‹ Notes et souvenirs, 1871-1872Chapitre 4 sur 9 · A. THIERS · texte numérisé non relu

A. THIERS

Le soir, à huit heures, je m'installe sur le siège de la petite dihgence de Fécamp. Mon voisin est un cultivateur de Froberville. Nous

causons. Ce brave homme me fait un brin de morale :

— Où allez- vous?... A Versailles... A Paris... Voilà une drôle d'idée!... Attendez au moins qu'on ait fini de se battre... Vous vous émouvez trop, vous autres Parisiens, et vous avez trop de curiosité... C'est là votre malheur... Nous ne nous émouvons pas tant que ça dans les campagnes... Mais vous, pour une maladie, pour une guerre, pour une révolution, vous vous mettez dar.s des états, vous vous usez le sang. Toutes ces choses-là n'auraient pas d'importance si on ne s'en occupait pas tant que ça... Car, enfin, au bout du compte, les jours n'ont jamais que vingt-quatre heures, les mois que trente jours, les années que douze mois. Tant que ça dure, ça dure, et quand c'est fini, c'est fini. Il n'y a que les gelées tardives qui empêchent les pommiers de fleurir ; les guerres et les révolutions n'y font rien. Faut pas s émouvoir... Ne vous émouvez donc pas...

Mardi 23 mai 487 L — A trois heures et demie du malin, nous arrivons à Poissy, qui

est maintenant télé de ligne. Les conducteurs crient :

— Poissy ! tout le monde descend.

Et tout le monde descend. Nous sortons de la gare. Pas un omnibus, pas une voiture.

Nous sommes là, sur le trottoir, aux premières clartés du jour, encore à moitié endormis, consternés, navrés, chargés de valises et de paquets. Nous formons un lamentable petit groupe de onze voyageurs, au nombre desquels se trouve une voyageuse très élégante et très gentille. Le malheur nous rapproche, et la délibération commence. Il n*y a que sept kilomètres de la gare de Poissy à la barrière de Saint-Germain. Le temps est charmant.

La petite voyageuse, pleine de courage, ne recule pas devant cette promenade matinale.

Notre caravane se met en mouvement et suit d'abord la grande rue de Poissy, puis cette admirable route qui traverse la forêt.

La marche et l'air vif du matin nous tirent bien vite de notre somnolence, et nous n'avons pas fait cent pas que la conversation s'engage, facile, animée, confiante.

On ne rencontre, en ce moment, dans les

gares, dans les voitures publiques, sur les grands chemins, que des gens expansifs, ayant comme une rage de parler, de raconter leurs aventures, leurs malheurs. Personne n'a échappé à ces tragiques événements. Chacun a eu son histoire qui lui paraît la plus intéressante du monde.

Voici, de notre caravane, un très fidèle croquis, et, de notre causerie, un très exact procès-verbal .

Dans de vieux uniformes usés, rapiécés, raccommodés sur toutes les coutures, deux oificiers de Tarmée de Metz, arrivant d'Allemagne après sept mois de captivité et allant se mettre à la disposition de M. Thiers. C'est l'expression dont ils se servent tous deux... M. Thiers est le souverain maître de la France. Il organise l'armée; il la commande.

Tout s'efface et disparaît devant lui.

Un gros marchand de bœufs qui s'en va traiter à Versailles — toujours avec M. Thiers — pour l'approvisionnement de l'armée, et qui ne cesse de répéter :

— Ont-ils dû en gagner de l'argent, ces Versaillais, depuis six mois : l'armée prussienne

à nourrir, pendant le premier siège ; et l'armée française, et les Parisiens réfugiés, pendant le second I

Un vieux monsieur qui m'adresse avec une véritable anxiété la question suivante :

— Je sais qu'on paye à Versailles les coupons de rentes 5 ^/o et 3 Q/o, mais peut-on toucher les roupons des obligations de chemins de fer?

Je ne suis pas en état de donner le renseignement désiré. Alors ce sont des lamentations :

— Les grandes compagnies vont avoir à dépenser des millions ! Toutes ces lignes détruites, tous ces ponts à rebâtir... Et les obligations de la ville de Paris? Qu'est-ce que va devenir le crédit de la ville de Paris ?

J'essaye de remonter un peu ce pauvre monsieur. Nous sommes en pleine forêt. A chaque instant, il nous faut escalader des arbres abattus et jetés au hasard en travers de la route*

— Que de ruines, s'écrie le vieux monsieur, et c'est une forêt de l'État I C'en est fait de la fortune publique, et les fortunes parti-

culières, monsieur, dépendent de la fortune publique.

Il porte une valise, toute petite, mais qui paraît extrêmement lourde. Tous les cent pas, il la change de main. Un de nous dit au vieux monsieur :

— Voulez-vous que je vous la porte un peu, votre valise?

— Non, non I s'écrie le vieux monsieur avec terreur.

Et ses doigts crispés serrent très fortement la poignée de la valise.

Un autre vieux monsieur, doux, aimable, souriant; il a sous le bras deux boîtes, longues et plates, recouvertes de maroquin noir. Et saisissant le moment où mes regards rencontraient ces deux boîtes :

— Ce sont mes flûtes, me dit-il, mes deux flûtes, monsieur... Il y en a une en argent.

Voilà mon flûtiste lancé. Il me raconte sa vie. Il faisait, avant la guerre, partie de l'orchestre d'un théâtre des boulevards. Il a quitté Paris pendant le siège. Il s'en est allé retrouver son frère qui est bonnetier à Alençon; il est resté là très tranquille pendant la guerre;

il a même trouvé quelques leçons de flûte.

Voici la fin de la Commune. Il pense bien que son théâtre va rouvrir, et il se rapproche de Paris, lui et ses flûtes.

Un jeune homme étrangement accoutré : un veston d'étoff*e verdâtre, une cravate rouge, un képi de fantaisie et de grandes bottes jaunes, ornées de gigantesques éperons. Il parle beaucoup, il parle trop. Il était officier de francs-tireurs pendant la guerre. Il a servi dans le corps de Garibaldi, puis dans l'armée de Bourbaki. Et il disait à Garibaldi... Et il disait à Bourbaki... Et il disait à Cambriels..* Il est allé à Bordeaux soumettre un plan de campagne à Gambetta. Et il disait à Gambetta. . . Il était intimement lié avec Gambetta... Ah!

si on l'avait écouté I... Mais nous-mêmes nous ne l'écoutons pas... Ses discours ont un air de vantardise et de hâblerie...

Trois personnages quelconques, nuls, effacés, silencieux, absolument silencieux; et, enfin, la petite voyageuse, marchant d'un pas alerte et résolu, mais fort préoccupée de cette question :

— Où est le 42® de ligne? à Versailles ou à Sceaux ?

Tout il coup l'un des officiers s'arrête, prête l'oreille :

— Écoutez, nous dit-il. C'est le canon, le canon du côté de Paris I

Oui, c'est bien le canon. Nous nous remettons en route. Nous marchons au canon. Nous arrivons à Saint-Germain. Notre petite troupe se disperse au coin de la rue de Paris et de la rue au Pain.

Je m'en vais seul tout droit à la terrasse qui est déserte, absolument déserte. La rivière à mes pieds est toute fumante du brouillard (lu matin. La grande masse du Mont-Valérien fait, seule, tache sous un soleil radieux. Les canons du fort tirent, à intervalles réguliers, sur Paris. A chaque coup, un léger nuage de fumée monte vers le ciel. Je m'accoude sur la balustrade de la terrasse, je reste là, contemplant ce spectacle : Paris bombardé par la France.

Et c'est M. Thiers qui donne en ce moment l'assaut à ces fortifications de Paris, construites par lui.

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