‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 30 sur 41 · LE 18 ET LE 19 MARS · texte numérisé non relu

LE 18 ET LE 19 MARS

La veille de l'entrée des Allemands dans Paris, les chefs, occultes alors, du mouvement insurrectionnel qui se préparait, imaginèrent habilement une véritable fable qu'ils firent circuler. Cette fable était :

« Nous avons des canons; les étrangers vont entrer dans Paris, ils les prendront et les emporteront ; il faut les enlever. »

Et le mot jeté en avant pour exciter le peuple à cette opération était celui-ci : « La garde des armes! »

Cette prétendue précaution patriotique fut prise sous nos yeux. Des bandes se formèrent qui se rendirent dans les lieux de dépôts : parc Monceau, place Wagram, Champ de Mars.

Après s'être emparées des canons, elles les descendirent par le faubourg Saint -Honoré, puis les hissèrent sur les hauteurs de Montmartre et aux Buttes-Chaumont.

Dans Paris affligé, dans Paris accablé, personne ne donna un ordre pour s'y opposer. Tel

fut le point de départ, le premier fait d'exécution de l'insurrection projetée. Quelques jours après, on vit, un matin, placardée sur les murs une affiche rouge qui était un véritable appel aux armes et à l'insurrection. Cette affiche était signée par vingt personnes, une pour chacun des vingt arrondissements de Paris : c'était la levée de boucliers, c'était la provocation la plus audacieuse qu'on pût imaginer. La population en fut fort troublée. On comprit que c'était le commencement du drame.

Si la population était émue, le Gouvernement ne l'était pas moins. Le Ministre de l'Intérieur convoqua d'urgence tous les maires et adjoints de Paris au Ministère. La discussion qui s'engagea eut deux phases bien distinctes. On examina d'abord le caractère de l'acte, la pensée qui l'avait inspiré, le mobile auquel obéissaient les signataires, le but qu'ils entendaient poursuivre. Sur ce premier point il n y eut point de désaccord, il ne pouvait pas s'en produire. La seconde partie de la conférence eut pour objet l'examen des mesures à prendre. Quelques magistrats municipaux, animés assurément de bonnes intentions, se berçaient encore de l'idée d'une transaction possible et parlaient de démarches amiables, de négociations; d'autres, au contraire, étaient d'avis qu'il était véritablement chimérique de croire aune entente possible avec les vingt signataires de l'affiche. Ils disaient que

les idées exprimées dans ce factum,la violence des sentiments comme aussi celle des expressions employées, Taudace de la provocation exigeaient, de la part d'un Gouvernement ayant le sentiment de ses devoirs et de ses responsabilités, une mesure de répression. Ces mêmes magistrats ajoutaient que Paris était évidemment menacé de la guerre civile, et que, s'il y avait une chance de Téviter, ce ne pouvait être qu'en étouffant dés la première heure une semblable entreprise. Ils faisaient enfin remarquer que les auteurs de la provocation donnaient leurs noms et leurs adresses et qu'il fallait répondre par l'arrestation immédiate des vingt signataires.

Le Ministre était bien d'accord, en principe, avec ceux qui tenaient ce langage. Mais il n'y avait plus, disait-il, de force publique dans Paris. A quoi on lui répondit qu'aux termes de l'armistice il y avait au moins* une division de 12.000 hommes, ce qui était plus que suffisant pour en arrêter vingt. Le Ministre répliqua

que le Gouvernement n'était pas très sûr de 1 esprit des hommes ! Et l'on se sépara, comme il arrive souvent en pareil cas, sans rien conclure.

Quelques jours après, je fus appelé par le général d'Aurelle de Paladines, place Vendôme, à l'hôtel du gouverneur militaire de Paris, pour délibérer avec lui et deux de mes collègues,

sur ce qu'il était opportun de faire. C'était une réunion toute privée et absolument officieuse.

Après un échange de vues avec le général, nous fûmes, bien entendu, unanimes à reconnaître que cette situation ne pouvait se prolonger, qu'il était inadmissible qu'une partie de la population fût ainsi d'une façon permanente à l'état d'insurrection et qu'elle continuât à détenir des canons qui ne devaient être qu'entre les mains de Tautorité. Peu après, le Gouvernement décida qu'en effet il fallait reprendre les canons. Mais il y a des situations fatales, des époques malheureuses, où rien ne réussit, où toute entreprise semble frappée d'un mauvais sort.

Le Gouvernement résolut cette expédition à l'intérieur pour le 18 mars. Quand le matin du 18, à la pointe du jour, les troupes se présentèrent à Montmartre, elles ne rencontrèrent aucune résistance sérieuse, et vers huit heures du matin elles étaient maîtresses de la situation et des canons. Mais... mais... une fatalité cruelle fit évanouir ce succès et ses heureuses conséquences. On n'avait pas envoyé les chevaux nécessaires pour transporter les canons en lieu sûr! Ils étaient pris, mais ils n'étaient pas enlevés! Rien n'était fait. Les insurgés virent de suite le parti qu'ils pouvaient tirer de cette circonstance. Le rappel battit dajns les quartiers excentriques. On cria partout que le Gouvernement

voulait reprendre les canoi s pour les tourner contre le peuple! Les femmes s'en mêlèrent, se jetèrent en pleurant dans les bras des soldats; il n'en fallait pas davantage pour achever la défiiite morale de ceux-ci, déjà bien préparée par les événements de la guerre. On sait le reste : la partie était perdue. La troupe se débanda, descendit la côte de Montmartre et une insurrection formidable commença son œuvre.

Derrière les vingt signataires de la première heure, derrière les hommes qui, en ce nfioment même, prenaient Tinitiative et la direction du mouvement, on pouvait soupçonner, car il n'apparaissait pas encore, un pouvoir nouveau. Inconnu la veille, il sortait du pavé, il était le produit Spontané de l'insurrection naissante et bientôt il allait l'absorber, la représenter et la personnifier, c'était : le Comité central de la Fédération.

Il y avait déjà dans ce nom quelque chose qui sonnait mal aux oreilles, qui éveillait les plus sérieuses appréhensions; ces mots n'évoquaient-ils pas les sombres souvenirs de certaine époque de la Révolution?

On a raconté que ce fameux Comité avait derrière lui 215 bataillons de la garde nationale qui s'étaient fédérés. Mais, quand on rencontrait des hommes de ces bataillons, presque tous répondaient la même chose :

— Vous connaissez le Comité central?

— Non.

— Mais si, car vous êtes fédéré!

— Qu'est-ce que c'est qu'un fédéré? Ils étaient fédérés sans le savoir !

J'allai au Ministère de l'Intérieur vers onze heures du matin. Là, les mauvaises nouvelles me furent confirmées par M. Calmon, alors sous-secrétaire d'Etat de ce département. Il m'apprit en, même temps qu'on allait faire convoquer en toute hâte la partie de la garde nationale réputée non dissidente et sur laquelle on croyait pouvoir compter. Hélas! il était trop tard. La faute avait été de ne pas la convoquer la veille et de ne pas la faire concourir à l'action sur Montmartre en même temps que la troupe. Elle eût maintenu celle-ci en liii montrant le chemin et en lui indiquant où était le devoir. La troupe avait reculé parce que la garde nationale n'était pas à ses côtés. Après cet échec, la partie saine de la garde nationale ne devait plus se lever parce que l'affaire était mal engagée, qu'elle était compromise et même perdue, parce qu'il s'agirait pour elle de marcher seule contre une fraction de ses propres forces.

Je retournai au Ministère deux heures après.

Les dépêches reçues successivement attestaient que partout, dans tous les quartiers, les gardes nationaux dissidents se réunissaient.

Elles annonçaient qu'ils marchaient en corps

sur différents postes et que déjà ils avaient pris possession de certains bâtiments publics.

Une affiche rédigée et imprimée en toute hâte fut placardée aussitôt dans le VIII» arrondissement :

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