‹ Notes et souvenirs: Les journées de juin 1848; le siège de Paris; la Commune; l'AssembléeChapitre 40 sur 41 · THIERS · texte numérisé non relu

THIERS

Je n'ai pas à dire, je pense, que M. Thiers était la personnalité la plus considérable de l'Assemblée. Comment aurait-il pu en être autrement? Il était peut-être l'homme de France qui, pendant toute sa carrière, avait fourni la plus grande somme de travail comme journaliste, historien, orateur, ministre.

On connaît le joli mot de Talleyrand sur M Thiers. En 1834, après avoir quitté l'ambassade de France à Londres, Talleyrand avait abandonné définitivement les affaires et était rentré dans la vie privée.

Magnifiquement installé dans son hôtel de la rue Saint-Florentin, il attirait chez lui les jeunes gens qui commençaient à avoir une notoriété, quelques-uns même une célébrité, Lamartine, Thiers, Mignet, etc. Aucun personnage ne pouvait être certainement plus intéressant à entendre, ni même plus utile.

Un jour, on disait devant lui, en parlant de M. Thiers :

— Il eçt parvenu.

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— Non, répondit vivement Talleyrand, il est arrivé.

Dans ses entretiens, le prince de Bévévent n'était pas fâché de répondre à Tavance à la sévérité de certains jugements, et de défendre un peu sa mémoire. C'est dans une de ces réunions qu'il dit un jour :

— A toutes époques il y a du bien à faire et du mal à empêcher ; quand on aime son pays, on peut et on doit le servir sous tous les gouvernements.

A trente-trois ans Thiers était ministre, et à quarante ans président du Conseil. A la fin de sa vie, alors que Theure avait sonné pour lui d'un repos bien mérité, les événements les plus douloureux de notre histoire nationale avaient imposé à son patriotisme la tâche la plus lourde. Il venait, avec la grande autorité que lui donnait sa vie entière, de parcourir l'Europe et de faire à Londres, à Vienne, âPétersbourg, à Florence, des efforts diplomatiques dans des conditions trop connues pour quïl y ait lieu de les rappeler. Le pays tout entier semblait se grouper autour de lui comme autour d'un sauveur.

Enfin, nos malheurs étant consommés, il venait d'être nommé membre de l'Assemblée par 26 départements et était devenu le chef du Gouvernement.

Si l'on veut se rendre compte de l'œuvre de M. Thiers, il faut lire ses discours et les conci-

mentaires qu'en a faits M. Calmon, ancien sous-secrétaire d'Etat à l'Intérieur. Ce recueil témoigne de la prodigieuse activité de cet esprit, propre à connaître et à exposer non seulement les questions de gouvernement, mais celles des finances, de la guerre et de l'administration. M. Thiers, en effet, pouvait traitertous les sujets et parler sur les affaires proprement dites aussi bien que sur la politique.

Il était d'une clarté incomparable, rendaîtattachants les sujets les plus arides, faisait preuve d'une grande force dans la discussion, et était, en toutes choses, d'une compétence parfaite.

Il est bien entendu qu'on ne pouvait exiger de lui une langue très pure à la tribune, ni dans ses écrits un style irréprochable. La variété des matières qu'il traitait le forçait à la prolixité.

Il se complaisait un peu trop aussi à enseigner. Mais comment le lui reprocher, quand on entend chaque jour tant d'orateui-s qui ne comprennent pas la nécessité de faire tout d'abord l'éducation de leurs auditeurs, avant d'aborder la discussion proprement dite? Tout prolixe qu'il fût et malgré sa complaisance à faire de ses discours une sorte de leçon, il n'ennuyait jamais. Il avait l'esprit net et prompt, un goût prononcé pour tout ce qui est naturel et pour tout ce qui procède de la simplicité. Il était extrêmement timide en matièfe de réformes, parce qu'il n'était pas éloigné d'un peu de routine ; mais,

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par contre, quand il était au pouvoir, il avait de la hardiesse. Ces manières d'être, quoique en apparence contradictoires, n*ont rien qui puisse surprendre. Un homme supérieur, qui devient tout à coup le chef du gouvernement de son pays, subit, en effet, sinon une transformation, au moins une modification dans Tétat de son esprit. Le sentiment de sa responsabilité s'impose à lui, change ses habitudes, élargit son horizon, et lui fait précisément prendre des mesures que, spectateur désintéressé, il n'eût peut-être pas osé conseiller.

M. Thiers avait une grande réputation de causeur. Mais, lorsqu'il conférait avec quelqu'un, on ne peut pas dire qu'il y eût conversition au vrai sens du mot, car il négligeait beaucoup son interlocuteur. C'était un monologue plein d'anecdotes et de rapprochements historiques.

Chacun a une manière de travailler qui lui est propre. M. Thiers, lui, prenait des collaborateurs. Certes, je n'entends amoindrir en quoi que ce soit sa valeur personnelle qui était considérable — personne n'en doute, personne ne Ta jamais contestée; — mais il avait souvent recours à des spécialistes, tout à la fois pour s'instruire de ce qu'il pouvait ignorer, et en même temps pour « se faire la main », pour provoquer la contradiction, pour arrivera bien posséder son sujet. C'est ainsi que, quand il avait à

prononcer un discours important sur une question militaire ou financière ou administrative, il appelait un officier général, un économiste ou un administrateur, et là, dans une causerie qui durait souvent plusieurs heures, il s*informait, posait l'objection, provoquait la réponse et arrivait ainsi à une préparation excellente.

Cette manière de travailler avait beaucoup contribué à développer son talent, à lui donner des lumières sur beaucoup de sujets et par conséquent du charme et de la séduction.

J'en trouve la preuve dans une charmante lettre de M. Doudan, écrite le lendemain d'un dîner qui avait eu lieu chez le duc Victor de Broglie :

i< Paris, 10 avril 1840.

« M. Thiers dînait ici lundi. Il a parlé sur ^Afrique avec une vivacité qui a charmé Albert entre autres, disant que c'était le seul instinct un peu désintéressa^, un peu héroï- (jue qui restât au pays, montrant cet Atlas comme une sorte de séminaire guerrier où se formaient aux périls, à la vigilance, au sang-froid, tous les officiers de noire armée, démontrant par tous ses souvenirs militaires qu'il n*y avait pas de meilleures troupes que celles qui avaient combattu longtemps la cavalerie légère. On voyait alors dans son discours les Arabes descendre bride abattue toutes les collines de l'Afrique, et Tinranterie française, immobile, dissiper cet orage qui vient des montagnes, avec des feux réguliers^ Puis les souvenirs de Tarmée d'Egypte et les sabres recourbés et les turbans des Mameluks et les noms d'Héliopolis et des Pyramides, et la légion romaine contre les cavaliers Numides. M. d'Hau-

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bersaërt n'avait pas l'air ému le moins du monde et il persistait, malgré les journées d'Héliopolis et du Thabor, à compter sur ses doigts combien nous avons de soldats en Afrique, combien nous en avons perdu depuis dix ans par la fièvre, combien dans les routes de Constantine et Mascara. Et M. Thiers ramenait contre lui, avec une sorte de furie française, toutes les armées invincibles formées en Afrique, avec leurs beaux étendards déchirés dans les batailles, sous ce brillant soleil, et tout le chœur des âmes héroïques formées par la guerre; et M. Duvergier reprenait que cette école militaire était formée sur un bien grand pied... M. de Canouville écoutait tout ce tumulte en silence et, après le départ de M. le Président du Conseil, il me dit : « C'est singulier, je ne suis pas de sou avis, mais ce petit homme me rappelle pourtant la manière et le geste et la vivacité de paroles de TEmpereur, les jours où il n'était pas très raisonnable. »

Ce tableau est tracé de main de maître et on y reconnaît bien la finesse et l'esprit du peintre, de cet homme supérieur autant que modeste, qui a vécu dans Fintimité des plus grands esprits, qui s'est toujours tenu à l'écart, qui aurait pu être tout, et n'a voulu rien être.

M. Thiers sacrifiait à la clarté tout le reste; peu lui importait que le ton de son discours ou de sa conversation fût incorrect, pourvu qu'il pût frapper son auditeur et le convaincre. A la tribune, et quoique sa voix fût assurément fort ingrate, il réussissait à se faire entendre. Plusieurs choses y contribuaient : la limpidité mer veilleuse de son exposition, l'ordonnance génô raie du discours et l'intérêt respectueux et soutenu avec lequel, en tout temps, sous tous les

régimes, les assemblées ont toujours écouté un homme de sa valeur.

M. Thiers avait des amis; le plus intime était assurément M. Mignet. Celui-ci était la réser\'e en personne, tandis que M. Thiers était l'expansion. Ils se ressemblaient absolument par les idées et par les sentiments, pas du tout par les habitudes. M. Mignet recherchait la solitude, M. Thiers, au contraire, avait besoin du monde, de la communication avec les hommes. M. Mignet avait le culte de la perfection, M. Thiers, se contentait d'à-peu-prés, parce qu'il écrivait, parlait et agissait beaucoup.

M. G. Picot, en prenant possession de la présidence de l'Académie des Sciences morales et politiques, a tracé en quelques lignes un portrait qui montre ce qu'était M. Mignet, ce qu'il était à côté de M. Thiers :

« Historien profond, a dit M. Picot, et juge pénétrant, ayant une grande estime pour les hommes d'action, côtoyant la politique par ses amitiés les plus chères, mais vivant lui-même dans les sphères plus calmes de la pensée, très mêlé aux émotions de la vie publique^ et volontairement étranger à ses ambitions. .. >»

MM. Thiers et Mignet étaient donc très différents. Mais pourquoi s'étonnerait-on de leur intimité? C'est précisément cette différence complète, qui leur a valu les douceurs d'une intimité sans nuage pendant leur existence entière.

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On a dit souvent que, comme Président du Conseil d'un gouvernement monarchique, M. Thiers n'était pas toujours facile et que les rapports, soit entre les Chambres et lui, soit entre lui et la royauté, n'étaient pas commodes. C'est probablement pour cela que Louis-Philippe disait :

« M. Thiers est vraiment bien extraordinaire et par trop exigeant. Je lui ai fait faire un lit dans ma chambre et il veut absolument se coucher dans mon lit. »

M. Thiers avait beaucoup d'esprit, il y joignait de la malice. Peu de temps après la fuite du maréchal Bazaine, il rencontre dans une station balnéaire du Midi un membre de l'Assemblée, qui était un des amis -du maréchal de Mac-Mahon après avoir été le sien. Cet ancien ami hésite, par un sentiment de réserve et de discrétion, à s'approcher de M. Thiers. Mais celui-ci l'encourage, et le colloque suivant s'établit:

— Eh bien 1 vous ne voulez pas reconnaître vos anciens amis?

— Pardon, monsieur le Président, je ne savais pas si je pouvais me permettre de m 'approcher de vous. (L'interlocuteur faisait allusion au 24 mai.)

— Ah bah! est-ce qu'entre nous on s'en veut de ces choses-là?

— Je craignais que le souvenir du 24 mai...

— Du tout, du tout, je voulais précisément vous faire mon compliment de condoléance, car vous laissez partir vos jprisonniers.

Lorsque dans son salon, où il recevait beaucoup, M. Thiers était Tobjet d'une question à laquelle il ne voulait pas répondre, ou lorsqu'on lui demandait quelque chose qu'il ne voulait pas faire, il avait une grande dextérité pour se soustraire à Timportun.

— Connaissez- vous, disait-il, au lieu de répondre à la question, connaissez-vous la princesse Troubetzkoïl c'est une femme charmante; elle vient souvent me voir, donnez-moi le bras, je vais vous présenter à elle.

Ou encore :

— Mon cher député, nous causerons de cela une autre fois ; aujourd'hui, j'ai à parler au prince Orloff ; c'est un de mes amis particuliers, celui-là ne m'a jamais abandonné» je lui dois beaucoup.

Et il s'esquivait.

On voit, parle choix de ses interlocuteurs préférés, que ce politique sagace et expérimenté préparait déjà Talliance russe.

Un soir, à Versailles, après le dîner, douze ou quinze membres de l'Assemblée étaient réunis autour du Président : autour n'est pas exact, car M. Thiers avait toujours le dos au feu, ses convives se tenant devant lui en éventail.

J^étais au nombre des invités et, profitant d'un moment favorable, je lui demandai la mise à Tordre du jpur d*un projet de loi dont un grand nombre d'intéressés, disais-je, attendait impatiemment le vote.

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— Mais , mon cher député , me répond M. Thiers, tout le monde attend toujours quelque chose* Ainsi, par exemple, voilà monsieur qui vient me demander une préfecture et qui me la demande depuis longtemps. Eh bien !

il ne l'aura pas encore.

Et sans se retourner, M. Thiers, en disant ces mots, étend la main vers un visiteur du soir, qui venait de se glisser parmi nous et qui, ainsi exécuté, se sauve encore plus vite qu'il n'était venu.

Dans une circonstance analogue, il eut, un autre soir, un mot bien fin. C'était en janvier 1873, huit jours après la mort de l'Empereur. Un député, faisant allusion à cet événement, lui dit, sous forme interrogative :

— Monsieur le Président, c'est un grand évé* nement?

Le Président ne répond pas, espérant faire sentir que la question n'est pas très convenable, et que lui. le Chef de l'Etat, croit devoir garder le silence.

L'interlocuteur ne comprend pas et renouvelle sa question. M. Thiers se décide :

— Mon Dieu ! ce n'était pas un méchant homme, mais c'était un homme qui avait confondu le verbe rêver avec le verbe réfléchir^ et cependant, vous avez raison, c'est un grand événement. »

M. Thiers souffrait beaucoup de se voir con-

damné au séjour de Versailles. Il ne s'en plaignait qu'à mi-voix, de peur d'inquiéter la majorité de l'Assemblée, très hostile k Tidée de s'établir à Paris. .Néanmoins le Président ne laissait échapper aucune occasion de mettre en relief les inconvénients de sa résidence forcée dans la ville de Louis XIV.

Ces inconvénients étaient réels et parfois très sérieux. Les pouvoirs publics avaient bien pu s'établir à Versailles, Paris n'en demeurait pas moins la capitale de la France, le centre intellectuel et politique du pays, le siège de toutes les grandes administrations.

A la vérité, chaque ministère avait installé au palais de Versailles une sorte de succursale, avec le personnel nécessaire pour expédier sous l'œil du Président toutes les affaires urgentes. Mais la majeure partie des bureaux, avec les archives et les documents, restaient à Paris. C'était toujours à Paris que s'élaborait le gros de la besogne administrative.

Cet état de choses occasionnait une foule de lenteurs et d'incommodités. M. Thiers, tout en ayant l'air de s'y soumettre de bon cœur, insinuait à chaque instant qu'il était regrettable que le Gouvernement se trouvât ainsi coupé en deux.

Il ajoutait que les ministres perdaient beaucoup de temps à faire contin uellement le voyage de Paris à Versailles, et que cette sujétion était

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en particulier très gênante pour les représentants des puissances étrangères, tenus à venir fréquemment le visiter.

Parfois il en disait davantage. Il qualifiait de puérile la crainte -affichée par un grand nombre de députés, de voir éclater une nouvelle insurrection si le Gouvernement rentrait à Paris.

Comment pouvait-on redouter un nouveau mouvement populaire au lendemain de la « semaine sanglante » ? La garde nationale n'étaitelle pas désarmée, la Ville et ses environs remplis de troupes fidèles?

Dans le but d'accoutumer tout doucement les esprits à la pensée du retour à Paris, il imagina de venir de temps en temps passer quelques jours à TElysée. C'était, disait-il, pour entrer en communication avec les corps constitués, avec le personnel diplomatique, la haute société parisienne, le monde des affaires, et faciliter à tous, par quelques réceptions les contacts avec le Chef de l'Etat.

Pendant l'un de ces séjours, j'eus avec M. Thiers une conversation trop curieuse pour que je ne la rapporte pas ici.

J'avais été convié à dînera l Elysée. Au moment de passer à table, tandis que M"* Thiers prenait le bras de M. Dufaure, le Président s'approche de moi et me prenant la main :

— Je vous emmène ; vous vous mettrez à ma droite.

— X. 1 J'jTf' irZ-r;-!. Hrf dErîl-jCSIISFIlIlTÎBiaL

IVr C.*J^r-<LJ " '- '■ "

7i rr^r' --tT.fr -::l iLi>îïire on* h^ sies ires ,.r.5.: ::i.'- L-^--. N:»l.§ sz^iLZit^ àjar feis p^nr

— EL'- bie:. l.c vslIs t.us ra?on;er un r&re qxie

Ta: fai: :es : ur?-?!. J-r TeuxTz.us ler^isamer ^•arce que vou^ y fi^uri-rz.

Là-d^r^su-î -Ji: r:>i.c^ Puis, au b.>uî d'un insîa:it. M. Triiers s^incline dererhef ver? moi et repi'ei-d :

— Voici raoa r^ie. En nc-ire quali:^ de Pmns3ens, doos ^>iiifïie^ ri<itur*rl:eme&t curieux. Ayant dooc appris quH d».^vait y avoir sur le^ boulevards un ie ces mou^eaicnîs, une de ces démonstrations qui font courir tout Paris, nous nous étions rendus, vous et moi. dans un cercle dm boulevard des Italiens, pour jouir du spectacle.

Nous causions près de la cheminée, lorsque tout à coup des cris se font enendre dans la rue. Nous courons à la fenêtre et — stupéfaction î — nous apercevons M. le comte de Cliambord faisant son entrée dans sa bonne vU^J^Paris. Les démonstrations étaient modérées; il

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n'y avait aucun cntliousiasme. Quelques propos assez grossiers se firent entendre et cela nous affligea, à cause du lespect que nous portons, vousetmoi, à cette ancienne et illustre famille.

Nous méditions encore sur cet événement, lorsque do nouveaux cris se firent entendre. Le spectacle avait subitement changé. De notre fenêtre, nous vîmes alors M. le comte de Paris qui faisait à son tour sa rentrée, entouré d'un brillant état-major. Vous concevez, mon cher député, que ce spectacle ne me déplaisait pas, à moi qui suis un ancien ministre du roi Louis-Philippe, mais nous fûmes très surpris de voir que la grande masse des Parisiens ne répondait pas aux acclamations tout d'abord entendues, et je dois vous dire que cela m'affligeait sincèrement.

Vous me suivez ? Vous savez que c'est un rêve.

— Oui. Monsieur le Président, je ne l'oublie pas.

— Je n'ai pas fini ; le rêve continue et nous fait apercevoir une chose dont vous ne vous douteriez pas. Du môme côté arrivait à son tour, en suivant la ligne des bou evards, Napoléon IV. Cette fois, le peuple arrêta le cortège et se livra à ses violences ordinaires. Ce spectacle nous était pénible; nous quittâmes la fenêtre, et en descendant Tescalier du cercle, sérieux et profondément impressionnés par tout ce que nous venions de voir, nous noas disions : Décidément, il n'y a de possible que la République conservatrice.

Certes, rien n'est plus original que cette idée de M. Thiers, d'imaginer un rêve et de le narrer ensuite à un voisin de table.

Puisque je parle de ces soirées de TElysée, qu'on me permette d'évoquer le souvenir d'une autre conversation que j'y eus un soir avec M. Thiers.

C'était le jour de la fameuse élection où M. Barodet, représentant du radicalisme le plus

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avan :é, disputait les suffrages des Parisiens à M. de Rémusat, alors ministre des Affairesétrangères, Tun des plus vieux et des plus fidèles amis du Président de la République.

Le résultat du scrutin était attendu dans toute la France avec une impatience extrême.

Suivant que tel ou tel candidat triompherait, l'élection devait constituer une victoire ou une défaite pour la politique de M. Thiers.

J'assistais au dépouillement des votes. Dès que je vis que M. Barodet l'emportait à une énorme majorité, je courus à l'Elysée, où il y avait ce soir-là dîner et réception.

Le Président se trouvait dans le premier salon ; j'allai vivement à lui. Il m'avait aperçu et se tournant vers moi :

— Vous savez le résultat ? me demanda-t-il à voix basse.

— Oui, monsieur le Président, c'est ce qui m'amène. L'élection de M. Barodet est un fait très grave.

Et ce disant je ne dissimulais pas mon émotion. M. Thiers quitta son entourage et m'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Prenez garde, dit-il ; personne ne sait rien encore. J'ai là tout le haut commerce de Paris; il ne faut pas les inquiéter.

— Mais, la nouvelle, tout le monde la connaîtra dans un quart d'heure ! A quoi bon la dissimuler?

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— Non, non, ne dites rien.

— Je ne dirai rien ; maiâ vos invités n'en seront pas moins émus dans un instant, quand ils sauront la vérité.

— Il n'y a pas de quoi, reprit M. Thiers après une pause. Ils comprendront ce que c'est; c'est la haine de l'Assemblée.

—Non, monsieur le Président, c'est la haine de la société.

— Je vous répète que c'est une manifestation contre l'Assemblée.

—Et moi, monsieur le Président, je répète que c'est la haine de la société, et je suis surpris, permettez-moi de le dire avec le plus profond respect, qu'un homme comme vous puisse s'y tromper.

Je pris congé. Nous n'avions plus rien à nous dire sur cet événement. Il était visible que M. Thiers tenait à n'en point paraître affecté.

On sait que, peu après, l'élection de M, Barodet servit de prétexte à la coalition parlementaire, qui contraignit le Président à céder la place au maréchal de Mac-Mahon.

M. Thiers aimait la vie du monde, non pas la vie agitée, fatigante, mais une vie intime avec des amis, hommes et femmes, car il se plaisait beaucoup dans la société des femmes distinguées.

Deux étrangères avaient été l'objet de sa pré-

3i2 NOTES ET SOUVENIRS

dileciion particulière : la princesse Troubetzkoî et la duchesse Colonna, deux femmes très différentes et dont le contraste amusait singulièrement leur éminent interlocuteur.

La princesse est une femme d'esprit très original, ayant beaucoup d'imprévu et de charme. Actuellement on ne la voit qu'accidentellement. A l'époque de l'Assemblée nationale, elle résidait chaque année à Paris, d'une manière assez suivie. Son salon était fort éclectique. Elle y recevait des hommes de tous les partis, leur faisant le meilleur accueil, mais avait une prédilection marquée pour M. Thiers, et aussi pour Emile de Girardin et Gambetta.

La duchesse Colonna était une femme très sérieuse, très réfléchie ; elle a succombé, il y a quelques années, à une cruelle maladie.

M. Thiers aimait presque passionnément la conversation de ces dames, et je n'hésite pas à penser que celles-ci se plaisaient beaucoup à l'écouter.

Plusieurs personnes peuvent se rappeler le fabliau que M. Thiers improvisa à l'un de ses dîners, pour bien peindre le défaut de cuirasse de la France.

<* Quand la France est venue au monde comme nation, c'était au temps des fées. La France devait être une grande princesse; aussi on •appela à son berceau toutes les bonnes fées: la fée de l'esprit, la fée de la richesse, la fée de la

conquête, la fée de la beauté, la fée de la grâce, la fée des moissons, la fée des vendanges.

« Et ce fut une fête sans pareille dans tout le jeune royaume ; on dansa et on s'enivra. Mais voilà qu'au beau milieu de cette réjouissance publique, une fée inattendue vint s'asseoir au banquet. Il y avait douze fées à table, la nouvelle fut la treizième. Elle n'était pas gaie comme les autres, bien au contraire: sa figure marquait la méditation, la gravité, la tristesse.

«Et tout le monde de se dire : Que vient-elle faire celle-là avec sa figure de l'autre monde?

«Elle s'était assise; elle se leva majestueusement et prit ainsi la parole :

« — Vous avez appelé toutes les bonnes fées au berceau de la France, vous m'avez oubliée, malheur à vous! La France aura des jours de victoires et de conquêtes. Elle sera riche par ses moissons et ses vendanges; elle sera célèbre par son esprit; elle séduira le monde par sa grâce ; mais chaque fois qu'elle sera sur le point de jouir de sa fortune, une catastrophe imprévue la jettera dans l'abîme de la guerre ou de la révolution. Et ainsi, je serai vengée de n'avoir pas été appelée, comme les autres fées,

à son berceau.

« — Qui donc es-tu ? cria-t-on de toutes parts

à la fée qui se vengeait.

« Elle était déjà à la porté ! elle se retourna sur

léseuiletditd'unton solenneletrailleuràlafois:

« — Je suis la Sagesse. La France aura eu à son berceau toutes les bonnes fées; mais, comme elle n'aura pas eu la Sagesse, tous ses autres dons seront annihilés. »

La princesse Troubetzkoï laissa tomber alors cette remarque :

« Ainsi a parlé la Sagesse, maïs la Sagesse n'a pas toujours raison. »

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