‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 29 sur 41 · CAUSES DE L'INSURRECTION DU 18 MARS · texte numérisé non relu

CAUSES DE L'INSURRECTION DU 18 MARS

L'ordre chronologique me conduit à parler maintenant de la plus grande des épreuves que peut avoir à subir un pays comme la France, une capitale comme Paris. Je veux parler du règne de la Commune, qui a duré depuis le 18 mars jusqu'à la dernière semaine du mois de mai 1871, régne qui a commencé par le ridicule et le grotesque, pour finir dans le crime et dans le sang.

Il faut dire d'abord d'une façon générale, que, depuis la tentative insurrectionnelle du 31 octobre 1870 et son échec, les clubs réclamaient la Commune. On la demandait plus que jamais à la salle Favié où se réunissaient les montagnards de Belleville. Dans la séance du 19 décembre, un des membres de ce club avait déclaré, aux applaudissements de la salle entière « que Paris serait débloqué si nos « armées avaient été commandées par des gé- « néraux républicains, comme il y en avait en

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« 1793. Voilà pourquoi, ajoutait Torateur, nous « avons besoin de la Commune; elle nous rendra 93, et 93 nous rendra la victoire ».

A ce moment, une voix s'était écriée :

« 11 nous faut la guillotine en permanence. » Et personne n'avait protesté!

Dans cette même séance, un autre orateur avait entretenu l'assemblée « de la triste situa- « tion de la presse vraiment républicaine ».

Après avoir constaté avec douleur que « plus « les journaux sont réactionnaires, plus ils ont « de lecteurs; que plus ils sont bons^ au con- « traire, moins ils se vendent », Torateur avait continué en ces termes : « Quels sont mainte- « nant nos journaux à nous? Il y a le Rappel « qui se vend un peu plus que les autres; il y « a encore le Combat et le Réveil qui sont des « journaux respectables et vraiment républi- « cains, mais sont-ils à notre hauteur? »

A quoi un grand nombre d'assistants avaient répondu : « Non! Non! »

Certes, des séances de cette nature, et elles étaient fréquentes, n'étaient pas faites pour calmer les esprits.

Mais, avant d'aborder le récit de ceux des événements relatifs à cette période, auxquels je me suis trouvé mêlé, il n'est pas sans intérêt de rechercher quelles sont les causes probables d'une perturbation aussi extraordinaire, de se demander comment une semblable révolte a

pu éclater, comment elle a pu disposer de forces prodigieuses, comment le Gouvernement alors existant s'est vu contraint de s'éloigner, comment enfin il a fallu plus de deux mois pour avoir raison de cette insurrection.

Le Gouvernement aurait-il pu empêcher la prise de possession du pouvoir par les insurgés? Aurait-il pu faire obstacle à ce que cette prise de possession, limitée le premier jour, reçût ensuite un développement successif? Lorsqu'elle fut accomplie, aurait-il pu au moins empêcher cette situation de se perpétuer si longtemps ?

La préoccupation de ceux qui ont posé et qui poseront encore à l'avenir cette question, est naturelle. Mais un jugement est très difficile à émettre. La Révolution du 18 mars a été lexplosion de sentiments divers, qui, par le fait des circonstances, ont constitué à ce moment une force presque irrésistible.

Le premier de ces sentiments a été la déception éprouvée par le peuple de Paris, lorsqu'il a vu le Gouvernement de la Défense nationale traiter avec Tennemi. Le programme de « pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses », conçu et formulé sous l'empire d'une pensée certainement patriotique, n'était pas le programme d'un homme politique, et rendaitàravance très difficiles, vis-à-vis du Gouvernement allemand, les négociations ulté-

rieures. De plus, il avait Timmense inconvénient de surexciter le peuple en lui promettant, à défaut du succès de la défense, le succès de la négociation. Il constituait vis-à-vis de la nation une sorte d'engagement de ne consentir jamais, ni à une aliénation du sol, ni à une destruction de forteresse, engagement auquel, depuis, il a bien fallu manquer. Aussi le peuple en conçut-il une irritation extrême.

A ce sentiment légitime, excusable, il faut ajouter comme cause de mécontentement les appréciations erronées auxquelles se livraient de nombreux Parisiens, ceux-là mêmes qui, par leur intelligence et leur situation, auraient dû se tenir en garde contre des fables invraisemblables et des jugements prématurés. Ainsi, on prétendait que le pays était trahi, que Jules Favre et ses collègues étaient vendus à l'étranger. On ajoutait que Paris renfermait encore des vivres pour plusieurs mois, au moins pour plusieurs semaines, et que, conséquemment, la trahison était patente. Or, il est bon de rappeler ce que j'ai dit déjà, que le Gouvernement, dans son désir d'épuiser toutes nos chances, avait trop attendu pour ouvrir des négociations et que Paris avait failli être pendant 48 heures sans aucune nourriture.

On disait encore que la défense de la capitale avait été d'une insuffisance et d'une incapacité notoires, qu'on aurait pu faire la fameuse

trouée. On ne se rendait compte ni de la difficulté extrême de traverser les lignes ennemies nombreuses et très fortifiées, ni de l'impossibilité, en supposant même la trouée faite, de se maintenir dans la campagne, alors qu'on n'avait aucune certitude de pouvoir donner la main à une armée de secours. Ainsi, causes légitimes, causes injustes, tout avait irrité le peuple, et le terrain se trouvait merveilleusement préparé pour être exploité par les fauteurs de révolutions. C est ce qui ne manqua pas d'arriver.

Ceux-ci, outre les raisons dont je viens de parler, ne manquèrent pas d'en invoquer d'autres.

Ils prirent prétexte notamment de la composition de l'Assemblée nationale. Lorsque les électeurs avaient été convoqués pour le 12 février, ils étaient arrivés tous au scrutin avec un profond sentiment de mécontentement contre tous ceux qui, à un titre quelconque, ayant détenu le pouvoir, avaient précipité la France dans un tel abîme. Le Gouvernement impérial ne comptait plus à l'Assemblée nationale que cinq* partisans. Mais l'Assemblée était loin d'être d'accord sur une nouvelle forme de gouvernement. Les deux tiers de ses membres étaient favorables à une restauration monarchique de la famille de Bourbon, et ces deux tiers se subdivisaient eux-mêmes en légitimistes et en orléanistes ; l'autre tiers se compo-

sait de républicains, et ce tiers lui-même se subdivisait ainsi :

Républicains radicaux;

Républicains modérés, mais de conviction ;

Républicains de raison.

Les partisans de la monarchie rappelaient les crimes de 1793 et les journées de juin 1848; ils alléguaient Tinsuffisance du Gouvernement de la Défense nationale, l'état d'esprit de la province, et ils prétendaient que le parti républicain ne pourrait jamais résister à la démagogie.

De leur côté, les partisans de la République reprochaient aux partisans de la monarchie d'être dominés par un esprit exclusif, de rêver le retour de telle ou telle famille avant de songer à la France, de faire ainsi œuvre de parti. Ils redoutaient la réaction qui suit volontiers toute restauration, et la guerre civile qui en pourrait être la conséquence. Ils ajoutaient que, lorsqu'un pays traverse une semblable crise un gouvernement impersonnel peut seul le sauver, et donner aux pouvoirs publics les forces nécessaires pour défendre la société contre la démagogie.

Ce qui, en fait, encourageait cet antagonisme, c'est que M. Thiers n'avait pas voulu faire trancher la question de forme gouvernementale. Il avait dit à plusieurs reprises, que l'on conservait la forme républicaine provisoire-

ment telle qu'on la recevait des mains du Gouvernement de la Défense nationale, mais simplement comme un fait et en réservant à cet égard toute détermination ultérieure. Et M. Thiers ajoutait encore que la mission de son Gouvernement ne consistait qu'à traiter avec l'étranger et à réorganiser le pays.

Quand un gouvernement a été consacré, qu'il existe et fonctionne, chacun en France, où Ton n'a pas beaucoup le respect de l'autorité ni le respect de la loi, se croit en droit de l'attaquer. A plus forte raison en est-il ainsi quand un Gouvernement se déclare lui-même provisoire et que chaque parti espère le faire sien.

Cette situation fut donc exploitée par la démagogie, et les révolutionnaires prirent comme thème qu'ils étaient les défenseurs de la République contre l'Assemblée nationale, que celle-ci voulait la confisquer, qu'on était menacé d'un coup d'État législatif, que c'était dans ce but que l'Assemblée avait voulu siéger à Bordeaux.

A toutes ces causes, à tous ces prétextes, on peut bien ajouter, quand on cherche à se rendre compte de ce qui a provoqué les événements du 18 mars ou de ce qui y a contribué, on peut bien, dis-je, ajouter :

Les désastres de la guerre ;

La honte, la douleur et les souffrances de l'invasion ;

La misère de la population parisienne ;

La ruine de presque tous ;

La faillite comme mode de liquidation ;

La nécessité pour Touvrier de quitter sa vie d'oisiveté payée dans la garde nationale pour reprendre son travail.

Dans cette vie passée aux remparts pendant plusieurs mois, on avait pris des habitudes de paresse et de désœuvrement absolu. On ne se préoccupait plus de son existence, des moyens de la gagner. On se reposait de tout sur l'État. Les échéances étaient prorogées, même celle du loyer; on se laissait vivre sans souci, sans préoccupation, sans avoir à prendre la moindre initiative. Le peuple menait une existence en partie double, Tune civile qui était sans travail, Tautre militaire qui était rétribuée. Or, il vint lin jour où la vie militaire cessa et, avec elle, la rétribution dont elle était l'objet ; il vint un jour où la vie civile dut reprendre avec ses conditions ordinaires, c'est-à-dire le travail, le payement du loyer et les échéances avec leur exigibilité.

En exposant les considérations qui précèdent, je ne sors pas de la réserve que je me suis imposée. Elles ne sont pas miennes; on les faisait valoir de part et d'autre, on les imprimait, la presse les développait; j'ai dû les reproduire pour l'intelligence des faits et des circonstances que je rappelle. Le lendemain du

jour OÙ les Allemands quittèrent Paris, il y avait un grand malaise, une inquiétude, un découragement, enfin un état général de profonde souffrance, état facile à comprendre, plus difficile à définir. Les notions de morale et d'obligations avaient disparu chez les uns, elles étaient au moins obscurcies chez les autres; la presse usait et abusait d'une liberté sans limite; les clubs s'ouvraient chaque jour aux réunions les plus violentes; on y entendait les discours les plus incendiaires; il n'existait plus ni contrôle, ni répression ; et pour tous ceux qui en traversant la vie savent observer, pour tous ceux qui ont songé aux conditions de l'existence d^s peuples et aux lois qui doivent présider à la direction des sociétés humaines, un choc violent était certain.

Jamais, à aucune époque de notre histoire, le terrain n'avait été mieux préparé pour une insurrection. Un cataclysme était inévitable. Il semblait devoir dépasser tout ce que nous avions déjà vu en fait de troubles populaires ; l'événement ne Ta que trop prouvé.

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