‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 41 sur 41 · QUELQUES ORATEURS · texte numérisé non relu

QUELQUES ORATEURS

L'éloquence parlementaire a changé plusieurs fois de caractère pendant le cours du XIX® siècle.

Sous la Restauration, beaucoup de discours étaient lus, d'autres étaient récités ; il y avait de la prétention dans le langage.

Pendant le Gouvernement de Juillet, on avait fait disparaître toute mise en scène; il y avait beaucoup plus de -simplicité. Avec le second Empire, ce fut autrechose encore; mais cette fois la nature des institutions politiques en était surtout la cause. Pendant plusieurs années, en effet, on parla de sa place, et lorsque la tribune fut rétablie, elle ne le fut que dans des conditions limitées.

En 1871, nous entrions dans une période qui nous réservait un nouveau changement. A la vérité, nous retrouvions bien à l'Assemblée nationale un assez grand nombre de membres des anciennes assemblées, et des plus célèbres, nous apportant les usages, les habitudes et le

a46 NOTES ET SOUVENIRS

langage parlementaire. Mais nous avions aussi des collègues, jeunes d'âge et d'esprit, et, à ce double titre, novateurs. C'était une nouvelle école qui se manifestait et allait s'affirmer de plus en plus. Non seulement cette nouvelle école fuit la pompe, ce qui est bien naturel à la fin de xix" siècle, mais elle se soustrait volontiers aux traditions. Elle néglige les conditions ordinaires du discours; sa manière est positive et serrée ; elle est avare de son temps ; elle est sèche au besoin et ne s'en préoccupe pas, car l'orateur des temps modernes est assez généralement dédaigneux delà forme et de l'éclat.

Loin de moi la pensée de médire de mon temps et de mes contemporains, car nous avions à l'Assemblée beaucoup d'hommes de grand talent et cela sur tous les bancs. Je dis seulement, d'une façon générale, qu'en fait d'éloquence parlementaire, l'année 1871 a été le point de départ d'une nouvelle manière, d'un nouveau genre.

L'homme éminent dont on lit en ce moment les mémoires avec tant d'intérêt, Pasquier, le dernier des chanceliers de France, n'a pas man. que de toucher, en passant, la question des orateurs parlementaires, à l'occasion de tel ou tel membre des assemblées dont il avait fait partie. 11 est bon juge et généralement bienveillant, sauf cependant pour les avocats; il critique leur manière, il les peint « plaidant à la tri43une, pro-

l'assemblée nationale 347

fessant, divisant concluant, voulant toujours tout dire».

Sijetraitais ce sujet, ce ne serait certainement point pour attaquer les avocats. Je ne poserais pas la question de la même manière que le chancelier. Je mepermettrais seulement de dire que parfois, à la tribune, Torateur, avocat ou non, se dispense trop d'indiquer nettement le point à résoudre, avant de commencer le discours proprement dit.

L'orateur a beaucoup travaillé en se préparant, à moins qu'il ne s'agisse d'une improvisation. Il n'a rien négligé, il est pénétré du sujet, souvent plus qu'il ne faudrait, et il ne fait pas cette simple réflexion que son auditoire n'a pas fait le même travail, ne s'est pas soumis à la même étude. Il entre alors de plain-pied in médias res sans préparation, sans faire l'éducation de l'assemblée, sans mettre, en un mot, ses auditeurs au même diapason que lui.

Il faut toujours dire à une assemblée, très sommairement si l'on veut, mais enfin il faut lui dire de quoi il s'agit, quelles vont être les divisions du discours, quelle en sera la conclusion. Si l'pn ne se soumet pas à cette règle, on est exposé à des questions, à des interruptions qui ne devraient pas avoir à se produire.

Si, au contraire, l'orateur s'est résigné à faire ce que j'appelais tout à l'heure l'éducation de

son public, oh ! alors, tout est simple et facile Une sorte d'entente s'établit dés le début du discours. On votera ou on ne votera pas ce que va demander l'orateur; mais, au moins, on Técoutera, souvent on le suivra avec intérêt, précisément parce qu'il aura eu soin de faciliter la tâche de l'auditoire en indiquant le chemin à parcourir.

Nous entendîmes un jour, à l'Assemblée nationale, un de ces orateurs qui ne vous font grâce de rien, et qui croient qu'on peut impunément apporter à une assemblée tout le travail de son cabinet. Il était à la tribune depuis fort longtemps. Après avoir beaucoup patienté, un de nos collègues se renversant à son banc, et étouffant un bâillement, dit assez haut pour être entendu par presque tous :

a Les hommes qui travaillent sont la plaie des assemblées ! »

Cette spirituelle boutade nous amusa beaucoup, et l'on peut apprécier, par ce que j'ai dit plus haut, qu'elle n'eût pas été désavouée par le grand chancelier.

Un des principaux lieutenants de M. Thiers était M. Dufaure ; ils se connaissaient depuis longtemps. Ensemble ils avaient pris une part active à la vie publique sous la Monarchie de Juillet ; ils avaient eu la même attitude de 1848 à 1851 et ensuite pendant le Gou-

l'assemblée nationale 349

vernement impérial. Il était donc naturel que M. Dufaure, qui était à TAssemblée nationale un des vétérans de la politique, fût pour M. Thiersun des points d'appui de son Gouvernement. Son passé justifiait complètement l'appel que lui avait adressé le Chef du pouvoir exécutif.

M. Dufaure était d une nature un peu sauvage; il avait le tempérament solitaire. Il se levait à quatre heures et se couchait à neuf ou dix heures du soir. A neuf heures du matin, son travail personnel était fait pour la journée, presque tous les grands travailleurs procèdent ainsi. M. Thiers faisait de même. C'est tout au plus si M. Dufaure se servait de secrétaires pour quelques recherches.

Son éloquence était âpre, concentrée, d'une logique imperturbable. Il avait, dès sa première jeunesse, débuté comme avocat à Bordeaux.

A cette époque, on n'était pas assez éloigné de la Restauration pour ne pas pratiquer encore à Paris, et dans nos barreaux de province, le style et la forme qui, de 1815 à 1830, avaient été la caractéristique du barreau français.

C'était surtout à Bordeaux que le genre de la Restauration était toujours en honneur. Aussi lorsque le jeune Dufaure, venant débuter à Bordeaux, y apporta cette manière si nouvelle et si différente de la précédente, ce fut un étonnement général. On ne pouvait pas dire qu'il

avait plus de simplicité que les générations qui l'avaient précédé; c'était un genre tout nouveau, absolument différent, d'une netteté et d'une précision incroyables.

Certes, M. Dufaure n'avait pas ces magnifiques envolées qui sont le propre du génie oratoire et qui enthousiasment les assemblées, mais il avait une ténacité et une puissance de travail extraordinaires. Il étudiait à fond la question qu'il se savait appelé à traiter.

Comme il était constamment seul, il vivait avec cette question, il l'élucidait, il en écartait tout argument qui n'était pas de premier ordre, il la réduisait autant que possible et ne gardait que les raisonnements de force irrésistible. Il était arrivé à posséder, dans toutes les questions qu'il discutait, une compétence que personne necontestait, et ses grandes et hautes qualités en faisaient, dans l'Assemblée nationale, comme autrefois dans toutes les assemblées dont il avait fait partie, l'orateur le plus écouté et certainement un des plus influents.

Par les procédés que je viens d'indiquer, il arrivait à une véritable éloquence.

Il maniait l'ironie avec une rare supériorité, et un peu à Temporte-pièce. Nous en eûmes la preuve à l'Assemblée, dans une circonstance qui a eu un grand succès. M. Dufaure était Garde des Sceaux. Un membre de l'Assemblée,

l'assemblée nationale 351

qui recherchait volontiers l'occasion de le critiquer, prononça un discours, dans lequel il disait que « les amis de M. le Garde des Sceaux étaient affligés de la direction donnée par lui aux affaires » .

M. Dufaure, relevant contre son contradicteur l'expression dont il venait de se servir, dit : « Messieurs, je vais répondre à mon honorable collègue; mais je voudrais en même temps donner un peu de consolation aux amis affligés dont il vous a parlé. »

Cette image des « amis affligés » revint ensuite plusieurs fois dans son discours, et, en terminant, il la reprit encore en ces termes : « J'es- « père, Messieurs, avoir répondu d'une façon sa « tisfaisante, non seulement à mon honorable « collègue, mais aussi aux amis affligés dont il. « s'est fait le porte-parole . »

Ce fut dans toute l'Assemblée un accès de gaîté; le voisin de Tinterpellateur, pour le consoler et l'engager à ne pas recommencer, lui glissa à Toreille quand M. Dufaure descendit de la tribune: « Qui s'y frotte s'y pique. »

On est souvent frappé de la prodigieuse diversité des linéaments du visage ; celle des caractères et des talents n'est pas moins étonnante. Je fais souvent cette remarque, je la fais surtout quand mon souvenir quitte M. Dufaure pour se porter sur M. Jules Favre, l'un des sou-

tiens, lui aussi, du Gouvernement de M. Thiers, encore bien que son passé politique parût devoir le placer bien au delà de la ligne du Président.

M. Jules Fa vre, pendant la guerre de 1870, avait fait partie du Gouvernement de la Défense nationale • II était délégué au département des Affaires étrangères ; tout le monde admirait son prodigieux talent de parole, et tout le monde aussi rendait hommageàson désintéressement.

Mais on ne croyait généralement pas qu'il pût dominer une situation aussi difficile et aussi écrasante, il faut bien le dire, que celle qui nous avait été léguée par nos désastres. Cependant il avait été réellement l'écho de la conscience publique, quand il écrivit cette fameuse phrase : « Ni un pouce de notre territoire^ ni une pierre de nos forteresses! » Ce n'est pas que les gens calmes et réfléchis n'aient vu l'inconvénient de cette antithèse . En eîTet, comme j 'ai déjà eu l'occasion de le dire, déclarer par avance et dans un si solennel langage qu'on ne céderait rien à un ennemi triomphant, c'était se lier les mains et se condamner ou à se déjuger, ou à résigner ses pouvoirs. Mais ces réflexions sensées, dont un avenirprochain devait démontrer la justesse, n'étaient faites que par un petit nombre d'hommes : elles n'étaient point à l'usage de la foule- On avait donc accueilli avec transport et répété de l'air le plus convaincu : « Ni un pouce de

l'assemblée nationale 353

notre territoire, ni une pierre d^ nos forte^ r esses! »

Un peu plus tard, on le sait, M. Jules Favre fit sans succès une démarche auprès de M. de Bismarck et du roi Guillaume, démarche dont il a rendu compte dans un document public. Mais, quoi qu'il en soit, ce sera toujours son honneur d'avoir un moment confondu nos âmes dans un même élan de patriotisme et d'avoir arraché des larmes à tous les yeux.

En s'affranchissant de toute contrainte et de tout langage officiel, ouvrant son cœur, il nous émut plus qu'on ne saurait l'exprimer. Le manifeste qu'il publia à cette occasion se termine ainsi •

« Je n'ai plus qu'un mot à dire, car en reproduisant ce douloureux récit, mon cœur est agité de toutes les émo* tions qui Tout torturé pendant ces trois mortelles journées et j'ai hâte de finir. J'étais au château de Ferrières à onze heures, le comte sortit de chez le roi â midi moins un quart et j'entendis de lui les conditions qu'il mettait à l'armistice ; elles étaient consignées dans un texte écrit en langue allemande et dont il m'a donné communication verbale.

« 11 demandait pour gage l'occupation de Strasbourg» deTouletde Phalsbourg; et, comme, sur sa demande, j'avais dit la veille que l'Assemblée devrait être réunie à Paris, il voulait, dans ce cas, avoir un fort dominant la ville, celui du Mont-Valérien, par exemple.

« Je l'ai interrompu pour lui dire : Il est bien plus simple de nous demander Paris. Comment voulez- vous admettre qu'une assemblée française délibère sous votre canon 7 J'ai eu l'honneur de vous dire que je transmettrais

fidèlement notre entretien au Gouvernement ; je ne sais vraiment si j'oserai lui dire que vous m* avez fait une telle proposition.

« Cherchons une autre combinaison, m*a-t-il répondu. Je lui ai parlé de la réunion de TAssemblée àTourSy en ne prenant aucun gage du côté de Paris.

« Il m'a proposé d'en parler au roi, et, revenant sur Toccupation de Strasbourg, il a ajouté : La ville va tomber entre nos mains ; ce n'est qu'une affaire de calcul d'ingénieur, aussi je vous demande que la garnison se rende prisonnière de guerre.

« A ces mots, j'ai bondi de douleur, et, me levant, je me suis écrié : Vous oubliez que vous parlez à un Français, monsieur le comte ; sacrifier une garnison héroïque qui fait notre admiration et celle du monde entier serait une lâcheté ! Et je ne vous promets pas de dire que vous m'avez posé une telle condition. »

Ici ce n'est pas l'orateur que nous entendons, c'est un fragment d'histoire contemporaine que nous lisons. Nous trouvons, en effet, Jules Fàvre la plume à la main, traçant avec une âme de ci* toyen et un cœur de patriote, une des plus belles pages assurément qui aient jamais été écrites.

Cet orateur du barreau et de la tribune était aussi de la famille des grands écrivains. Soit au barreau, soit à la tribune, il était toujours le plus académique des orateurs.

Si je parlais de lui comme avocat, j'aurais peut-être quelques réserves à faire; il ne se défendait pas suffisamment et il ne se faisait pas un juge assez sévère des causes qui venaient s'offrir à lui. Certes, ce n'était point par un sentiment blâmable, car il était, je

l'assemblée nationale 355

Tai dit, fort désintéressé; c'était par une bonté excessive et qui était poussée jusqu'à la faiblesse. Mais je laisse de côté l'avocat.

A la suite de circonstances particulières, Jules Favre s'abstint presque complètement, pendant plus de six mois, de paraître à la tribune. Puis il fit en 1872 un très remarquable discours à l'occasion de la loi sur l'Internationale; il en fit un aussi en 1873 à l'occasion du projet de loi sur la transportation eii Nouvelle-Calédonie; mais ce ne fut qu'en 1875, par ses discours sur l'organisation des pouvoirs publics, sur le régime des prisons, sur l'enseignement supérieur, etc., que sa parole reprit tout son éclat, tout son prestige.

Jules Favre était un diseur merveilleux.

Jamais il n'y avait un mot à reprendre ou à corriger dans la sténographie de ses discours- Membre de l'Assemblée nationale, ministre de M. Thiers, lorsqu'il paraissait à la tribune, il était un objet d'étonnement et un enchantement pour les jeunes députés, en grand nombre, qui ne l'avaient jamais entendu et qui ne supposaient pas que l'usage de la parole pût être porté à ce point de perfection.

On a dit que, pour arriver à cette pureté extraordinaire, il avait d'abord beaucoup cultivé les lettres — ce. qui n'est pas douteux — et qu'en outre il avait, pendant ses premières années de barreau , à l'époque où il était

encore à Lyon, écrit textuellement — ce qui est bien possible — ses plaidoyers à l'avance, pour se donner Thabitude de parler vite et correctement. Quel que fût le procédé, il lui réussit. A la tribune, il donnait l'idée la plus élevée de l'éloquence parlementaire.

Certes, Gambetta, dont le nom vient en ce moment se placer sous ma plume, n'était pas académique comme Jules Favre. Ici, encore, quelle diversité ! Et cependant, c'était bien, le genre une fois admis, un véritable orateur.

Gambetta est assurément un des personnages politiques qui, dans l'histoire, exciteront le plus la curiosité publique. On sait qu'il est né à Cahors,de parents très modestes; qu'il fît dés son jeune âge de brillantes études, fut reçu avocat en 1859, et remplit successivement les fonctions de secrétaire auprès de trois avocats fort connus : Lachaud, Crémieux, Laurier.

Mais le barreau ne suffisait pas à ses ambitions : il rêvait d'autre chose. En effet, dés cette époque et pendant dix années de suite, après avoir consacré quelques moments de la matinée aux affaires, il se rendait au Palais-Bourbon pour y suivre les séances de la Chambre des députés. Chaque jour on le voyait arriver à heure fixe; il entrait dans la salle des Pas-Perdus et ensuite dans une tribune, sans

l'assemblée nationale 357

avoir à justifier d'une autorisation; il avait fini par être de la maison. Là, il suivait les débats avec une véritable passion, faisait son éducation tant au point de vue de la tribune que des mœurs parlementaires.

Je me borne ici à rappeler les grandes étapes de cette existence si extraordinaire.

La popularité de Gambetta commença à grandir et son nom fut mis en évidence au mois de novembre 1868 devant la 6* chambre du tribunal de la Seine, où il défendit Delescluze, alors rédacteur du journal le Réveil^ qui avait ouvert une souscription destinée à l'érection d'un monument en l'honneur de Baudin, ancien représentant du peuple. En 1869, il est nommé député et se fait remarquer par plusieurs dis" cours importants, l'un, par exemple, contre l'arrestation de Rochefort, un autre contre le plébiscite . Au mois de septembre 1 870 , il est membre du Gouvernement provisoire et Ministre de l'Intérieur; quelques semaines après, il monte en ballon pour s^échapper de Paris et se rend à la délégation de Tours.

Là^ il se mêle de tout. Il est à la fois Ministre de l'Intérieur, Ministre de la Guerre, Ministre des Finances; il résume,dans sa personne, tout le Gouvernement, prend des arrêtés et des décrets, conclut des emprunts, procède à des organisations militaires, se refuse à concourir à la paix et disparait pendant un certain temps.

Il vient ensuite prendre sa place à l'Assemblée nationale , fonde le journal la République fi^ançaise, fait en 1872, à la Ferté-sous-Jouarre, un éloquent discours dans un banquet en commémoration de la prise de la Bastille.

Ce fut à cette époque qu'il prononça dans une réunion privée le discours contenant le passage resté fameux :

« Oui, je pressens... je sens... j'annonce la venue et la présence d'une couche sociale nouvelle, qui est aux affaires depuis bientôt dix-huit mois et qui est loin, à coup sûr, d'être inférieure à ses devancières. »

Cette phrase eut un immense retentissemet.

Pendant l'année 1873, Gambetta se multiplie à la tribune, notamment dans la discussion sur les attributions des pouvoirs publics et dans celle du projet de loi relatif à la répression des attaques contrQ l'Assemblée. Au mois de février 1874, il prend l'initiative d'une interpellation de la gauche sur la politique intérieure ; un peu plus tard, il interpelle M. de Fourtou, qui avait repris le portefeuille du duc de Broglie.

C'est à la suite de ce discours que des scènes violentes eurent lieu à la gare Saint-Lazare, à l'heure du retour de Versailles des membres du Parlement. Dans les derniers mois de 1874 et au commencement de 1875, il prend la part la plus active aux tentatives de conciliation entre les diverses fractions de la gauche et du centre

l'assemblée nationale 359

droit, pour amener une transaction sur l'adoption des lois constitutionnelles. Dans cettephase de sa vie politique, il déploie beaucoup d'habileté et d'éloquence.

Il n'était pas possible que Gambetta eût ainsi passé quatre années, au cœur même de la politique, sans avoir gagné : il y acquit de l'expérience .

C'est l'expérience qui lui inspira, dans un de ses discours de cette époque, cette phrase si curieuse et si vraie, si contradictoire en apparence avec son propre tempérament :

« La modération, c'est la raison politique. »

Il s'agissait alors d'appliquer la Constitution, de la mettre en œuvre par la nomination des sénateurs et des députés. Il se consacra ardemment à cette tâche.

Pour rester dans le cadre de mon récit, je devrais m'en tenir à ce que je viens de dire, puisque je suis en 1876 et que l'Assemblée nationale a pris fin, mais comment s'arrêter quand il s'agit de tracer, ne fût-ce que dans ses lignes générales, Texistence d'un homme aussi étrange et qui a fait tant de bruit dans le monde.

Elu député le 20 février 1876 dans plusieurs départements, il entra à la Chambre et devint le chef incontesté de la nouvelle Assemblée.

Nommé président de la Commission du budget, il profite de sa situation pour proposer un assez grand nombre de réformes financières. Peu de

aGO NOTES ET SOUVENIRS

temps après intervient la lettre du maréchal de Mac-Mahon à M. Jules Simon (16 mai 1877).

Tout le cabinet démissionne ; le maréchal forme un cabinet de Broglie-Fourtou. On sait ce qui est advenu depuis : la campagne des 363, la dissolution de la Chambre accordée au cabinet par le Sénat, et Gambetta, quoique momentanément dépouillé de son mandat, n'en restant pas moins en fait le chef de l'Opposition. Enfin la mort de M. Thiers vient lui donner une prépondérance encore plus marquée : il rentre à la Chambre, redevient président de la Commission du budget et fait en Italie un voyage qui intrigue alors beaucoup la France et même l'Europe. Au retour de son voyage, dans une réunion tenue à Marseille, il dit, en parlant du [)arti républicain et de la nécessité pour ce parti de se maintenir au pouvoir : « Il faut qu'il se ffisse ministériel; pour nioi, je l'ai toujours dit, je suis un homme de gouvernement et non un homme d'opposition. Un an de pouvoir est I>lus fécond que dix années d'opposition héroïque. » Ceci était dit le 7 janvier 1878.

Pendant la session suivante, il prit encore la parole dans un discours prononcé à propos de la célébration du centenaire de Voltaire. On y remarqua cette déclaration : « Quant à moi, je me sens Tesprit assez libre pour être à la fois le dévot de Jeanne d'Arc et l'admirateur et le disciple de Voltaire. »

l'assemblée nationale 3j1

C'est le 18 septembre de cette même année 1878 qu'il s'arrêta à Romans, chez M. Madier de Montjau, et y prononça ce qu'il appelait son discours-programme.

M. Dufaure était alors président du Conseil.

Gambetta, dans ce discours, ne se mit pas en opposition avec lui; il se contenta de traiter avec indépendance les questions qui, à son avis, devaient constituer la politique nécessaire.

C'est vers cette époque quil dit : « La guerre au cléricalisme n'est pas un article d'exportation. » Il recommandait à tous l'abnégation et la patience et il ajoutait : « Uère des dangers est close y celle des difficultés commence ».

Quelques mois après, il était réélu président de la Commission du budget, discutait les élections Fourtou, Reille, Cassagnac; se battait en duel au pistolet avec M. de Fourtou. Enfin, le 30 janvier 1879, après la démission du maréchal et l'élévation de M. Grévy à la présidence de la République, il se laissa porter à la présidence de la Chambre.

On sait que, depuis, il fut appelé à constituer un cabinet surnommé le Grand Ministère, et qui ne vécut que deux mois.

Il était bien difficile de parler de l'Assemblée nationale sans parler de Gambetta; il était impossible de parler de Gambetta sans rappeler, comme je viens de le faire, les principales étapes de sa vie politique.

Je ne veux ici que mettre en relief le genre de talent oratoire de Gambetta. Mais comment distinguer entre l'éloquence et l'homme? Ce n'étaient pas seulement tels ou tels discours qui étaient éloquents, c'était la vie elle-même de Gambetta. Tout à la fois véritable tribun et honime d'action, chacun de ses discours était un acte. Il avait une parole forte, mouvementée, souvent imagée. C'était bien là une éloquence populaire dans toute la force du terme. Les discours de Gambetta auraient toujours pu être prononcés sur un balcon, devant la foule (ce dont on l'a tant plaisanté), dans la rue, sur une borne, aussi bien, mieux encore qu'à la tribune. Comme il avait une ardeur extrême, une conviction absolue, un patriotisme infatigable, un dévouement complet aux idées qui lui étaient chères, il en poursuivait le triomphe, toujours, partout, sous toutes les formes ; et l'impression qu'il faisait naître était souvent profonde. Il agissait non pas seulement sur les masses du dehors, dans les réunions électorales ou autres, il agissait autant dans les assemblées parlementaires, et cela malgré d'étonnantes imperfections de tenue, de langage et d'expression.

Rien ne peint mieux l'homme qu'une scène rapide, mais bien saisissante, rapportée par un publiciste distingué qui a raconté le siège de Paria ; c'était à l'occasion de la triste affaire de Châtillon.

Je cite textuellement :

« M. Ducpot était un général qui, après avoir été fait prisonnier à Sedan, avait ou le bonheur de 5'échapper et à travers mille dangers, d'étapes en étapes, et de déguisements en déguisements, était arrivé à Paris et avait offert son épée au Gouvernement provisoire de la Défense.

« Il parait, si fen crois des hommes de guerre fort compétents, que son plan était des plus hardis et des mieux imaginés.

<( Il s'agissait de couper à Châtillon les Prussiens en deux, de rejeter la moitié de leurs troupes du côté de Versailles et de la détruire, tandis que l'autre serait refoulée vers le chemin de fer d'Orléans.

« Il ne rentre pas dans nos intentions de décrire cette bataille; ce qu'il y a de certain c'est que la droite de notre armée plia ; elle se composait de zouaves; les uns jeunes recrues peu habituées au feu, les autres, mauvais soldats, qui s'étaient déjà mal battus à Sedan.

«Vers midi, il se répandit sur le boulevard une nouvelle qui prit feu comme une traînée de poudre : Nous sommes perdus! les Prussiens sont vainqueurs, ils vont entrer dans Paris! — J'étais avec un ami qui avait ses entrées dans les ministères; nous courûmes à celui de l'intérieur pour avoir des renseignements précis ; nous trouvâmes Gambetta très échauffé et sortant pour donner des ordres.

« — Quy a-t il? lui criâmes-nous.

« — 11 y a... il y a que les b..., à l'heure qu'il est, sont peut-être à la Porte-Maillot. Et il s'élança en voiture.»

Cette scène est tout le portrait de l'homine. On voit, comme si on y était, sa patriotique émotion, son ardeur, son activité, et même un des côtés de sa pittoresque éloquence.

En terminant ces quelques mots trop rapides sur un homme quia fait tant de bruit, je n'hésite

pas à dire que, quoi qu'on pense de Gambetta, de sa vie, de ses idées, de ses discours, il a été un orateur.

Comment ne pas parler de M. Ernest Picard, le plus spirituel, peut-être, des membres de l'Assemblée nationale? Ses amis, ses camarades savaient cela ; mais pour le public, cet esprit, ce genre d'esprit si particulier, ne se révéla que le jour où, député de la Seine pendant l'Empire, et critiquant l'administration, les travaux et les dépenses de M. Haussmann, il commença ainsi un discours : « Messieurs, le « bois de Vincennes éprouvait le besoin d'être « aéré. .. » et la salle entière de rire aux éclats! C'était bien là son esprit vif, un peu mordant, et confinant parfois à la gaminerie. Quand il faisait de l'opposition, il la faisait avec vivacité, avec une certaine amertume, souvent avec un peu d'injustice, mais toujours avec beaucoup d'esprit. Quand ses amis étaient au pouvoir, et surtout quand il y était lui-même, il devenait conservateur et modéré, mais avait beaucoup moins d'esprit.

Sa figure fine, mobile, souriante, indiquait tout cela, et il ne se gênait pas pour le faire remarquer. Ainsi, à l'époque où il était Ministre de l'Intérieur, il n'était pas toujours heureux à la tribune, parce que le ton et la note nécessaires étaient autre chose que ce dont il avait

l'assemblée nationale 365

riiabitude. Alors il nous disait simplement, avec sa bonne humeur ordinaire et en riant de lui" même. « Que voulez-vous, je ne suis pas fait « pour ces machines-là. Je suis un esprit critique^ « il ne faut pas me sortir de ropposition. »

Il avait raison de dire que sa place était dans l'opposition, la nature de son esprit l'y conduisait et il y jouait souvent le premier rôle. Aussi, lorsqu'il fut momentanément membre du Gouvernement, il était difficile qu'il fût « Monsieur le Premier », comme on dit en Angleterre. Il n'était qu'un des seconds du premier. Or, c'était précisément ce second rôle dont il ne savait pas se contenter, et encore une fois il avait raison, parce que la nature de son ta lent et de son esprit ne permettait pas de croire qu'il pût y rendre des services vrais et durables.

Il faisait de l'esprit au besoin sur lui-même, plutôt que de ne pas en avoir. M. Thiers eut un jour, en novembre 1871, l'idée assez singulière de le nommer ministre de France à Bruxelles.

Nous nous en étonnions un peu et on l'en plaisantait. C'est ce jour-là qu'il aurait dû surtout nous dire : « Je ne suis pas fait pour ces machines-là ». Au lieu de cela, il nous dit: «Pour- « quoi donc ne réussirais-je pas dans cespays-là? « Tenez, regardez-moi, fai l'air d'un Téniers. » — Et ce disant, il tournait sur lui-même.

Il était en effet très gros, sans grâce, et res-

semblait assez au type habituel des personnages de Téniers; il était impossible de rire et de faire rire plus drôlement de soi-même.

Il avait raison de réclamer sa place dans Topposition, car il y était merveilleux comme orateur, quel que fût le régime et quelle que fût Tadministration dont il faisait la critique. Son talent était fait de vive intelligence, de finesse, d'esprit et même de persiflage. Ce n'était pas ce qu'on est convenu d'appeler de l'éloquence, mais c'était une démonstration claire, précise, tout à fait agréable à entendre. Il dit un jour à l'un de ses collègues qui, allant monter à la tribune pour la première fois, était fort ému :

« Mon cher collègue, permettez-moi de vous « donner un bon conseil : ne cherchez pas à « faire un chef-d'œuvre. Si vous cherchez de « grandes phrases et des effets, vous êtes « perdu ! » Excellent conseil, en effet, conseil pratique et qui montre, mieux que tout, son procédé et la nature de son talent.

Si je me laissais aller, je citerais bien d'autres noms. Comment oublier, en effet, ces hommes de grand talent qui s'appelaient : Rémusat, Pouyer-Quertier, Laboulaye, Batbie, Beulé, Jules Ferry, Saint-Marc-Girardin, Dupanioup, Victor Lefranc, Magne, de Goulard, Paris, Senard, de Parieu, etc. ?

Je ne parle là que de ceux qui ont marqué

l'assemblée nationale 367

comme orateurs; mais il ne faudrait pas croire que je ne trouve du mérite qu'à ceux qui montent à la tribune. Il y a eu de tout temps, dans nos Assemblées parlementaires, des hommes de valeur, en bien plus grand nombre qu'on ne le croit, qui cependant n'y ont pas occupé la place due à leur réel mérite.

C'est ce qui est arrivé, même à des hommes considérables, à l'Assemblée Constituante de 1848 et à l'Assemblée Législative de 1849.

Ils y étaient entrés, précédés d'une grande réputation; ils en sortirent sans l'avoir assurément vue diminuer, mais ils n'y avaient rien ajouté.

Edgar Quinet, entre autres, qui en fit partie, n'y gagna ni influence, ni popularité. Lamennais, qui en était également, ne monta pas une seule fois à la tribune; il ne parla même ni dans les bureaux, ni dans les commissions. Lacordaire ne se fit entendre qu'une seule fois, et tout le monde jugea, lui le piremier, qu'il était surtout un prédicateur; il donna sa démission. Ces Assemblées comptèrent aussi, parmi leurs membres, Victor Hugo qui était également un piédicateur, mais d'un autre genre que Lacordaire; il resta dans l'Assemblée et y prêcha. Le bruit courut à cette époque qu'il avait songé à entrer dans un ministère; fort heureusement pour tout le monde et pour lui-même, cette idée ne se réalisa point. François Arago, qui pourtant

avait rhabitude des Chambres, ne parla presque jamais. Cormenin, écrivain fort remarquable, ne joua aucun rôle dans le Parlement.

Le même fait se produisit à l'Assemblée de 1871; nous avions un grand nombre de collègues d'une réelle valeur, qui nous en donnaient chaque jour des preuves, mais qui, soit par modestie, soit par timidité excessive, n'abordèrent jamais la tribune.

Si je voulais les rechercher, j'aurais à inscrire ici un très grand nombre de noms; mais j'ai cru préférable de me borner à mentionner, d'une façon très rapide et au courant de la plume, ceux de nos anciens collègues, aujourd'hui décédés, dont le souvenir se présentait à mon esprit. Quant à ceux, si nombreux, qui sont encore parmi nous, j'aurais craint de blesser leur modestie, en disant ici tout ce que j'en pense et le souvenir qu'ils m'ont laissé.

J'arrête ici ces notes, communicaticms intimes, destinées à ma famille et à mes amis.

Et maintenant, je fais des vœux pour que, sans plus tarder, quelqu'un de nos anciens collègues entreprenne d'écrire Thistoire politique, économique et financière de cette Assemblée vraiment nationale, dont ce sera l'éternel honneur d'avoir, de 1871 à 1873, refait la France.

QUËLÛIIES RÉFLEXIONS

QDELÛIIES RÉFLEXIONS

Me voici parvenu au terme de ces récits. Avant de poser la plume, je voudrais résumer en quelques mots mes impressions. Mais un scru" pule me vient : tout a été dit sur les événements que j'ai passés en revue, et si j'entreprends à mon tour d'en dégager la signification, je ne pourrai guère, je le crains, que rééditer des opinions déjà cent fois émises.

A quoi bon, d'ailleurs, revenir sur ce que j'ai dit et de 1848, et de 1870, et de 1871? N'ai-je pas suffisamment indiqué, dans les pages qui précèdent, quel jugement je porte sur ces trois périodes de notre histoire contemporaine?

Il me paraît donc superflu d'y insister. Mais le lecteur me permettra, sans doute, <ie lui faire part des réflexions plus générales, qui se sontsi souvent présentées à mon esprit tandis que j'écrivais ces souvenirs. -*

Le retour que je vieiis de faire sur le passé me laisse un profond sentiment de .mélancolie. Quand je songe à tout ce que j'ai vu s'accomplir en France depuis ma jeunesse, je me demande avec inquiétude si notre pays n'est pas travaillé de quelque mal profond.

Depuis 1789, il a changé seize fois de régime politique ou de constitution *. Il a mis à Fessai tous les systèmes : la monarchie traditionnelle et la royauté bourgeoise, la dictature démagogique et Tabsolutisme impérial, la république césarienne et la république parlementaire. De tant d'efforts, de luttes, de tentatives généreuses ou folles, qu'est-il sorti jusqu'à ce jour? A Theure actuelle, la France attend encore le gouvernement définitif dont elle a besoin pour assurer ses destinées.

Elle fait en ce moment Texpérience d'un nouvel ordre de choses. Depuis vingt années, elle essaye d'acclimater sur son sol le self-govern-

1. Voici les dates : 1791, établissement de la royauté constitutionnelle; — 1792, abolition de la royauté et proclamation de la République; - 1793, institution du Gouvernement révolutionnaire et vote de la Constition de 1793, non appliquée ; — 1795, mise en vigueur de la Constitut on de Tan HI et installation du Directoire; — 1799, coup d'État du 18b umaire, Constitution de l'an Vni, établissement du Consulat, d'abord temporaire, puis décennal, puis à vie ; — 1804, création de l'Empire; — ^814, chute de l'Empire, Charte octroyée et première Restauration ; — 1815, rétablissement de l'Empire et Acte additionnel; — 1815, seconde Restauration; — 1830, journées de Juillet, avènement de Louis-Philippe et Charte de 1830; — 1848, Révolution de Février, réapparition de la République, Constitution de 1848; — 1851, coup d'État du 2 décembre et présidence décennale de Lours-Napoléon ; — 1852, transformation de la Présidence en Empire, Constitution de 1852; — 1810, journée du 4 septembre et Gouvernement de la Défense nationale ; — 1871, principat de M. Thiers et nouvelle organisation des pouvoirs publics; plus tard, septennat du maréchal de Mac-Mahon; — 1875, organisation définitive de la République, Constitution de 1875.

ment et les mœurs démocratiques. Cette tentative se poursuit, sinon dans des conditions plus paisibles que les précédentes, du moins dans des conditions qui ont paru jusqu'ici présager un meilleur succès. Et cependant qui oserait affirmer aujourd'hui, que la Constitution de 1875 peut compter sur le long et pacifique avenir, qu'avaient rêvé pour elle ses fondateurs?

Cette instabilité gouvernementale, qui semble chez nous devenue chronique, n'est malheureusement pas notre seule faiblesse. Elle n'est que l'un des aspects, l'une des manifestations du mal obscur et caché, dont j'ai bien peurque nous soyons atteints. Nous ne nous contentons pas d'à voir érigé l'instabilité en système; nousavons une manière spéciale de la pratiquer.

Au cours de ce siècle, tous les pays qui nous entourent ont eu à subir, comme nous-mêmes et pour les mêmes causes, des crises politiques réitérées. Eux aussi, sous la pression de circonstances extraordinaires et sous la poussée grandissante de la démocratie, ont dû transformer leurs institutions, modifier profondément les habitudes de leur vie publique. Ces changements ne se sont pas accomplis sans secousses; mais, sauf de rares exceptions, ils n'ont jamais provoqué ces bouleversements qui mettent un pays ou une société en péril. Les réformes se sont réalisées par les voies légales et à l'aide de procédés normaux. On n'a pas cru néces-

saîre, avant de les entreprendre, de faire table rase de tout ce qui existait. On a conservé ce qu'il y avait de bon et d'utile dans les choses du passé. La chaîne des traditions nationales n*a pas été rompue.

Chez nous, au contraire, aucun changement constitutionnel notable n'a pu s'opérer sans une révolution, le plus souvent brutale, qui a tout remis en question.

A peine la vieille royauté, rajeunie par la Constitution de 1791, commençait-elleàsortirdcs premiers troubles de la Révolution, qu'elle s'est vue balayée par un mouvement populaire. La République de 1792, après sept ans d'une existence remplie par les complots, les insurrections, les coups d'État et la guerre civile, a succombé sous les baïonnettes des grenadiers de Bonaparte. Quatorze ans après, le gigantesque édifice de l'Empire s'est écroulé brusquement sous le poids de désastres inouïs. Un coup de main militaire a emporté la première Restauration ; une émeute a renversé la seconde; une autre émeute, la monarchie de Juillet. La République de 1848 a péri, comme celle de 1792^ par la violence. Le second Empire s'est effondré en nous entraînant avec lui dans unecatastrophe épouvantable. Enfin la République actuelle a déjà traversé deux ou trois crises qui ont faill se dénouer par un appel à la force.

Et comme si ce n'était pas assez de tant de

commotions, à maintes reprises, dans les intervalles, notre pays a eu encore à supporter le choc de perturbations sociales sans exemple.

Après les désordres de l'époque révolutionnaire, il a vu éclater les sanglantes émeutes du règne de Louis-Philippe. Plus tard, il s'est trouvé aux prises avec le formidable soulèvement de Juin 1848. De nos jours, il a essuyé l'insurrection communaliste de 1871, et, à l'heure présente, les survivants de ces saturnales nous avertissent chaque jour qu'ils sont prêts à recommencer.

Voilà le bilan des cent dernières années de notre histoire intérieure. Seize gouvernements renversés Tun après l'autre, une douzaine de révolutions violentes,cinq ou six guerres civiles et un interminable défilé de révoltes et d'attentats de toute espèce inspirés par la haine sociale, tel est le spectacle que nous avons donné au monde depuis un siècle. Je le demande :

sont-ce là des conditions normales d'existence pour un État civilisé ?

D'où viennent donc ces convulsions périodiques? Comment se fait-il qu'une nation intelligente et éclairée, telle que la France, ne parvienne pas à les conjurer et à se faire une vie possible?

Hélas! la cause du mal est en nous-mêmes.

Si nous possédons des qualités précieuses, nous avons ausside tristes insuffisances. Fi Is des Gaulois, nous avons hérité de leurs instincts gêné-

reux, de leur génie facile, de leur amour de la gloire et des nobles causes; mais nous souffrons des mêmes faiblesses. Vains, légers, crédules comme eux, également prompts à lenthousiasme et au découragemeni;, nous nous laissons prendre à toutes les chimères. Nous manquons de cet esprit pratique qui caractérise les peuples patients et forts. Nous ne sommes capables ni de volontés persévérantes, ni de vues suivies.

A ces défauts innés de notre race, nous en joignons d'autres qui sont le fruit de nos incessantes agitations. Il n'y a plus d'esprit public dans notre pays. A force de voir tomber nos gouvernements, nous noussommesaccoutumés à ne pas croire en eux, à ne pas y tenir. Nous ne savons même plus ce que représente un gouvernement, ni ce qu'il doit être pour le bien de la communauté. La notion nécessaire du principe d'autorité a fini par s'oblitérer dans nos âmes. Ce principe, nous le méconnaissons, nous le repoussons, et au besoin nous le bafouons, comme si une société de 40 millions d'individus pouvait subsister sans lui.

Nous avons, d'autre part, contracté des préjugés incompatibles avec le maintien de tout ordre social régulier et stable. Les arguties des politiciens nous ont fait perdre de vue le sens vrai des mots : liberté, égalité. Nous prêtons à ces termes une signification et nous en tirons tous les jours

des conséquences qui eussent bien surpris nos devanciersdel789. En cette matière, nous vivons sur des sophismes, et malheureusement cessophismes sont la base où nous bâtissons au jour le jourTédiflce entier de notre administration et de nos lois.

Tel est le secret de nos révolutions. La France en porte le germe dans son sein. Elle semble impuissante à tirer d'elle-même les éléments d'une organisation politique durable. Elle ne réussit pas à discerner ce qu'exigent ses intérêts permanents. Elle ne sait pas davantage guider, surveiller, avertir, redresser ceux qui la dirigent. Elle passe sans cesse, vis-à-vis d'eux, de la confiance aveugle à la défiance outrée. Elle les pousse par moments aux pires sottises. Un jour ils cessent de lui plaire ; aussitôt elle les renverse, sans s'inquiéter ni de l'occasion ni du prétexte, sans même se demander par qui et comment elle les remplacera. S'il est vrai, comme on le prétend quelquefois, que tous ses gouvernements lui aient manqué tour à tour, il est, hélas, plus vrai encore qu'elle-même a manqué à tous ses gouvernements.

Ceque nous a coûté jusqu'ici, ce que menace de nous coûter encore, cette déplorable inconsistance, il n'est pas besoin de le dire. Chacun le devine. Un peuple qui conduit ses affaires avec aussipeu d'espritdesuite, est manifestement mal armé pour soutenir la lutte contre ses rivaux.

Qu'on me permette un simple rapprochement.

Durant le siècle qui vient de s'écouler, l'Angleterre n'a pas touché une seule fois à ses institutions essentielles; nous, nous avons détruit et reconstruit seize fois les nôtres. Pendant le même laps de temps, les changements de ministère ont été, chez nos voisins, relativement rares; chez nous, ils ont été si fréquents qu'on ne les compte plus. Le cabinet Salisbury, qui a pris récemment le pouvoir en Angleterre, et qui vraisemblablement va le garder pendant plusieurs années, est le trente-troisième depuis l'époque de la Révolution française*. Le cabinet Bourgeois, qui vient d'être appelé en France à la direction des aflTaires, est le trente ^troisième depuis le 4 septembre 1870. Comparez et jugez, et demandez-vous laquelle des deux nations a mis de son côté le plus de chances de succès, tant dans le passé que pour l'avenir.

Si j'insiste ainsi sur nos travers, ce n'est point pour en tirer argument contre qui que ce soit. Je ne fais en ce moment le procès de personne. Je ne récrimine pas, je constate. Je me borne à rappeler des faits connus de tous et qui d'ailleurs sautent aux yeux. Ces faits portent témoignage contre nous ; ils attestent notre im-

i. Exactement depuis 1783, date de la formation du minis- 1ère piésidé d'abord par lord Nortii, puis par William Pitt, qui demeura aux affaires jusqu'en février 1801.

prévoyance, notre indiscipline, notre manque absolu de sagesse pratique.

On entend dire souvent que nous sommes corrigés de ces défauts. L'expérience, assure-t-on, nous a mûris; il y a désormais en France un sens des nécessités et des réalités de la vie publique, qui nous préserve contre de nouveaux entraînements. Est-ce bien sûr? Je le souhaite; mais je n'en suis pas encore convaincu, et en attendant je demeure inquiet pour demain.

J'ai d'autres sujets d'inquiétude. Si, en effet, après avoir interrogé le passé, je me reporte au temps présent, le tableau qui s'offre à moi n'est guère de nature à me rassurer. Ecartons, si vous le voulez, tout ce qui, dans la politique proprement dite, est fait pour susciter des appréhensions. Oublions, un moment, la situation fâcheuse de nos finances ; oublions ces crises ministérielles répétées qui énervent Taction du pouvoir, ces divisions qui condamnent le Parlement à une sorte d'impuissance, la lassitude qui semble s'emparer d'une partie du pays.

Oublions même, j'y consens, cette éventualité d'une grande guerre, qui, dans l'Europe en armes et particulièrement en France, pèse sur tous les intérêts. Oui, laissons de côté tout cela. D'autres symptômes, bien autrement graves, à mon avis, doivent attirer les regards.

Il se passe sous nos yeux depuis quelques

années un phénomène étrange. Des milliers de Français se sont, pour ainsi dire, mis à part du reste de la nation. Tous les sentiments que celle-ci s'honore de professer, ils les réprouvent. L'amour du pays, la solidarité entre les citoyens, le dévouement au bien public et à la paix sociale, le respect de la loi commune, tout cela leur apparaît comme une duperie. Séparés par leurs idées de la société qui les entoure, ils le sont bien plus encore par la haine qu'ils lui portent. Ils vivent au milieu d'elle et ne cessent de la maudire. Quiconque n'est pas des leurs cesse, à leurs yeux, d'être un compatriote et devient un ennemi.

La France elle-même ne leur est plus rien.

Ils y sont nés, ils l'habitent, elle les nourrit; mais ils ne la reconnaissent point pour leur patrie. Leur patrie à eux, c'est l'internationalisme. Du moins ils le disent; seulement c'est une façon de parler. La vérité est qu'ils placent la patrie en eux-mêmes, dans leurs convoitises et leurs appétits.

Que veulent-ils en effet? Conquérir une part plus grande de jouissances matérielles. En soi ce désir est légitime. Ce qui ne Test pas, c'est la manière dont ils prétendent le satisfaire.

« Le progrès pacifique est un leurre, disentils Nous n'améliorerons jamais notre sort que par la violence. D'ailleurs, nous avons assez attendu; l'heure est venue. Sus à tous ceux qui

détiennent ces biens dont nous voulons profiter à notre tour! Sus à toutes les institutions qui les protègent, à l'armée, à la justice, à TÉtat luimême! »

Ces idées ne sont pas nouvelles. Elles sont vieilles comme l'antagonisme de la richesse et de la pauvreté. A toutes les époques on en retrouve la trace. Pour ne parler que de notre pays et sans remonter plus loin, Hébert et Babeuf les ont ouvertement professées au temps de la Révolution. Sous TEmpire et la Restauration, ne pouvant plus se produire au grand jour, elles se sont réfugiées dans la pénombre des sociétés secrètes, mais elles n'y ont rien perdu. Bientôt après, elles ont reparu plus vivantes que jamais. Celui qui disait « la propriété c'est le vol » les a traduites alors en formules saisissantes à l'usage de la foule, et à partir de ce moment elles ont commencé à devenir le credo des revendications populaires.

On sait ce qu'elles ont produit. A plusieurs reprises, ceux qui les propageaient ont entrepris de passer de la théorie à l'application. Nous les avons vus à l'œuvre en juin 1848, puis en mai 1871, et nous avons appris par expérience ce quïl y a au fond de leurs systèmes et ce que valent leurs procédés.

Jusqu'en ces dernières années, toutefois, si grand que fût le danger que nous pouvions courir, il n'avait jamais paru trop inquiétant. Les

excitations à la haine des classes ne trouvaient guère d'écho en dehors des milieux révolutionnaires. Elles y entretenaient sans doute une fermentation redoutable; mais elles ne constituaient pas, un péril immédiat et pressant pour Tordre établi. Il semblait que nous n'eussions rien à en craindre, à moins de traverser de nouveau l'une de ces périodes troublées, où la société, cessant de se défendre, ouvre ellemême la porte au déchaînement des instincts brutaux.

Nous n'en sommes plus là présentement. La plaie, naguère encore localisée dans une partie restreinte du corps social, s'est agrandie démesurément. Elle gagne de proche en proche, et, si Ton n'y prend garde, elle aura bientôt tout envahi.

A l'heure actuelle, Tidéed'un bouleversement social n'est plus simplement une utopie barbare caressée par quelques déséquilibrés. C'est une doctrine politique constituée. Elle a pour adeptes, non plus quelques milliers d'énergumènes concentrés dans cinq ou six grandes villes, mais tout un parti. Ce parti possède des chefs entreprenants, une organisation, des ressources, un programme qui impose à la multitude. Il rayonne sur toute la France, il tient une place considérable dans le Parlement, il rencontre des sympathies dans l'administration et parfois des complicités, il est maître d'un

grand nombre de collèges électoraux et trône dans plusieurs mairies, grandes et petites. Pardessus tout, il est audacieux parce qu'il ne doute de rien. En face de ses adversaires désunis, il forme, en effet, une véritable armée prête à se ruer au moindre signal contre tout ce qui lui barre le chemin .

Le corps de bataille se compose des socialistes proprement dits. En tète, comme un cordon de tirailleurs, s'avance un groupe d'irréguliers, les enfants perdus de l'anarchie.

Je dirai tout de suite ce que je pense de l'anarchie. Réellement elle ne doit pas nous causer grand effroi. C'est à peine une faction, et en tant que doctrine, elle est sans avenir.

Ses fidèles ont commis des attentats dont la lâche atrocité a épouvanté les imaginations. Ils en commettront sans doute encore, mais ces tentatives resteront toujours à l'état de crimes isolés et individuels ; elles ne menaceront pas plus l'existence de la société que les exploits des assassins vulgaires.

Jamais, en effet, on ne fera croire aux hommes que, pour améliorer leur sort, il est indis-pensable de faire sauter des édifices et de massacrer des gens inoffensifs. Non, la dynamite ne saurait devenir un moyen de gouvernement.

Instinctivement la foule répugnera toujours à ces actes de sauvagerie anonymes, qui atteignent tout le monde sans distinction. Dans les

apôtres de la propagande par le fait, elle ne verra, en aucun temps, que des malfaiteurs ou des monomanes sanguinaires. Tout ce que pourraient obtenir les anarchistes en terrorisant les esprits, ce serait de provoquer des représailles que la peur rendrait bien vite impitoyables.

Il ne faut donc pas s'effrayer outre mesure de leurs entreprises. Ce n'est pas en France, en tous cas, dans ce pays où l'amour de la propriété individuelle est si général, que la doctrine de la destruction brutale peut avoir des chances de succès.

Les hauts faits de ses partisans n'en ont pas moins quelque chose de profondément douloureux. Outre qu'ils jettent une lumière attristante sur l'état d'esprit d'une portion du prolétariat, ils habituent les masses à des idées sanglantes. Quelles ruines pourraient accumuler de tels hommes en temps de révolution 1

Mais les dangers, quels qu'ils soient, que Tanarchie peut nous faire courir, sont peu de chose, à tout prendre, en comparaison de ceux que le socialisme fait peser sur nous. En réalité, lui seul est véritablement à craindre.

D'abord il est une force, ce que l'anarchie n'est pas. Ensuite il a un but, un plan, une méthode, tandis que l'anarchie n'en a point. Enfin, à la différence de cette dernière, qui n'a réussi jusqu'à présent qu'à révolter la conscience

publique, le socialisme exerce sur toute une classe de la population une attraction indiscutable.

Je dis qu'il est une force. Il y a quelques années ses partisans, peu nombreux encore, divisés et disséminés, n'étaient politiquement qu'un facteur négligeable. Aujourd'hui ils s'imposent à l'attention du public et du Parlement. Leur action se fait sentir dans toutes les manifestations de la vie nationale. Le Gouvernement traite avec eux, et en ce moment même ils sont dans la Chambre un très ferme appui pour le ministère.

Socialistes, unissez-vom ! s' écridiitKavl Marx il y a cinquante ans. Ce mot d'ordre a été entendu. Les socialistes se sont unis et l'union les a rendus redoutables. Vous les voyez maintenant groupés sous les ordres' d'un petit nombre de chefs. Ils marchent comme un régiment. Les Vieilles bandes révolutionnaires, jadis rebelles à toute direction, se sont formées à l'obéissance. Elles ont attiré à elles cette foule de mécontents qui a cessé de croire aux belles paroles du radicalisme. La fusion s'est opérée, et à l'heure actuelle ce parti, né d'hier, est assez nombreux, assez compact, pour obliger tous les autres à compter avec lui.

D'autre part le socialisme s'est transformé. Il n'en est plus aux rêveries humanitaires et aux phrases déclamatoires de Cabet, de Pierre Le-

rouxet de Louis Blanc; il a rejeté loin de lui cette défroque. Les socialistes de nos jours n'ont rien de commun avec leurs devanciers.

Ce ne sont pas des songe-creux, ce sont des esprits positifs et des hommes d'action. Ils ont un objectif parfaitement clair ; ils veulent d'abord conquérir le pouvoir, et après l'avoir conquis, s'en servir pour réorganiser la société. Mais le pouvoir, ils ne l'obtiendront pas de longtemps, et leur projet de réorganisation sociale, ils savent à merveille qu'il n'est susceptible d'aucune application sérieuse. Aussi, en gens avisés, ne commettent-ils point l'erreur de vouloir nous imposer en bloc et sur Theure leurs doctrines et leurs personnes.

Ils ont compris qu'il fallait au moins préparer les voies. Ils se sont donc tracé, en attendant mieux, un programme plus modeste, mais aussi beaucoup plus pratique. « La société, se sont-ils dit, ne se laissera pas bouleverser d'un seul coup. Soyons raisonnables et commençons par le commencement. Quand on assiège une ville forte, on ne s'attaque pas tout d'abord au corps de la place ; on cherche à détruire les ouvrages avancés. Procédons de même. Essayons de jeter bas au préalable les lois et les institutions qui servent de boulevards à la société. Cette besogne accomplie, nous verrons si l'on peut frapper le grand coup. »

Et c'est ainsi qu'ils opèrent. Chaque jour ils

tentent quelque nouvelle entreprise contre la propriété, le capital, la liberté industrielle, l'organisation de la famille, etc. Un jour ils demandent la nationalisation des mines et des chemins de fer ; un autre jour ils veulent que TEtat se saisisse de la Banque de France ou monopolise le commerce des blés; d'autres fois ils réclament l'impôt progressif, l'abolition de l'héritage, l'arbitrage obligatoire en cas de grève, l'expropriation forcée des patrons récalcitrants. Tout cela naturellement coloré de prétextes spécieux et décoré de noms séduisants tels que : lois protectrices du travail, répartition plus exacte des charges pubhques, atténuation des inégalités du sort, et autres formules bien connues. Cette tactique est habile, nous le voyons par les résultats qu'elle a déjà produits. Elle nous montre de quoi les socialistes sont capables et ce qu'ils finiraient par oser un jour, si on ne les arrêtait.

Nous ne devons pas enfin nous dissimuler, que, de tous les partis qui existent en France, celui-là est le seul qui possède actuellement une puissance d'expansion. Tous les autres sont stationnaires ou vont s'aflfaiblissant ; lui seul progresse, il serait puéril de le nier. Les sympathies qu'il rencontre parmi les travailleurs ne sont peut-être pas aussi ardentes qu'il se plaît à le proclamer. Néanmoins c'est un fait incontestable que, sur presque tous les

points du territoire, il gagne du terrain. Sa propagande est savamment organisée, et depuis quelque temps il semble que tout conspire à la rendre fructueuse : les grèves qui se succèdent sans interruption, les scandales et les polémiques diffamatoires qui compromettent la bonne renommée du Parlement, l'impuissance des hommes politiques à tenir les promesses dont ils ont abreuvé le corps électoral. Ajoutez-y certaines complaisances de l'autorité.

Les succès retentissants des socialistes dans plusieurs pays voisins, et notamment la croissance prodigieuse de ce parti en Allemagne, frappent d'ailleurs les imaginations et les prédisposent à accepter de confiance les enseignements de la nouvelle doctrine.

Mais ces circonstances ne suffisent pas à expliquer les progrès du socialisme. SU trouve faveurauprè'sde certainesclassesdelapopulation, cela tient pour une bonne part à l'ardeur de ceux qui s'occupent de le répandre. Non contents de Taccueil qu'ils reçoivent dans les milieux ouvriers, ils entreprennent aujourd'hui d'endoctriner les campagnes.

Il n'y a pas plus de dix années, une pareille tentative fût tombée dans le ridicule. Mais la crise agricole et les misères qui en dérivent l'ont rendue possible. Le mal, il est vrai, ne semble pas grand jusqu'ici; cependant nul ne peut dire ce qu'il en sortira. Si les ruraux de-

valent un jour se convertir au socialisme, nous pourrions nous flatter d'avoir vu les commencements de la plus grande évolution sociale et politique du monde moderne.

Les orateurs du parti se montrent d'ailleurs aussi adroits qu'ils sont zélés. Autrefois le nom seul de socialiste était un épou vantail. Il évoquait dans tous les esprits des idées de désordre, de partage des biens, de spoliation, bref, le « spectre rouge ». Nos modernes réformateurs ont senti l'inconvénient de ces souvenirs. Ils se sont faits modestes. Écoutez-les : ils blâment la violence, condamnent les attentats anarchistes ; ils ont des mots rassurants et s'appliquent à calmer les inquiétudes des gens timides. Au besoin ils se défendent de vouloir porter la main sur la propriété individuelle. On croirait entendre des moutons. Ne vous y fiez pas : ces moutons sont des loups couverts d'une peau de brebis.

Mais ce qui contribue plus que tout le reste au succès de cette propagande, c'est la crédulité naïve de ceux à qui elle s'adresse. Ce sont des ignorants faciles à tromper. Comment, d'ailleurs, ne se laisseraient-ils pas séduire par les perspectives éblouissantes déployées sous leurs yeux? On ne leur promet pas seulement, dans la « Cité de l'avenir », une vie plus douce ; on leur garantit la félicité parfaite au sein du bonheur universel; on les convie à la réalisation

d'un âge d'or. Est-ce que des malheureux qui peinent et qui souffrent, est-ce que de pauvres gens que tourmente sans cesse le besoin d'un sort meilleur, peuvent démêler ce que ces paroles pompeuses renferment de charlatanisme et d'erreur?

On voit donc ce qu'est aujourd'hui- le socialisme. Nous n'avonsplus affaire aux rêveurs inoffensifs du temps de Saint-Simon et de Fourier. Nous ne sommes même plus en présence des agitateurs de 1848 ni des révoltés de 1871 . Les premiers n'étaient bons qu'à servir au peuple des billevesées, les autres qu'à organiser la guerre civile.

Ce que nous avons devant nous à l'heure présente est tout autre chose. C'est un parti agissant, nombreux, discipliné, un parti qui sait ce qu'il veut, qui trouve un point d'appui dans les couches profondes de la nation, et qui marche méthodiquement à l'assaut des principes et des idées indispensables à tout pays civilisé.

Nous ne devons pas nous faire illusion. Ce qui est en cause cette fois, ce n'est plus simplement Tordre matériel, ou une forme de gouvernement, ou l'influence d'un parti politique; c'est la société elle-même, la société tout entière.

Les chefs du socialisme peuvent entasser phrases sur phrases : ils ne donneront pas le

chagne à leurs concitoyens. Derrièfe leurs grands mots d'affranchissement des prolétaires, de réhabilitation du travail, d'avènement de la justice et de l'égalité, on aperçoit clairement l'objet final de leurs efforts. Leur but est de renverser, pour satisfaire les convoitises qu'ils ont déchaînées, tout ce qui sert d'assises à notre civilisation. Au fond, ce qu'ils veulent, c'est l'expropriation pure et simple de ceux qui possèdent au profit de ceux qui ne possèdent pas. Et ils la poursuivent par tous les moyens, les moyens détournés d'abord, tels que l'impôt progressif, les monopoles d'État, la réglementation du travail, la grève, etc., en attendant l'heure où ils pourront recourir à d'autres procédés plus expéditifs et plus directs.

Du reste, ils ne s'en cachent pas. Dès qu'ils ne croient plus nécessaire de garder des ménagements vis-à-vis de l'opinion, ils jettent bas le masque. Lisez les comptes-rendus de leurs réunions, vous ne reconnaîtrez plus ces hommes qui, en d'autres occasions, se montrent si réservés. Là ils avouent leurs projets sans réticences. Il n'est plus question que de guerre impitoyable à la «classe possédante ». Ils font appel aux derniers excès, ils jurent de détruire la « tyrannie capitaliste » par le fer et parle feu. Aucun doute ti'est permis. Entre eux et nous, il s'agit d'un duel à mort.

En face de pareils adversaires, quelle doit

être notre attitude? Nous n'avons pas le choix : il faut résister. Il le faut, d'abord, parce qu'avec le socialisme il n'y a pas d'entente possible; il n'y a de possible que la bataille. ILle faut aussi, parce que si nous renoncions à la lutte, nous faillirions à un devoir sacré.

Nous avons à défendre dans ce conflit autre chose que nos biens et nos droits, autre chose que notre sécurité présente et l'avenir de nos enfants. Il s'agit de sauvegarder l'existence même de la nation. Nos pères nous ont légué une patrie et une civilisation glorieuses. C'est un héritage que nous devons transmettre intact à nos descendants. Cette France qu'ils ont faite si grande est aujourd'hui en péril. Comme la vieille Gaule il y a quinze siècles, elle est sous le coup d'une nouvelle invasion des barbares. Nous, ses fils, pouvons-nous l'abandonner?

Non, il faut combattre. Et ne laissons pas dire que nous combattons pour de vils intérêts ou d'injustes privilèges. Nous combattons en réalité pour sauver ce que les hommes ont de plus précieux sur la terre, pour leur idéal et leur pays, 2)^0 aris et focis.

L'enjeu est gros, mais la victoire doit nous rester. Nous sommes les plus nombreux, il dépend de nous d être les plus forts *. Il suffît pour cela de nous unir. L'ennemi n'est à craindre que

1. Sait-on qu*en France où il y a 10 mil ions d'électeurs, 5 millions et dcir.i de propriétaires habitent leur propre

parce que nous sommes divisés. Eh bien ! rapprochons-nous, serrons les rangs, faisons-lui face. Au premier choc il se dispersera.

Prenons-y garde, la France s'inquiète. Elle

voit sa richesse compromise par les imprudences des uns, les projets des autres, les exigences sans fin des programmes démagogiques.

Elle voit le désordre s'insinuer peu à peu dans ses affaires et l'incohérence dans le fonctionment des services publics. Elle voit ses représentants gaspiller leur temps en discussions stériles et ses gouvernants accepter la tutelle des factions révolutionnaires.

maison et que, sur ce nombre^ 5 millions Thabitent seuls, sans locataires? Voici les chiffres exacts, qui sont extraits de la grande enquête sur l'évaluation de la propriété bâtie. Nombre de propriétés bâties et occupées: 8.100.528. Propriétaires les occupant seuls: 4.969.223. Propriétaires occupant leurs immeubles avec des locataires: 405.597 (Rapport de M. Boutin, directeur général des contributions directes. Paris, imp. nat. 1891, p. 58).

Sait-on que le nombre total des propriétaires de terres, déduction faite des doubles emplois et des cotes multiples, est de 8 millions et demi? et ique par mille feux on compte 840 personnes ayant une cote foncière? le nombre des propriétaires payant Pimpôt foncier est de 8.434.218 (Évaluation des propriétés non bâties. Paris, imp. nat. 1883, p. 393).

« De tels chiffres, dit M. Georges Picot, résultant de ce qu'il y a de plus précis, la perception de l'impôt, en disent plus long que tous les discours. Or il est prouvé que loin de diminuer ce nombre augmente avec les économies d'un peuple qui possède 8 millions de livrets de Caisse d'épargne. Est-il permis dès lors de dire qu'il s'agit d'une caste privilégiée, d'une oligarchie restreinte? et ne sommes-nous pas en présence d'une force nationale ? »

Prêtez l'oreille; entendez-vous cette rumeur qui commence à monter de tous les points du territoire? Ce sont les intérêts qui s'alarment, les mécontentements qui se font jour.

Ce peuple a soif de paix, de sécurité. La politique le fatigue. Depuis que la grande lutte pour rétablissement du régime républicain est terminée, il ne veut plus d'agitation. Son vœu est de travailler paisiblement et de se sentir sûr de son lendemain. Il est las d'entendre prêcher la Révolution, la guerre des classes, le renversement de tout ce qui existe. Il est las d'entendre des déclassés sans pudeur insulter à la patrie.

Ce qu'il demande avant tout, c'est un gouvernement. Il veut un gouvernement, qui non seulement sache défendre la tranquillité matérielle contre les entreprises des fauteurs de troubles, mais qui rassure les esprits, qui rétablisse l'autorité, qui fasse respecter les lois, qui soit capable à l'intérieur et au dehors de pratiquer une politique.

Ce gouvernement, les amis de l'ordre et de la liberté peuvent, en unissant leurs efforts, le donner à la France. Qu'ils se mettent à l'œuvre, les circonstances pressent et l'heure est favorable. Eux seuls sont en situation d'épargner au pays une grande épreuve.

Nous évoluons en ce moment entre deux écueils : à gauche, le danger socialiste; à droite.

Page 1