt et absent : « Nous avons été vaillants . dans la vie et nous le serons jusqu'au deteier jour. ■ La nuit ténébituse avait cessé. : partout des fleurs, des chants d'oiseaux, et l'aube matinale qui me conduisit k la porte da champ de l'étemel repos. C'étaient de belles funérailles; je voudrais dire ainsi adieu & la vie qui m'est douce encore, puisqu'elle m'apporte, avant que je parte, les plus vives satisfactions.
Si je quittais en ce moment me chère' femme qui soigne ma vieillesse avec un dévoûment infatigable, je la laissenûs en pleine santé, toute à l'espérance devoir bientôt notre fils reçu dans l'armée où sa vocation l'appelle; mon fils aîné, George, vient d'être élu à l'École Polytechnique, par les plus honorables suffrages (quinze voix sur dix-huit), à une place que j'ai occupée en 1862; et mon ancien secrétaire à l'Instruction publique, Ernest Lavisse, que, depuis trente ans, je regarde comme un de mes enfants, a été reçu à l'Académie française; enfin, des adversaires, autrefois très animés contre moi, me disent aujourd'hui ; « Nous n'avons pas été justes envers vous. »
Dans son discours pour l'inauguralion de la nnuvclle Sorbonne, le 5 mai 1889, le Ministre de l'Instruction publique, M. Falliôrcs, ma appelé « un précurseur ». Je regarde ce mol comme un grand éloge el je n'en demande ws d'autre.
P.-S. — Le Journal officiel du 16 octobre 189» vient de
publier les noms des 425 jeunes gens reçus à Sainl-Cyr; mon fils Louis-Victor, à dix-huit ans, limite inférieure de Tûge d'admission à celte école, figure en tôte de la liste avec le numéro i. Héritier des qualités militaires de ses frères, il a toutes les aptitudes nécessaires pour bien marcher dans la carrière qu'il s'ouvre si honorablement, et l'Université, aima parens^ qui forme des lettrés et des savants, dira, en pensant à lui, qu'elle sait aussi faire des soldats. Si le rappel était battu là-haut pour moi, à cette fin de l'année 1892, je dirais que c'est bien finir.
Deux ans après, le 25 novembre 1894, Victor Duruy s'éteignait plein de jours, laissant à sa famille, par expresse volonté, le soin de publier les Notes et Souvenirs dont la composition avait rendu moins pénibles à cet 'infatigable travailleur les loisirs imposés par l'âge et la diminution graduelle des forces.
Le 28 novembre, ce grand serviteur du pays était conduit sans apparat, ainsi qu'il l'avait prescrit, au cimetière de Villeneuve-Saint-Georges. Non loin du tombeau où il repose se dresse aujourd'hui un monument, œuvre du statuaire Alfred Lenoir et de l'architecte de la Sorbonne, M. Nénot. Ce monument a été élevé par voie de souscription publique, à la mémoire du ministre libéral et réformateur, de Thistorien des Grecs et des Romains, qui n'ont pas eu de meilleur citoyen que lui. On pensera sans doute, après avoir lu ces pages, qu'un témoignage durable de l'estime publique était dû, en <»lTet, h l'homme qui, dans tout le cours de sa vie, d'une si belle unité, s'est montré invariablement fidèle à la Science, à la Liberté, à la Patrie.
Fin du tome second.