‹ Notes et souvenirsChapitre 37 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

« Mais pourquoi Luther eut-il si peu- de partisans en France et pourquoi Calvin en eut-il si tard? M. Mignet Texplique d*un mot : nos rois n'avaient aucun intérêt i propager la Réforme, et ib s'inquiétaient des conséquences sociales qu'elle pouvait entraîner. En Allemagne, en Angleterre, c'étaient les princes, autant que les théologiens, qui avaient changé la religion des peuples, tandia que nos rois, maîtres de leur clergé, au temporel, étaient toujours prêts à dire, comme François I*', que la nouvelle théologie « tendait plus à la destruction des royaumes qu'à l'édification desftmes! » Lorsqu'en effet, le protestantisme se développa en France, la royauté manqua sombrer sous les coups de la démagogie des villes catholiques et de la noblesse protestante.

«f Eût-U mieux valu, pour nous, que le protestantisme triomphât? Je crois que cette révolution se serait accomplie dans les mêmes conditions que de l'autre côté du Rhin et de la Manche, où les droits de l'Église ayant été remis aux princes, Toppression des consciences a duré si longtemps. Nos rois, eux aussi, auraient porté les deux glaives, et nous ne serions pas arrivés, les premiers entre toutes les nations, à la liberté philosophique et à la tolérance religieuse. Dans la France demeurée catholique sans Tlnquisition, la puissance civile et le pouvoir ecclésiastique restèrent séparés. Rome paYenne avait soufTert de leur union, le moyen Age de leur rivalité. Dans un cas des persécutions, dans Tautre des guerres, et partout la mort prodiguée au nom de Celui qui a fait la vie. A aucune de ces époques, on n'avait connu la liberté de conscience : bénis soient ceux qui nous Tout donnée !

« Dans la Rivalité, de François /*' et de Charles-Quint^

M. Mignet ne raconte que les événements compris entre les années 1519 et 1530. Les princes en présence sont aussi opposés de figure et de caractère que d'intérêts : Charles, petit et laid, faible de constitution, mais avisé politique, traverse onze fois la mer pour aller voir et suivre de près ses affaires; François, le plus beau cavalier de son royaume et un des plus spirituels, aime surtout les batailles et le plaisir, et ses voyages sont promenades de château en château, pour tenir sa cour toujours en fêtes et joyeusetés. Tous deux, par leur goût pour les arts, tempéré chez Tun, ardent chez Tautre, sont à leur place dans Tâge de la Renaissance; mais à celui-là TEspagne a donné une piété ascétique qui n'exclut cependant aucune des distractions défendues, et lautre dut à la France une modération relative dans les questions religieuses. François avait été d*abord constamment heureux parce que, au commencement de son règne, il avait été constamment habile. Mais à la couronne de France, que son rival appelait « la plus belle qui fût au monde », il veut joindre celle de l'Empire : folle ambition qui suscite celle de Charles-Quint. L'Autrichien est élu, et une lutte qui devait ébranler l'Europe entière commence. Ce sont des combats de géants et des négociations ténébreuses, d'éclatantes trahisons et des invasions formidables. La France semble sur le point de périr : ses armées sont détruites, son roi est prisonnier; pourtant elle ne s'abandonne pas. Le peuple, les Parlements, les notables se serrent autour de la régente. Louise de Savoie négocie avec le pape, avec les Turcs, avec les Suisses, avec les Anglais. Une vaste coalition se formé, et Henri VIII exige que la régente ne consente à aucune cession de territoire. Le roi est délivré; la France se

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i^lève'; le fils du prisonnier de Pavie «ntre TictorieosMiiant dans Metz, et le vieil empereur, à Mm toarbomUié, vaincu, va cacher au'monastère de Ynsleson front découroonë.

« La formation de la monarcble eqwgnole explique celte grande chute qui, commencée alors, s'achèvera aa siècle suivant : c'était un État mal faiL Ayant contre lui le géo> graphie, les langues, les religicms', les intérêts et les souvenirs, il n'était pas nié viable, et H. Mignet montre d'une manière brève, mais saisissante, comment l'Empereur et son fils s'épuisèrent i vouloir le faire vivre. ' à Gharies-Quint avait rêvé la' prépondérance en Europe, Philippe II rêva la domination sur les flmes et sur les corps.- L'histoire d'Antonio Ferez retrace un des plus dnmatiques' incidents du règne de Het ab<Hninable tyran, à qui sa conscience' rdigieose ne défmdait rien, à qui sa royauté absolue permettait tout. Des lettres affectueuses Adressées par lui fc ses enfants et récemment' retrouvées, ne le sauveront pas de' l'étérDelle réprobation. De son vivant même, il reçut le châtiment de ses cruautés, i^ puissant monarque qui enveloppait la France de trois côtéa par ses armées espagnoles, allemandes et italiennes, échoue dans tous ses desseins. La France et l'Angleterre lui échappent, il perd les Pays-Bas; l'Espagne, saignée par lui aux quatre membres, tombe épuisée pour trois siècles. Elle n'a plus de commerce, plus d'industrie, et le possesseur des plus riches dépôts métalliques du monde, obligé deux fois de suspendre ses payements comme un négociant insolvable, laisse, à sa mort, une dette de plus d'un milliard.

« L'année m<^me où le sombre monarque allait rejoindre son père dans les caveaux de l'Escurial, notre bon et grand

Henri IV terminait, par un acte de sagesse, la guerre religieuse. On avait dit de la monarchie de Charles-Quint avec autant de haine que de peur : « Quand TEspagne remue, le monde tremble. » Après la paix de Vervins et redit de Nantes, on pouvait dire de la France : elle a sauvé la liberté de l'Europe et elle commence à garantir la liberté des consciences.

« M. Mignet ne s'est occupé du règne de Louis XIV qu'à propos de la succession d'Espagne, malheureuse question et malheureuse guerre qui ruina notre marine, nos finances, une partie de notre gloire militaire, et fut cause que le plus grand siècle de notre histoire s'acheva dans la tristesse et l'accablement.

« En ce temps-là, les princes se transmettaient les provinces et les royaumes par des mariages et des testaments, forme d'agrandissement meilleure, après tout, que la conquête brutale. Car l'orgueil d'une nation peut être flatté et sa fortune garantie par l'avènement pacifique d'un prince étranger que ses nouveaux sujets ont bien vite conquis à leurs mœurs et à leurs sentiments héréditaires, tandis que l'acquisition violente qui arrache à un peuple comme un morceau de sa chair, lui fait une inguérissable blessure .

« En mariant Louis XIV à une infante, Mazarin espéra faire de son roi l'héritier de la monarchie espagnole , comme en formant la Ligue du Rhin, il avait rêvé pour lui la couronne impériale. C'eût été refaire, au profit de Louis XIV, pour la satisfaction de son orgueil et non pou r la vraie grandeur de la France, le monstrueux empire de Charles-Quint : politique deux fois tentée à un siècle de distance et deux fois funeste. La ligue du Rhin prépara la ligue d'Augsbourg, et au mot fameux : « Il n'y a plus

de Pyrénées », TEurope répondit, treize ans plus lard : « Les Pyrénées sont relevées et elles resteront debout à jamais. »

« Durant quarante années, il s*échangea entre les ministres et les ambassadeurs d'innombrables dépêches dont M. Mignet a rassemblé les plus importantes en quatre gros volumes, où les documents sont reliés entre eux par de brefs commentaires qui les expliquent et font de ce monument, bâti de tant de pièces différentes, un solide et imposant édiCce.

«< Cette Histoire diplomatique s'arrête malheureusement vingt années avant l'ouverture de la succession d'Espagne, mais elle est précédée d'une introduction où l'on trouve plus peut-être qu'en aucun des écrits de M. Mignet ses qualités littéraires, la vigueur de sa pensée et sa puissance de concentration. En cent pages, il i*ésume la formation politique de l'Espagne et de la France. J'y trouve bien quelques mots que je voudrais effacer. <* Les flots vivifiants de l'invasion barbare » et « la vertu régénératrice des Germains » sont une tradition ecclésiastique que Grégoire de Tours nous force d'abandonner. Je n'ai pas, non plus, un superstitieux respect pour une loi trop vantée. Dans la mécanique céleste, les grosses masses attirent les petites; sans la loi salique, la France se serait agrandie par des mariages. Elle était trop forte pour n'être qu'un cadeau de noces fait à un étranger : c'est l'étranger qui lui eût apporté en dot ses domaines. Sur ces points on peut discuter; on ne discutera pas sur le mérite de cette large et brillante élude qui restera un des chefs-d'œuvre de notre littérature historique.

« Les ouvrages dont je viens de parler sont d'admirables

fragments d*un grand livre que M. Mignet se proposait d'écrire et qui, malheureusement, n'a point paru. La Vie de Marie Stuart est au contraire une œuvre complète, car cette fois Fauteur prend son personnage à la naissance et ne le quitte qu'à la mort.

« Marie Stuart avait été élevée à cette cour des Valois qui réunissait les extrêmes de l'élégance et de la corruption, où la grâce était dans l'esprit, la brutalité dans les mœurs, la religion dans les dehors de la vie, l'habileté politique dans la ruse et le mensonge; où chaque jour, au milieu de fêtes et de tentations offertes à une jeunesse ardente, des intrigues se nouaient pour une liaison coupable ou pour un assassinat : c< Fleurs de plaisir, dit un contemporain, qui se teignaient sanglantes, n

« Marie, belle, savante, spirituelle, souvent éloquente, mais d'esprit mobile et passionné, eut dans cette cour de tristes exemples et des conseillers qu'il était dangereux de trop écouter, comme ses oncles de Guise, surtout le cardinal qui cachait sous sa pourpre romaine les vices dont se composait l'élégance de cette société folle de plaisirs. Il apprit à sa nièce qu'il est avec la conscience des accommodements ; que les actes publics les plus solennels n'engagent pas, lorsqu'en secret on a protesté contre eux; et qu'elle pouvait, en France, débuter dans la royauté par une trahison envers son peuple d'Ecosse.

« De cette cour elle emporta beaucoup de talents et de frivolité, sans une règle morale assez forte pour arrêter toujours les entraînements de son cœur; et ce bagage, à la fois trop léger et trop lourd, l'empêcha de marcher droit et ferme au milieu de sectaires farouches qui regardaient les grâces mondaines comme une cause de damnation, et en

face d'une arutocratie factieuse qui avait déjà tué deux de ses rois.

d LeçoDB de France, leçons d'Ëcoflse, toutes furent dangœuaes pour la jeune reine. La nature et sa naissance 'lui araient donné le» promesses d'une beUe et grande existence, mais elle subit l'influence d'un temps où les caractères étaieat éoergiquement trempés pour le mal comme pour le bien, et ob l'on croyait que supprimer un adversaire était le meilIearnio;en de se débarrasser d'un ennui.

K Envers Marie Stuaii l'impartialité est difSciie; les documents «ont contradictoires ou insuffisants ; les actes mêmes peuvent donner lieu & des interprétations différentes. Et puis la mort n'efface pas le rayonnant éclat de ces belles pécheresses et l'Histoire est toujours près d'avoir pour elles, sur les lèvres, les paroles de Jésus pour Marie de Magdala. Rappelez-vous, Messieurs, les vieillards troyens assis aux portes Scées : en voyant Hélène passer devant eux, touchés, malgré les ans, de sa grftce divine, ils lui pardonneol les maux qu'elle a causé^^. Et l'un des vôtres, un des plus illustres, n'a-t-il pas été l'adorateur passionné d'une autre enchanteresse morte depuis deux siècles?

« M. Mignet, en historien incorruptible, s'est défendu contre cette séduction qu'il semblait devoir subir. Il h' est souvenu qu'il avait pris ses grades aux écoles de droit et il a instruit avec la sagacité d'un jurisconsulte les trois procès qui pèsent sur la mémoire de Marie Stuart : le mort de Damiey, le mariage avec Bothwell et les conspirations contre Elisabeth. Mais tout en condamnant l'acte criminel de VÉglùe du champ, les noces précipitées avec l'assassin de son époux et les fatales imprudences de sa captivité. Il éprouve une sympathie douloureuse pour cette vie trou-

blée « par tant d'infortunes, finie avec tant de grandeur ».

« 11 semble difficile de contester ses conclusions. On Ta fait pourtant , et des prolestants peu favorables à Marie Stuart ont renoncé à soutenir l'authenticité des fameuses lettres de la cassette d'argent. Je ne me rendrai pas juge de ce débat trois fois séculaire qui, pour quelques écrivains, est encore une question religieuse. Mais que Marie Stuart ait été innocente ou coupable, victime de ses ennemis ou de ses passions, elle nous apparaît, durant une captivité inique de dix-neuf années, ennoblie par son fier courage, ou purifiée par ses longues souffrances. Nous gardons, au contraire, un sentiment de répulsion pour cette autre reine que son poète appelle imprudemment « la Vestale assise sur le trône de l'Occident », qui eut, avec un mâle génie, une odieuse duplicité et n'eut jamais un cœur de femme. Le sang de Marie a rejailli au front d'Elisabeth et, comme la tache de lady Macbeth, « tous les parfums de l'Arabie ne l'effaceront pas ».

« J'ai réservé pour la fin de cette analyse celui des ouvrages de M. Mignet qui se rapproche le plus de notre époque, bien que, par la date de sa composition, il appartienne à la jeunesse de l'auteur; je veux parler de cette Histoire de la Révolution qui, par son charme singulier et sa vive allure, dis pute, depuis soixante ans, au livre de M. Thiers la faveur de l'opinion. Cette révolution, qui a commencé pour la vieille Europe une ère nouvelle, exerce sur les esprits un irrésistible attrait, formé de terreur et d'admiration. Tout y prend des proportions inaccoutumées, l'héroïsme et le crime; aussi nul sujet ne prête davantage aux plaidoyers contraires. Mais pour reproduire cette tragique histoire et l'intensité de la vie sur ce champ de bataille où se heurtaient

tant d'idées et de passions, il faut des détails, de longs récits, et M. Mignet n*a voulu faire qu*un brillant résumé.

« Aux ImHtutions de Saini^Louis^ publiées en 1822, avait succédé, en 1824, YEfisîirire de la Révolution^ qui parut en un seul volume. H. Mignet ne s*était donc accordé que quelques mois et quelques centaines de pages pour raconter la suite des événements extraordinaires qui remplissent le quart de siècle écoulé de i 789 & 1814. C*était une entreprise hardie : le temps, Tespace et les documents manquaient; puis, pour Thistorien comme pour le peintre, il est des perspectives nécessaires. Or, songez. Messieurs, que sept ou huit années seulement avaient passé sur le dernier acte de la grande épopée révolutionnaire : Tabdication de Tempereur, qui aux yeux des rois était toujours resté le soldat armé de la Révolution ; songez surtout à Tétat d'esprit où se trouvait cette génération de 1820 : née dans la joie et les douleurs du plus prodigieux enfantement qui fut jamais, élevée sur les bancs de TUniversité impériale, au bruit du canon d*Austerlitz, parvenue à Tûge d'homme au moment de la catastrophe finale, et à la vie publique en pleine réaction royaliste. Dans cette atmosphère encore chargée de tant d'orages, peuplée d'un monde de souvenirs héroïques et de visions d'ancien régime, l'histoire de la Révolution ne pouvait être qu'une arme de guerre aux mains de cette jeunesse éprise d'une passion ardente pour deux nobles choses, la gloire et la liberté, et qu'animait au combat la haine de la Sain te- Alliance et celle de la Restauration.

<( M. Mignet était trop de son temps pour échapper à la séduction de ces généreux sentiments. D'ailleurs il était né Girondin ! Trente années auparavant il aurait fait partie de

ce groupe d'hommes d'élite que la distinction de l'esprit et le culte de la Révolution avaient rapprochés. Il y eût apporté cette tenue, cette élégance et ces hautes manières qui ajoutaient au charme de sa personne, et, par sa sagesse précoce, par la mesure et l'autorité de son jugement, il y eût vite conquis une des premières places. Aristocrate de goûts, libéral d'éducatfon et d'études, il serait devenu républicain, comme Vergniaud; et s'il eût été soumis au môme sort, c'est, j'imagine, le plus tranquillement du monde, sans faiblesse comme Desmoulins, sans colère comme Danton, c'est en grand seigneur bourgeois, fier et dédaigneux, qu'il eût livré sa tête.

« Messieurs, M. Mignet est un mattre, au double titre de penseur et d'écrivain. Comme Montesquieu, il n'aime pas à expliquer le succès par la fortune, mot commode qui n'explique rien ; et il ne recourt pas à des hypothèses dont l'histoire n'a pas besoin. Avec la virile pensée que les peuples, comme les individus, font eux-mêmes leur condition, il cherche le secret des chutes et des triomphes dans les causes qui les ont produits.

a Comme Montesquieu encore, il met au premier rang des influences qui agissent sur les peuples, leur situation territoriale. Par un de ses côtés, la géographie est une aride nomenclature dont il ne faut pas abuser dans nos écoles; par un autre, elle fait partie de l'histoire philosophique. Donnez à la Pologne de solides frontières, et celte héroïque chevalerie devient une nation compacte qui ne peut être entamée. Otez à l'Angleterre ses mines de fer et de houille, comblez son fossé de la Manche, et elle ne sera plus la libre Angleterre, l'atelier et le marché du monde. La France, avec ses beaux fleuves qui descendent à trois

KOTES m SOUVENIRS.

merst ses deux boulevacda des A^pes et des Pyrénées, eslle pays le mieux fait de FEurope. Ausù a-t-eUe, durant >des siècles, joué dans le monde le premier rôle; et la géographie la défend encore, malgré la brèche fatale du Nord- Est M. Mignet a mis au commencement de plusieurs de ses ouvrages quelques-uns de ces tableaux de géographie morale « où Tceil, dit-il, découvre tout d*abord ce que Thistoire confirme ensuite ».

« Les. influences physiques restent toujours les mêmes, les causes morales varient et agissent tantôt en bien, tantôt en mal, et c*est à démêler ces actions différentes que rhistorien doit s*appliquer en se plaçant dans le milieu où les événements se sont accomplis.

a On a reproché à M. Mignet de chercher des lois dans rhistoire, comme nos confrères des sciences en cherchent avec raison dans la nature. Il parut, en effet, croire d*abord à Tenchaînement des choses : <c Elles agissent avec suite, dit-il, s'accomplissent de nécessité et se servent des hommes comme moyens et des événements comme occasion ; » ou bien encore : « Ce sont moins les hommes qui ont mené les choses, que les choses qui ont mené les hommes ^ » Cette théorie fut ce qu'on appela son système. 11 l'eut peut-être à ses débuts, au temps où le fatalisme hégélien, importé en France, faisait dire qu'à Waterloo, il n'y avait pas eu de vaincus. Il cessa de l'avoir

i. Dans un article sur M. Mignet, Sainte-Beuve dit : • Il laissait échapper de ces maximes chez lui familières et fondamentales qui exprimaient ce qu*on a pu appeler son système. » Mais, en écrivant ces mots {Revue des Deux Mondes du 15 mars 1846), Sainte-Beuve n'avait pas lu, sans doute, ce que M. Mignet avait écrit quelques mois auparavant dans réloge de Sismondi et ce qu'il écrivit plus tard dans sa belle étude sur Hallam. C'est dans l'éloge de Raynouard que j'ai pris les paroles citées dans le texte. Cependant l'impression de Sainte-Beuve

quand Texpérience lui eut appris que Thistoirc n a pas cette régularité; et que les hommes avec leur génie, leurs passions ou leur faiblesse, les peuples avec leurs accès d'héroïsme ou d'affolement y tiennent plus de place. Si Louis XVI avait eu Ténergie et la sagesse, la Révolution s'accomplissait pacifiquement; si Bonaparte était né trente ans plus tôt, nous n'aurions eu ni le Consulat ni l'Empire. Il est en ce monde une force contre laquelle le génie et la violence ne peuvent longtemps prévaloir; elle se compose des traditions du passé et des intérêts du présent, des idées de ceux qui pensent et des passions de ceux qui souffrent. Mais cette force, ce sont les hommes qui la produisent et qui s'en servent en bien ou en mal, qui la détournent ou la transforment : qui, enfin, à leurs risques et périls, se jettent, avec leur liberté, dans le combat pour la vie. L'historien doit donc expliquer souvent; il ne doit pas toujours absoudre, car il n'a point en face de lui de fatalités inéluctables.

<( Ah! gardons au moins la responsabilité historique, en un temps où la justice et quelquefois la science, môme la philosophie, font si petite la part de la responsabilité civile, que souvent le crime n'apparatt plus que comme une maladie à laquelle sont dus des soins fraternels. M. Mignet n'aimait pas ces énervantes doctrines : d'un bout à l'autre de son œuvre respire le sentiment moral

se retrouve dans un éloge de M. Mignet, lu le 26 janvier J885 à TAcadémie des Sciences de Pesth, dont il était membre. Le Ministre de l'Instruction et des Cultes du royaume de Hongrie, M. August Trefort, a dit, à propos de VHistoire de la Révolution : Der Geist des Werkes ist ein revoiutionâreSj in gewisser Beziehung sogar fatalistiseher. Deux moiséprës, M. Trefort faisait au sein de la même Académie, Téloge de M. Thiers; nous lui envoyons Texpression de notre gratitude pour cet hommage rendu à nos illustres morts.

sans lequel il n*y aurait de justice ni dans la société ni dans Thistoire* qui est cependant le grand livre des expia* tions et des récompenses.

ce II est une autre fatalité dont on a beaucoup abusé, le caractère de la race persistant à travers les siècles, malgré la diversité des influences, et des fortunes. Un écrivain qu^il pourra paraître singulier de brouver en si graves méditations^ Tauteur de Bobimon Cnuoë^ avait, il y a deux cents ans, combattu les conséquences que Ton voulait déjà tirer de cette doctrine, qui substitue un problème de physiologie à un problème de morale. Elle a produit, dans la première moitié de notre siècle, de beaux livres, et, dans la seconde, bien des maux. H. Mignet y a quelquefois cédé; mais plus peut-être par condescendance académique que par conviction personnelle» car il savait bien que, dans l'Europe occidentale, à cette extrémité du monde où la poussée des peuples a refoulé tant de races, il n*est point de population qui ne soit composée d'éléments très divers. Dans notre France, par exemple, comment séparer du sang celtique qui coule dans nos veines le sang sémitique, grec, romain, arabe, germanique, Scandinave qui s y est mêlé? De ce mélange cependant s^est formé le peuple qui, malgré des origines complexes, est celui dont toutes les parties se sont le mieux fondues dans Tensemble ; et si nous ne formons pas une race, nous sommes mieux que cela, une nation qui, en face du péril, n*aurait qu*un cœur pour sentir, qu'une main pour frapper.

a M. Mignet a rencontré bien d'autres questions dans ses Éloges académiques^ belle galerie de portraits, où Fauteur remet en pleine lumière quelques-uns des personnages qu'il avait montrés dans son Histoire de la Révolution. Il

rattache ainsi sa première œuvre à la dernière et, avec la calme sérénité du philosophe qui n'aime que le vrai, il corrige le livre de sa jeunesse par celui de sa maturité.

« Les quatre volumes des Notices et Éloges sont une véritable encyclopédie morale, la plus belle et la plus durable de son œuvre, celle où son style déploie toute sa richesse, son intelligence toute sa facilité de compréhension. En les lisant, on est surpris de voir Thistorien accoutumé à peindre la vie des rois et des peuples dans ses plus dramatiques manifestations, parler avec tant d'aisance de législation, de science, d'économie sociale, de philosophie, et pénétrer sans fatigue jusqu'aux plus obscurs profondeurs de l'entendement humain, ou porter dans lanalyse de systèmes aventureux le bon sens qui fait justice des témérités. Il n'aime pas à agiter les problèmes insolubles dont l'homme n*aura jamais le secret^ et il reproche à Schelling de parler comme s'il avait « assisté à la formation des mondes et des existences », comme s'il avait « vu Dieu sortir de sa solitude inerte et de son repos silencieux » ; mais il croyait à la puissance du sentiment, et jamais il n'aurait interdit la recherche de l'idéal, qui est l'honneur de l'esprit humain et la marque de sa nature supérieure. Pour M. Mignet, l'harmonie de l'univers suffit à révéler un suprême Ordonnateur; c'est le cri d'Israël : Cœli enarrant gloriam Dei, et c'est celui de l'humanité.

« Quelle riche moisson de pensées à faire dans ces livres! Le temps et l'espace me manquent pour recueillir et lier ces gerbes fécondes. Je ne voudrais cependant pas oublier un souvenir qu'il est bon de rappeler aujourd'hui. En fondant l'Université, Napoléon, malgré son instruction mathématique et son titre de membre de l'Académie des Sciences,

-vouiul que, dans l'éducation nationale, la prééminence Tûl assurée aux lellres. " Les sciences, dîsail-il, sonl de ■ belles- applications de. Tespiit bQmuD;,les lettres sont « l'esprit humain loi-mtoe. » Maisoen'eal pas ici qu'U est Décessaire de plaider, la cause : dea Humemtét. . La France leur doit sa lani^e ai. olaire,,eoD génie ai^inpathîque et c'est an héritage que,, grâce h vousj Messieurs^ elle ne perdra pa».

« Comme écrivain, M. Mif^nel a une originalili^ parlitu- ^ère'; ce vigoureux esprit aime la condensation des idées et des faits. En quelques pages, il écrit un volume et partout'i) met In lumière, souvent aussi l'émotion. Comme Tacite, il est un écrivain tragique; le drame rallire, et il évite de mêler lesaclions, parce qu'il sait que pour dire forte, l'imprmsîon à produire doit dtre simple. C'est pour cela que tant de ses œuvres sont des fragments, des biographies, des portraits, mais portraits qui ressemblent, ' par le fini du travail, à de belles médailles antiques.

« Un grand peintre a dit que le dessin est la probité de l'art; la science est ta probité de l'histoire. Pour atteindre A la vérité historique, il faut un travail préliminaire que ne rebute pas la recherche de débris m^me informes, une pénétrante sagacité pour en saisir le sens, un esprit vigoureux pour les coordonner et, s'il se peut, le souffle d'Ezéchiel répandant la vie sur des ossements brisés. Dans les belles éludes de M. Mignet, te travail de recherches se sent, il ne se voit pas et, selon la tradition du grand art français, la science se cache sous de larges draperies. Ce n'est pas qu'il aime le fracas des mots el des couleurs,. le cliquetis des expressions qui, en se heurtant, font du bruit et ne font pas de lumière. Il a le style sobre et ferme des

grands historiens. Point de métaphores, point d'images; la chaleur et Téclat sont dans la pensée.

« Toutefois en un temps où la critique n'est épargnée ni aux dieux ni aux rois, j'oserai dire du maître que ses longues périodes, construites avec tant d'art, ont parfois un balancement rythmique d'une trop constante harmonie. La force s'y rencontre plus souvent que la grâce, et il ne déplairait pas d'y trouver de loin en loin un peu de ce négligé savant qui est un art aussi, puisque les poètes et les femmes, ces grands artistes, y recourent, comme à un artifice qui ajoute encore à la beauté. Mais que de pages éloquentes! M. Mignet avait, au suprême degré, le culte de son art, comme il eut toute sa vie celui des convenances sociales; il ne voulait pas plus d'un mot mal choisi que d'une pensée fausse ou d'une témérité inutile.

« Dans sa longue existence, il traversa presque en entier un siècle rempli de révolutions, de gloire et de misères. Il a vu la science contraindre la nature à lui livrer des secrets redoutables ou bienfaisants; la poésie, retrouver sa lyre d'or; le drame, des accents nouveaux et profonds; l'histoire, des civilisations perdues et des destinées oubliées, et il jouissait de ces belles choses comme de tout ce qui donne des ailes à la pensée. Il souffrait, au contraire, quand la société tremblait sur sa base, quand l'espril s'élancjait témérairement au milieu des précipices ou dans les bas-fonds, au risque du vertige ou des souillures; mais alors môme il gardait, non sans émotion du cœur, sa confiance et sa sérénité. Les doctrines pessimistes, qui semblent envahir notre siècle vieillissant, n'auraient pas atteint

le vaillant lutteur, et avec sa ténacité habituelle, il aurait II. 20

espéré conlre toute espérance pour la pensée, pour l'art et pour celte patrie française, indestructible malgré les deuils répétés qui, aujourd'hui encore, lui font voiler son

drapeau.

u F'idèle aux convictions de sa jeunesse sans déclamation bruyante, étant de ceux dont le silence suffit, il aima la liberté parce que sans elle il n'y a plus, de nos jours, de dignité véritable; il crut au progrès insensible mais certain de rhumanité, aux droits et à la grandeur de la raison, à rinlclligence qui se développe, à la morale qui gagne plus dVsprits sans réussir à tuer partout le fauve qui est dans riiomme.

« Dur à lui-môme, d'une rigueur morale qui ne fléchit j.amais, il était doux aux autres : personne n'a gravi les quatre étages qui menaient au petit appartement où se sont écoulées ses journées laborieuses, sans y trouver un bienveillant accueil et d'utiles conseils. Si la science fut sn s(Mil(' éponsro, il se fît une famille de ses amis, de ses proches, <!(; ses compalrioles d'Aix; et je ne crois pas qu'on lui ijil jainjiis connu un (ennemi, car avec un grand talent, il avait, ce (jui (îsl plus rare, un caractère qui commandait le r<'sj)ecl.

" Sa rnorl lui c(î11(» d'un sage, sans plainte, ni révolte c()iiLre larn'^l dr la nature. Soutenu par la fermeté de ses croyanc<îs s|)irilualisles, il ne s'eiTrayail pas «du silence ('•lerncl des esj)aces infinis »>, cl il aurait pu répéter les |>ar<)les (1<^ Maic-Aurèle, en supprimant le doute <iuc le t;ran(l j)aien y avait laissé : « Ou j(* ne serai plus rien ou je serai mieux, cl j(^ ne serai mieux (pf à la condition d'avoir ohri à la raison, au devoir, (jui sont la loi divine. »

' Messieurs, j'ai accomj)li, selon mes forces, la tache que

vous m'aviez confiée; j'ai rendu un dernier hommage à notre illustre mort; mais je ne vous ai pas encore parlé de ma gratitude. En ajoutant vos suffrages à ceux qui s'étaient déjà portés sur mon nom, vous m'avez accordé un honneur exceptionnel; j'en connais, croyez-le, tout le prix, et j'y mesure ma reconnaissance.

« Quand je regarde derrière moi la route parcourue, je me retrouve dans une modeste chaire de collège où j'enseignais l'histoire à de grands écoliers qui s'appelaient d'Aumale, Emile Augier, Perraud, Sardou, aujourd'hui l'honneur de votre compagnie. C'est dans cette chaire que j'ai passé les plus longues années de ma vie; c'est là qu'une auguste faveur vint un jour me prendre, et c'est de là que je suis parti pour arriver jusqu'à vous.

u Ces souvenirs vous disent les sentiments que j'éprouve en ce moment et en ce lieu : pour l'Université qui m'a fait ce que je suis; pour le Prince qui ne me demanda jamais que d'être un dévoué serviteur du pays; pour vous, Messieurs, qui m'avez comblé. »

1892. — Me voilà donc trois fois membre de l'Institut, moi à qui ma vie solitaire semblait interdire môme l'espérance de siéger un jour parmi les consuls de la grande république des lettres françaises. Aujourd'hui, privé de toute activité physique, pouvant converser à peine avec une seule personne, ni suivre une discussion à plusieurs voix, je ne vais plus que rarement à ces réunions doublement intéressantes par l'esprit et la science qu'on y trouve. N'ayant plus la force d'aller à toutes, je témoigne du moins de mon persévérant respect pour l'Institut en man-

quant le moins possible les séances de laploa ancienpe de ses classes, et j'envoie d'ici au lepréseotaot officiel de l'Académie française, k son secrétaire perpélael', les com- I^menls aOectueux .que je Depuis adresser i chacun de nos confrères. .

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