‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 22 sur 41 · CAPITULATION ET ARMISTICE · texte numérisé non relu

CAPITULATION ET ARMISTICE

Lors de cette émeute du 22 janvier, nous touchions à rinévilable et douloureux dénouement.

La ville de Paris allait voir se terminer cette période de son histoire, période si triste, mais en même temps si curieuse et si étrange.

J'ai rappelé la manie des Parisiens d'adopter certaines idées et de les traduire en formules; j'ai dit qu'au commencemejnt du siège on répétait constamment : Il faut être là. A la fin du siège on avait adopté cette autre phrase : Je suis bien aise d'avoir vu ça.

En effet, quand on n'a pas vu ça, on a de la peine à se le figurer.

Jamais le Parisien, qui chaque jour fait l'histoire, n'a mieux livré à celui qui doit l'écrire ses qualités et ses défauts : résolutions viriles et abattement, force et faiblesse, gravité et légèreté, foi et scepticisme, confiance et découragement. Toutes ces impressions, tous ces états d'esprit se succédaient presque sans transition, offrant à l'observateur sérieux et réfléchi le

plus singulier spectacle d'âmes que Ton puisse imaginer.

Le Parisien garde national n'était pas le type le moins curieux à étudier. On ne pouvait, sans une sincère émotion, voirchaque jour partir des hommes utiles, indispensables même à leurs familles, et qui, cependant, devant prendre part à telle ou telle action militaire, sachant parfaitement le dangei* qu'ils allaient courir, mais fermes dans leur attitude, ne portaient aucune trace de la moindre hésitation.

Et, d'un autre côté, si le soir vous entriez dans un corps de garde, vous assistiez à des scènes qui étaient parfois d'un comique achevé. M. Sarcey en a raconté une avec tant d'humour et d esprit que je ne résiste pas au plaisir de la reproduire ici :

Deux ou trois gardes nationaux s'étaient couchés au premier endroit venu, et, la tète sur un sac de rencontre, dormaient tant bien que mal sur la paille du voisin. Des malheureux qui sortaient de faction arrivèrent transis de froid; ils pénétrèrent à tâtons sous latente, et cherchèrent, en s'orientant de leurs deux mains en avant, la couverture etie sacqu*ils avaient laissés pourmarquer leurs places. Ils les trouvèrent toutes occupées par des tètes qui grognaient.

— Voyons! messieurs, criait le premier, c'est absurde, on m'a pris mes affaires. Quel est celui qui n'est pas à sa place?

- Ça n'a pas de nom ! disait un autre.

— C'est ignoble ! reprenait un troisième.

Tous les dormeurs se cramponnaient silencieusement à leur sac; quelques-uns même poussaient l'audace jusqu'à ronfler plus fort. Le ronflement passe pour être Fin-

dice d'une conscience pure. La colère montait peu à peu, et les gros mots :

— - Si vous croyez que c'est diiôlel je suis gelé! Ehl... monsieur!... monsieur!... c'est vous qui êtes à ma pi ace.. ^ Je dis que vous êtes à ma place... mais, sapristi! rendezmoi ma place ou je vous jette dehors ! '

— Je voudrais bien voir ça!

— Vous allez le voir tout de suite !

— Ne me touchez pas !

La bataille, va s'engager dans les ténèbres quand un voisin conciliant intervient :

— Faites l'appel nominal.

— Vous êtes encore un singulier pistolet ! Que je fasse l'appel nominal, quand il fait noir comme dans un four* Voiis êtes stupide, mon cher!

— Oh! mais, dites donc...

Au bruit, tous les dormeurs, même les plus convaincus, se sont éveillés.

— Mais, sacrebleu! taisez- vous donci avec ça que c'est déjà aisé de dormir sur de la paille!

— Vous êtes encore bien heureux d'en avoir! on m'a volé toute la mienne! .

— Ce n'est pas moi.

— Je n'en sais rien.

— Comment! vous n'en savez rien?puisque je vous ledis!,

— Fichez-moi donc la paix! vous êtes ridicule avec vos susceptibilités!

— Oh! vous savez! si vous voulez sortir, je suis votre homme, entendez-vous?

— Vous croyez donc que vous me faites peur?

— Et vous donc?

A cette querelle qui débute, l'homme qui cherche son lit, entrevoit une faible lueur d'espoir, et d'un ton insinuant :

— C'est cela, messieurs, allez vous expliquer dehors! Cette proposition laisse froids les deux adversaires, qui

continuent à s'invectiver, comme les héros d'Homère, de loin, et sans en venir aux mains. Ils se reprochent l'un à

Fautre d'avoir trop bu, et tout porte à croire qu'ils ont raison tous les deux.

Et, cependant, l'autre pauvre diable continue à s'en aller, tâtonnant, trébuchant, maugréant, se heurtant à toutes les jambes qu'il rencontre, jusqu'à ce qu'une bonne âme tire une boite d'allumettes de sa poche et allume une bougie. On aperçoit alors un sac sans propriétaire. ' — Ehl le voilà votre sac, crie le chœur.

'. •^ Mais non, ce n'est pas le mien.

— Prenez-le tout de môme et que ça finisse.

Il le prend de guerre lasse, mais ça ne finit pas; il gémit, il jure qu'il ne peut dormir, tandis que les disputeurs, de l'un à l'autre bout de la tente, persistent à s'accabler d'invectives, ressassent avec un infatigable entêtement les mêmes raisons, et prennent à chaque instant rassemblée à témoin que c'est l'adversaire qui a tort. Une voix se mêle à la discussion; elle entonne la Marseillaise. Tout le monde se récrie.

— Tiens! si ces messieurs se chamaillent, je ne vois pas pourquoi je ne chanterais pas!

Et la querelle reprend sur de nouveaux frais.

. Ce récit est une vraie photographie.

Si dés le commencement on avait pu supposer cinq mois de siège, on se serait arrangé dans cette prévision et on aurait pris également ses habitudes d'esprit. On aurait su qu'il fallait se résoudre, se résigner, se battre, se priver pendant tel laps de temps. Mais il était, il faut l'avouer, difficile d'envisager, dés cette époque, l'avenir avec tant de précision ; les éléments d'appréciation manquaient absolument,puisque nous étions dans la main des événements.

De nos espérances toujours déçues, de ces alternatives, de cette incertitude continuelle,

résultait un énervement qui dépassait tout ce que Ton peut supposer et qui explique Tétrango spectacle qu'offrit la population parisienne pendant le blocus.

Je viens de dire qu'à la fin de janvier 1871 nous touchionsau dénouement. Or, dans une situation si lamentabble, quel pouvait être le dénouement?

Un armistice et ensuite la paix. Déjà il en avait été question à plusieurs reprises, notamment au début de novembre. Mais au bout de peu de temps, on n'avait pas tardé à apprendre que les négociations entamées par M. Thiers avec M. de Bismarck, à Tinstigation des quatre grandes puissances, n'avaient pas abouti et que tout était rompu. C'est sur la question de ravitaillement qu'on ne s'était pas entendu. M. Thiers demandait, si l'on signait une suspension d'armes, que Paris fût ravitaillé au jour le jour, selon le nombre de ses habitants, dans une proportion qu'il serait facile de débattre. Cette proposition était fort juste, car le propre d'un armistice étant de laisser les choses en l'état jusqu'à la paix ou à la reprise des hostilités, il était évident que forcer les Parisiens à manger leurs provisions durant les vingt-cinq ou trente jours d'armistice, c'était leur ôter vingt-cinq ou trente jours de résistance possible. M. de Bismarck avait semblé le comprendre. Le rapport que M. Thiers adressa plus tard aux chancelleries étrangères

sur la conduite de toute cette affaire, laissa même entrevoir que ce point lui avait paru accepté. Mais, d'une conférence à l'autre, les dispositions avaient changé. M. de Bismarck, en effet, revenant sur ses pas, contestait maintenant le principe du ravitaillement, ce qu'il ne faisait pas d abord. Or, contester le principe même du ravitaillement, c'était rendre l'armistice impossible, et sans armistice point d'Assemblée nationale, sans Assemblée pas de paix possible ; tout se tenait.

Pourquoi M. de Bismarck était-il devenu aussi intraitable ? Sur cette question on a fai^ plusieurs suppositions, deux notamment. Selon les uns, M. de Bismarck aurait espéré que l'insurrection du 31 octobre ne serait que le commencement de troubles intérieurs et que la guerre civile lui ouvrirait nécessairement les portes de Paris. Selon les autres, la reddition de Metz, dont la nouvelle venait de lui parvenir, aurait donné au ministre prussien l'espoir de nous écraser complètement et à de meilleures conditions que celles offertes par M. Thiers. Qu'on ne perde pas de vue que ceci se passait en novembre 1870.

On s'est même demandé s'il ne fallait pas adopter une troisième supposition. M. de Bismarck, en ouvrant ces négociations, avait-il été sérieux et sincère? Avait-il réellement la pensée de les voir aboutir?

Quoi qu*il en soit de ces hypothèses, le résultat définitif était le même. La négociation avait échoué.

En conséquence, M. Jules Favre annonça .aux Parisiens qu'il fallait renoncera tout espoir d'armistice, qu'on ne convoquerait pas l'Assemblée nationale, et qu'il ne restait plus qu'un parti à prendre, celui de résister à outrance.

Il y eut là, pour la population, un moment cruel. On était péniblement surpris. On songeait : à quoi bon attendre la province, si la province ne se lève pas? A quoi bon prolonger une lutte qui semble devenue bien inégale et qui coûte chaque jour à la France, à la pauvre France déjà si éprouvée, tant d'hommes et tant d'argent!

Voilà ce qu'on s'était dit en novembre 1870 ; pois on s'était résigné à continuer de souffrir avec courage.

. A la fin de janvier 1871, la situation était changée du tout au tout. On ne pouvait plus se faire illusion. Les plus optimistes eux-mêmes étaient forcés de se rendre à l'évidence; les plus fous devaient renoncer à leurs chimères. Sans doute le beau et fier langage tenu par Jules Favre au mois de novembre, avait encore, à cette époque, électrisé la population. Le lendemain de son manifeste, tous, oui, tous les Parisiens sans exception, étaient allés s'inscrire au département des Affaires étrangères. Mais, fin janvier 1871, on ne songeait plus à Jules Favre. La fameuse

phrase « pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses » n'eût été ni lue, ni entendue. Pourquoi? Ah! par une raison, hélas, qui domine toutes les autres, c'est que les deux millions de créatures humaines enfermées dans Paris depuis quatre mois et douze jours allaient mourir de faim ! Cette fois il ne pouvait plus être question de résignation ni de courage. Il fallait céder, subir la loi du plus fort; il fallait capituler.

Le 28 janvier 1871, le Gouvernement annonça à la population que tout était fini, que la résistance n'était plus possible, que des négociations étaient ouvertes, que la garde nationale conserverait son organisation et ses armes, qu'une division de douze mille hommes demeurerait intacte, que les officiers garderaient leur épée, que Tennemi n'entrerait pas dans Paris, — ce qui était une illusion ajoutée à toutes les autres.

Après avoir lu, on ne put que courber la tête et rentrer chez soi les larmes aux yeux. Fin cruelle, fin douloureuse d'une résistance qui avait été admirable et d'un siège qui s'achevait au milieu des plus noirs présages I

Ceux qui ont blâmé la capitulation auraient pu, au contraire, reprocher au Gouvernement d'avoir trop attendu pour traiter avec l'ennemi, car, en prolongeant la lutte jusqu'à l'épuisement total de nos ressources, il avait exposé aux horreurs d'une véritable famine une population de 2.000.000 d'habitants.

Il faut savoir qu'à ce moment il restait à peine à Paris pour deux oii trois jours de subsistances. Or, dans un délai si court, il était presque impossible de rouvrir les communications avec le dehors et de faire arriver à temps les convois nécessaires pour réapprovisionner la place.

Aussi se demandait-on avec angoisse, comment on s'y prendrait pour nourrir tant d'affamés, jusqu'au jour où les transports pourraient être rétablis.

Qu'on juge de notre détresse.

On n'avait, pour tenir lieu de pain, qu'une mixture étrange, détestable au goût, essentiel-. lemênt indigeste, et dans la composition de laquelle il n'entrait pour ainsi dire pas de farine. Et, cependant, ce produit bizarre était si précieux qu'on ne pouvait même pas le prodiguer. Il fallait, au contraire, le rationner avec une exactitude rigoureuse pendant la période si difficile qui allait s'écouler jusqu'au ravitaillement. J'ajoute que précisément parce qu'on souffrait beaucoup et depuis longtemps, les demandes de livraisons supplémentaires ne cessaient de s'accroître. Or il était impossible d'y faire droit, quoiqu'elles fussent souvent des mieux fondées.

Les jours qui suivirent la capitulation furent peut-être les plus cruels de toute la période du siège. Nous étjons sous le coup d'une effroyable crise alimentaire, qui, si elle se fût produite,

eût entraîné des conséquences dont la seule idée fait trembler. Pour la conjurer, on activait les mesures de ravitaillement. Mais on ne ravitaille pas en quelques heures, ni même en quelques iours, une ville comme Paris, et on ne rétablit ni facilement, ni promptement, tous les rouages d'une aussi vaste administration.

En attendant le moment et du ravitaillement et de la réorganisation, l'Angleterre nous fit au commencement de février un envoi de provisions de tout genre qui fut bien utile. Il s'organisa un Comité anglais, qui voulut veiller luimême à la bonne et intelligente répartition des secours. Le comité fit afficher sur les murs de Paris une invitation, à laquelle on s'empressa de répondre. Il distribua en même temps des bons, dont voici le spécimen :

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