C-^^'VaV^^MM
Un de mes amis dînait, il y a quinze jours, chez M. Thiers, à Versailles... Et voilà que mon ami, après le dîner, se trouvant dans un coin du salon avec deux ou trois personnes, eut l'imprudence de dire, à voix basse, très basse :
— Mon sentiment est que, depuis un mois, on aurait pu entrer à Paris par surprise.
M. Thiers était à vingt pas de là, à l'autre bout du salon, mais il a l'oreille fine, surtout quand on parle des fortifications de Paris. Il bondit sur mon malheureux ami avec un véritable emportement :
— Ahl vous êtes, mon cher monsieur, de ceux qui croient qu'on peut entrer dans Paris par surprise. C'est une erreur, sachez-le bien... Par surprise I Voilà qui est bientôt dit ! Prenez le commandement de l'armée, et entrez dans Paris par surprise I... par surprise! Je suis peut-être compétent dans la question. Les fortifications de Paris sont un ouvrage immense, un ouvrage de premier ordre... Elles ont arrêté les Prussiens pendant cinq mois. Elles les auraient arrêtés pendant cinq ans, pendant cinquante ans, si Paris n'avait pas manqué de
vivres. Et la Commune ne manque pas de vivres; elle se ravitaille tout à son aise, à travers les lignes prussiennes. Croyez-moi, ce n'est pas une petite affaire que d'avoir raison des fortifications de Paris. C'est une entreprise colossale, gigantesque; on ne peut en venir à bout que par une grande opération d'ensemble, par un immense effort militaire, longuement, savamment combiné... Ah! les fortifications de Paris!... Je les connais, moi, mieux que personne, les fortifications de Paris !
M. Thiers là-dessus s'en alla. Mon ami avait reçu cette semonce, la tête basse, docilement, respectueusement. Mais, le lendemain, il se vengeait en me disant :
— Oui, M. Thiers veut entrer dans Paris, et il y entrera, mais il lui déplairait de voir ses fortifications tomber trop vite et trop facilement. Il faut qu'il soit bien démontré que M. Thiers seul était capable de prendre cette ville rendue imprenable par M. Thiers. Amourpropre d'auteur I
NOTES ET SOUVENIRS. il
Versailles, neuf heures du malin. — Convoi d'insurgés. En tête, deux trompettes et cinq ou six gendarmes, le revolver au poing ; puis, entre deux haies de sergents de ville, les prisonniers : des femmes, des vieillards, des gamins de douze ans enfouis dans de grandes tuniques de la garde nationale qui leur battent les talons... un bébé de huit à dix mois dans les bras de sa mèrel... Presque tous les prisonniers ont la tête nue. Derrière le convoi, une charrette, et, dans cette charrette, le cadavre d'un grand vieillard à longue barbe blanche. Près de ce cadavre tout raide et secoué par les cahots de la voiture, deux blessés. Dans cette même charrette, une femme garrottée; on dit qu'elle a tué un capitaine à coups de couteau. Très pâle, mais calme. Sa robe déchirée laisse voir l'éDaule nue; ses cheveux pendent en désordre. Derrière la charrette, un homme attaché par les poignets entre deux chevaux. Une arrière-garde de huit ou dix lanciers. Un de ces lanciers, tout à fait en arrière-garde, celui-là, seul; on l'arrête un instant, on l'interroge et il répond : — C'est épatant dans Paris, c'est épatant!...
Des barricades, des barricades!... Et des coups de fusil!... et des coups de canon!... C'est épatant quand on n'attrape rien !
Un vieux monsieur s'est accroché à la bride du lancier et lui dit :
— Vous n'êtes pas allé, par hasard, du côté de la rue de l'Échiquier?... Vous ne savez pas ce qui se passe par là?... Y a-t-il eu des incendies, rue de l'Échiquier?
Mais le lancier, se voyant séparé de ses camarades, attaque son cheval, jette le vieux monsieur par terre et part au galop en répétant son éternel :
— C'est épatant ! c'est épatant !
On relève le vieux monsieur.
Dix heures et demie. — Autre convoi. En tôte, une vingtaine de femmes; démarche assurée, regard ferme, un air d'orgueil et de crânerie... Les hommes derrière, marchant deux à deux, tenant chacun par la main une longue corde et maintenus étroitement serrés par deux files de cavaliers, le revolver au poing... Puis encore, encore des femmes... Encore un enfant dans les bras
d'une de ces femmes... tout petit, celui-là... il crie... Sa mère le regarde... Elle a l'air de lui dire : « Tu auras à téter quand nous serons arrivés... Ici, je ne peux pas. » C'est navrant! On n'aurait pas dû faire venir cette femme à pied, de Paris, avec cet enfant. Je la suis du regard, pendant qu'elle s'éloigne.
Mais voici que, tout à coup, j'entends prononcer mon nom. C'est un de ces malheureux qui vient de m'appeler dans une sorte de râle dé détresse... Cet homme est hâve, harassé, tué de fatigue. II porte un pantalon de garde national et une cotte de toile bleue. Tête nue sous ce soleil de feu. Une sorte de masque de poussière est collé par la sueur sur son visage. II fixe sur moi des regards anxieux, avides, suppliants. Et j'entends encore mon nom.
Il passe... Il est passé... Mais il se retourne. Quelle supplication dans ses yeux I Je connais, je suis sûr de connaître cet homme qui vient de me remuer l'âme par ce cri de désespoir... Oui, mais qui est-ce?
Je cherche sans pouvoir trouver... Je tâche
de suivre la colonne.. • Si je pouvais lui parler, lui demander son nom... La foule est énorme, et je ne puis avancer. Il est déjà loin... et cependant je vois encore se tourner vers moi ces yeux désespérés.
Je vais déjeuner à l'hôtel des Réservoirs; j'avais faim, avant le passage de ce malheureux ; je n'ai plus faim maintenant. J'ai toujours les yeux de cet homme dans les yeux.
Qui est-ce? qui est-ce? Je cherche, je cherche. Je l'ai vu souvent, très souvent ; il me semble même que je l'ai rencontré récemment, et que j'ai causé avec lui... Je continue à chercher, à chercher vainement.
Il y a un monde énorme dans cette grande salle à manger des Réservoirs. Et beaucoup de bruit, beaucoup de gaieté, beaucoup trop de gaieté. On cause, on crie, on rit. Mais, tout d'un coup, le bruit tombe, un grand silence se fait, tous les yeux sont fixés sur une femme vêtue de noir, du noir le plus sévère, robe de crêpe, voile épais sur la figure. C'est une jeune chanteuse fort belle et fort connue. Elle traverse toute la salle, lentement, d'un pas théâtral, d'un air tragique, apprêtée, restant
comédienne et fausse jusque dans sa douleur vraie. On sait le secret de cette douleur. Quelqu'un a été arrêté, ces jours derniers, à qui cette belle personne porte le plus tendre intérêt. Elle vient voir M. Thiers et lui demander la liberté de celui qu'elle aime.
Ah! comme elle a bien fait de, venir! Elle m'a ramené brusquement à Paris, dans les coulisses de l'Opéra, et, d'un seul coup, par une rapide association d'idées, j'ai vu clair dans mes souvenirs. Cet homme est un machiniste de l'Opéra. Vers le milieu du mois de mars, entre le 10 et le 15, j'ai eu avec lui, sur les buttes Montmartre, une très intéressante conversation .
J'étais allé voir les fameux canons de Montmartre et leurs fameux gardiens. C'était la grande attraction du moment, le pèlerinage des Parisiens. Les rues de Montmartre étaient parfaitement libres, mais, sur le sommet de la butte, près du moulin de la Galette, on voyait les canons braqués sur Paris et gardés par les volontaires montmartrois.
Or, le jour de ma visite, pendant que j'étais
tenu sévèrement à distance par les factionnaires, un sergent vient à moi :
— Vous pouvez entrer, me dit-il, la consigne n'est pas pour vous.
Et comme je le regardais avec quelque étonnement, flatté sans aucun doute, mais encore plus surpris d'être reçu avec de tels égards :
— Ah ! je vois bien que vous ne me reconnaissez pas... Je suis un tel, machiniste
à l'Opéra... J'ai une petite nièce dans le corps de ballet.
Il me la nomma.
— Et vous l'avez recommandée à M. Perrin, au moment du dernier examen... Elle a passé dans les secondes coryphées... Vous me reconnaissez maintenant... Allons, entrez, entrez, venez voir nos canons.
J'entrai donc dans le parc d'artillerie, mais, au moment même où mon sergent machiniste et oncle de danseuse prononçait avec quelque emphase ces mots : nos canons , je lisais cette inscription sur l'afl'ût du premier canon :
Donné par la Chambre des notaires de Paris.
— Vos canons 1 vos canons ! dis-je à mon
nouvel ami, en voilà un, au moins, qui n'est pas à vous. Il appartient aux notaires de Paris.
— Oh I me répondit-il en riant, ils ne viendront pas le chercher, leur canon... et on ne leur rendrait pas. Nous gardons nos canons pour empêcher M. Thiers de les livrer à Bismarck.
— Mais M. Thiers n'a aucune envie...
— Ne parlons pas de ça... Vous avez votre idée sur M. Thiers... j'ai la mienne. Nous ne nous entendrions pas... Parlons d'autre chose... Il faut espérer que ça va bientôt rouvrir, à l'Opéra I
Je lui demandai des nouvelles de sa nièce.
Elle allait bien. Elle était resiée à Paris pendant le siège et n'avait pas trop souffert.
M. X*** (un vieil habitué du foyer de la danse) avait été parfait pour les petites enfermées dans Paris ; il leur avait envoyé des conserves, du chocolat, des lentilles, des pommes de terre, etc., etc.
Mon sergent me racontait ces choses, lorsqu'un officier se montra, un capitaine, sabre traînant, bottes molles, important, solennel.
— Eh bien I sergent, dit-il, qu'est-ce que c'est que ça? Vous ne devez pas laisser pénétrer. Ça n'est pas un journaliste , au moins ?
— Non, capitaine, ça n'est pas un journaliste... C'est une personne de ma connaissance... J'en réponds.
— C'est bien alors... si vous en répondez, c'est bien... Mais n'oubliez pas la consigne... Pas de journalistes I Pas de gens prenant des notes sur des carnets I C'est la consigne... Je la blâme, mais je la fais respecter I je les laisserais entrer, moi, les journalistes, je les inviterais même à venir, moi !... Qu'est-ce qu'ils verraient? De bons citoyens, de bons républicains qui gardent les canons de la République... Salut, citoyen...
Il s'éloigna. Je restai seul avec mon sergent. Nous causâmes pendant quelques instants. Il eut encore sur M. Thiers quelques paroles très rigoureuses... Et c'est de M. Thiers que dépend aujourd'hui sa liberté.
Ces choses me reviennent nettement en mémoire... Comment retrouver ce pauvre
diable ? Comment le préserver du conseil de guerre et de la déportation ?
Je sors des Réservoirs, et, quelques instants après, avenue de Paris, je rencontre Cham, avec son éternel toutou sur les bras, son cher petit Bijou. Je lui raconte mon histoire de machiniste.
— Venez avec moi, me dit-il, j'ai ici un ami très précieux, M. Demarquay, un homme charmant, un confrère — il dessine fort agréablement — cousin de Sainte-Beuve, et, pardessus le marché, commissaire de police à Paris. Je passe ma vie dans son bureau... Rien de plus curieux... Il est chargé de l'interrogatoire sommaire des vagabonds arrêtés dans les environs de Versailles, et demain je dois aller avec lui à Satory... C'est là que doit se trouver votre homme ; vous viendrez avec nous.
Cham me conduit chez M. Demarquay. On nous fait attendre dans une petite pièce, où sont entassées vingt ou vingt-cinq personnes. Nous nous asseyons sur une banquette. Deux vieilles dames causent à côté de nous :
— Mademoiselle Godard, vous vous appelez
mademoiselle Godard... Il y a des hasards bien curieux... Godard... c'est le nom de mon cordonnier.
— Rue de T Ancienne-Comédie ?
— Oui, rue de l' Ancienne-Comédie . .
— C'était mon frère.
— Comment I c'était votre frère... Est-ce qu'il est mort ?
— Oui, pendant le mois de février, après la capitulation, au commencement de V amnistie.
Vamnistie, c'est V armistice... Jamais, dans la classe populaire, on n'a su dire ce mot-là.
— Il est mort depuis trois mois déjà, et je ne m'en doutais pas !
— Oh ! vous savez, dans ces temps-ci, on vit, on meurt, ça n'a pas la même importance que dans d'autres temps.
Voici M. Demarquay. Il nous fait entrer dans son cabinet, grande pièce qu'il partage avec un commissaire de police de Versailles.
On amène à M. Demarquay les gens arrêtés à Paris, et aussi les vagabonds, les personnes suspectes qui rôdaient aux environs de Versailles ou dans les lignes de l'armée. Il leur
NOTES ET SOUVEXIUS. 21
fait subir un interrogatoire sommaire, et c'est ensuite, pour eux, la liberté ou la prison. Le commissaire de police de Versailles ne s'occupe que de ses administrés, des habitants de Versailles.
C'est entendu ; M. Demarquay me conduira demain, à une heure, à Satory. L'homme sera là; il n'y a pas, ce soir, de départ pour Belle- Isle. M. Demarquay m'autorise à rester, et j'accepte avec empressement. J'ai passé là trois heures, voyant et entendant les choses les plus extraordinaires, et, ce soir même, aussi fidèlement que possible, je note tout ce que j'ai vu et entendu. Nous allions et venions, Cham et moi, du bureau de M. Demarquay au bureau du commissaire de police de Versailles.
Un garde amène un petit gamin de treize ans, en guenilles, en loques, pieds nus, tête nue, le visage brûlé, tanné par le soleil. On l'a arrêté près du pont de Sèvres. Il cherchait à forcer les lignes.
— Tu venais de Paris?
— Non, j'y allais.
— Pour quoi faire ?
ffl
22 KOTES ET SOCVEHIBS.
— Pour voir ma famille.
— Où demeure-t-^Ue, ta famille!
— Du côté de Clignanoourt.
— La rue ?
— La rue... la rue... Je sais pas le nom de la rue... Il y a tant de rues dans Paris...
Mais je sais que c'est du côté de Clignancourt, et j'irais les yeux fermés.
— Tu choisis un drôle de moment pour aller voir ta famille.
— Dame, je ne l'avais pas vue depuis longtemps... J'étais impatient... je me suis dit: je vais entrer avec les troupes.
— Montre tes mains...
— Oh ! je les ai lavées !
Ce cri lui échappe... et il tend ses deux mains au commissaire, deux mains d'une saleté telle qu'on aurait juré qu'elles n'avaient pas été lavées depuis six mois... La vérité est que le petit malheureux avait essayé de les laver.
— Ah! tu les as lavées... Eh bien, comment donc étaient-elles avant, si elles sont comme ça après ?
— Dame, elles étaient... elles étaient...
11 regarde ses deux mains... Il comprend qu'il vient de dire une bêtise.
— Pourquoi les as- tu lavées ?
— Mais pour les laver. . . Si on ne peut plus se laver les mains, à présent...
— Viens ici que je les sente un peu, tes mains... Ça sent le plomb... Tu as manié des balles?
— Ça, c'est possible... on en ramasse un peu partout dans les environs... des balles prussiennes... des balles françaises... tout ça est pêle-mêle autour du fort d'Issy... j'en ai ramassé... qu'est-ce que vous voulez ? On est misérable... Et ça se vend deux sous la livre...
— Tu n'allais pas à Paris... Tu en sortais... Tu es un insurgé.
— Si j'étais un insurgé, je serais pas venu me rencogner à Versailles.
— Tu cherchais à filer...
— Puisque je vous dis que j'allais à Paris voir ma famille. Et tenez, j'ai une preuve... Regardez...
Il tire de sa poche et il tend au commissaire un méchant chiffon de papier graisseux, crasseux, plié en quatre.
— Regardez ce qu'il y a d'écrit là-dessus...
C'est une bonne preuve que j'allais dans Paris.
Le commissaire regarde et lit:
— Mademoiselle Adèle, blanchisseuse ^ rue Mijrrha... Qu'est-ce que ça veut dire?
— Lisez... lisez... Vous comprendrez...
M. Demarquay déplie le papier... C'était une lettre d'amour, et des plus tendres, adressée à la blanchisseuse et signée Panier.
— Panier... qu'est-ce que c'est que ce Panier ?
— Je vas vous expliquer, mon commissaire... C'est le nom d'un artilleur.
— D'un artilleur?
— Oui, d'un artilleur... J'étais du côté de Sèvres... Il y avait des artilleurs par là... Un de ces artilleurs me dit : « Tu vas dans Paris... De quel côté que tu vas? » Je lui réponds: « Du côté de ma famille, du côté de Clignancourt. — Comme ça se trouve, fait l'artilleur, j'ai ma connaissance par là... Veuxtu lui remettre une lettre de ma part? »
Alors il a écrit ça sur le comptoir d'un marchand de vin de Sèvres... Et j'ai pris la lettre,
pour lui rendre service, à cet artilleur, parce que je les aime, les artilleurs, parce que j'ai eu un oncle dans l'artillerie, même qu'il a été blessé à Solférino. Vous voyez bien que je suis pas pour la Commune... On n'est pas pour la Commune quand on a eu un oncle dans l'artillerie et quand on se charge d'une lettre d'un artilleur pour sa connaissance.
Le commissaire fait un signe. Un garde prend le gamin par le bras et l'emmène. Le gamin répète en s'en allant :
— Certainement, on n'est pas pour la Commune quand on se charge de la lettre d'un artilleur pour...
Un Suisse, tout jeune, naïf, doux, souriant, de la meilleure foi du monde. Il était capitaine, aide de camp de Dombrowski; il ne montre aucune inquiétude. Sa conduite a été parfaitement naturelle, parfaitement légitime; il avait été officier de francs-tireurs pendant la guerre; il s'était battu avec nous contre les Prussiens ; dès lors, étant par là devenu Français, il pouvait à bon droit se mêler de notre guerre civile et se battre contre des Fran-
çais. Voilà son raisonnement, qui lui paraît irréfutable.
Un autre, un Belge celui-là. Il porte un uniforme de lieutenant, mais il n'a pris aucune part aux événements de la Commune.
Lui aussi avait fait partie d'une compagnie de francs-tireurs. Il avait là, pour capitaine, un Italien. Dans les premiers jours d'avril, il était à Paris, sans ressources, battant le pavé et cherchant fortune. Il rencontre son ancien capitaine, tout flambant neuf, botté, éperonné, tunique neuve à cinq galons d'argent... Et l'Italien dit au Belge : « Jo vais vous faire nommer lieutenant, vous serez attaché aux bureaux du conseil de guerre. » Il a accepté pour ne pas mourir de faim... Jamais il ne s'est mêlé des opérations du conseil de guerre... Il touchait la solde, voilà tout... Il fallait bien manger... M. de Beyens le réclamera... Son père est huissier dans une petite ville de Belgique.
Une femme jeune, assez belle, très animée ; des restes d'élégance, robe de soie, bottines à
hauts talons, gints de Suède; mais tout cela usé, fané, fripé. Elle raconte qu'elle a fait toute la can] pagne, contre les Prussiens d'abord, contre les Versaillais ensuite, avec son amant, capitaine de francs-tireurs pendant la guerre, et lieutenant-colonel d'état-major pendant la Commune. Il a disparu pendant la tourmente de ces derniers jours... Est-il arrêté? Est-il blessé? Est-il mort? Elle n'en sait rien. On l'interroge.
— D'où venez-vous?
— De Paris.
— Que veniez-vous faire à Versailles?
— Savoir des nouvelles de mon amant!
Alors elle dit tout : le nom, le grade, l'adresse, dénonçant le pauvre diable, toute fière de finir par cette phrase de mélodrame :
— Il a dû se faire tuer, c'était un héros !
Elle parle dans la fièvre avec une extrême
volubilité, l'œil en feu, le geste violent. Elle est venue à pied de Paris. Sa vieille robe de soie noire est blanche de poussière... ses bottines déchirées... ses cheveux en désordre... Quand on l'a arrêtée, elle avait douze sous dans sa poche. Évidemment sincère... N'ayant
qu'une chose en tête : son amant, son amant, son amant! Elle y revient sans cesse, ne peut, ne veut parler que de cela... L'âme humaine, en ces circonstances tragiques, se livre avec un abandon extraordinaire... On lit à nu dans les cœurs.
Elle vivait depuis cinq ans avec cet homme.
Lui, faisait un peu tous les métiers : placeur en vins, agent d'assurances, régisseur de caféconcert... Elle, jeune fille de condition bourgeoise, l'avait suivi par amour... Pourquoi ne Tavait-il pas épousée? Elle nous répond tranquillement avec un sourire superbe :
— Le mariage n'entrait pas dans ses idées politiques, mais il ne m'aurait jamais quitlee I . . •
Un jeune homme... vingt-deux ou vingt-trois ans... Celui-là ne voulait pas sortir de Paris... Il voulait y entrer... On l'interroge.
— Votre nom ?
Il le dit.
— Votre profession ?
— Garçon épicier.
— Où alliez-vous?
— A Paris.
— Pour quoi faire?
— Pour avoir des nouvelles de ma tante...
je n'en avais pas depuis le siège...
— Et vous choisissez le moment où l'on se bat... Dites donc la vérité... Vous alliez à Paris pour vous battre.
— Eh bien, oui ! c'est vrai. C'était mon idée de me battre, d'être de cette afifaire-là... J'ai voulu m'engager dans la troupe à Versailles... On n'a pas voulu de moi... ou plutôt on m'a dit : « C'est bien, mais on va vous envoyer au dépôt, îi Limoges. » C'était pas mon affaire, m'en aller à Limoges, puisque je voulais me battre... Alors je me suis dit : Je vais aller m'engager à Paris... Là on me prendra tout de suite.
— C'est absurde ce que vous dites là, on ne se bat pas indifféremment d'un côté ou de l'autre. Vous êtes pour ou contre la Commune.
— Moi, je suis pour ou contre rien du tout... Ça m'est bien égal, tout ça. J'avais envie de me battre, voilà tout, ça m'ennuyait de végéter dans mon magasin, de ne pas être
mêlé à l'histoire de mon pays... 11 y a plus de six mois qu'on vit à Versailles au milieu de la guerre et du canon. Ça m'a donné des idées de bataille. Qu'est-ce que vous voulez? On a la tête un peu à l'envers dans des temps pareils, quand il se passe des événements historiques. Je ne voulais pas rester comme une bête à vendre du sucre et de la bougie, chez mon patron. Je voulais avoir fait quelque chose, avoir quelque chose à raconter plus tard.
On fouille ce jeune homme ; on trouve dans une de ses poches un petit calepin.
M. Demarquay ouvre le carnet et se met à lire à haute voix :
Les Versaillais ne veulent pas de moi^ et moi je veux me battre... Bataille!... Bataille!... Vive le son du canon! Je pars... je vais me battre pour la Communey mais si je suis tué je ne veux pas mourir...
M. Demarquay s'arrête :
— Qu'est-ce que ça veut dire : Si je suis tué je ne veux pas mourir?
— Je ne sais pas, ça n'a pas de sens, je n'ai pas dû écrire cette phrase-là. Je n'écris pas de choses qui n'ont pas de sens... Ah I je me
rappelle... Tournez la page, monsieur le commissaire, tournez la page...
Le commissaire tourne la page et trouve ces deux mots qui achevaient la pensée :
... sans gloire,
— Ah I à la bonne heure, s'écrie le jeune homme... La voilà complète, ma phrase.
Il est évidemment charmé de sa phrase et il répète avec une intonation dramatique :
— Je ne veux pas mourir sans gloire !
Au même moment, nous entendons s'élever une voix criarde, dans le coin du commissaire de police de Versailles... La comédie et le vaudeville se mêlaient étrangement à toutes ces choses terribles. C'était un vieille dame de Versailles qui avait perdu son petit chien.
— Il est blanc, disait-elle, avec une tache noire sur le nez. Il s'appelle Sadowa... Je l'avais depuis la bataille de ce nom... Il y a bientôt quatre ans... C'est le temps de s'attacher à une bête...
Le malheureux commissaire de police de Versailles a toutes les peines du monde à arrêter ce torrent de paroles.
— Laissez-moi tranquille avec votre chien, si vous croyez que nous avons le temps aujourd'hui 1
— Eh bien 1 quoi ? Aujourd'hui I aujourd'hui ! Qu'est-ce que ça me fait tout ça ? Je viens réclamer pour mon chien. Et, voyez-vous, j'ai mon idée... J'ai un voisin qui détestait mon chien... M. X***... une canaille... Je suis sûre qu'il a profilé de tout l'aria d'aujourd'hui, de la Commune, de la bataille, de Paris qui brûle... Oui, il a profité de tout ça pour me détruire mon chien. Faites-le venir... vous verrez...
Le commissaire se fâche, renvoie la pauvre vieille femme; on l'entend qui répète en s'en allant :
— C'est bien pénible tout de même de perdre dans des moments comme ça un animal à qui on est attaché... Personne, ne s'intéresse à vous.
Et comme on rit sur son passage :
— Tas de sans cœur ! dit-elle.
Elle sort indignée, les bras au ciel.
En regardant sortir cette pauvre vieille dame, je me souvenais de cette anecdote ra-
contée par Mercier dans son Nouveau Paris.
C'était pendant la Terreur ; on avait volé à une femme une cuiller à soupe en argent, et elle s'écriait en parlant de la Convention nationale :
— Mais que font ces députés ? Voyez s'ils me feront rendre ma cuiller à soupe I
Nous restons, Cham et moi, près du bureau du commissaire de Versailles.
Une logeuse en garni succède à la vieille dame qui a perdu son chien.
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Mon Dieu, monsieur le commissaire, c'est une dame qui est venue s'installer chez moi... Elle arrive, hier au soir, et savez-vous ce qu'elle a fait cette nuit ? Elle a accouché ! Ce matin, faut lui rendre cette justice, elle était ennuyée, cette dame, et pour s'excuser, elle me dit : «Je vous demande pardon, ça n'est pas ma faute, ça ne devait arriver que dans six semaines, mais, avec toutes ces émotions, cette guerre, cette canonnade, on ne sait plus où on en est... enfin, j'ai accouché, voilà le fait. »
— Eh bien ! interrompt le commissaire im-
patienté, cette femme a accouché chez vous... je n'y peux rien.
— Mais qu'est-ce que je vais en faire de cette femme ?
— Vous allez la garder.
— La garder I Savez-vous ce qu'elle a d'argent sur elle, monsieur le commissaire ? Cinquante-huit sous ! Ça n'est vraiment pas raisonnable... on ne vient pas accoucher chez les gens, quand on n'a que cinquante-huit sous sur soi 1
C'est le tour maintenant d'une pauvre femme réduite à l'état de squelette, effrayante à voir, comme hébétée^ trouvant à grand'peine ses paroles. C'est une marchande de cannes et de parapluies. Il y a soixante-deux jours, elle part de Versailles avec son mari pour aller acheter, dit-elle, de la marchandise à Paris. Ils comptaient revenir, le soir même, et avaient laissé leurs trois enfants à Versailles. A Paris, ils sont arrêtés; un commissaire de police de la Commune les interroge : « D'où venez-vous ? — De Versailles. — Pour quoi faire ? — Pour acheter des cannes et des para-
pluies. — C'est invraisemblable. » Le mari est conduit à Mazas, la femme à Saint-Lazare.
Elle y a passé soixante-deux jours. Ce matin, elle a été délivrée par les troupes. De son mari, pas de nouvelles. Est-il encore à Mazas? A-t-il été tué? Elle ne sait rien. Elle arrive chez elle à Versailles, tout était fermé. On avait mis les trois petits aux Enfants-Trouvés. Elle vient demander humblement si elle peut obtenir une permission pour les rawir... On charge un sergent de ville de la conduire aux Enfants-Trouvés. Elle sort avec le sergent de ville j passe devant moi. Elle parlait comme dans un rêve, et, en s'en allant, dit au sergent de ville :
— C'est bien vrai que mes enfants sont là et qu'on va me les rendre ?. . . Pourvu qu'ils ne soient pas morts !
Une femme d'une quarantaine d'années; on l'a arrêtée aux environs de Satory ; elle est de Versailles ; elle veut être interrogée par son commissaire, pas par celui de Paris. Elle disait à des soldats de la ligne : « Faut tuer tous les gendarmes ! Faut les noyer tous dans la
pièce d'eau des Suisses ! Voilà ce que vous devriez faire, vous autres qu'êtes des soldats et qu'êtes pas des gendarmes !... Vivent les soldats ! A l'eau les gendarmes I »
— Pourquoi avez-vous dit cela ?
— Oh ! ce n'est pas par malice, bien sûr...
— C'est par bêtise alors...
— Oh I vous avez bien raison, monsieur le commissaire, par bêtise, par pure bêtise, c'est le mot que je cherchais. Je n'aurais pas trouvé mieux.
Encore une habitante de Versailles. Elle a crié : « Vive la Commune I » sur le passage d'un régiment. Les agents ont eu grand'peine à la tirer des mains de la foule . Sa robe est en lambeaux; ses cheveux pendent à tort et à travers... Jeune encore, blonde, grasse, d'assez beaux yeux.
— Votre nom ?... votre profession ?
— Madame X**"*^^, blanchisseuse.
— Vous avez crié : « Vive la Commune ! »
— Moi !
— Ne cherchez pas à nier... Vous avez crié :
« Vive la Commune I »
— Eh bien ! j'aurai crié ça comme j'aurais crié autre chose, n'importe quoi... Tous ces événements, ça agite, ça excite... on ne sait plus ce qu'on dit... et puis il y a la chaleur... on a soif... on boit un petit coup de trop...
— Vous n'auriez pas crié : « Vive la Commune ! » si cela n'était pas dans vos idées.
— Mes idées !... mes idées !... Est-ce que ■ j'ai des idées ? Voyons, je vous le demande,
est-ce que j'ai l'air d'une femme qui a des idées ?
— Les idées de votre mari, peut-être ?.
— Les idées de mon mari I . . . Ah bien I c'est plus drôle que vous ne pensez ce que vous dites là. Il est sous terre depuis trois ans, et, par-dessus le marché, il était pour l'empereur, mon mari. Je n'en ai jamais eu d'idées politiques, moi, qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse, la politique? Ceci ou cela, c'est toujours la même chose pour une blanchisseuse... Je vous ai dit mon nom... Informez-vous de moi dans le quartier. Je n'ai jamais fait de mal à une mouche... Et, tenez, tenez... voilà un gendarme qui me connaît bien... Dis donc. Chose... là-bas... Je ne me
rappelle plus son nom, mais je le connais bien, dis donc que tu me connais... viens donc me réclamer.
Et hardiment, joyeuse de pouvoir invoquer un tel témoignage, elle interpellait, d'un bout de la salle à l'autre, un pauvre diable de gendarme qui, penaud, piteux, confus, rougissait jusqu'aux oreilles.
— Allons, gendarme, approchez, dit le commissaire de police... Vous connaissez cette
femme ?
— Mon Dieu, mon commissaire, je la connais sans la connaître...
— Enfin, vous la connaissez?
— Eh bien, oui I mon commissaire, je la connais... Mais vous savez comment on connaît une femme... Et tout ce que je peux dire, c'est que, si je la connais, ça n'est pas au point de vue politique.
Un fou rire nous prend tous; le commissaire interrompt l'interrogatoire. La connaissance du gendarme est mise en liberté.
Merct^edi 2i mai 4814^ sept heures du matin.
— Pas de canon. Temps admirable : le temps
de la révolution de Juillet et des journées de Juin 1848. Des hivers très durs pour les guerres contre l'étranger, des étés admirables pour les guerres civiles, c'est la règle... Sept heures un quart. Premier coup de canon. La bataille recommence. L'insurrection, hier soir, navait plus que le Louvre, les Tuileries, l'Hôtel-de- Ville, la Banque, la Bibliothèque nationale, la Bourse... Rien que cela !
Neuf heures du matin. — Avec M. Demarquay, à Satory. Quel spectacle ! Deux ou trois mille prisonniers parqués entre de grands murs. Çà et là, des trous dans ces murs...
Et, par ces trous, s'allongent des bouches de canons chargés et braqués sui" cet immense troupeau d'hommes. Les prisonniers sont accablés, silencieux... C'est à peine s'ils lèvent la tête pour nous regarder.
« Cherchez, me dit M. Demarquay, votre machiniste doit être là. » Je cherche, mais le reconnaîtrai-je ? Ils se ressemblent tous, ces visages amaigris, épuisés, atterrés, ravagés. Je le reconnais pourtant... C'est lui, c'est bien lui. M. Demarquay le fait sortir des rangs.
l'emmène à Técart, lui demande son nom, son adresse à Paris, ce qu'il a fait pendant la Commune : « Pour les trente sous, dit-il, je n'ai marché que pour les trente sous. Il fallait bien vivre... J'ai une femme, des enfants... L'Opéra était fermé, etc., etc. »
Nous rentrons à Versailles, et je m'en vais voir M. Mignet. Il est installé à la préfecture de Versailles, auprès de son ami Thiers. Il a été obligé de quitter Paris, ses livres, ses habitudes, son cher cabinet de la rue d'Aumale, ses deux Académies. J'entre et je le trouve en train de travailler... Une de ses grandes feuilles de papier bleu est là, devant lui, à demi couverte de sa belle et ferme écriture. C'est un philosophe, c'est un sage... et c'est aussi le meilleur des hommes... Tout à l'heure il verra le général Appert et lui remettra la petite note qu'il vient de prendre, pendant que je lui racontais l'hisloire de mon machiniste.
Huit heures du soir. — Encore une longue colonne de prisonniers. Trois ou quatre cents. Au dernier rang, seule, entre deux dragons
le revolver à la main, une femme, jeune, assez belle, les mains liées derrière lo dos, enveloppée dans un caban d'officier doublé de drap rouge, les cheveux épars. La foule crie : « La colonelle! la colonelle! » Tête haute, la femme répond à ces clameurs par un sourire de défi... Alors, de toutes paris, c'est un grand cri : a A mort ! à mort ! » Les dragons de l'escorte vont être débordés. Les gardiens de la paix se précipitent, repoussent la foule, protègent la femme qui garde un imperturbable sang-froid, avec le même sourire toujours sur les lèvres.
Un vieux monsieur s'écrie : « Pas de cruauté, c'est une femme après tout ! » La colère de la foule, soudainement, en une seconde, se retourne contre le vieux monsieur. On l'entoure. « C'est un communard ! c'est un incendiaire ! » Il est très menacé, mais une voix perçante s'élève, une voix drôlette et gaie de gamin de Paris : « Faut pas lui faire de mal ! C'est sa demoiselle, à ce monsieur ! »
Alors, brusquement, grand éclat de rire autour du vieux monsieur. Il est sauvé; seulement c'est lui alors qui, furieux, la canne en Tair,
se précipite sur le gamin en s'écriant : « Ma fille ! ma fille I cette coquine I qu'est-ce qui a dit ça ?» Et le fou rire de redoubler I Rien de plus étrange que cette incroyable mobilité des sentiments humains. La foule avait passé, presque dans le même instant, de la plus sérieuse colère à la plus franche gaieté.
Je suis ce convoi de prisonniers, et, rue de Satory, cette colonne arrivant de Paris se croise avec une autre colonne partant de Versailles, pour Belle-Isle.
L'attitude des prisonniers est très différente à l'arrivée et au départ... Chez ceux qui arrivent, il y a un reste d'excitation, de griserie d'alcool et de poudre ; on rencontre encore des regards chargés de colère et de haine, des gestes de provocation et de défi.
Plus rien de cela chez les malheureux qui ont passé quarante-huit heures dans le parc de Satory. Ils se sentent définitivement écrasés et vaincus. Ils défilent dans un silence et dans un ordre effrayant, marchant au pas, résignés, dociles, entre deux files de gendarmes. La foule les regarde passer et n'a plus pour eux que des sentiments de pitié. Des
sergents de ville, en tête de la colonne, portent des torches. On voit, dans la nuit, un grand tas noir qui marche.
Jeudi y 25 mai. — Paris est en feu. La Commune fait sa retraite de Moscou. On ne reprend pas Paris, on reprend des incendies.
Deux Anglais déjeunent, à côté de moi, dans la grande salle à manger de l'hôtel des Réservoirs, et, de leur conversation, j'ai saisi cette phrase, dite du ton le plus calme.
— Montreiout is the best place to see Paris burn, (Montretout est la meilleure place pour voir brûler Paris.)
Pendant que cet Anglais me donnait ce précieux renseignement, un gamin crie sous les fenêtres de l'hôtel : Demandez la dernière édition du Petit Moniteur... L'incendie de Paris... Un sou, le grand incendie de Paris...
Et, à côté de moi, un vieux monsieur décoré se fâche, mais se fâche tout rouge, parce qu'on vient de lui servir un bifteck
trop cuit.
— Saignant, dit-il au garçon, je vous l'avais demandé saignant !
Allons donc à Montretout, puisque c'est la meilleure place pour voir brûler Paris. Les Anglais sont gens pratiques et connaissent les bons endroits. Nous allons à Montretout, X*** et moi. Temps admirable... Pas un souffle d'air... Les colonnes de fumée montent toutes droites vers le ciel... Il y a là beaucoup de monde; on cherche à s'orienter.
— Qu'est-ce qui brûle là ? — C'est le ministère des finances. — Et là, un peu plus à gauche ? — C'est le Palais-Royal. — Et par là, plus à droite. — C'est le conseil d'État... Tout d'un coup, détonation très forte et lourde colonne de fumée. C'était l'explosion de la poudrière du Luxembourg. Nous l'avons su, le soir.
Un Anglais est installé là, à Montretout. Il a trois lorgnettes... trois... une grosse jumelle... une petite... et une longue-vue avec un pied... De temps en temps, il consulte un plan de Paris et il prend des notes sur un petit calepin... Sa figure rayonne autant que peut rayonner la figure d'un Anglais. Il est au bon endroit, le temps est clair, ses lorgnettes excellentes, et Paris brûle I De temps
en temps, il s'assied sur un petit pliant... Il n'a rien oublié... il a son pliant. Rien de plus irritant que la vue de cet Anglais épanoui et souriant... Cela donne le désir de voir un peu brûler Londres.
Retour à Versailles. Je rencontre un de mes amis, chirurgien militaire.
— Voulez- vous venir avec moi ? me dit-il, je vais avec un train spécial chercher des blessés à Clamart.
Nous partons... A Bellevue, les ruines commencent... Nous descendons... Ce tas de décombres, c'était la gare de Clamart... On entend le canon de Paris... Et les mêmes grosses colonnes de fumée s'élèvent lourdement au-dessus des incendies...
Dans la boue des tranchées du fort d'Issy, des débris de toutes sortes : vieux souliers, cartouches, gibernes, képis de gardes nationaux, bidons crevés... et surtout, confondus philosophiquement, les obus prussiens qui ont commencé la destruction du fort, les obus versaillais qui l'ont achevée.
A quelques minutes de là, dans une tran-
chée, près du cimetière, grande fosse commune pour les insurgés... Un homme est là qui nous dit :
— On en a déjà mis deux ou trois cents, dans cette fosse, et, tenez, voilà une voiture qui en apporte.
C'est un fourgon d'artillerie. Il contient une dizaine de cadavres; on jette ces corps dans la fosse, une couche de terre pardessus, et c'est fini. Quel spectacle, avec ce canon qui gronde là-bas, et ces colonnes de fumée qui montent toujours dans le ciel. Derrière nous, ce fort déchiqueté ; devant nous, cette fosse béante.
— 11 va en venir d'autres, nous dit un fossoyeur, ça n'arrête pas.
— Non, ça n'arrête pas, continue un vieux paysan. Les morts arrivent tout habillés; les fossoyeurs prennent pour eux les ejffets qui peuvent encore servir; il n'y avait rien de bon sur les derniers ; c'est pour ça qu'ils n'ont rien pris.
Ces choses-là se disent tout naturellement, et on les écoute sans surprise : on en a tant vu, tant vu, tant entendu, tant entendu
depuis six mois... On a perdu la force de s'étonner.
Nous entrons dans le fort. Sous la poterne, deux soldats du 64® de ligne, à cheval sur un vieux banc de bois, jouent aux cartes.
L'atout est cœur... AtouL.. atout.., atout... pique... et carreau... J'ai gagné. Celui qui venait de dire ces mots éclate de rire. J'ai la chance aujourd'hui, j'ai la chance! C'est un petit soldat de vingt ans, tout blond, tout rond, tout rose, avec une bonne figure souriante et gaie.
Un officier d'artillerie nous promène dans le fort. Nous marchons littéralement sur du fer. Éclats d'obus, boulets, carcasses de bombes, boîtes de mitrailleuses, échantillons français et échantillons prussiens, mélangés à peu près à égale dose. Nous pénétrons dans les batteries. Les affûts sont cassés, tordus, émiettés... Les canons encloués par les Prussiens, près des canons mis hors de service par l'artillerie versaillaise. Du côté du moulin de Pierre, une énorme brèche, les casemates à jour, le mur entièrement effondré, crevé... Et quel mur ! de quelle épaisseur ! Les ca-
sernes criblées, le sol jonché de caissons brisés, hachés... De tout cela, se dégage une odeur nauséabonde. On ne peut pénétrer au fond d'une casemate ; on est renversé, suffoqué... Ici, dans celte casemate, nous dit TofiRcier, nous avons trouvé quatorze cadavres, et, dans cette autre, à côté, vingt fûts d^ eau- de-vie.
De la gare, on nous rappelle... Nous retournons... Les blessés sont installés dans le train... couchés sur de la paille, dans des wagons de marchandises, calmes, inertes. A celui-ci, on a coupé la jambe, il y a trois jours... Cet autre a dans la cuisse une balle qui n'a pas été extraite, etc., etc. Us ne se plaignent pas.
Nous remontons dans le train ; nous avons pour compagnons deux officiers d'artillerie, un capitaine et un lieutenant.
— Ah ! dit le capitaine, c'est insupportable, j'ai une odeur de cadavre qui ne me quitte pas depuis avant-hier.
— Moi aussi, répond le lieutenant.
Et ils allument des cigares pour combattre cette odeur de cadavre.
Nous arrivons; on range les blessés par
terre dans la gare; pendant ce temps, un convoi de prisonniers défile dans la rue; parmi eux, des pompiers, de vrais pompiers.
Et la foule, très animée, crie à ces pompiers : Incendiaires ! incendiaires !
Un vieux monsieur, au comble de l'indignation, me raconte que ces pompiers, appelés pour éteindre les incendies de la rue Royale, ont jeté du pétrole sur le feu.
Et, après m'avoir dit cela, le vieux monsieur se remet à crier : Incendiaires ! incendiaires ! en brandissant furieusement une ombrelle blanche doublée de vert, une ombrelle contre le soleil.
Vendredi 26 mai, — J'avais, ce soir, déjà fait dix pas dans la grande salle à manger des Réservoirs, cherchant une place pour dîner, mais, tout d'un coup, j'ai entendu de violents éclats de rire. C'étaient deux jeunes femnies et deux jeunes messieurs qui se pâmaient ; véritablement, en de pareils jours, on dîne trop gaiement dans cette maison. Je suis encore allé aujourd'hui voir brûler Paris. J'ai le cœur serré. Je sors et me mets
en quête d'un petit restaurant où je puisse dîner, seul, tranquille, dans mon coin, sans éclats de rire autour de moi.
J'avise, rue Duplessis, en face de la gare de la rive droite, une maison de modeste apparence. Je m'assieds à une table, dans un petit jardinet... Peu de monde ; c'est bien la solitude que je cherchais. Mais je vois entrer un officier de marine; il vient à moi, me tend la main. C'est M. Trêve, le capitaine de frégate, qui, dimanche dernier, a eu Thonneur d'entrer, le premier, dans Paris.
J'avais déjà rencontré le commandant Trêve, il y a six semaines. Il était au désespoir; on ne voulait pas l'employer ; on avait déjà trop de marins; cela mécontentait les officiers de l'armée de terre. Le commandant Trêve dut se résigner à faire la campagne en amateur. Il avait loué un cheval dans un manège, et tous les matins, en uniforme, il s'en allait rôder du côté des avant-postes, cherchant à se rapprocher le plus possible de Paris.
Or, dimanche dernier, vers deux heures de l'aprês-midi, le général Douai recevait une dépêche ainsi conçue :
Je suis entré dans Paris. Tai fiante le drapeau tricolore sur le bastion 83.
C'était signé : Commandant Trêve. Ni le général Douai ni aucun des officiers de son étatmajor ne connaissaient ce nom. On crut tout d'abord à une mystification. Rien n'était plus sérieux. Ce petit Breton héroïque et obstiné avait trouvé une fissure dans les fortifications ; il s'y était glissé, et, du haut de ce bastion 85, criait à M. Thiers, au maréchal de Mac-Mahon et aux cent cinquante mille hommes de l'armée de Versailles :
— Venez donc... venez tout de suite... vous voyez bien... on peut entrer!
Mais alors la dépêche officielle du 21 mai :
La porte de Saint-Cloud s* abattant sous le feu de nos canonSy le général s'y précipitant et s apercevant que la brèche était abordable y etc., etc. Pure invention I C'était le commandant Trêve qui avait fait cette découverte, et, tout à l'heure, dans ce petit restaurant, il m'a appris la vérité sur l'entrée des troupes dans Paris. Le commandant parlait bas, très bas, tantôt très vite, et tantôt très lentement ; à deux ou trois reprises niême, il s'est complètement arrêté.
laissant tomber sa tête dans ses mains, oubliant que j'étais là, ne paraissant plus me voir, comme perdu dans le souvenir de cette extraordinaire aventure. J'étais obligé, au bout de quelques instants, de l'arracher à sa rêverie. Vous me disiez que... Alors il revenait à lui et reprenait son récit, péniblement, avec effort.
Ce récit, cette nuit même, quelques heures après avoir entendu le commandant Trêve, je l'ai noté sur mon carnet, et le voici reproduit, je crois, avec une parfaite fidélité.
(f Dimanche dernier, à huit heures et demie du matin, j'étais au Point-du-Jour, dans les cheminements, en face du pont-levis près du bastion 85 ; ce pont-levis, à moitié ruiné, était abattu. Depuis trois jours, tous les matins, je venais là ; quelque chose m'attirait de ce côté, semblait me désigner ce point. Je suis Breton, croyant, superstitieux; je me disais.: « Voilà le bon endroit... on peut entrer par là. » La nuit, j'en rêvais ; je revoyais ce pont-levis. La veille, on avait établi là une batterie nouvelle qui devait battre en brèche le rempart et la porte.
La distance était de onze cents mètres! Je vais visiter les batteries... On tirait, mais sans résultat. La plupart des projectiles allaient frapper au-dessus de l'escarpe et se perdaient.
» — C'est une expérience, me dit le commandant de la batterie ; elle ne réussit pas, je m'y attendais ; on m'a ordonné de tirer, je tire ; il faut bien obéir. »
> Une expérience ! On en était à faire des expériences, quand chaque minute comptait, quand Paris pouvait être pillé, incendié, détruit.
» Je quitte cette batterie, et je m'en vais déjeuner, seul, dans un petit cabaret, sur la route de Sèvres... Puis je reviens à mon cheminement. La batterie ne tirait plus. Je regarde mon pont-levis, et, en le regardant, je me disais : « Mais ce point est abandonné, il n'y a personne là. » Et la curiosité me prend (Ty aller voir. Des soldats de ligne gardaient la tranchée avec deux sergents. Pour le moment, pas un officier. Je dis aux soldats :
» — Je ne suis pas un traître, je ne passe » pas aux insurgés, ne tirez donc pas sur moi,
» quand je vais sortir de la tranchée. Je veux » aller jusqu'au bord du fossé pour voir de » plus près ce pont-levis. Si du rempart on » tire sur moi, répondez au feu. Si je tombe j) et si je ne peux pas revenir, vous irez me » ramasser, ce soir, à la nuit, pour ne pas vous » exposer inutilement. »
» Je pars, j'avance, me voilà à découvert, on va tirer sur moi. Rien... J'avance encore, je suis sur le bord du fossé. Je touche le pontlevis... Rien encore. Il est en ruines, mais il me semble qu'avec un peu d'audace et d'agilité on pourrait s'y risquer. J'examine le rempart... Toujours rien. Pas un coup de feu. Pas un être vivant. Je suis là en pleine évidence, en pleine lumière. Les soldats de ligne, dans la tranchée, la tête hors du fossé, me regardent. Je fais deux ou trois cents pas le long du fossé. Je reste là au moins un quart d'heure, et rien ne bouge du côté de Paris.
» Je reviens lentement, très lentement. Je trouve les soldats dans un véritable enthousiasme. Ils m'entourent : « Mon colonel I mon colonel I » Ils voyaient mes cinq galons, et cinq galons, pour eux, c'est un colonel. Ce
que je viens de faire leur paraît très hardi, et tous veulent le refaire avec moi. « On peut passer, mon colonel... emmenez-nous, mon colonel. » On peut passer, c'est bien mon avis, mais les emmener, c'est une autre affaire.
» Je leur réponds que je suis là sans cornmandement, en curieux^ en amateur ^ que j'avais le droit de faire ce que j'ai fait, mais que je n'avais pas le droit de le leur faire faire .. Et cependant, il n'y a personne, personne sur ce rempart I
)) Je m'assieds dans la tranchée, au milieu de ces braves gens, et là, je réfléchis... Entrer dans Paris, le premier, c'était bien tentant! Tout d'un coup, du côté de Paris, un homme paraît sur le parapet, agitant un mouchoir blanc et criant des mots qui ne pouvaient venir jusqu'à nous. Tous, nous prêtions l'oreille, tâchant d'entendre, n'entendant pas... Mais voici que l'homme disparaît au milieu de la fumée et de la poussière soulevée par un obus qui vient d'éclater à vingt pas de là. Est-il mort? Est-il vivant? 11 s'était jeté à terre, il se relève, il agite de nouveau son mouchoir blanc, il crie de toutes ses forces. Et nous en-
tendons distinctement ces mots : « Venez !
» venez 1 »
» J'ai là unn demi-minute d'hésitation.
Était-ce une ruse? voulait-on m'attirer là, et ensuite nous massacrer, moi et les hommes qui m'auraient suivi? Peut-être... Mais, peutêtre aussi, était-ce un homme qui voulait et pouvait nous ouvrir Paris, La délibération ne fut pas longue.
» Je dis aux soldats qui m'entouraient :
« — Mes enfants, cet homme nous appelle, il
» faut aller là, et j'y vais. » Tous veulent
m'accompagner. Je leur répète que je ne suis
pas leur chef, que je puis risquer ma peau,
pas la leur, et que j'irai seul. Cependant l'un
des sergents me dit : « — Ah ! moi, mon
» colonel, je suis le plus ancien sergent de
» la compagnie, je veux aller, et j'irai avec » vous. »
» Cela est dit d'un ton si ferme, si net, si
simple, que je lui réponds : « Eh bien ! venez,
» vous, mais vous tout seul. » Nous partons
tous les deux. Nous arrivons au pont-levis.
Une seule poutre pour passer, et pas large, et
bien avariée, et bien chancelante. Je la tâte
du pied. Elle vacille, mais on peut garder son équilibre. Je passe, le premier; le sergent, après moi ; nous traversons le fossé, nous sommes dans la place, et nous nous mettons à courir pour escalader le parapet. Nous arrivons à l'homme au mouchoir blanc. Il nous dit :
» — Regardez I Personne ! absolument per- » sonne ! Faites entrer les troupes I »
» Mais à ce moment, un nouvel obus vient tomher à dix mètres de nous. Jamais la batterie de Montretout n'avait tiré avec autant d abondance et de précision. De là-bas, avec leurs lorgnettes, ils nous voyaient, et, de leur mieux, tiraient sur nous. Pendant quelques instants, nous nous trouvons, tous les trois, le sergent, l'inconnu et moi, dans un tourbillon de fumée, de poussière et de cailloux. Enfin, nous sortons de là, intacts, tous les trois, et l'homme au mouchoir me dit :
» — Je m'appelle Ducatel, j'habite Passy, » Je suis conducteur des ponts et chaussées.
» Voyez, rien devant vous, rien I Vous pouvez » aller jusqu'à la Muette, sans rencontrer de » résistance, mais vite, vite, faites entrer les » troupes. »
bS NOTES ET SI) U VENIR S.
» Il en parlait bien à son aise. Elles n'étaient pas à mes ordres, les troupes . Enfin, nous repassons, tous les trois, le pont-levis. Des officiers étaient accourus. Les hommes se rassemblaient de toutes parts. Moi j'étais le seul à avoir cinq galons sur ma manche ; on me laisse rédiger et signer la dépêche suivante :
« Faites entrer les troupes. Nous sommes dans » Paris. »
» Le général Douay ne me connaissait pas, ne comprend rien à ma dépêche, télégraphie au maréchal, qui télégraphie à M. Thiers, qui, lui, me connaissait. Bref, ce n'est qu'au bout de cinq quarts d'heure que l'ordre d'entrer arrive et que la batterie de Montretout, — elle avait continué de tirer avec acharnement, — cesse de cribler de projectiles notre malheureux pont-levis.
» On jette à la hâte quelques planches sur le pont. Les deux bataillons de tranchée se préparent à entrer, et encore à ce moment, s'élève-t-il entre les deux chefs de bataillon une querelle sérieuse sur une question de préséance. Moi, je n'étais plus rien. Mon rôle était fini . Deux heures après, le général Douay
arrivait et les troupes entraient à grands flots, par quatre portes, dans Paris. » .
Nous n'avions pas achevé de dîner, quand nous entendons de grands cris au dehors. Nous sortons. Le ciel est absolument écarlate. Jamais nous n'avons rien vu de semblable. On se précipite sur les voitures. Nous rencontrons M. Limperani, député de la Corse, et nous nous dirigeons vers cette terrible lueur rouge. Est-ce Paris tout entier qui brûle? Nous n'avons pas d'autre pensée. Nous ne trouvons pas une parole à dire.
Nous arrivons au parc de Saint-Cloud par la grille de Ville-d'Avray. La voiture a toutes les peines du monde à avancer au milieu des tranchées prussiennes mal comblées, du sol remué, bouleversé, des troncs d'arbres coupés et jetés au milieu de la route.
Enfin, nous arrivons à la lanterne de Démosthène, c'est-à-dire à ce qui était la lanterne de Démosthène, et à ce qui n'est plus qu'un amas de pierres et de gravois. Ahl ce n'est pas tout Paris qui brûle I Trois grands incendies seulement, mais, parmi ces trois
grands incendies, un qui est immense, du côté de la Villette. Il y a un quatrième feu moins violent, du côté de la Bastille.
— Oh I ce n'est rien celui-là, dit quelqu'un c'est un petit restant d'un grand feu d'hier soir.
Ce quelqu'un ne se trompait pas, c'était un petit restant du grenier d'abondance.
Nous restons là jusqu'à minuit, assis sur des arbres renversés, ne pouvant nous arracher à cet affreux spectacle.
Et si, encore, nous étions seuls, nous Français, à voir flamber ces incendies allumés par des mains françaises ; mais non, l'armée allemande est encore à Saint-Denis, et, en ce moment, joyeusement, des officiers prussiens regardent brûler Paris.
27 mai 481L — Ce matin, munis de laissez-passer qui nous donnent le droit de libre circulation dans Paris, nous montons, B*** et moi, sur .la place du Château de Versailles, dans une voiture de déménagement découverte. Nous sommes entassés quinze dans ce char à bancs. Prix : trois francs par tête Le
NOTES ET SOUVENIRS. Gl
cocher s'est engagé à nous conduire jusqu'à la grille de l'avenue Uhrich (ancienne avenue de l'Impératrice).
Je suis assis à côté d'un entrepreneur de menuiserie qui habite les Batignolles, et naturellement il se met à me parler de ses affaires. Il a une fille mariée à Versailles ; il a su qu'elle était souffrante ; il est venu la voir et retourne chez lui. Il n'a pas quitté Paris pendant la Commune; il prend les choses avec une parfaite philosophie.
— On a bien exagéré tout ça, nous dit-il.
Je ne sais pas, mais, moi, je vais et je viens de Paris à Versailles et de Versailles à Paris; on ne me dit jamais rien. Il n'y a qu'à marcher bien tranquille, les mains dans ses poches. Assurément, c'est triste tout ce qui se passe, mais on n'a pas le temps de s'ennuyer, on voit des choses curieuses, d^s choses qu'on n'avait pas vues avant nous, des choses qu'on ne verra pas après, des choses qu'on pourra racenter plus tard.
Quand nous traversons les ruines de Saint- Cloud — Saint-Cloud n'existe plus — mon voisin entend nos exclamations.
— Oui, c'est affreux, dit-il- Mais quelles ruines! on n'a jamais vu de ruines pareilles! et puis, que voulez -vous ? c'est la guerre. "
— La guerre, répond un de nous, en effet, ici, c'est la guerre. Ce sont les Prussiens qui ont brûlé et détruit Saint-Cloud... Et encore ont-ils fait cela inutilement, sauvagement, pendant l'armistice, quand on ne se battait plus; mais les Prussiens étaient nos ennemis, nous détestaient et voulaient nous faire le plus de mal possible ; tandis que, maintenant, ces ruines, la colonne Vendôme renversée, ces incendies, ce sont des Français qui*..
— Oh ! ne dites pas cela, s'écrie l'entrepreneur. Des Français, quelle erreur! Ce sont les Prussiens, toujours les Prussiens ! M. de Bismarck avait, pendant la Commune, des émissaires à Paris. Ils entraient, quand ils voulaient, comme ils voulaient, à l'Hôtel-de- Ville par une petite porte dérobée... On me l'a montrée. Et la colonne Vendôme, c'est avec l'argent de la Prusse qu'elle a été jetée par terre... J'étais là, sur la place, le 16 mai, quand elle est tombée. C'était un petit ingénieur tout jeune, un malin, je vous en ré-
ponds, qui a dirigé ropération. Il connaissait son affaire, celui-là I II n'avait pas fait de frais inutiles : un méchant échafaudage de quatre sous autour du piédestal, trois câbles, trois cabestans, une vingtaine d'hommes, et voilà tout... On avait coupé le bas de la colonne en sifflet... Ah! il faut être juste, ça été de l'ouvrage bien faite !
Il s'arrête un moment, nous regarde avec autorité; on sent l'admiration de l'entrepreneur de menuiserie, de l'homme du métier pour cet ouvrage si bien faite... Il continue :
— On croyait que ça allait s'écrouler violemment, ébranler les maisons du quartier, casser tous les carreaux... Pas du tout...
Ça s'est passé en douceur. La colonne s'est couchée bien gentiment, à la place marquée, sur un grand lit de fagots, de sable et de fumier. Il y a eu un grand nuage de poussière, et puis on a vu la colonne par terre, en morceaux, en miettes, en poudre... C'était vraiment curieux. J'avais voulu faire voir ça à mon garçon. Il a douze ans. Il est intelligent. Il travaille déjà à l'atelier comme apprenti, et je lui disais tout le temps, pendant
l'opération, — il ne faut pas que les enfants aient des idées fausses, — je lui disais : « Tu entends bien, c'est pas ces gens-là, c'est pas des Français qui jettent la colonne par terre, c'est M. de Bismarck qui fait tout ça, c'est M. de Bismarck ! »
Nous entrons dans le bois de Boulogne. La marche devient laborieuse. Les routes sont coupées par des fondrières, des tranchées, de gros arbres renversés. Entre les deux lacs, nous sommes obligés de mettre pied à terre; la voiture ne peut aller plus loin.
La bataille à Paris n'est pas terminée ; nous entendons distinctement la fusillade et la canonnade. Voici par terre, dans l'herbe, des papiers brûlés, noircis, rongés par le feu.
Le vent les a apportés là. Je ramasse un de ces lambeaux de papier. Dette inscrite. Rente 3 0/0... C'est le fragment d'un titre de rente au nom d'un M. Desmarets... Cela vient de l'incendie du ministère des finances.
Nous suivons à pied l'avenue de l'Impératrice. Pas une fenêtre ouverte! Pas une voiture I Pas un passant ! Et il est dix heures du matin. Autour de l'arc de TÉtoile, campent.
les fusils en faisceaux, deux ou trois compagnies de ligne; dans les Champs-Elysées, môme silence, même solitude. Les soupiraux des caves sont partout bouchés avec du plâtre. A la jonction du boulevard Haussmann et du faubourg Saint-Honoré, un peu de mouvement, quelques allants et venants, cinq ou six boutiques cntre-bâillées, et une voiture découverte qui rôde, cherchant fortune. Nous hélons le cocher, il nous fait bon accueil.
— Vous m'étrennerez, nous dit-il, c'est ma première sortie depuis la bataille; seulement, il ne faudra pas aller du côté de la Bastille et du Père-Lachaise, on se bat encore par là, et ferme.
Nous voici en plein Paris.
Je suis un obstiné collectionneur de journaux, d'images populaires et de caricatures.
J'avais, il y a un mois, écrit à une brave femme, une ancienne choriste de l'Opéra qui tient une petite librairie rue des Martyrs, de mettre de côté un exemplaire de tout ce qui paraîtrait pendant la Commune. Je me fais conduire rue des Martyrs. A partir de la gare Saint-Lazare, nous retrouvons, tout le mouve-
ment, toute ranimation de Paris. Ma marchande de journaux me remet un énorme ballot déjà ficelé à mon intention.
— Emportez cela bien vite, me dit-elle. Il n'y a pas de temps à perdre pour les collections. Toute la police de Versailles va revenir à Paris et recommencer à nous tourmenter.
Il est déjà venu, hier soir, un monsieur qui voulait tout saisir chez moi.
Pendant ce temps, les pièces d'une batterie versaillaise de Montmartre tiraient sur le cimetière du Père-Lachaise où se livrait le dernier combat de la Commune.
A chaque coup tire sur les hauteurs de Montmartre, c'était un effroyable fracas dans la rue des Martyrs ; mais cela ne causait pas la moindre émotion. Personne n'y faisait attention. Il y avait foule chez tous les marchands du quartier. Les ménagères faisaient littéralement queue chez le boucher. C'étaient de tous côtés des plaisanteries, des rires. L'issue de la bataille n'était plus douteuse ; on savait la Commune expirante ; on ne s'en occupait plus, on ne pensait qu'à revivre.
Pendant que je réglais mon compte, une
grosse ménagère à mine réjouie, son panier chargé sur le bras, entre pour acheter un journal :
— En font-ils du vacarme, là-haut, à Montmartre !
— C'est la fin, répond la marchande, c'est le bouquet. Il n'y en a plus pour longtemps.
— Et puis on y est habitué, n'est-ce pas à ce bruit-là, depuis bientôt dix mois.
C'est là surtout ce qui est curieux et précieux à noter en ce moment : l'état d'esprit, les conversations, les sentiments des petites gens, de ceux qui pensent tout haut, librement, ouvertement. Nous autres, nous nous tenons toujours un peu, nous nous surveil- Ions, nous ne nous abandonnons jamais en pleine franchise.
Si quelqu'un, sans la moindre prétention à la littérature, avait fait, de 1789 à 1793, office de fidèle sténographe dans les rues de Paris, il nous aurait laissé un livre qui nous manque. J'ai pris, depuis dix mois, beaucoup, l^eaucoup de notes en vue d'un tel livre. Il n'aura, si je le publie, d'autre mérite que
rexactitude et la sincérité, mais ce sera bien quelque chose.
Je causais hier, à Versailles, devant les Réservoirs, avec cinq ou six personnes distinguées, cultivées, lettrées ; ces personnes me répétaient, avec de bien légères variantes, ce qu'elles avaient lu et ce que j'avais lu, le matin, dans les journaux. Cet entrepreneur des Batignolles, tout à l'heure, dans le char à bancs, était autrement sincère, autrement luimême dans sa conversation. Rien ne l'arrêtait, ni respect humain, ni souci de l'entourage, ni crainte du ridicule. Il allait naïvement, intrépidement, jusqu'au fond et jusqu'au bout de sa pensée .
Mes interlocuteurs d'hier parlaient, sans nul doute, avec infiniment de grâce et d'esprit ; rien de ce qu'ils disaient, cependant, ne m'a autant frappé que le mot que j'ai entendu, en sortant de chez ma marchande de journaux.
Je passais devant la boutique d'un boucher, une vieille femme se chamaillait avec un garçon qui voulait lui glisser trop de réjouissance,
— Je croyais, s'écria-t-elle, que vous alliez être plus raisonnable qu'avant la guerre...
Mais je vois bien que ce sera toujours la même chose.
Hélas, oui ! très probablement ce sera toujours la même chose... Mais il est midi; nous déjeunons en hâte chez Brébant, dans un. petit cabinet de l'entresol, avec Meilhac, Bischoffsheim et Chavette, qui ont déjeuné là, tous les jours, pendant les deux mois de la Commune. Nous voulons,, avant de retourner à Versailles, faire le tour des incendies. Nous avons gardé notre voiture du matin, et, grâce à nos laissez-passer, partout on nous fait place.
Allons d'abord rue de Rivoli... Ce matin, quand nous montions en voiture, à Versailles, notre ami, M. Joseph Bertrand, le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, nous avait dit : « Vous m'apporterez des nouvelles de chez moi. »
Nous prenons la rue Montmartre ; grand rassemblement près des halles, à la pointe Saint-Eustache : un obus du Père-Lachaise vient de tomber là, il y a cinq minutes, mais il n'a pas éclaté et n'a fait aucun mal. Nous arrivons devant ce qui avait été la maison de M. Bertrand. Plus rien que quatre murs en-
tourant un immense monceau de décombres encore tout fumant. M. Bertrand a tout perdu: ses papiers, ses livres, ses manuscrits, ses notes, trente ans de travail et d'étude... tout cela est sous ces ruines. Nous avons revu M. Bertrand, le soir, à Versailles. Il avait reçu cette affreuse nouvelle, et jamais plus grand malheur n'a été supporté avec un plus tranquille courage, avec une plus héroïque simplicité. C'est à recommencer, il recommencera.
Nous voici devant l'hôtel de ville... Quelle effrayante et admirable ruine ! On ne devrait pas toucher à ces murs déchiquetés et calcinés par l'incendie. On devrait les laisser là, toujours, en plein cœur de Paris, comme une éternelle leçon, en témoignage de nos fautes, de nos discordes, de nos folies.
A l'intérieur, les grandes charpentes brûlent et fument encore. Tout autour de la place, de grandes barricades effondrées, éventrées.
Une clôture de planches entourait l'hôtel de ville ; sur une de ces planches se trouvait une affiche trouée et rongée par le feu. C'est la dernière proclamation de la Commune, elle porte le n^ 39o... Trois cent quatre-vingt-
NOTES ET SOUVENIUS. 71
quinze proclamations en deux mois ! La Cornmune aux soldats de Versailles. Frères, l'heure du grand combat des peuples contre leurs oppresseurs est arrivie» N abandonnez pas la cause des travailleurs, etc., etc.
Avec des soins infinis, — rien n'arrête un collectionneur, — je réussis à détacher cette affiche, et je l'emporte, en souvenir de cette tragique promenade. Nous reprenons notre course ; nous traversons le Pont-Neuf, et nous tombons, au carrefour de la Croix-Rouge, sur un vaste incendie ; c'est un immense magasin de nouveautés qui flambe à grand feu depuis quarante-huit heures. Et, tout près de là, les magasins sont ouverts, les passants nombreux, actifs, remuants, affairés, ayant repris Tallure alerte du Parisien ; les rues voisines ont retrouvé leur mouvement, leur caractère, leur allure ordinaires. Je m'arrête et regarde curieusement, pendant cinq minutes, un opticien de la rue du Vieux-Colombier qui, avec infiniment de calme, est en train de refaire sa montre ; il range méthodiquement ses lorgnettes, ses lunettes, ses binocles et ses microscopes ; sa femme lui donne des conseils ; il
sort de sa boutique pour voir Vejfet^ du dehors, sur le trottoir. Et l'incendie fait rage à cent mètres de là, et l'on entend distinctement des coups de canon du côlé de la Bastille.
Dans cette course rapide à travers Paris, au milieu de ces ruines et de ces incendies, pendant que l'on se bat encore sur les hauteurs du Père-Lachaise, ce qui m'a certainement le plus étonné, c'est cette reprise immédiate de la vie dans cette grande fourmiUère humaine. Derrière les troupes de Versailles victorieuses, la vie ressortait soudainement d'entre les pavés. Oui, ce sont bien des fourmis, quittant leurs trous, et recherchant, et retrouvant, après ce grand bouleversement, leurs petits chemins et leurs petites habitudes d'autrefois.
Nous nous remettons en marche ; nous suivons la ligne des quais, et, respirant une odeur acre qui nous prend à la gorge, nous défilons, à partir du Pont-Royal, entre une véri table haie d'-àicendies : incendie des Tuileries, incendie de la rue du Bac, incendie de la Caisse des dépôts et consignations, incendie du conseil d'État, incendie du palais de la grande chancellerie de la Légion d'honneur.
La besogne, de ce côté, a été faite en conscience et par des gens entendus.
J'ai vu, depuis dix mois, bien des choses extraordinaires, mais rien de plus étrange, de plus fantastique, que ce que j'ai vu là, tout à l'heure, de mes deux yeux... Entre le pont Royal et le pont de la Concorde, des pêcheurs à la ligne — ils étaient douze, je les ai comptés — étaient installés bien tranquillement, ne s'occupant, en aucune manière, de ce qui se passait au-dessus de leurs têtes, le regard fixé sur les petits bouchons qui frétillaient au bout de leurs lignes et profitant de tous ces désastres pour pêcher en temps prohibé.
Nous remontons en voiture au pont de la Concorde; nous trouvons au Point-du-Jour un char à bancs qui, en une heure et demie, nous ramène à Versailles. Quelle journée I Ce soir, en me déshabillant, je sentais encore flotter autour de moi, comme une odeur de fumée, de soufre et de feu restée dans mes vêtements.
Versailles mercredi Sfmai. — A deux heures, à la Chambre. Je n'avais pas vu la salle de spectacle du château de Versailles depuis le
soir de la fameuse représentation offerte au roi d'Espagne. C'était le 20 août 1864. Nous étions M. Auber, M. Perrin, alors directeur de rOpéra, et moi, blottis dans une petite baignoire, toute sombre, à gauche de la scène.
Mes anciens collègues, les secrétaires rédacteurs de la Chambre, sont maintenant installés dans C3tte loge.
L'Empereur et l'Impératrice — je ne l'ai jamais vue plus radieusement belle que ce soirlà — étaient dans une grande loge, construite de face, au fond de la salle fastueusement décorée. Avec un air de triomphe mal contenu, mademoiselle de Montijo, devenue impératrice des Français, faisait les honneurs de Versailles au roi d'Espagne, à celui qui avait été son roi, et qui n'était plus que son hôte. D'un aspect assez mmce, te faisant pas grande figure, le mari de la reine Isabelle était assis entre l'Empereur et l'Impératrice. Trois grands fauteuils, presque trois trônes, étaient installés sur le devant de la loge. Tout à coup, l'Impératrice fit appeler un chambellan, qui se présenta respectueusement, non pas courbé, mais littéralement T)lié en deux, en habit rouge, la croix
d'or au côté, cordon espagnol bleu de ciel autour du cou . Quelque chose évidemment avait cloché dans l'étiquette, et des paroles sévères étaient adressées au chambellan. L'Impératrice parlait avec une extrême animation; le chambellan rougissait, balbutiait, perdait contenance, s'inclinait de plus en plus, touchait terre; l'Empereur intervint doucement, avec un air d'indififérence et de lassitude, — son air habituel, — cherchant évidemment à apaiser l'Impératrice ; le roi d'Espagne était fort gêné ; par son sourire, par ses gestes un peu gauches, il disait clairement : « Mais cela n'est rien, rien du tout ; cela n'a pas la moindre importance. » La salle entière, fort intriguée, avait les yeux fixés sur ce groupe des trois Majestés.
Et quelle salle! Venus là, tous les trois, avec la troupe, avec l'Opéra, nous étions seuls en habit noir. Il n'y avait dans la salle que des uniformes éclatants, des habits brodés sur toutes les coutures; sur les poitrines, des plaques et des grands cordons de toutes les couleurs. Et les femmes! Presque toutes jeunes et presque toutes belles! Un luxe inouï detoijettes ! Un ruissellement de rubis, de perles et
76 NOTES tT SOL'VE.MRS.
de diamants ! (Tétait un éblpuissement. Nous nous demandions si nos affreux habits noirs n'étaient pas la cause de Tincident, s'ils ne faisaient pas scandale au milieu de toutes ces splendeurs; nous nous étions rejetés un peu inquiets au fond de la loge. Nous avions peur d'être expulsés, et c'eût été grand dommage, car le spectacle était merveilleux sur le théâtre aussi bien que dans la salle. Mais non, le scandale, ce n'était pas nous... l'Impératrice se calma; nous ne fûmes pas renvoyés.
Oui, le spectacle était merveilleux ; pour donner de la Psyché de Corneille et de Molière une représentation qui n'eut jamais de lendemain, on avait appelé à Versailles la Cîomédie- Française, les chœurs du Conservatoire et le corps de ballet tout entier de TOpéra, faisant cortège à mesdemoiselles Fonta, Mérante, Louise Marquet et Eugénie Fiocre. Les plus belles personnes de la Comédie-Française jouaient les rôles principaux : mademoiselle Favart, Psyché; mademoiselle Lloyd, Vénus; mesdemoiselles Rosa Didier et Rose Deschamps, toutes deux divinement jolies, les deux grâces Phaène et (Egiale. L'Amour, c'était Delaunay, dans
tout l'éclat de son admirable talent; je l'entends encore murmurer la déclaration d'amour du vieux Corneille :
Les rayons du soleil vous baisent trop souvent; Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent ;
Dès qu'il les flatte, j'en murmure.
L'air même que vous respirez,
Avec trop de plaisir, etc., etc.
Cela fut dit avec une grâce si tendre que toutes ces nobles spectatrices, bien plus occupées cependant des robes de leurs voisines que des malheurs de Psyché, devinrent soudainement attentives et soudainement émues. C'était l'art qui, sous la forme la plus exquise et la plus rare, s'imposait souverainement à ce très frivole auditoire, peu disposée subir une telle impression ; il est vrai que l'art avait pris le plus sûr chemin pour aller au cœur de toutes ces belles personnes : il leur parlait d'amour.
Cette comédie de Psyché avait été commandée, il y a deux siècles, à Molière par Louis XIV. Le carnaval approchait, les ordres du Roi étaient pressants, et Molière se trouva dans la nécessité de souffrir un peu de secours — ce sont ces expressions — dans le curieux
petit avertissement de la première édition de Psyché. Il pria Corneille de lui venir en aide ; Ciorneille employa une quinzaine à ce travail et, par ce moyen^ Sa Majesté se trouva servie dans le temps qu'elle avait ordonné.
La tragi-comédie de Psyché fut représentée, pour la première fois, le 17 janvier 1674, dans la salle de spectacle de ce palais des Tuileries dont je voyais, ces jours derniers, fumer les décombres noircis.
Le gazetier Robinet raconte, dans une de ses lettres rimées, que ce ballet pompeux^ auguste
Pour divertir la majesté Du premier monarque du monde, Tant sur la terre que sur Fonde, Fut, pour le premier coup, dansé En ce vaste sallon dressé Dans le palais des Tuileries, Pour les royales mômeries.
Selon toute apparence, il n'y aura plus jamais de royales mAmeries dans le palais des Tuileries, plus jamais de grandes solennités dramatiques ; la dernière aura été le concert donné, le 6 mai 1871, dans la salle des Maréchaux, au profit des blessés de la Commune.
spectacle, ce jour-là, n'avait qu'un bien lointain rapport avec la première de Psyché.
Molière et Corneille n'étaient plus de la fête ; des chansons mi-patriotiques, mi-grivoises, dites par des divas de café-concert, et la Marseillaise reprise en chœur par toute l'assistance, voilà quel fut le programme du dernier spectacle de gala du palais des Tuileries.
Les choses sont également bien changées dans la salle de spectacle du château de Versailles. Ce n'est plus mademoiselle Fiocre qui occupe la scène ; c'est M. Grévy. Il est là, grave, digne, froid, en cravate blanche, installé dans le fauteuil du président de l'Assemblée nationale ; un orateur est à la tribune, hérissé, barbu, chevelu; il parle, et parle mal. La chaleur est extrême, la salle inattentive. Je regardais, moi, le joli rideau de théâtre qu'on a fait tomber derrière le fauteuil de M. Grévy. J'espérais toujours qu'il allait se lever, ce rideau, pour me laisser voir, dans un bois mystérieux, éclairé par la lumière électrique, mademoiselle Fiocre et le corps de ballet de l'Opéra.
La Chambre a déménagé avec tous ses accessoires, comme une troupe de Paris qui s'en va donner des représentations en province. La tribune du palais du quai d'Orsay, cuivre et acajou, a pris place dans la salle de spectacle de Versailles. Les anciens emportaient leurs dieux, les députés emportent leur tribune. La sonnette aussi est la même. C'est la sonnette de M. Sauzet, la sonnette de M. Dupin, la sonnette de M. Marrast, la sonnette de M. de Morny ; c'est aujourd'hui M. Grévy qui carillonne, et, après lui, qui sait? Le déménagement du Corps législatif a été une admirable opération : on n'a rien oublié. Tout à l'heure, en entrant dans la salle des séances, j'ai vu venir à moi, tout glorieux, nn vieil employé de la Chambre.
— Ah! m'a-t-il dit, savez-vous que c'est moi qui ai eu le bonheur de sauver le grand timbre sec de la Chambre des députés, le grand timbre sec qui seul peut rendre les lois valables? J'ai réussi à le faire sortir de Paris, le 19 mars, et, songez donc ! s'il était resté aux mains des membres de la Commune... Mais ils ne l'avaient pas, et, rien que
par cela, tous leurs actes, tous leurs décrets étaient entachés de nullité.
J'avais connu ce brave garçon autrefois à la Chambre; il me parlait du ton le plus convaincu. Il pensait de la meilleure foi du monde avoir sauvé la France, en sauvant le grand timbre sec du Corps législatif. Je l'ai accablé de félicitations.
Cette séance est d'un ennui mortel. Je sors.
Dans la cour de Marbre, au-dessus de la porte par laquelle, tous les jours, entrait et sortait Louis XIV, on a accroché une méchante planche badigeonnée, portant ces mots:
M.NiSTÈi.E DE l'intérieur, ct, près de cette porte, appuyé contre le mur, un garçon de bureau fume sa pipe. Dans le parc, solitude absolue ; je vais jusqu'au Petit-Trianon, môme solitude. Voici la ferme, la vacherie, le presbytère, et sa petite colonnade. Voici les vieux carrosses des rois de France, les voitures du sacre, le traîneau de la Du Barry.
Il y a deux mois, sur la place d'Armes de Versailles, au milieu des pièces de siège et des caissons d'artillerie, se trouvait un très étrange prisonnier qui venait d'être ramené
de Paris : c était l'omnibus numéro 470 de la ligne du pont de l'Aima au Château-d'Eau. Il avait été pris par les troupes sur la barricade de Neuilly. Littéralement criblé de balles, tous les carreaux brisés, les ferrures de l'impériale tordues; à l'intérieur, les coussins crevés, percés, traversés de coups de baïonnette, les boiseries déchiquetées, émiettées, toutes les petites affiches réclames pendant en lambeaux ; la foule se pressait pour regarder dans l'omnibus, entre les deux banquettes, une grande mare de sang du plus beau rouge.
On aurait dû la mettre, cette voiture, au Petit- Trianon, parmi les vieilles voitures des souverains ; elle y serait parfaitement à sa place : l'omnibus, aujourd'hui, c'est la voiture du souverain.
Samedi 3 juin. — Rien de plus extraordinaire que cette brusque renaissance de Paris. Ce soir, à neuf heures et demie, le long des boulevards, toutes les boutiques ouvertes, les cafés éclairés et regorgeant de monde: grande foule, gaie, bruyante, animée, et sur tous les visages comme un étonnement de revivre si
vite et si facilement. Les omnibus et les voitures circulent librement, plus de coups de canon ; par centaines, flottent aux fenêtres de joyeux drapeaux tricolores.
C'est ce soir la réouverture du Gymnase ; on joue les Femmes terribles^ de Dumanoir, et les Grandes Demoiselles j de Gondinet. Je monte sur la scène, et, non sans émotion, je revois des coulisses, des machinistes, des habilleuses. Landrol est là.
— Vous savez, me dit-il, que nous avons joué, tous les soirs, pendant la Commune : le 21 mai, le jour de l'entrée des troupes dans Paris, nous donnions la première représentation des Femmes terribles^ avec Desclée devant une salle pleine.
— De billets donnés?
— De billets payés I Deux mille cinq cents francs de recette I Assi était dans la loge de l'Empereur avec plusieurs membres de la Commune. On est venu les chercher, pendant l'entr'acte du second au troisième acte. Après la pièce, comme je montais pour me déshabiller, je rencontre Montigny qui me dit:
< Les troupes sont dans Paris et tiennent
déjà Passy et le Gros-Caillou, il est bien probable que nous ne jouerons pas demain. > Et nous n'avons pas joué, mais nous sommes, ce soir, les premiers à rouvrir, les premiers I
Landrol me dit cela avec un orgueil touchant; ce n'est pas seulement un excellent comédien, c'est aussi un homme excellent, qui aime de tout son cœur cette vieille maison du Gymnase, où il a eu de si grands et de si légitimes succès.
Je monte dans la loge de Descléc.
— Ah ! me dit-elle, je vais bien, très bien, mais, si vous saviez, j'ai des bombes plein mon appartement. Les insurgés s'étaient emparés de notre maison, et, de mes fenêtres, tiraient sur les Versaillais, alors les Versaillais, — et je ne leur en veux pas — envoyaient des bombes sur le 77 du boulevard Magenta.
— Et vous, pendant ce temps, où éti.ezvous ?
— Où j'étais? Dans la cave. Tout le monde s'était réfugié dans la cave, mais, quand je suis arrivée là, j'ai trouvé une foule énorme, tous les locataires et tous les boutiquiers de la maison, des enfants qui criaient, des femmes
NOTES tT SOUVENIRS. 85
qui pleuraient, se jetaient à genoux, croyaient leur dernière heure arrivée, récitaient des prières, s'accusaient tout haut de leurs péchés. J'ai fini par découvrir, derrière la loge de la concierge, une sorte de petit caveau voûté, avec un tonneau, des bouteilles... Je me suis fait apporter là par Césarine (c'est sa vieille bonne) un bon fauteuil, une petite table et une lampe. Je me suis installée dans mon fauteuil et j'ai repassé tranquillement mon rôle des Femmes terribles. Boulot, mon vieux chien, s'était couché et endormi à mes pieds. Césarine marmottait des ave dans un coin. Tout d un coup, j'ai eu faim. Je dis à Césarine : « Essayez » donc de vous glisser dans la salle à manger et » rapportez-moi une tranche de viande froide. » Elle part, mais revient, au bout de quelques minutes, éperdue, bouleversée, agitée d'un tremblement nerveux, et d'une voix entrecoupée : « Il n'y a plus rien là-liaut, plus » rien... plus de porte, plus de salle à manger, » plus de buffet, plus de viande froide ! Il faut » voir ça, madame, il faut voir ça I... tout est » en miettes ! Tout est confondu ! » C'était la vérité. Un obus avait éclaté au beau milieu
de la salle à manger, et je vous promets que je n'inviterai personne à dîner, la semaine prochaine; mais ça ne fait rien, je ne me plains pas, j'ai un drapeau tricolore à ma fenêtre, la salle est pleine et je fais de l'effet.
Mardi 6 juin. — Devant les ruines de l'hôtel de ville, une famille anglaise, le père, la mère, une grande jeune fille de seize ans, un petit garçon d& douze ans. Voici la conversation textuelle :
LE MARI. — Ça ne fume plus.
LA FEMxME. — Nou, ça ue fume plus.
LA JEUNE FILLE. — C'cst très bcau. (A beau-tiful sight.)
LA FEMME. — Oui, très beau, très beau et tout à fait à sensation. (Quite sensationaL)
LE MARI. — C'est très beau, mais pas à sensation... ça ne fume plus... Il fallait venir, il y a huit jours... Ça fumait encore...
LA FEMME. — Nous u'avous pas pu venir.
LE MARI. — Nous n'avons pas pu venir à cause de votre sœur qui s'était installée chez nous et qui ne voulait pas s'en aller
LA FEMME. — Elle arrivait d'Amérique; je ne l'avais pas vue depuis deux ans.
LE MARI. — Je sais bien... je sais bieni Mais enfin, ça fumait il y a huit jours, et ça ne fume plus.
LE PETIT GARÇON. — Papa, il y a peut-être ailleurs quelque chose qui fume encore dans Paris.
LE MARI. — Il n'y a plus rien... Non, il n'y a plus rien.
LA FEMME. — Le Galignani d'aujourd'hui parle d'un incendie tout récent à Belleville.
LE MARI. — Oui, l'incendie est d'avant-hier ; mais je me suis informé à l'hôtel... Ça n'était rien du tout... Ahl il fallait venir huit jours plus tôt. Enfin ! Allons voir la colonne Vendôme.
LE PETIT GARÇON. — Elle cst toujours par terre, papa?
LE MARI. — Oui, heureusement.
LE PETIT GARÇON. — Eh bien, alors, allous-y tout de suite I
TOUS. — Oui, c'est cela, allons-y !
La conversation continue. Ils s'éloignent.
88 NOTES ET SOUYENIllS.
Vendredi 9 juin. — Une personne véritable ment éloquente, c'est la marchande d'images et de livres religieux qui a sa petite boutique sous le porche de l'église Notre-Dame-des- Victoires.
— Ah ! monsieur, me disait-elle hier, nous n'étions pas un club, nous étions pis que cela : nous étions une caserne. Tout un bataillon de Belleville est venu s'installer ici avec armes et bagages. Ils ont réquisitionné des matelas dans le voisinage, et l'église est devenue un grand dortoir d'insurgés. Tant qu'il n'y a eu que des hommes, ça pouvait encore se tolérer; mais voilà qu'au bout de huit jours, ils se sont ennuyés d'être commença tout seuls, sans femmes... Alors, l'un après l'autre, ils ont fait venir leurs dames, légitimes ou non, et ceux qui n'avaient ni femmes, ni maîtresses, ramassaient, le soir, n'importe quoi, au coin de la rue. Ils faisaient l'exercice dans l'église, et la cuisine, et autre chose, et tout enfin... C'està-dire que le bedeau, qui est resté là, tout le temps, par dévouement, pour surveiller, dit qu'il a peur d'être damné, rien que pour avoir vu ce qu'il a vu... Les petites chapelles étaient
plus recherchées que le maître-autel et que le chœur, parce que c'étiit plus retiré, plus commode et plus intime... et voilà qu'un soir, à minuit, il y a eu un combat entre deux de ces demoiselles qui se disputaient une place à côté de la statue de saint Pierre, la grande statue de bronze qui a des indulgences plénières de Notre Saint-Père le Pape. La bataille a fini par un coup de revolver, et la balle a écorné le marbre noir du monument de LuUi.
Le pillage avait déjà commencé avant l'arrivée des femmes; mais après, c'a été bien autre chose. Nous étions la plus riche église de Paris, et nous sommes maintenant la plus pauvre... On nous a tout pris : couronnes, diadèmes, bracelets, colliers, etc., etc., tout a disparu... Cependant, on a déjà retrouvé certains objets; l'autre jour, par exemple, le beau collier de la Vierge, chez la femme d'un insurgé; il valait plus de douze mille francs.
Après la chasse aux bijoux, c'a été la chasse aux cadavres. Ils ont levé la grande dalle de l'autel de la Vierge, déterré la bière du curé Desgenettes, brisé, Tun après l'autre, les trois cercueils... Ils croyaient trouver de l'or; mais
le saint homme ne s'était fait enterrer qu'avec ses vertus, et ils n'ont rien eu qu'un squelette, qui s'en est allé en poussière... Ça les avait tout de même mis en train... Ils ont continué à fouiller dans les caveaux. Ils ont trouvé des squelettes de pauvres moines, qui étaient enterrés là depuis des centaines d'années. Autant de squelettes, autant d'assassinats et de viols commis par des prêtres. Ça ne faisait pas question. Ils n'en étaient pas moins enragés de ne mettre la main que sur de vieux os, et alors, de tout ce qu'ils ont déterré, ils ont fait une exposition payante. L'entrée était de deux sous, au bénéfice des blessés, c'està-dire au bénéfice du marchand de vin. Il y avait dans l'église un grand étalage de débris de squelettes; puis, au dehors, sur les marches, pour attirer le monde, cinq ou six têtes de morts qui étaient entourées d'un grand tapis rouge... C'est-à-dire qu'il ne manquait que des clarinettes et des trombones habillés en Polonais, comme à la foire.
Et ils n'avaient pas loin à aller pour s'en procurer, des Polonais... Il n'y avait que ça dans leur armée... De vrais saltimbanques,
monsieur, mais les saltimbanques du crime et du sacrilège I
Samedi 40 juin. — Aujourd'hui, c'est avec le donneur d'eau bénite de l'église Saint- Se vérin que j'ai causé, un petit vieux ratatiné et recroquevillé, dont Balzac eût fait ses délices. Je lui ai acheté le dernier numéro de la Semaine religieuse^ et il est entré tout aussitôt, de la meilleure grâce du monde, en conversation avec moi.
— Ah I monsieur, m'a-t-il dit, notre pauvre église I Un club... Ces communards en avaient fait un club I Vous comprenez bien que moi, tout de suite, je me suis sauvé. Je ne pouvais pas rester dans Téglise, quand le diable était dedans et le bon Dieu à la porte. Et puis, d'ailleurs, c'est pas ces gredins-là qui m'auraient dii^eXéàç^^ Semaines religieuses et des Apparitions miraodeuses. Mon petit commerce était mort. Je suis donc rentré chez moi, sans laisser, comme de juste, une seule goutte d'eau dans le bénitier. Cependant, un soir, dans les premiers jours de mai, je n'ai pas pu résister, j'ai voulu la revoir, notre pauvre église changée
en enfer. Ah 1 monsieur, je n'y ai pas duré longtemps. J'arrive, une tabagie... et des cris... et des jurements I Une femme avait grimpé dans la chaire, une grande maigre, en bonnet, avec un châle rouge noué en croix sur la poitrine et qui criait : « Qu'on nous conduise à l'ennemi I » Pendant qu'elle se démenait dans la chaire, voilà qu*il arrive un homme qui vous l'empoigne par les jupons et qui veut la faire dégringoler d'en haut de l'escalier. Mais elle se débattait, se raccrochait, se cramponnait, avec des coups de pied et des coups de poing. « J'ai pas fini, qu'elle disait, je ne fais que de commencer 1 » L'homme criait plus fort qu'elle : « C'est pour une communication de la Commune ! » Moi, cependant, je m'étais faufilé au milieu de la foule. Je voulais voir si on avait tait du dégât à ma petite installation. Je retrouve tout, tout bien à sa place, mon banc, mon armoire, mon bénitier. Rien de cassé, rien de dérangé... Pendant que je regardais tout ça et que je me disais : « Quand donc me retrouverai-je assis là dedans, entre mon eau bénite et ma librairie ?» un homme passe avec deux femmes, une de ces femmes met la
main dans le bénitier et dit : « Comment I pas d'eau bénite I C'est donc une baraque, c't'église-là I » Et l'autre femme lui répond : « C'est pas de l'eau bénite que je voudrais voir là dedans, c'est du sang de Versaillais, et plein à déborder, il y aurait plaisir alors à faire le signe de la croix... ce serait le signe de la croix rouge. » Et s'adressant à moi, en me donnant une grande tape sur l'épaule :
« N'est-ce pas, mon petit vieux ?» Et voilà les deux femmes qui se mettent à rire aux éclats. Je me suis en allé, sans leur répondre et sans leur dire que c'était moi qui étais le donneur d'eau bénite.
Lundi 4% juin, — La salle des Pas-Perdus, au Palais de Justice, est assurément la plus extraordinaire de toutes les ruines. C'est un effondrement prodigieux, un écroulement gigantesque .
A côté de cet amas de décombres, la première chambre fonctionne régulièrement, et, le jour de ma visite au Palais de Justice, un petit avocat blond plaidait, devant un tribunal
endormi, une vieille affaire de séparation de corps.
Voilà de braves gens qui, au mois de juillet dernier, étaient à la veille d'être débarrassés légalement l'un de l'autre. La guerre éclate; puis, après la guerre, la Commune. Ce monsieur et cette dame ont eu dix longs mois pour réfléchir et se raccommoder ; mais leur colère était tenace, et le& avocats sont déchaînés. De la plaidoirie du petit avocat blond, j'ai saisi au vol le passage suivant : « Quant à Tépisode du café au lait, il a été singulièrement dénaturé et grossi par mon honorable adversaire. Voici les faits : Mon client avait l'habitude de prendre du café au lait; la cliente de mon adversaire préférait le chocolat. Un matin, mon client dit à sa femme : « Si vous preniez du café au lait comme moi, cela serait plus commode pour la cuisinière. »
Là-dessus, madame L*** s'emporte. « Quoi !
s'écrie-t-elle, vous voulez m'empècher de prendre du chocolat ! Quoi I vous voulez m'obliger à prendre du café au lait I — Mais je n'ai pas dit cela. — Je vous demande pardon. C'est la tyrannie la plus odieuse! La vie
commune devient impossible, etc., etc., » La scène n'a pas eu plus d'importance. Jamais mon client n'a eu l'intention d'interdire le chocolat à madame L***. Quant à l'épisode également dramatisé de la loge du Gymnase, etc., etc. »
Je suis parti avant l'épisode de la loge du Gymnase. L'épisode du chocolat me suffisait, et je m'en allai, très satisfait d'avoir pu constater par moi-même que les affaires reprenaient, au Palais de Justice comme ailleurs.
Mardi 43 juin, — En fourrageant dans le magasin d'un marchand de bric-à-brac, je découvre un album de photographies, un album admirable, en maroquin bleu à gros grain, couronne de comte sur la couverture et les initiales A, F. J'ai acheté cet album et voici la liste exacte, dans leur ordre de classement, de toutes les photographies contenues dans ce volume. Cette simple liste n'est-elle pas toute notre histoire politique, mondaine, littéraire depuis vingt ans?
L'Empereur, l'Impératrice, le Prince impérial, la princesse de Metternich, la marquise de
Galliffet, Rouher, Baroche, Rochefort, Pierre Bonaparte, Victor Noir, Paschal Grousset, BuflFet, Daru, madame Marguerite Bellanger, Emile OUivier, Bismarck, Offenbach, mademoiselle Blanche d'Antigny (dans le Petit Faust), le maréchal Lebœuf, Thérésa (dans la Chatte Blanche), Troppmann, la reine d'Angleterre, madame Ristori, Alexandre Dumas fils, le maréchal Bazaine, le général Prim, Caroline Hassé, Emile Augier, Nieuwerkerke, Bressant, mademoiselle Schneider (dans les Diables roses), Courbet, Emile de Girardin, le zouave Jacob, M. de Moltke, Rossini, comtesse de Pourtalès, Frederick Lemaître, madame Carette, Boulton et Parck, Bâche, le Pape, le cardinal Antonelli, mademoiselle Fiocre (en Amour), Edmond About, Latour-Dumoulin, madame Tbierret, monseigneur Bauer, Thiers, Gambetta, Garibaldi, Céline Chaumont (dans la Princesse de Trébizonde) , monseigneur Dupanloup, le général Changarnier, Cora Pearl, Louis Veuillot, Gil Pérès, la Patti, le marquis de Caux, madame Frezzolini, Hyacinthe (du Palais- Royal), le père Hyacinthe, Renan, Jules Favre, Ponson du Terrail, madame Bordas, le duc et
la duchesse de Morny, Berryer, Léotard, la reine d'Espagne, Sardou, Fille-de-rAir, le roi Guillaume, Timothée Trimm, Céline Montaland, madame de Castiglione et M. Guizot.
Jeudi 45 juin. — Le général Chanzy, hier à la Chambre, a prononcé le plus héroïque, et, en même temps,- le plus coupable des discours; le plus héroïque, car il s'est diminué et calomnié, lui, Chanzy, pour grandir Gambbtta ; le plus coupable, car le général Chanzj^ n'avait pas le droit de disposer de Thonneur même de ses soldats.
La thèse du général Chanzy est celle-ci :
« Que les accusations contre Gambetta sont injustes et passionnées, que les armées de province étaient puissantes et bien organisées, etc., etc. » Qu'il y ait de l'injustice et de la passion dans les attaques dirigées contre Gambetta, soit. Son âme est très française, et il n'y a pas à mettre en doute son courage et son patriotisme. Mais il ne faut jamais laisser dire, pour l'honneur de notre pays, que les armées de province étaient puissantes et bien organisées. S'il en avait été ainsi, elles auraient
du être victorieuses, et le général Chanzy aurait dû battre les Prussiens.
Pourquoi le général Chanzy ne dit-il pas tout simplement la vérité, la vérité qui serait à sa. gloire et à la gloire de son armée? Le général Chanzy sait bien pourquoi il a été battu; il sait bien quelles troupes il avait dans la main, quelle préparation ces troupes avaient reçue, quelles fatigues, quelles souffrances elles avaient endurées, dans quel délabrement était sa cavalerie, dans quel désarroi, son artillerie, dans quel dénuement, ses services de santé et d'intendance.
Le général Chanzy a fait admirablement son devoir à la tête de soldats qui se sont vaillamment comportés, mais qui ont été battus, parce qu'ils ne pouvaient pas tenir contre les régiments du prince Frédéric-Charles, parce qu'ils n'étaient qu'une foule et qu'ils avaient affaire à une armée. Oui, ces recrues françaises, à Beaune-la-Rolande, à Orléans, à Marchenoir et devant le Mans, ont livré d'héroïques combats aux vétérans de M. de Moltke. Ils ont été vaincus, mais ils n'ont pas été déshonorés, et ils l'auraient été, si les paroles du général
Chanzy étaient vraies, si les armées de province avaient été puissantes et bien organisées. Non, je le répète, il ne faut jamais laisser dire que ces troupeaux d'hommes étaient des armées... C'étaient des armées faites pour être battues, comme disaient les Prussiens, car cette phrase est une phrase allemande. On les envoyait à la défaite et à la mort. Elles y allaient sans discuter. Elles se faisaient battre. Elles mouraient; mais non sans honneur pour la France. Voilà la vérité I
Le général Chanzy a toujours trop pensé à la gloire de Gambetta, et pas assez à la gloire de la France. Après la bataille du Mans, il a publié un ordre du jour qui a profondément affligé tous ceux qui savaient ce que c'était que l'armée du Mans, et ce qu'elle avait fait pour le pays.
« Des défaillances honteuses, a dit le général Chanzy, une panique inexplicable ont amené certaines parties de l'armée à compromettre des positions importantes. Un effort énergique n'a pas été tenté, malgré les ordres immédiatement donnés, et il a fallu abandonner le Mans... »
Eh bien, ce langage était injuste et cruel... L'armée du Mans s'était admirablement conduite. Entre le 6 et le 12 janvier, les Prussiens avaient eu plus de quatre mille hommes hors de combat... Qu'il y ait eu, sur un point, des paniques, des défaillances, soit; mais il conviendrait d'examiner s'il faut en accuser les soldats, ou bien ceux qui livraient à l'ennemi des hommes ne sachant rien du métier des armes, et ayant entre les mains les célèbres fusils achetés par M. Place, en Amérique.
Un honnête homme, un ancien député de Bretagne, M. Fresneau, dans une lettre admirable de force et de vérité, a pris contre le général Chanzy, la défense des mobiles d'IUeet-Vilaine.
< L'échec du Mans, a-t-il dit, est l'œuvre du camp de Conlie ; on saura tout ce qui a été dépensé d'ineptie cruelle pour transformer des Bretons en fuyards, en déserteurs et en lâches... Couchés, ou plutôt ensevelis dans la neige, sans autre vêtement qu'une blouse en serge brûlée, sans une chemise de rechange, les mobilisés bretons recevaient deux petites bottes de paille pour huit hommes, et celte
paille, promptement réduites en fumier, servait, sans être renouvelée, pendant plusieurs semaines. Ces tortures se sont prolongées, pendant plus d'un mois, dans ce camp de soixante à quatre-vingt mille hommes. Le quart de ces malheureux est mort à l'hôpital. Quand, par malheur, un bataillon changeait de campement, il restait quelquefois vingt-quatre heures et plus, sans manger. La ville de Rennes tout entière a vu cela. Non que les vivres manquassent : ils abondaient, mais, en pleine sécurité, loin de l'ennemi, l'intendance, les mains pleines d'or, ne trouvait pas les moj^ens de nourrir nos soldats. Il n'a pas été fait d'exercice au camp; les armes, même mauvaises, faisaient défaut. Et dans ce camp d'instruction, si bien nommé camp de destruction, il n'a été brûlé de poudre que celle qui a salué, impérialement, sur le théâtre de leurs exploits, les organisateurs d'une si belle œuvre, etc., etc. »
A leur tête, M. Glais-Bizoin, à qui le camp de Conlie avait été abandonné et qui venait constamment en passer la boue en revue... On battait aux champs; M. Glais-Bizoin saluait.
Les mobiles étaient électrisés... pas nourris, pas chaussés, pas armés, pas commandés...
mais électrisés et fanatisés par la seule vue de M. Glais-Bizoin.
Le général Faidherbe n'a pas encore parlé à la Chambre, mais il vient de publier une brochure qui vaut bien un discours. Cette brochure est dédiée à Gambetta : « Monsieur, dit le général Faidherbe, c'est à vous que je dois rhonneur d'avoir commandé une armée française devant l'ennemi, etc., etc. »
Ce petit début plein de reconnaissance et d'humilité ne m'étonnerai t aucunement si celte brochure était signée de tel piqueur des ponts et chaussées, fait d'emblée général pendant la guerre, ou de tel rédacteur de journal qui recevait le képi aux trois étoiles en échange d'une belle série d'articles enthousiastes sur le gouvernement de Tours; mais c'est le général Faidherbe qui parle ainsi, un général de division du génie, l'ancien gouverneur du Sénégal, un des officiers les plus brillants et les plus glorieux de l'armée française, le général Faidherbe qui, par sa situation (il commandait la division de Constantine) et par son mérite
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incontesté, se serait imposé au choix de n'importe quel gouvernement !
Qu'était-ce donc que cette petite armée commandée par le général Faidherbe, petite armée à laquelle il a fait faire de très grandes choses? Un témoin oculaire a raconté en ces termes l'entrée de l'armée du Nord à Cambrai : « Dès l'aube, on vit arriver l'armée. Quel triste et navrant spectacle! Des soldats en guenilles, couverts de boue jusqu'au-dessus de la ceinture, harassés, épuisés de fatigue, le visage creusé par les privations, se traînant péniblement, douloureusement. Leurs chaussures et leurs pantalons n'étaient plus que des masses informes de boue. Un grand nombre d'entre eux marchaient pieds nus. Ils n'avaient plus rien du soldat. C'était l'armée en haillons. Par la rue conduisant à la gare, arrivaient les charrettes de blessés. Ces malheureux, pâles, hâves, l'œil sombre, les uns déjà amputés, les autres n'ayant pas même été pansés, semblaient attendre tranquillement la mort, sinon la désirer. »
Et le Progrès du Nord reconnaissait que beaiir coup de soldats étaient sans chaussures ou avaient
des chaussures si mauvaises qu'elles tombaient en lambeavj) pendant la marche, etc., etc. Voilà quelles étaient ces armées puissantes et bien organisées^ et pourtant, sous l'énergique direction du général Faidherbe, ces soldats de l'armée du Nord ont su pendant, longtemps, tenir tête aux Prussiens. Eh bien, en bonne conscience, n'était-ce pas à eux plutôt qu'à Gambetta qu'il aurait dû dédier sa brochure, et pourquoi ne nous a-t-il pas parlé de la misère, du dénuement et des souffrances de tant de braves gens qui, à Bapaume et à Pont-Noyelles, n'ont pu que mourir pour la France?
Vendredi 46 juin. — Lu et relu la lettre qu'Alexandre Dumas fils vient d'adresser au rédacteur en chef du Nouvelliste de Rouen^ Que de passages éclatants de raison, d'esprit et d'éloquence ! Dumas espère que le plus grand bien, si nous savons vouloir, peut résulter, non seulement pour nous, mais pour le monde entier, de l'épreuve que nous traversons. Il ne nous demande qu'une chose pour cela : avoir le courage d'être raisonnables pendant dix ans, et de ne penser, pan-
dant ces dix ans, ni aux Abeilles, ni au Coq, ni à l'Aigle, ni aux Lis. Hélas ! c'est peutêtre beaucoup nous demander. Ce qui est certain, c'est que Dumas vient d'écrire vingt pages qui sont une merveille de bon sens et de patriotisme.
Ville'd'Avrajjy mercredi 2^ juin. — Une petite charrette passe, tous les matins, devant ma porte, pour enlever les boues et les ordures ; cette petite charrette est administrée par un vieux ménage, le mari et la femme, tous deux en loques et en haillons. Hier, je sortais, lisant un journal ; ces pauvres gens étaient là, faisant leur besogne, la pelle à la main.
— Y a-t-il quelque chose de nouveau dans le journal, monsieur ? me dit la femme.
— Non, rien...
— Rien de nouveau... mais, est-ce que les rois ne vont pas revenir?
— Les rois ! . . . quels rois ?
— Ah I je ne sais pas, moi... ça m'est égal, lesquels... mais les rois de France, enfin... Parce que, voyez-vous, s'il y avait
(les rois, il y aurait une cour, de la grandeur, de la tranquillité.
— Et puis, ajoute le mari, du moment que ça n'a pas pu marcher avec Rochefort, il faut reprendre les rois de France.
Là-dessus il cria : hue ! à son petit bidet.
La femme répéta : hue I Pierrot !... Et la charrette s'éloigna.
Cette conversation me rappelait une autre conversation que j'avais eue avec un cocher de remise, le 4 septembre 1870. Ce cocher était dans le délire... Il fouettait son cheval, le faisait courir au triple galop, en criant de toutes ses forces : « Vive la République 1 Vive la République! » Et, pendant que je le payais:
— Ahl monsieur, me dit-il, la République!
Rochefort au pouvoir I C'est le plus beau jour de ma vie ! Et puis le comte de Paris va revenir... Il sera roi de France, et ce sera encore le plus beau jour de ma vie, parce que, voyez-vous, moi je suis deux choses à la fois : républicain d'abord, et puis ensuite ancien postillon du roi Louis-Philippe.
Vendredi 23 juin. — Visite à M. Perrin.
Il va quitter la direction de l'Opéra pour prendre le gouvernement du Théâtre Français, et c'est M. Halanzier, selon toute apparence, qui le remplacera rue Le Peletier. Mais M. Perrin s'occupe, cependant, de la réorgani* sation de l'Opéra et de la remise en mouvement de cette grande maison. Je le trouve sur la scène. Les petits sujets et les coryphées répètent, en costume de danse, pour la première fois, depuis la fermeture du théâtre.
Elles sont là une trentaine de danseuses, éparpillées par petits groupes, leurs robes de tarlatane blanche éclairant la demi-obscurité du théâtre; elles vont et viennent, causant avec animation ; en voici une qui, penchée, rattache le ruban de son soulier ; une autre, debout sur ses pointes, fait, toute droite et comme piquant le plancher, un assez long parcours, puis retombe sur ses pieds, après une pirouette, en disant, avec un geste le plus gentil du monde :
— Qu'est-ce qu'elle me chantait donc, maman, que j'avais perdu mes pointes, pendant
la guerre! Je savais bien (jue non, moi! Ça ne se perd pas, les pointes !
Et elle refait, triomphante, une nouvelle petite promenade sur les pointes.
Enfin, une de ces scènes que mon ami Degas a bien souvent dessinées d'une main s juste et si précise, avec tant de finesse et de
vérité.
Je m'approche d'un groupe où la conversation est pleine d'entrain. C'est une petite coryphée, blonde et fort jolie, qui raconte la chute de la colonne Vendôme.
— J'étais là, dit-elle, au premier rang et j'ai acheté une complainte qu'on vendait, rue de la Paix; je l'ai apprise par cœur.
— Chante-la, chante-nous-la.
— Oh I non, pas ici.
On insiste, elle cède, et, d'une voix aigrelette, elle fredonne une complainte dont je n'ai retenu que ce couplet :
Enfin, il faut qu'il succombe A cinq heures trente-cinq !
Quel exerapl' pour Henri cini] !
La colonn' s'incline et tombe Et Napoléon premier S'abîme dans le fumier.
D'ailleurs, au moment où la jeune chanteuse commençait la morale de la complainte :
Peuple, apprends par celte histoire A n' plus porter...
Une voix s'éleva, la voix du maître de ballet, qui interrompit brusquement la chanson : « A vos places, mesdemoiselles, à vos places I »
Toutes, d'un seul mouvement, s'envolèrent, comme une compagnie de perdreaux, et je vis la double rangée des coryphées venir se mettre bien correctement en ligne sur la scène.
Je ne pouvais pas quitter le théâtre, sans avoir présenté mes respects à madame Monge, la concierge du petit passage noir. La concierge de l'Opéra a toujours été un personnage historique. Madame Monge a remplacé la célèbre madame Crosnier, qui fut, depuis la Restauration jusqu'en 1854, la farouche et incorruptible gardienne des coulisses de rOpéra. Je la vois encore, la mère Crosnier, enfermée dans sa guérite, avec ses yeux perçants, son grand bonnet de linge
tuyauté, et je l'entends s'écrier d'une voix aiguë, d'une voix terrible : « Où allez-vous ? Votre nom? On ne passe pas. » Mais, quand elle voyait apparaître les grands habitués de rOpéra : M. Aguado, M. de Morny, M. de la Valette, M. Daru, M. de Montguyon, Meyerbeer, Auber, Roqueplan, Scribe, le docteur Véron, etc., etc., elle changeait aussitôt de visage, et devenait aimable et souriante autant que le lui permettait sa iigure rébarbative. C'étaient des amis, ceux-là, et ils s'arrêtaient, et ils causaient, pendant quelques minutes, gens du monde et gens de théâtre, avec cette concierge légendaire. Ces brillantes relations, c'était toute la joie, tout le bonheur de la mère Crosnier. Par malheur, elle eut un fils, et, par malheur, il se trouva que ce fils fut un homme très intelligent qui se mit d'abord à écrire quelques articles de journaux et quelques vaudevilles; puis à faire des affaires; puis à faire fortune. Sa première pensée fut aussitôt de tirer sa mère de cette loge de concierge. Elle jeta les hauts cris.
Jamais, jamais elle n'abandonnerait 1 Opéra; c'est là qu'elle avait vécu, là qu'elle mour-
NOTES ET SOUVENIRS. Hl
raiti En 1830, son fils devint directeur de la Porte-Saint-Martin : elle resta concierge. Crosnier prit, en 1845, la direction de TOpéra- Comique, et, à deux pas de là, de l'autre côté du boulevard, sa mère tirait le cordon.
Enfin, Crosnier devint riche, tout à fait riche, et député de Loir-et-Cher, en 1852, avec sa mère, obstinément concierge. Mais les choses prirent un aspect absolument tragique, lorsqu'il fut nommé administrateur général de TOpéra pour le compte de la liste civile. Une mère concierge, passe encore; mais une mère pour concierge, cela devenait impossible. Il fallut expulser madame Crosnier manu militari. Elle résista, se débattit, succomba, fut arrachée de sa loge, et mourut, je crois, peu de temps après.
Madame Monge hérita du cordon et des belles relations mondaines et artistiques de madame Crosnier.
Il y avait foule aujourd'hui dans la loge de madame Monge; une vingtaine de choristes, machinistes, mères de danseuses, y étaient entassées, et tous, attentivement, écoutaient le récit que cette brave femme leur fai-
sait, avec la plus sincère émotion de la bataille qui s'était livrée le 23 mai, autour de l'Opéra. Elle était restée là, dans sa loge, seule avec deux machinistes qui n'avaient pas quitté le théâtre.
Les fédérés se battaient bravement; plusieurs jusqu'à la fin restèrent dans la cour, tiraillant par la porte entre-bâillée, sur les troupes qui arrivaient par la rue Drouot. Tout d'un coup, on entend des cris : « Vive la ligne I » Les fédérés, tous blessés, se sauvent et se réfugient dans les caves.
« Et alors, dit madame Monge, la porte s'entr'ouvre, et je vois apparaître un petit fourrier, la tête et le fusil en avant. Ah I quand j'ai vu ce pantalon rouge, j'ai compris que c'était fini, et que l'Opéra rouvrirait bientôt ! »
Mercredi 28 juin. — Gomme il a dû être heureux aujourd'hui, M. Thiers! 11 a passé, au bois de Boulogne, une grande revue de cent mille hommes; son armée a défilé devant lui, car c'était bien son armée. Trois cent mille Parisiens étaient là, et de longues acclamations, pendant quatre heures, se sont élevées
au passage de chaque bataillon ; on ne pouvait se lasser de ce spectacle. Ainsi donc, Paris était encore debout, il y avait encore une France, et nous avions encore une armée. En regardant défiler ces charmants, alertes et vaillants petits soldats, en voyant rouler ces canons et passer au galop ces quarante escadrons, je me rappelais l'admirable lettre de Dumas et je me disais : « Comme nos malheurs seraient vite réparés, si nous avions seulement ces dix années de sagesse et de raison I »
Samedi y^*" juillet 48H. — Sur le perron du théâtre des Variétés, je rencontre le plus alerte et le plus jeune petit vieillard qui soit au monde. Sémillant, pimpant, coquet, tiré à quatre épingles, redingote noisette, badine à la main, gants gris perle, cravate de couleur tendre, un bouton de rose à la boutonnière.
C'est le père Dupin. Son âge, il ne le dit pas; mais il était au théâtre Vancien de Scribe, et Scribe aurait aujourd'hui plus de quatrevingts ans.
J'ai toujours eu un goût très vif pour la
il4 NOTES ET SOUVENIRS.
conversation du père Dupin, mais je ne lui parle jamais que des choses d'il y a longtemps, très longtemps. Il n'a plus qu'un vague souvenir de ce qui s'est passé sous la monarchie de Juillet, mais il a gardé, très nette et très précise, l'impression de tous les les petits événements dramatiques et littéraires des premières vingt années de ce siècle. Il y a aujourd'hui, dans toute sa personne, un air de bonne humeur et de gaieté. L'occasion me paraît favorable. Tâchons de le faire un peu bavarder. Je débute par cette question :
— Quand avez-vous monté, pour la première fois les trois marches de ce perron?
— C'était le soir de l'ouverture du théâtre.
— En quelle année?
— En quelle année... Cela, je ne sais trop... Je me souviens que c'était en été, en plein été, sous le premier Empire. J'ai fait queue, là, en plein soleil, pendant tout l'après-midi... Les théâtres ne fermaient jamais à cette époque-là, Paris était aussi gai, aussi animé en été qu'en hiver; on n'avait pas cette absurde manie de la campagne 1 on ne voyageait pas, on n'allait pas aux eaux.
on n'avait pas inventé ces bêtes de chemins de fer qui ont fait tant de mal aux théâtres!.. Enfin... que voulez-vous? c'est ainsi. Et vous me demandiez?
— L'année de l'inauguration du théâtre des Variétés?
— C'était... attendez... on venait de recevoir la nouvelle d'une grande bataille.
— Quelle bataille?
— Ahl je ne sais plus... Il y en avait tant de grandes batailles, dans ce temps-là, mais ce que je sais, c'est que ma première pièce, le Voyage à Chamhord^ a été jouée, pour la première fois, l'année suivante, au théâtre du Vaudeville... Et c'était au moment où Napoléon a fait venir Talma, pour jouer des tragédies, dans une petite ville d'Allemagne...
— Erfurth?
— Erfurth... oui, je crois que c'est bien le nom... Et Talma a joué là devant Tempereur de Russie... Chose... Comment s'^appe^ lait-il donc?
— Alexandre.
— Alexandre... c'est cela même. Je Tai vu
bien souvent l'empereur Alexandre, au spectacle, en 1814, à Paris. Un homme superbe!... Il aimait beaucoup les petits théâtres. Eh bien ! j'ai été joué pour la première fois, en 1808, et les Variétés ont dû ouvrir pendant l'été de d807.
C'est ainsi que, par des souvenirs de théâtre, nous avons retrouvé cette date de l'ouverture des Variétés. Le père Dupin n'a que des souvenirs de théâtre : 181 S n'est pas pour lui l'année de la restauration des Bourbons, c'est l'année de la première représentation de VEcharpe blanche ou le Retour à Paris, une pièce de lui. 1839 n'est pas l'année de l'avènement du roi Louis-Philippe, c'est l'année de la première représentation de M. de la Jorbadière ou la Révolution impromptue, une autre pièce de lui. Chacune de nos crises politiques a été pour le père Dupin l'occasion d'un vaudeville de circonstance avec couplets, rondeaux et pots-pourris. Il ne sait de notre histoire que ce qu'il a pu mettre en chansons. Le reste n'est rien, ne compte pas, n'existe pas.
— On venait de la bâtir, la salle des Variétés?
— Oui, les acteurs des Variétés, Brunet en tête, Brunet, le grand Brunet!...
Il prononça le nom de Brunet avec la plus respectueuse admiration. Il avait dit, tout à l'heure, fort légèrement, fort cavalièrement, le nom de Napoléon ; et c'était à Brunet que, sans hésiter, il décernait Fépithète de grand... Il continua :
— Les acteurs des Variétés avaient été obligés de quitter la salle de la Montansier.
Leurs vaudevilles avaient plus de succès et faisaient plus d'argent que les tragédies du Théâtre-Français. L'Empereur rendit un décret qui leur retira la salle du Palais-Royal... On leur permit de construire une nouvelle salle sur le boulevard Montmartre — un affreux quartier pour un théâtre ! — C'était presque la campagne I il n'y avait pas une seule de ces grandes maisons que vous voyez là. Rien que de petites échoppes à un seul étage, des espèces de méchantes baraques en bois, et les deux petits panoramas du sieur Boulogne... Pas de trottoir... Le sol en terre battue entre deux rangées de grands arbres... Quelques vieux fiacres et cabriolets passaient
ils NOTES ET SOUVENIRS.
de temps en temps. La campagne, enfin, c'était la campagne!
Il répétait ce mot avec une véritable horreur ! Nous allions et venions sur le trottoir, entre la rue Vi vienne et la rue Montmartre, à rheure la plus animée et la plus vivante de la journée, dans cet endroit qui est lejplus animé et le plus vivant de Paris, et qui était la campagne, il y a soixante ans.
— Et vous souvenez-vous du spectacle d'ouverture des Variétés?
Il n'eut pas, là, une minute d'hésitation.
— Si je m'en souviens !... comme si j'y étais. On a joué une pièce de Désaugiers...
Ah I Désaugiers ! quel homme ! quel chansonnier !... Le Panorama de Momus... Toute la troupe jouait dans cette pièce. Et quelle troupe ! Cazot, Joly, Brunet, et madame Cuizot, et madame Mengozzi...
Il disait tous ces noms d'un seul trait, sans une incertitude de mémoire, lui qui, tout à l'heure, cherchait le nom de. l'empereur Alexandre.
— Il y avait de belles, de très belles femmes, dans ce temps-là, moins criquettes que
celles d'aujourd'hui. Il y a de jolies femmes, à présent, pas de belles femmes 1 Ce sont les guerres de l'Empire qui ont appauvri la race* • •
— Et quand avez-vous été joué pour la première fois aux Variétés?
— Oh! tard, très tard... J'ai eu de la peine à arriver aux Variétés... en i8l5 seiH lement. Une pièce en un acte en collaboration avec Scribe, le Bachelier de Salamanque.
Il avait dit, avec un naturel délicieux, ces mots : « Tard, très tard... en 1815 seulement . »
— Scribe... Ah! quel homme! S'il y avait un Scribe aujourd'hui, le théâtre ne serait pas où il en est. Il n'avait qu'un défaut : il aimait la campagne! il avait acheté un château, il avait des fermes, des poules, des vaches... Et il m'emmenait quelquefois, de force, chez lui, à Séricourt... Au bout de vingtquatre heures, je me sauvais. Je n'ai jamais pu vivre que sur 1 e boulevard, entre les Variétés et le théâtre Feydeau... Et je disais à Scribe : « C'est mal à vous d'aimer la campagne... Un auteur dramatique n'a pas le
120 NUTES ET SOUVENIRS.
droit d'aimer la campagne. Voyez Auber, il n'a jamais voulu sortir de Paris. »
— Et vous avez donné beaucoup de pièces aux Variétés?
— Une cinquantaine... et, tenez, j'en apportais une à Bertrand... mais il n'est pas là... il est à la mer! Car il y a encore cette autre manie : la merl Un directeur de théâtre à la mer! Oui, je lui apportais ça... C'est un vaudeville anecdotique; cela se passe au sérail... Il y a pour Dupuis un rôle de chef des eunuques!
Il tira un manuscrit de sa poche. Je n'ai jamais vu, d',ailleurs, depuis quinze ans, le père Dupin sans un ou plusieurs manuscrits dans ses poches, qui sont, à cet effet, larges et profondes... Il me montra son manuscrit, il l'agita, il le brandit :
— C'est une pièce, ça, une vraie pièce, avec des situations, des quiproquos, des couplets, des péripéties, une pièce faile sur un bon scénario bien détaillé... Une pièce d'après l'ancienne méthode..-, et c'était la bonne, et on y reviendra... On a inventé un nouveau théâtre dans ces derniers temps. Des pièces bien
écrites, avec des mots, avec du style I... Des mots, c'est détestable, les mois, dans les pièces I II n'y a qu'un esprit au théâtre : l'esprit de situation. Scribe me disait un jour : « Quand mon sujet est bon, quand mon scénario est bien net, bien complet, je pourrais faire écrire la pièce par mon concierge; il serait porté par la situation, et la pièce réussirait. » Scribe avait raison... Il avait de l'esprit, beaucoup d'esprit. Lui aussi, quand il le voulait, dans la conversation, faisait des mots, mais dans ses pièces, jamais ! Il n'admettait que Tesprit de situation. Et ce qu'il faisait, c'était du théâtre. Et ma pièce pour Bertrand, c'est du théâtre... Et ça aussi, c'est du théâtre!
En disant cela, il tapait sur la poche gauche de sa redingote... Son vaudeville anecdotique était sorti de la poche droite, et, dans la poche gauche, il y avait un opéra-comique en un acte.
— Cela, me dit le père Dupin, c'est pour Leuyen, c'est un opéra-comique, mais un vrai, un opéra-comique comique, pas un de ces opéras-comiques lugubres, de la nouvelle
école, ces opéras-comiques où l'on hurle de grands duos d'amour qui n'en finissent pas, où Ton se désespère, où Ton se tue, où l'on meurt au dénouement avec de grands cris...
Il faut revenir à l'opéra-comique, aux choses légères, aux petites romances, aux petites chansons.
— Oh! les petites chansons aujourd'hui...
— Aujourd'hui ! aujourd'hui I C'est à cause de ce qui vient de se passer que vous dites cela... à cause de cette guerre, de ces défaites ? Raison de plus pour rester Français. Si nous nous amusons à devenir tristes, ce sera la fin des fins, la fin des théâtres, la fin de tout... Oui, je sais bien, les cinq milliards, l'Alsace, la Lorraine... Eh bien ! nous les avions prises, on nous les reprend, nous les reprendrons...
J'en ai vu, moi, des révolutions, des guerres, des invasions... et la France est toujours la France... Tenez... j'ai fait une chanson làdessus... attendez... Je vais vous la dire..- Elle est dans mon portefeuille.
Il avait dans son portefeuille une dizaine de petits feuillets tout chargés de petits vers... Il se met à chercher.
— Non, ce n'est pas cela... Je vous l'ai déjà chantée, chez Meilhac, l'autre jour, celle-là : Il n' faut qu'un coup pour tuer un loup. Vous vous rappelez?...
— Oui, oui, je me rappelle.
— Ah I voici... voici...
Et, m'obligeant à rentrer dans le vestibule du théâtre des Variétés, il me chante, non sans un certain art de diction, un long rondeau patriotique; La France étant toujours la France^ les Français toujours des Français. Puis, la chanson dite, il regarde l'heure à sa montre :
— Cinq heures... Ohlje vais manquer Leuven. Je lui ai dit hier que je lui porterais mon opéra-comique... Il m'attend au théâtre... Au revoir I au revoir I
Je le regardai s'en aller, d'un pas léger, sur le boulevard, cet auteur, joué, pour la première fois, le di juillet 1808 ! Je viens de retrouver la date exacte du début du père Dupin. Cette première pièce était un vaudeville en un acte intitulé : le Voyage à Chambord ou la Veille de la première représentation du Bourgeois gentilhomme. La moindre piécette
portait alors deux titres, et ces titres prenaient quelquefois un développement extraordinaire.
Les pièces n'avaient pas seulement deux titres, elles avaient toujours, au moins, deux auteurs. Et le collaborateur de M. Dupin, pour le Voyage à Chambord, était Desfontaines, ce Desfontaines qui a signé une centaine de pièces avec Piis, Radet et Barré. Desfontaines, qui avait été censeur royal sous Louis XV et bibliothécaire de Monsieur sous Louis XVI, était né en 1733. Il avait donc soixante-quinze ans quand il donna, aux Variétés, le Voyage à Chambord. Il racontait à son jeune collaborateur qu'il avait été présenté à Crébillon,dans les coulisses de la Comédie-Française, quand celui-ci, âgé de plus de quatre-vingts ans, donna sa dernière tragédie... Et Crébillon, né en 1674, avait vingt-cinq ans, lorsque Racine, le vrai, le grand, pas Louis, mourut, en 1699, dans sa petite maison de la rue des Marais.
Ainsi donc il n'y a que deux personnes, Crébillon et Desfontaines, entre Racine et le père Dupin, que deux personnes entre Louise Michel et madame de Mainlenon.
Que d'anecdotes j'ai su me faire conter par
le père Dupin! Elles me reviennent, en ce moment, en foule, à la mémoire. J'étais assis, un soir, à côté de lui, à l'orchestre de l'Opéra- Comique ; on jouait le Tableau parlant.
— Ah 1 me dit-il, j'ai vu une bien curieuse représentation du Tableau parlant. L'Empereur assistait à la représentation, c'était peu de temps après son retour de Russie. Voilà Colombine qui attaque son air :
Âh ! \ous étiez ce que vous n'êtes plus,
Vous n'étiez pas ce que vous êtes,
Et vous aviez pour faire des conquêtes,
Et vous aviez ce que vous n'avez plus.
Us sont passés ces jours de fêtes I
Us sont passés et ne reviendront plus !
Et Colombine répétait cinq ou six fois, avec des vocalises et des fioritures : Ils sont passés ces jours de fêtes ! Ils sont passés, ils ne revendront plus !... Dans la salle, un silence de mort. Personne n'osait fixer ouvertement les yeux sur l'Empereur, mais, tout le monde, en dessous, de côté, le regardait. Lui, restait immobile, impassible, ne bougeant pas, paraissant ne rien entendre. Personne n'osait applaudir, et la
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chanteuse bouleversée, comprenant d'où venait ce grand silence, se mit à trembler de tousses membres et balbutia plutôt qu'elle ne chanta la dernière reprise de l'air.
Le père Dupin n'avait pas, d'ailleurs, gardé de l'Empereur une bien favorable impression.
Comme, un jour, je lui disais :
— Mais vous avez vu Napoléon plus et mieux que nous n'avons vu Louis-Philippe.
— Si j'ai vu Napoléon... Plus de cent fois.
— Il était beau, n'est-ce pas ? très beau...
— Napoléon, beau!... C'était un petit gros qui avait l'air commun.
Il m'a fait souvent, dans les mêmes termes, cette même réponse ; c'était évidemment la dernière impression qu'il avait gardée de l'Empereur. Peut-être, du haut de .ce même perron des Variétés, attendant l'heure de la répétition d'un de ses deux cents vaudevilles, Dupin avaitil vu passer, sur le boulevard, pendant les Cent-Jours, l'Empereur, épaissi, alourdi, assombri... Cette dernière impression avait subsisté, emportant, effaçant toutes les autres. D'ailleurs Napoléon n'aimait que le grand art, Talma, la tragédie... Il avait peu de goût pour
NOTES ET SOUVENIRS. i27
le vaudeville et les chansons. Dupin, à cause de cela, lui en voulait un peu.
Cependant, après d830, TEmpereur redevint populaire et fut chanté par Je père Dupin. Il y a quelques années, sur les quais, j'avais déniché, dans une case de bouquiniste, un àpropos intitulé Napoléon à Berlin oula Redingote grise (deux titres toujours), représenté aux Variétés le lo octobre 1830. Auteurs: Dumersan et Dupin. Vers quatre heures, le père Dupin arrive chez Meilhac (il y vient tous les jours).
— J'ai trouvé une pièce de vous, lui dis-je.
— Quelle pièce ?
— Napoléon à Berlin ou la Redingote grise.
— Napoléon à Berlin... Je n'ai jamais fait cette pièce-là.
— Elle est de vous pourtant.
— Mais non...
— Mais si... Et la pièce a été jouée aux Variétés en 4 83.0 .
Je lui montre alors, sur la couverture de la brochure, son nom faisant suite au nom de Dumersan .
— Ah 1 me dit-il, c'est vrai... Et attendez... Il y a là dedans un couplet qui est de moi. Il
était dit par Lhérie et bissé tous les soirs... Je me le rappelle.
Et il se met à nous chanter sur le motif de l'air de Figaro, dans le Barbier :
Vive à jamais ce fils de la victoire, Nous le suivons, en chantant, à la gloire. Ah ! le grand homm', quel général !
Quel général que 1' petit caporal !
Il avait oublié le titre de la pièce, mais il se souvenait de ce couplet qui était de lui.
Nous l'avions emmené, un jour, dîner au pavillon Henri IV, non sans peine; c'était aller à la campagne, et il avait, tout d'abord, fait une énergique résistance. Il vient cependant, et, en arrivant sur la terrasse, s'arrête, regarde le point de vue et nous dit :
— Autrefois, pour venir ici, il fallait traverser une affreuse foret... une forêt déserte... C'était très dangereux... Elle était là... tenez... cette forêt !
Et il nous montrait les bois, les villas et le champ de courses du Vésinet.
Je le rencontre, un jour, place Clichy, à quatre heures de l'après-midi... C'est un
des endroits les plus populeux et les plus animés de Paris.
— C'est ici, me dit Dupin, que j'ai tué mon premier lièvre.
— Ici, votre premier lièvre!...
— Oui, j'avais dix-huit ans, on ouvrait ici la chasse sous l'Empire.
Et celui qui tuait son premier lièvre,
place Clichy, en 1805, me chantait, tout à
l'heure, un rondeau sous le péristyle des Variétés.
Dimanche 2 juillet 48TL — On vote, on vote, on vote. Nous avons, pour compléter la députation de Paris, à nommer vingtdeux députés. Je suis allé déposer mon bulletin dans ma section, et j'ai découvert que c'était une très curieuse chose que de regarder voter. Ce n'est pas un spectacle monotone, tant s'en faut. Rien ne ressemble moins à un électeur qu'un autre électeur.
C'est une très curieuse succession de types changeants et variés à l'infini. Rien de plus curieux que ce petit défilé.
L'électeur sérieux, solennel, convaincu. Il
remplit un devoir; il est digne; il est austère, il fait de sa plus belle écriture un beau paraphe sur le registre d'émargement et marche vers cette boîte de bois blanc qui va recevoir son bulletin de vote, comme un prêtre vers le tabernacle qui contient le corps de son Dieu. Il remet son bulletin au président avec un geste dramatique et d'un air inspiré. Il a là sa minute de souveraineté. Il en jouit délicieusement. Il se sent roi.
L'électeur qui a le mépris du suffrage universel. On lui a dit : « Il faut voter I il faut voter I C'est un devoir. » Et il est venu, mais ce n'était vraiment pas la peine de se déranger. Il est, lui, un homme intelligent, mais les autres!... Ahl les autres!... Le suffrage universel, quelle folie ! Son bulletin de vote va disparaître et se noyer parmi les bulletins de vote d'un tas de nigauds et de va-nu-pieds. Il fait sur le registre, avec négligence, un affreux petit gribouillis. Il jette sur les membres du bureau un regard ironique. Il sent qu'il sera battu. Il est de la minorité. Il en est fier.
L'électeur mystérieux qui ne veut pas
qu'on sache de quelle façon il vote. Il a fait de son bulletin un petit paquet ou un petit rouleau. Il est inquiet, soupçonneux. Il guette de l'œil le président de la section. Il regarde son bulletin tomber dans la boîte, et il examine la boîte. N'y aurait-il pas de double fond ?
L'électeur qui a le courage de son opinion.
Réactionnaire ou démocrate, il entre, la tête haute, son bulletin tout ouvert à la main, et laissant voir le nom de son candidat. Le président lui dit : <f Pliez votre bulletin. — A quoi bon ? je ne me cache pas, j'ai le courage de mon opinion. — C'est la loi. Pliez votre bulletin... » Il se résigne, il plie son bulletin, et il sort, comme il est entré, promenant autour de lui des regards assurés. Il vous écrase de son audace et de sa résolution.
Voici M. Prudhomme, l'admirable, l'éternel , l'immuable M. Prudhomme. Il a amené sa femme et son petit garçon. Il veut que le petit ait vu voter son père, et, en sortant, il dit à ce jeune moutard : « Ton père vient de déposer son bulletin dans Vurne. — Mais, papa, c était une boîte. — Cette boîte était une urne^ mon enfant, »
Un vieux monsieur infirme vient voter au bras de son domestique, et en même temps que son domestique. Il vote le premier ; puis, c'est le tour du valet de chambre; son maître le regarde et se dit : » Antoine m'avait promis de voter comme moi pour le candidat réactionnaire. Il vote peut-être pour le socialiste. » Et je gagerais qu'il en est ainsi. Le domestique vote rarement comme le maître.
« Je viens d'aller voter, disait un jour un valet de chambre, fai annulé monsieur. »
Enfin voici la rencontre de l'électeur riche et de l'électeur pauvre. Le millionnaire descend de son coupé, devant la porte de sa section, au milieu des distributeurs de bulletins,, et se heurte au vagabond. Le premier prend le bulletin bleu ; le second, le bulletin rouge. Ils entrent tous deux. Le millionnaire regarde les loques du déguenillé : « Quand on pense, se dit-il, que cela vote, que cela vote... comme moil » Le déguenillé se dit:
oc Je te vaux aujourd'hui, et, bientôt, grâce à cette petite boîte de bois blanc, ce sera tous les jours, mon jour ! »
Il a raison, le vagabond, ce jour qui sera
tous les jours a grande chance de venir, et de venir régulièrement, légalement, de par le suffrage universel. 11 y a quelques années, à la campagne, le jour du scrutin pour le renouvellement du conseil municipal de notre petite commune, j'allais remplir mes devoirs d'électeur, et, devant moi, serpentaient, zigzaguaient, ondulaient sur la route, deux autres électeurs, mes égaux et mes frères. C'étaient deux notables buveurs, très gais, d'ailleurs, l'air bon enfant, mais parfaitement gris. Ils allaient, tout comme moi, faire acte de souveraineté.
Au moment où j'allais les dépasser, le plus chancelant de ces deux électeurs disait à son camarade :
— Eh bien, de quoil un conseiller municipal... V'ià t'y pas une affaire!... Et quand même ça serait un député... les députés I Nous sommes plus que les députés, vois-tu, puisque c'est nous qui les nommons et que ça n'est pas eux qui nous nomment... N'y a qu'la nation qui compte, et la nation, c'est nous I
— Ça, c'est bien vrai, dit le second ivrogne, la nation, c'est nous I
Ils entrèrent dans la salle du vote et déposèrent leur bulletin... Ils avaient raison, parfaitement raison. Vous m'accorderez bien qu'il y a, tous les dimanches — on vote le dimanche — cent mille ivrognes répartis dans tous les cabarets de France. Eh bieni le jour du vote ces cent mille ivrognes comptent pour cent mille, et MM. Victor Hugo, Thiers, de Mac-Mahon, Meissonier, Pasteur, Berthelot, Emile Augier, Alexandre Dumas, Taine et Renan comptent pour dix. Voilà le suflFrage universel !
J'ai entendu, ces jours derniers, un cocher de tramway dire très énergiquement, en peu de mots, son opinion sur le suffrage universel. J'étais sur l'impériale du tramway, tout près du cocher qui causait avec un voyageur, mais cette causerie n'était qu'un monologue, car le voyageur ne soufflait mot et jouait docilement, avec des sourires et des gestes d'approbation, le rôle de confident muet.
Le cocher parlait, parlait, parlait, répétant toujours la même chose.
— Pour mener ces voitures-là, voyez-vous, c'est pas la peine d'être cocher, on est là em-
boîte dans deux petites rigoles... C'est pas moi qui mène mes chevaux, c'est mes chevaux qui me mènent... Autrefois, avant la guerre, j'étais dans une grande maison. Là, il fallait être cocher... Mais ici il n'y a qu'à laisser rouler. Seulement il faut avoir du taque (il voulait dire du tact),.. Il faut pouvoir apprécier le danger à trente mètres devant soi... Il faut le deviner... et puis on a affaire à de tels idiots... C'est pas à moi de me déranger. Je peux pas .. je suis emboîté... C'est à eux, les idiots... Eh bien I n'est-ce pas? une supposition... V'ià une charrette qui se trouverait devant moi, menée par une brute, par un homme de la campagne. Je me mets à corner, à corner, à corner...
Et, en disant cela, notre cocher, pour ajouter à l'effet de son récit, pressait du pied la pédale de son cornet et faisait un vacarme de tous les diables. Les autres voyageurs de l'impériale qui n'entendaient pas le monologue, ne comprenaient rien à cette musique enragée. Pas un obstacle. Pas une voiture devant le tramway. Pourquoi ce tapage ? Le cocher, après avoir suffisamment corné, continua son récit :
— Ils ne se dérangent pas, les aninjaux!...
c'est-à-dire qu'il y a des moments où on a des envies de les enlever, de leur passer dessus, de les mettre en bouillie; si on ne le fait pas, c'est par humanité. Non, voyez-vous, c'est un métier stupide. C'est-à-dire que ça me fait honte, quand je rencontre de mes camarades d'autrefois, des cochers qui sont dans de grandes maisons, des cochers qui sont des cochers, enfin I
Il recommençait indéfiniment son même discours dans les mêmes termes, quand, tout d'un coup, au coin d'une rue, une charrette se plante devant le tramway, et, sans se soucier des cris, des coups de fouet et du cornet du cocher, continue paisiblement son chemin au pas, au tout petit pas. C'était une charrette avec une bâche, une voiture de la halle...
Quelque maraîcher sommeillait probablement là-dessous. Notre cocher écumait :
— Tenez, en v'ià un de ces idiots... un de ces abrutis!
Le cornet faisait un tapage d'enfer; la voiture enfin se dérange, nous laisse passer et le cocher, désignant le conducteur de la char-
rette, avec un geste de mépris, prononce cette parole admirable :
— Et dire que ça vote I
Lundi 5 juillet. — Avant-hier, samedi, le comte de Paris, qui sera peut-être, un jour, roi de France, a dîné à Versailles, chez celui qui est, pour le moment, roi de France, M. Thiers. Oui, notre maître, celui qui peut faire de nous à peu près ce qu'il lui plaira, celui qui peut, à sa fantaisie, nous conduire à la république ou nous ramener à la monarchie, c'est ce petit bourgeois, spirituel et éloquent, qui vient de reprendre Paris à la Commune et de refaire l'unité nationale.
J'ai gardé très net le souvenir de la séance du Corps législatif, où M. Thiers fit sa rentrée au Palais-Bourbon. C'était le 6 novembre 1863, le jour de l'ouverture de la session. M. deMorny présidait la Chambre. M. Thiers alla se placer à gauche, dans les bancs supérieurs, au-dessous de M. Jules Simon, à côté de M. Lanjuinais. Tous les regards étaient braqués sur lui, et aussi sur M. Berryer, l'autre grand rentrant de ce jour-là. M. Thiers était très gai, très
remuant, très alerte. Il retrouvait là un certain nombre d'anciens collègues de la Constituante et de la Législative; on l'entourait avec force salutations et poignées de mains. J'étais alors secrétaire rédacteur du Corps législatif. Installé à une petite table, au-dessous de la tribune, entre mes amis Maurel-Duperré et Anatole Claveau, j'écrivais les comptes rendus de la Chambre. J'avais près de moi, assis sur un petit tabouret, le doyen des huissiers de la Chambre, la chaîne d'argent au cou et l'épée au côté. Je faisais très volontiers la causette avec lui. Il avait vu bien des choses, et, ce jour-là, il me dit :
— Regardez M. Thiers. A-t-il Tair content I On dirait un poisson qui rentre dans l'eau.
J'étais déjà huissier à la Chambre, quand il a été nommé député, après 1830. Il m'a reconnu tout à l'heure, il m'a dit : « Tiens, vous êtes encore ici! » Ça avait l'air de l'étonner. Pourquoi n'y serais-je pas, puisqu'il y est ?
M. de Morny, dans son discours d'ouverture, fit, avec beaucoup de bonne grâce et de courtoisie, allusion à la rentrée politique de grandes notabilités parlementaires, déclara
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qu'il se réjouissait de retrouver d'anciens collègues et qu'il ne doutait pas de la loyauté de leurs intentions, etc., etc.
M. de Morny, le lendemain, alla aux Tuileries voir l'Empereur. Celui-ci lui fit compliment de son discours.
— Cependant, ajoula-t-il, il y a une phrase un peu vive sur l'élection de M. Thiers. Vous avez dit : Pour ma partj je me suis réjoui.
C'est beaucQup: réjoui; c'est beaucoup.
M. de Morny répondit qu'il s'agissait de collègues avec lesquels il avait eu autrefois d'excellentes relations, etc., etc.
— Allons, allons, répliqua l'Empereur très gaiement, il faut que j'en prenne mon parti, je suis entouré d'ennemis. Vous êtes orléaniste, décidément vous êtes orléaniste.
M. Thiers et M. de Morny étaient, en effet, très liés avant le coup d'État ; mais ces bons rapports furent brusquement interrompus, le 2 Décembre. M. Thiers fut un des premiers députés arrêtés par les ordres de M. de Morny. Aussi, depuis cette époque, la brouille avaitelle été complète; on ne se saluait même pas. Mais, quand M. Thiers fut élu député et dut
rentrer dans cette Chambre présidée par M. de Morny, un raccommodement parut nécessaire de part et d'autre.
Le vendredi 7 novembre 1863 — le lendemain de l'ouverture de la session — M. Thiers vint, par hasard , à une heure et demie, voir les tableaux de la galerie de M. de Morny.
Cinq minutes après, le président du Corps législatif passa, par là également par hasard. On se rencontra devant le fameux portrait de Rembrandt, on se donna des poignées de mains, il y eut un petit bout de conversation, Rembrandt en fît les frais, et tout fut dit.
M. Thiers reparla, pour la première fois, le 12 novembre 1863. Il soutint, contre l'élection d'un candidat officiel, M. Noubel, la protestation de son ami M. Baze, le farouche questeur.
La curiosité était très grande ; le désappointement ne fut pas moins grand. M. Thiers fit tout simplement un petit discours d'affaires très sobre et très bref. 11 ne parla pas plus d'une dizaine de minutes. Il commençait à peine, et déjà il avait fini; on aurait dit qu'il avait voulu essayer sa voix, reprendre le diapason de la salle.
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Mais si ce premier discours eut peu d'effet et de retentissement, M. Thiers, ce jour-là, se rattrapa par un mot charmant. L'Empereur venait d'être repris de cette rage de congrès, qui le tourmenta toute sa vie. Dans le discours d'ouverture de la session, il avait parlé de la nécessité d'un congrès appelé à mettre fin au malaise de l'Europe, et comme, après la séance, on parlait de ce projet, dans la salle des Conférences :
— J'ai vu quelquefois des consultations de médecins, dit M. Thiers, mais des consultations de malades, jamais I
La véritable rentrée parlementaire de M. Thiers eut lieu, le 11 janvier 1864, dans la discussion de l'adresse. Je vois encore monter à la tribune ce petit bonhomme si souvent crayonné par mon ami Cham. De ce petit corps, j'entends sortir une petite voix grêle et pointue, la plus sèche et la plus désagréable des voix; sur la figure d'un certain nombre de députés qui n'avaient jamais entendu M. Thiers, on lisait clairement cette pensée : « Quoi, c'est cela, M. Thiers, ce n'est que cela! mais M. Rouher n'en fera
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qu'une bouchée. » Deux ou trois membres de la droite crièrent : Plus haut ! Plus haut !
— Soyez tranquilles, répondit M. Thiers, vous m'entendrez tout à l'heure.
Et le fait est que, tout d'un coup, on l'entendit, la petite voix. Elle prit de l'accent, du corps, de l'autorité. Un grand silence se fît, un silence tel que je n'en ai jamais entendu^ car le silence s'entend très bien. Je dirai même que la valeur et la puissance d'un orateur peuvent se mesurer au silence qu'il impose à une assemblée.
Ce même vieil huissier, dont je parlais tout à l'heure, était grand admirateur de M. Thiers. Les huissiers sont chargés, à la Chambre, d'assurer le silence. Dès qu'un murmure s'élève, menaçant de couvrir la voix de l'orateur, les deux huissiers, assis à droite et à gauche de la tribune, jettent trois ou quatre : Silence! Silence! Or, un jour, ce vieil huissier disait, en voyant M. Thiers monter à la tribune :
— Ahl c'est M. Thiers; il n'y a plus rien à faire pour nous. On ne bronche pas quand M. Thiers est à la tribune. Les mouches
n'osent pas voler pendant les discours dé M. Thiers.
Il fut merveilleux, ce jour-là, M. Thiers, et, à partir de ce jour, jusqu'à la chute de l'Empire, la petite voix continua de se faire entendre, de plus en plus haute, et de plus en plus éloquente.
Peines et paroles perdues ; l'Empereur se bouchait les oreilles et courait aux abtmes, malgré les dures leçons du Mexique et de Sadowa.
En 1867, il y eut, avant l'ouverture de la session, une réunion préparatoire des députés de l'opposition. M. Thiers pria MM. Favre, Picard, etc., de s'associer à sa demande d'interpellation sur les affaires d'Allemagne. 11 se heurta à un refus catégorique.
Ces messieurs partageaient l'opinion de M. Thiers sur les redoutables dangers, au point de vue français, de la politique de M. de Bismarck ; mais ils étaient obligés de s'incliner respectueusement devant le principe des nationalités; ils devaient se résigner à Tunité allemande .
Je dînais, le soir même, avec Ernest Picard.
Il nous raconta que M. Thiers, très irrité de leur résistance, leur avait adressé le discours que voici :
— Vous êtes des hommes de talent, vous êtes des hommes d'esprit, mais, vous me permettrez de vous le dire, vous n êtes pas des hommes d'État. M. Guizot était un homme d'État... Il a perdu la monarchie de Juillet... mais c'était un homme d'État... M. de Bismarck est un homme d'État... Ses procédés en Allemagne sont abominables, mais peu importe, c'est un homme d'État...
Le cardinal Antonelli maintient à Rome un détestable gouvernement, il mène la papauté aux abîmes, mais c'est un homme d'État.
Voilà, je vous le répète, des hommes d'État.
Et moi je suis un homme d'État. J'ai pu faire des fautes dans ma vie, qui n'en fait pasi mais je les faisais en homme d'État, tandis que vous autres, mes chers collègues, vous n'êtes et ne serez jamais des hommes d'État.
Jusqu'au mois de mai 1870, M. Thiers n'eut pas une minute de lassitude et de défaillance, mais il se sentit pris de découragement après le plébiscite. C'est à cette
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époque que j'ai eu l'honneur d'assister un jour à une conversation de M. Thiers. J'emploie à dessein cette expression assister; on prenait généralement peu de part à un entretien avec M. Thiers. Les conversations étaient généralement des monologues. On n'avait, d'ailleurs, aucune envie de les interrompre, ces monologues ; ils étaient délicieux .
M. Thiers, ce jour-là, parlait de sa lassitude. Il sentait ses efforts inutiles, impuissants. Il se déclarait profondément dégoûté de la politique. Tout d'un coup, un très ancien souvenir lui revint en mémoire, et le petit récit qu'il nous fît me parut si curieux que, le soir même, je pris en note très exactement les paroles de M. Thiers.
— Ah ! nous disait-il, comme il avait raison, M. de X***, en 1832. J'étais ministre pour la première fois. J'arrive ; je m'installe. Je trouve là, parmi les employés supérieurs, un vieux chef de division, ce M. X***, homme de beaucoup de mérite et de beaucoup d'esprit, rompu aux affaires; excellent collaborateur, mais revenu de toute ambition, expédiant légèrement sa besogne, puis
allant à l'Opéra, lisant les romans libres du XVIII® siècle, et courant les petites filles. C'était la grande affaire de sa vie. Il eut tout de suite son Iranc parler avec moi, et se mit à me faire de la morale. « Je vous admire, me disait-il, d'avoir le courage et la folie de vous mêler des affaires de votre pays et de vous échauffer pour toutes ces balivernes: progrès, bien public, grandeur de la France, etc., etc. Ne perdez donc pas votre temps, vous qui êtes jeune, vous qui avez de l'esprit et du talent. Occupez-vous d'histoire, de littérature, de théâtre, mais pas de politique. Ce pays-ci est abominable. Il n'y a rien, rien, rien à faire pour lui. Tenez, moi, j'étais petit employé de comptabilité à la maison du Roi avant 1789. Voici la Révolution. Je me laisse bêtement gagner par les idées et les passions du temps. Je suis de ces misérables qui ont couru sur la route de Varennes et qui ont ramené Louis XVI à Paris. Puis, ensuite, comme on disait partout : « 11 n'y aura de vraie République que quand on aura coupé la tête au Roi, » j'ai dit avec tout le monde : « Il faut couper la tête au Roi » . Et
on la lui a coupée. Oui, j'ai été témoin de ces choses et je les ai approuvées, et ensuite j'ai vu la France se livrer à un goujat d'armée qui l'a menée à l'abattoir. Voilà comment on a remplacé cette vieille maison de France!
Croyez-moi, monsieur Thiers, ne faites pas de politique.
M. Thiers se garda bien de suivre ce conseil. Il était fait pour la politique et fait pour la tribune. Je l'ai souvent entendu ; il n'y eut jamais de plus grand artiste en parole.
Il avait toutes les qualités maîtresses de l'orateur: l'ordre, la clarté, la vie, le mouvement. Pas ombre d'emphase ni de déclamation.
Était-ce un discours? Était-ce une causerie?
Je ne sais trop, mais je sais bien que c'était admirable. Quel naturel ! Quelle simplicité ! Quelle souplesse ! Quelle facilité ! Et que d'effels obtenus sans jamais avoir l'air de chercher un effet! Il paraissait impossible qu'un homme parlant si bien pût se tromper.
C'était le comble de la simplicité, mais en même temps le comble de l'art, sans qu'il y parût, et précisément parce qu'il n'y paraissait pas. Le talent de M. Thiers a, d'ailleurs,
été défini merveilleusement par M. ïhiers, lui-même dans une lettre qu'il écrivait à Sainte-Beuve :
« Il y a entre ces messieurs les écrivains à effet et moi, écrivait M. Thiers, un malentendu irréparable. Je ne crois dans les arts qu'à ce qui est simple, et je tiens que tout effet cherché est un effet manqué. Je regarde à l'histoire des littératures, et j'y vois que les chercheurs d'effet ont eu la durée, non pas d'une génération, mais d'une mode; et vraiment, ce n'est pas la peine de se tourmenter pour une telle immortalité. C'est une immense impertinence de prétendre occuper si longtemps les autres de soi, c'est-à-dire de son style. Il n'y a que les choses humaines exposées dans leur vérité, c'est-à-dire avec leur grandeur, leur variété, leur inépuisable fécondité, qui aient le droit de retenir le lecteur et qui le retiennent en effet. J'ai vécu dans les assemblées et j'ai été frappé d'une chose : c'est que, dès qu'un orateur faisait ce qu'on appelle une phrase j l'auditoire souriait avec un inexprimable dédain et cessait d'écouter. Ne pas se proposer la forme simple, c'est n'en
comprendre ni la beauté ni la grandeur. »
Et le grand avantage de la forme simple, c'est que lorsqu'on parle ou que lorsqu'on écrit, on parle et on écrit pour tout le monde. On Ta dit : Il y a quelqu'un qui a plus (Tesprit que Voltaire^ cest tout le monde. Eh bien, il ne faut ni haïr ni mépriser ce quelqu'un-là,
Un jour, je m'en souviens, je reçus une invitation à une petite soirée littéraire. L'invitation se terminait par ce post-scriptum : On mangera du bourgeois. Je suis resté chez moi. Cette orgie ne me tentait pas.
Il ne faut pas écrire seulement pour les raffinés, les blasés et les délicats. Il faut écrire pour ce monsieur qui passe, là, sur le trottoir, le nez dans son journal et son parapluie sous le bras. Il faut écrire pour cette grosse dame essoufflée, que je vois, de mes fenêtres, monter péniblement dans l'omnibus de l'Odéon. Il faut courageusement écrire pour les bourgeois, quand ce ne serait que pour tâcher de les dégrossir, de les (lébourgeoiser. Et, si je l'osais, je dirais qu'il faut écrire même pour les imbéciles.
Un soir, en 1869, au Gymnase, un acte
iSO NOTES ET SOUVENIRS.
venait de finir et on rappelait à grands cris cette admirable Desclée. Elle reparut. Tempête d'applaudissements. Le rideau baissé, on entoure Desclée, on la félicite.
— Quel succès I Quel effet !
— Non, dit-elle.
— Comment cela?
— Il y a là, au premier rang de l'orchestre, deux imbéciles qui n'ont pas bronché depuis le commencement de la soirée et qui tout à l'heure n'ont pas applaudi.
— Si ce sont des imbéciles, que vous importe ?
— Ah 1 mais c'est qu'il faut faire de l'effet sur les imbéciles. Que deviendrait-on sans cela ? Il y en a tant I
Et Desclée, ravie, sortait de scène, à l'acte suivant, en battant des mains et en s'écriant :
— Mes deux imbéciles ont rïl Mes deux imbéciles ont applaudi I
Chose singulière, ce mot dit par mademoiselle Desclée m'avait été dit, quelques années auparavant, par qui ? par M. Thiers. Un jour... ou plutôt une nuit... il était deux ou trois heures du matin... M. Thiers, assis entre
NOTES ET SOUVENIRS. loi
deux lampes, devant la grande table verte de la salle des Conférences du Corps législatif, corrigeait les épreuves d'un admirable discours qu'il avait prononcé dans la journée sur les affaires du Mexique. Il corrigeait beaucoup, M. Thiers, il corrigeait trop, il avait la fâcheuse habitude de récrire ses discours et de remplacer par de grandes et longues phrases les petites phrases, heurtées et incorrectes, qui avaient été saisies au vol, toutes chaudes et toutes vibrantes, par les sténographes. Cela n est pas français, disait M. Thiers... soit, mais c'était vivant... Et, après que Thiers avait revu et remanié ses épreuves, c'était bien moins vivant, et ce n'était pas toujours plus français. . . C'était même quelquefois encore moins français. Cette nuit-là, je m'approchai respectueusement de M. Thiers.... Nous avions grand'peur de lui... Il était d'une extrême vivacité et regimbait à la moindre observation. Je me permis de lui faire observer que, dans la revision des épreuves, il avait écrit deux phrases qui, l'une à la suite de l'autre, en des termes presques identiques, disaient exactement la même chose :
— Je le sais bien, répondit M. Thiers de sa petite voix aigrelette, je le sais bien, et c'est exprès, entendez-vous, c'est exprès... La première fois, c'est pour les gens intelligents, pour ceux qui saisissent tout de suite... Mais il faut parler à tout le monde, il faut se faire comprendre de tout le monde... Et la seconde fois, c'est pour les imbéciles, qui sont la majorité, en dehors de la Chambre.
Et comme je m'en allais, piteusement, après mon échec, j'entendis M. Thiers qui mâchonnait entre ses lèvres :
— Et même en dedans.
Vendredi 7 juillet. — J'ai mis la main sur trois volumes de Rœderer qui doivent être d'une extrême rareté, car ils n'ont été tirés qu'à cinquante exemplaires. Ces trois volumes sont le recueil des articles publiés par Rœderer dans le Journal de Paris. La plupart de ces articles sont des merveilles d'esprit et de bon sens, mais la perle de cette collection est une petite dissertation de cent cinquante lignes intitulée : Des sots dans les républiques, et publiée en l'an IV.
Rœderer commence par définir le sot :
« C'est, dit-il, une bête à prétentions. Je ne » sais qui disait d un sot : Il n'a pas assez » d'esprit pour n'être qu'une bête, c'est-à-dire » pour ne pas ajouter un ridicule à un » malheur. On a beaucoup parlé du danger » de la corruption des mœurs dans une répu- » blique, point encore dii danger de la » sottise. »
On était alors en république, et Rœderer était républicain. Il a été ensuite impérialiste sous l'empire, et monarchiste sous la monarchie, imitant en cela les neuf dixièmes des Français, qui ont été, sont et seront toujours partisans du gouvernement établi. La France est, par excellence, un pays conservateur, et je n'ai jamais rien compris à cette accusation qui nous est, sans cesse, jetée au visage d'être un peuple ingouvernable. Rien de plus injuste. L'histoire est là pour démontrer clairement que, depuis un siècle, nos gouvernements n'ont jamais été renversés que par eux-mêmes.
Donc, Rœderer, alors républicain, explique comment les républiques peuvent ne pas
s'inquiéter des petits sots royalistes. Ils ne sont pas bien dangereux. Leur destinée^ dit-il, est de passer^ avec le tenvps, de la fonction de jeunes sots à la dignité de vieux sots. Mais le sot républicain, voilà le vrai péril. 5t, par hasard, il attrape un emploi, malheur au pays! Le sot qui se sent du pouvoir croit se sentir un surcroit de mérite, et rien de plus dangereux quun sot en autorité. Il peut y avoir de bonnes bêteSy il n'y a point de bons sots.
A ces très justes remarques de Rœderer, j'ajouterai que les sots ont leur place marquée dans la monarchie. Ils ne l'ont pas dans la république, et c'est un grand malheur. Les rois ont des chambellans, des écuyers, des grands veneurs, des préfets du palais, places qui ne demandent que de la tenue, places toutes faites pour contenter les sots de la monarchie. Ils peuvent s'y étaler sans péril pour l'État. Mais la république n'ayant ni chambellans, ni écuyers, est obligée de donner à ses sots de vraies places, des places effectives, des places sérieuses. Et voilà comment les sots sont plus dangereux sous la république que sous la monarchie.
Jeudi 13 juillet. — Hier soir, réouverture de l'Opéra. On jouait la Muette. Salle comble, mais sans le moindre éclat. Une seule femme décolletée, une seule ! Dans une première loge de face, les membres de l'ambassade chinoise, de cette ambassade qui, arrivée en France en septembre 1870, a passé dix mois à courir après le gouvernement français, de Paris à Tours, de Tours à Bordeaux, de Bordeaux à Versailles. Ils viennent enfin de trouver, en M. Thiers, un chef de gouvernement qui peut les écouter et leur répondre.
Sur le théâtre, plus d'huissiers à chaîne d'argent, plus de grands laquais galonnés à la livrée impériale, et cela au grand désespoir de la mère de la jolie mademoiselle X*** Elle va partout se lamentant et répétant :
— Un Opéra sans un souverain, sans une cour... c'est impossible. Il n'y aura plus d'Opéra I
Si l'on faisait voter les mères de danseuses sur la question de la forme du gouvernement, je crois bien qu'elles se prononceraient à l'unanimité pour la monarchie.
D'ailleurs, cette mère de la jolie mademoi-
fl
selle X'^** a toujours ^u un goût très marqué pour les souverains.
Un de mes amis, il y a cinq ou six ans, avait l'honneur d'être reçu avec quelque bienveillance, et par la mère, et par la fille. Il arrive, un jour, vers quatre heures; il sonne. La mère, elle-même, vient lui ouvrir, — c'étaient des gens simples, — et, en apercevant mon ami :
— Ah 1 mon cher monsieur, s'écria-t-elle, nous ne pouvons pas vous recevoir aujourd'hui. Si vous saviez ! Si vous saviez I
Et, avec une joie débordante, écarlate de bonheur et d'orgueil, elle ajouta :
— Nous avons un roi I nous avons un roi !
Et il est là 1 11 est là I Et, cela dit, elle envoya la porte au nez de mon ami. Ce roi, peu de temps après, était chassé de ses États par la révolution. Ce fut la revanche de mon ami.
Entre le troisième et le quatrième acte de la Muette, l'orchestre a exécuté un fragment de Manon Lescaut, La toile s'est levée ; tous les artistes de l'Opéra, entourant le buste d'Auber, ont chanté la prière de la Muette; puis
ils ont déposé des palmes et des couronnes au pied du buste.
Cher et aimable Auber, je causais avec lui, là, dans les coulisses, à l'une des dernières représentations données, à l'Opéra, sous l'Empire. On jouait également la Muette, ce soirlà, mais la Muette accompagnée de la première représentation de la Marseillaise, chantée par madame Marie Sasse avec le plus grand éclat et le plus grand effet : ce fut dans la salle un immense accès d'enthousiasme, et certains spectateurs étaient fort curieux à examiner et à étudier.
Sur le théâtre, dans la petite loge de M. Perrin, se trouvait M. Maurice Richard, ministre des Beaux-Arts. Il était radieux, triomphant. C'était lui qui avait invité la direction de l'Opéra à faire chanter la Marseillaise, la Marseillaise qui, après avoir été considérée, pendant dix-huit, ans comme un chant séditieux, redevenait le chant national. « La Marseillaise n'est plus à l'émeute, se disait M. Maurice Richard, elle est à nous, à nous gouvernement, elle va nous conduire à la victoire, n'en doutez pas I...»
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Dans une baignoire du rez-de-chaussée, M. de Persigny... Il regardait attentivement la salle. Au milieu de ses idées parfois chimériques, il a beaucoup d'esprit et même de bon sens, M. de Persigny, et il sait l'histoire de ces quarante dernières années. Voici, je crois bien, ce qui était dans la cervelle de M. de Persigny, pendant que beaucoup de spectateurs répétaient le refrain de la Marseillaise.
— Oui, grand effet, grande émotion, grande joie, trop grande joie peut-être. Très patriotique, cet air-là, mais pas très dynastique.
Dans la petite loge grillée sur le théâtre, M. le chambellan de Laferrière ; il se disait : « J'aurais dû amener l'Empereur. On crierait : Vive l Empereur ! au lieu de crier : Vive la France ! » A côté de M. de Laferrière, notre ministre des affaires étrangères, M. le duc de Gramont. Fort galant homme, paraît-il, mais qui a eu le tort de se mettre en tête d'avoir du génie. Cela n'était pas sa destinée. Il a voulu être le Bismarck français, et nous savons ce qui en est résulté. Le duc de Gramont est un de ces hommes qui, du matin au
soir, se disent : Soyons monsieur de Talleyrand. A l'un de mes amis, reçu par lui, en 1870, en audience de congé, il débitait - gravement cette phrase extraordinaire : — Un diplomate doit toujours écouter en silence^ et, quand son interlocuteur a fini de parler, il doit répondre : — Je le savais.
Mon ami crut n'avoir pas bien entendu et se fit répéter la phrase. Le duc de Gramont est beau, un peu trop beau. Raide, froid, digne. Il s'appliquait évidemment, pendant que madame Sasse chantait la Marseillaise^ à être plus impénétrable et plus impassible que jamais. Il se disait : — On ne doit rien lire sur mon visage, et l'on n'y lisait rien, absolument rien.
M. Emile de Girardin montrait, en revanche, une véritable exaltation. Il criait, se démenait, chantait le refrain de la Marseillaise. C'est lui qui, le premier, s'est écrié: — Debout! Tout le monde debout! Et tout le monde s'est levé. Le mouvement a été très simple et très beau. M. de Girardin avait découvert un saint-cyrien dans la salle, était allé le chercher et Favait installé au premier rang, dans ^a loge.