‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 26 sur 41 · MAIRIES DES VIII«, XVI* ET XVII» ARRONDISSEMENTS · texte numérisé non relu

MAIRIES DES VIII«, XVI* ET XVII» ARRONDISSEMENTS

Uoccupation des troupes allemandes devant avoir lieu dans une partie relativement restreinte de la ville de Paris, il n*a pas été possible de les loger exclusivement dans des bâtiments publics ou dans des établissements commerciaux et industriels. La municipalité n*a pu, malgré les plus grands efforts, éviter aux habitants une occupation partielle; elle fait un appel à la sagesse et au patriotisme de la population pour supporter avec calme et dignité cette nouvelle épreuve.

Paris, le !•' mars 1871.

Denoruandib. Seveste. F. Favrb.

Le maire de PariSf

Jules FERRY.

Ainsi ce fait— les étrangers occupant Paris — qu'on avait pensé ne jamais revoir, se produisait pour la seconde fois pendant le cours du xix* siècle : 1871 rappelait 1815.

Pendant mon enfance, j'avais entendu les récits des anciens, racontant, avec une émotion encore très grande, les détails de l'occupation de 1815 et d'une cohabitation prolongée tant dans Paris que hors Paris. Ils avaient subi cette honte, éprouvé cette douleur. Des récits que Ton fait aux enfants, c'était assurément ceux-là qui m'avaient laissé l'impression la plus vive; et, par un singulier concours de circonstanceâ, je me trouvais, environ cinquante ans après au nombre des magistrats municipaux chargés, au nom de la ville de Paris, de réglementer les conditions d'une semblable occupation, qui fut heureusement beaucoup plus courte, et non directe, non personnelle.

Ce jour même, 1" mars 1871, la commission se trouvait au Palais de l'Industrie. J'avais donné l'ordre qu'on y disposât le local nécessaire pour recevoir les officiers étrangers. A neuf heures, heure convenue, un grand mouvement se produisit dans le haut des Champs- Elysées ; c'était l'arrivée d'un état-major très nombreux.

Au rond-point, les généraux mirent pied à terre. Après un échange de salutations, nous montâmes avec eux dans lappartement pré-

paré dans le Palais pour procéder à la remise des billets de logement. Les billets furent délivrés parles généraux aux divers chefs de corps et transmis ensuite par ceux-ci à tous les maréchaux des logis. Ces remises faites, tous les porteurs de billets allèrent se présenter dans chacun des trois arrondissements pour prendre possession des locaux qui leur étaient affectés.

Cela s'était fait sans trouble, mais les difficultés allaient commencer. En effet, vers trois heures, il se produisit un incident sur lequel nous n'avions pas compté. Les généraux ennemis ne se contentant pas d'être entrés le matin dans les Champs-Elysées avec un état-major important et d'avoir pris possession des locaux affectés à trente mille hommes, avaient imaginé de faire une seconde entrée, toujours dans les Champs-Elysées, mais celle-là pour ce qu'ils appelaient le grand êtat-major général^ avec fifres, cymbales, trompettes, tout ce qu'on peut imaginer de plus bruyant, de plus discordant, et je n'ai pas besoin d'ajouter, de plus pénible à entendre.

Il faut dire que des mesures avaient été prises pour fermer le périmètre de l'occupation. Les grandes lignes de clôture étaient la Seine, la place delà Concorde, le faubourg Saint-Honoré; ces frontières naturelles étaient occupées par des lignes de gardes nationaux.

Il importait, en effet, d'éviter les contacts. Les soldats ennemis avaient Tinterdiction absolue de dépasser ce périmètre. Les Parisiens avaient la défense d'y pénétrer. Mais, dès la première heure du jour, avant que les postes de gardes nationaux fussent établis, des gamins au nombre de quatre ou cinq cents environ avaientpénétré dans les Champs-Elysées, s'y étaient cachés dans les cafés, dans les bosquets, jusque sur les arbres, non point par un simple sentiment de curiosité, mais par un sentiment d'hostilité qu'il est facile de comprendre. Or, lorsque vers trois heures on vit descendre le grand état-major général avec toute sa musique, il partit subitement de toutes les cachettes une bordée de sifflets qui réussirent presque à éteindre le feu de l'ennemi; autrement dit, nos musiciens l'emportèrent sur les leurs. J'éprouvai une vive appréhension. Comment faire entendre raison à un orchestre dont les exécutants étaient disséminés, perchés sur les toits des maisons et dans les arbres? Comment leur faire comprendre le péril auquel ils nous exposaient tous et s'exposaient eux-mêmes? Je fis porter de suite deux dépêches, l'une au Ministre de l'Intérieur, l'autre au Préfet de police, demandant qu'on m'envoyât une force quelconque pour tâcher d'imposer silence à cet orchestre que je n'avais pas commandé. Je ne reçus aucune réponse, et nous continuâmes par

conséquent à courir un très sérieux danger.

Fort heureusement, personne ne broncha parmi ceux dont nous subissions la visite; ils demeurèrent impassibles; leur discipline fut inébranlable. Enfin, les deux orchestres se turent presque en même temps, après un vacarme qui avait duré près d'une heure.

Ce danger était à peine écarté que nous eûmes une difficulté d'un autre genre. L'Hôtel de Ville avait commis une erreur en délivrant des billets de logement pour un hôtel qui n'était autre que le consulat d'Autriche.

Cinquante soldats prussiens porteurs de ces billets, voulaient absolument y pénétrer; mais le consul, fort de son droit, et invoquant ajuste titre les prérogatives que l'on connaît, s'opposait absolument à ce qu'on entrât chez lui. Cet incident eut un instant les proportions d'un événement. Le consul d'Autriche commençait à le prendre sur un ton extrêmement sérieux.

Je dus appeler à mon aide le Ministère des Affaires étrangères. Enfin l'affaire se pacifia, grâce à M. Washburne. Le ministre des États- Unis à Paris, qui pendant le siège s'était montré très serviable à notre égard, apprenant la difficulté que j'avais sur les bras, voulut bien intervenir, fit taire pour un instant la question de principe, et offrit son propre hôtel, qui fut accepté pour les soldats étrangers par le général commandant l'occupation.

Je n'entrerai pas dans le récit des incidents de diverse nature qui se produisirent encore pendant la soirée du 1" mars, pendant la nuit et la journée du 2 mars. Mes lecteurs peuvent penser qu'il y en eut, et de nombreux! Je. viens de signaler ceux qui pouvaient avoir le plus d'intérêt; cependant je dois en relater encore un qui se produisit le jeudi 2 mars, vers 5 heures du soir. Trois officiers supérieurs, prussien, saxon et bavarois, vinrent me demander tout simplement, et comme une chose due, de leur faire donner le lendemain de nouveaux billets de logement pour 30.000 autres soldats. Je ne pus leur cacher ma surprise d'une pareille prétention,. Ils insistèrent cependant; je fus alors obligé de leur faire remarquer que leur prétention n'avait aucun fondement, qu'elle était contraire aussi bien à l'esprit qu'aux termes de l'armistice.

J'expliquai que l'esprit de l'armistice était l'occupation, et une seule occupation, par trente mille hommes ; que remplacer ceux qui étaient actuellement à Paris par ti^nte mille autres soldats, ce serait en réalité faire occuper Paris par soixante mille hommes, ce qui était absolument contraire àla convention; que leurs propres négociateurs eux-mêmes n'interpréteraient certainement pas la convention en ce sens; que, d'ailleurs, je n'aurais même pas la possibilité matérielle de les satisfaire, à cause

du travail énorme qu'exigerait la création de 30.000 nouveaux billets à substituer aux 30.000 déjà délivrés; qu'au surplus les préliminaires de paix allaient être ratifiés au premier moment par l'Assemblée nationale siégeant à Bordeaux, et qu'il avait été stipulé que l'occupation cesserait aussitôt après cette ratification. Ils se retirèrent peu satisfaits.

Danslamême nuit, l'Assemblée ratifia en effet Je traité; j'en fus immédiatement informé.

Les chefs de l'occupation en furent avisés de leur côté, et le vendredi 3 mars, à onze heures du matin, j'eus la très grande satisfaction d'entendre les sonneries et les appels des hommes, puis de voir les concentrations se faire, et enfin toutes les troupes étrangères remonter les Champs-Elysées pour disparaître dans le lointain.

Le jour même, le Ministre de Tlntérieur faisait placarder dans Paris la proclamation suivante :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Page 1