ÊTRE LA
Ou encore :
— Tiens, je vous croyais chez vous?
— En effets tous mes in têrêts sont dans mon dêpar^ tement et fai fait partir ma famille^ mais^ domicilié à Paris, fai pensé qu'ail fallait être la I
On n'entendait pas autre chose.
En janvier 1871, subissant Tinfluence des jugements qu'on portait de tous côtés, obéissant d'ailleurs à ses propres impressions, la population disait, répétait à chaque instant : « Il faut faire quelque chose! » On priait, on suppliait le général en chef d'agir ou de passer la main.
Mais les chefs militaires n étaient pas de cet avis; 4u moins ils ne semblaient pas estimer qu'on pût entreprendre utilement une action sérieuse. Le matin, ils lisaient les excitations, contenues dans la plupart des journaux; le soir, ils les entendaient répéter dans toutes les réunions; alors ils jetaient le journal, ils haussaient les épaules, et disaient avec mépris : (c Imbéciles! » L'un d'eux se laissa même entraîner un jour à dire : « Ah! ces blagueurs de gardes nationaux veulent absolument qu'on leur fasse casser la g...., eh bien! on va les y mener. »
Je n'ai pas à m'occuper de la garde nationale comme institution. Je suis porté à considérer qu'elle a toujours été plus nuisible qu'utile; mais,
le propos était grossier et la pensée fort injuste. A main tes reprises les gardes nationaux deParis, dans des jours assurément difficiles, ont montré ce qu'ils pouvaient être, ce qu'ils étaient, en se battant pour Tordre, par exemple, lors des émeutes de 1832, 1834,1836, 1839. Ils ont déployé le plus grand courage du 23 au 26 juin 1848, c'est-à-dire pendant quatre jours d'une affreuse guerre civile, traçant la voie aux mobiles et à l'armée, et laissant de nombreuses victimes à la porte Saint-Denis, rue Culture-Sainte- Catherine, faubourg du Temple, place de la Bastille, faubourg Saint-Antoine et sur la rive gauche.
Le propos était donc injuste et les hommes les plus prévenus contre les gardes nationaux ne tardèrent pas à le reconnaître.
Le matin du 19 janvier, on reprit espoir et confiance en apprenant qu'une affaire, une affaire sérieuse, était entamée. Voici la proclamation du Gouvernement : « L'ennemi tue nos femmes et nos enfants; il nous bombarde jour et nuit; il couvre d'obus nos hôpitaux. Un cri : Aux armes! est sorti de toutes les poitrines. Ceux d'entre nous qui peuvent donner leur vie sur le champ de bataille marcheront à l'ennemi ; ceux qui restent, jaloux de se montrer dignes de l'héroïsme de leurs frères, accepteront au besoin les plus durs sacrifices, comme un autre moyen
de se dévouer pour la patrie. Souffrir et mourir s'il le faut, mais vaincre. »
Le général Trochu était en personne à la tête des troupes ; le général Leflô, ministre de la Guerre, avait signé la proclamation. Les régiments de marche de la garde nationale avaient la mission d'ouvrir le feu et ils montrèrent bientôt « aux culottes de peau » qu'ils étaient capables d'une attitude vraiment martiale, d'un entrain et d'un dévouement au-dessus de tout éloge. Ils enlevèrent avec beaucoup de courage, après un combat très vif, la redoute de Montretout, et pénétrèrent par la brèche dans le parc de Buzenval.
Hélas ! de mauvais bulletins devaient bientôt venir tempérer la joie très vive que Paris éprouva en apprenant ce succès.
L ennemi, vers la fin du jour, avait fait converger sur nos troupes des masses énormes d'artillerie et de nombreuses réserves d'infanterie; par suite, nos colonnes avaient dû se retirer des hauteurs gravies le matin. Dans tout Paris, la stupeur qui accueillit tout d'abord ces funestes bulletins fut suivie d'une extrême tristesse. Presque au même moment, on reçut de très mauvaises nouvelles du général Chanzy, qui, cependant, avait fait des prodiges et dont le nom restera glorieusement attaché à ces douloureux événements. Enfin, dès le surlendemain, 21 janvier, les Prussiens ouvrirent le feu
contre Saint-Denis pour empêcher nos troupes de s'y tenir, et, de là, foudroyer Belleville.
Le Gouvernement, très préoccupé de l'état des esprits, du mécontentement général, des récriminations, voulut donner satisfaction à l'opinion. Tout en réservant au général Trochu la présidence du Conseil, on nomma le général de division Vinoy commandant en chef de l'armée de Paris; mais il était trop tard. L'échec de Montretout et de Buzenval exploité par les révolutionnaires, le découragement des uns, la surexcitation des autres, Ténervement général, rendaient l'occasion trop belle pour une énrieute. Blanqui avait, au commencement de novembre 1870, bénéficié d'une ordonnance de non-lieu, ainsi que la plupart de ses complices du 31 o > tobre. Il y avait donc près de trois mois que cet infatigable conspirateur était en disponibilité. C'était trop long, il lui fallait reprendre sa série habituelle : conspirer, être arrêté, emprisonné, etc. Aussi fut-il l'initiateur d'un mouvement tenté le 22 janvier 1871, qui, heureusement n'eut pas le succès, même momentané, de l'afiTaire du 31 octobre et qui avorta ridiculement.
Dans la nuit du samedi 21 au dimanche 22 janvier 1871, les émeutiers forcèrent les portes de Mazas et enlevèrent plusieurs détenus politiques, parmi lesquels Flourens. Cette troupe se rendit ensuite à la mairie du XX' arrondisse-
ment, OÙ elle pilla deux mille rations de pain et but une barrique de vin en Thonneur de la. Communel On la balaya au bout de quelques; heures.
Dans la matinée du 22, le lOl* bataillon de la» garde nationale s'assembla. Vers midi, il vint,; au nombre de 150 hommes environ, à THôtel de Ville et déboucha sur la place, au moment même où les délégués d'une manifestation sans, armes sortaient d'une audience qui leur avait été accordée par les membres du Gouvernement. Chose souvent remarquée dans cette ville* de Paris, mais toujours bien curieuse à obser-^ ver, à la même heure, pendant ce premier effort, de l'émeute, à quelques minutes de l'Hôtel de Ville, la place de la Concorde, la rue Royale et^ l'entrée de la rue de Rivoli offraient un spectacle d'un tout autre genre. Il était une heure, le temps était superbe, le soleil éclaiantet les promeneurs parisiens du dimanche, hommes, femmes, en-, fants, fidèles à leurs habitudes de curiosité in-, satiable, suivaient la rue de Rivoli, se dirigeant vers l'Hôtel de Ville, avec une admirable placidité, pour « assister » à l'émeute dont ils venaient d'être informés.
La place de l'Hôtel -de-Ville était remplie de, monde; ce n'était pas une troupe compacte, réguUérement alignée, prenant part à une lutte ou s'y disposant. Il y avait là des promeneurs,, des passants, et surtout un nombre infini de,
petits groupes, composés en général de trois ou quatre hommes, dont la plupart étaient armés d'un fusil, porté le plus habituellement sur le dos ou sous le bras, comme s'ils allaient à la chasse. Ils causaient bas avec mystère ; en passant près d'eux, on entendait seulement et presque toujours ces mots : traître — Trochu — lâche, — vendu. Ils semblaient attendre un événement annoncé et il n'était pas besoin d'être grand observateur pour juger qu'il y avait là un concert en vue d'une manifestation, et pour voir en même temps que cette manifestation n'était ni nombreuse, ni conduite, ni sérieusement organisée.
Blanqui était caché depuis le matin, rue de Rivoli, dans un café tout à fait voisin de la place. A deux heures précises il en sortit et tira un coup de pistolet. C'était le signal attendu. Les insurgés — c'était vraiment un peu tard — cherchèrent alors à s'organiser et tirèrent sur les fenêtres de l'Hôtel de Ville. Les hommes qui y étaient logés répondirent en faisant successivement trois décharges de mousqueterie ; la foule affolée se sauva vers les divers bâtiments, notamment celui de l'Assistance publique, qui, des deux côtés de l'avenue Victoria ferment la place. Là, plusieurs insurgés tombèrent pour ne plus se relever : de ce nombre, fut M. S..., commandant d'un des plus mauvais bataillons de la garde nationale.
On ne pouvait pas dire que les insurgés, suivant une expression triste à rappeler, se fussent retirés en bon ordre. Ils se trouvaient, au contraire, dans un état d effarement indicible, et, se précipitant dans une course vertigineuse, venaient s'abattre pêle-mêle au fond de la place, entraînant avec eux tout ce qui se trouvait là, femmes, enfants, curieux. J'étais du nombre de ces derniers, ayant voulu voir de près — . de trop près — quel était le caractère du mouvement et s'il fallait faire battre le rappel dans mon arrondissement.
En un cas semblable, on raisonne vite, et mon -raisonnement fut très simple :
« Si la bataille, même inégale, continue, THôtel-de- Ville tirera dans le tas : il faut dono que j'en sorte à tout prix. »
Exécutant immédiatement cette sage résolution, je jetai de côté avec vigueur une pauvre femme qui était tombée sur moi; puis, pour diminuer les mauvaises chances que pouvait me faire courir ma taille, je courus, courbé en deux, vers la rue de Rivoli. Au moment où j'allais quitter la place, je me trouvai face à face avec un insurgé qui, armé d'un fusil et ayant épaulé,, visait l'une des fenêtres de THôtel-de-Ville; je me jetai rapidement de côté pour sortir de l'axe de son arme et me trouvai enfin devant la porte d'un café qui était — il existe encore — au coin de la rue de la Coutellerie et de la rue de Rivoli
La porte, qui était hermétiquement fermée, s'ouvrit cependant pour me donner un généreux asile, et je me trouvai en face de deux habitants de mon arrondissement fort surpris de mon équipée.
Nous restâmes là une heure et demie environ, temps pendant lequel les soldats du général Ducrot arrivèrent .et balayèrent complètement la place. Les insurgés disparurent, laissant un certain nombre de morts sur le terrain. Les soldats détruisirent aussi une barricade qui avait été faite rue de Rivoli, au moyen d'omnibus renversés.
La foule, délivrée comme moi, abandonnant ses cachettes, reprit tranquillement sa promenade et retourna vers la Madeleine. Il était quatre heures et demie; de nombreux amateurs sortaient du Théâtre-Français avec une quiétude parfaite. On venait de jouer le Mariage de Figaro^ dont la représentation de jour n'avait pas été interrompue un seul instant. Les deux foules se mêlèrent, gagnant ensemble la place de la Concorde et les Champs-Elysées, après avoir assisté à deux spectacles si différents. Par une bien singulière coïncidence, au coin de la rue Neuve du Luxembourg, aujourd'hui rue Cambon, je rencontrai le frère de ce commandant S... qui venait d'être tué parmi les insurgés. Les deux frères ne se voyaient pas. Celui-ci était un esprit distingué et un très galant homme. Aux
questions qu'il me fit je répondis : « Tout est fini et le mouvement a été étouffé en un tour de main par les soldats de Ducrot. Vous pouvez continuer votre promenade. » Je ne savais pas, à ce moment, que son frère fût au nombre des victimes et que mon interlocuteur allait peutêtre voir son cadavre sur la place de THôtel-de- Ville.
Cette entreprise de Blanqui était vraiment enfantine; elle ne pouvait aboutir. On est surpris qu'un conspirateur de profession, un homme de son expérience et de sa longue pratique. Tait tentée, à moins que ce ne fût simplement pour s'entretenir la main et jouer une comédie, en attendant le drame terrible qui, au mois de mars suivant, devait éclater, durer non pas deux heures, mais deux mois, et faire verser des flots, de sang. C'est, hélas, encore sous les yeux de nos ennemis que devait être porté ce dernier défi à la civilisation î