I. I" juin et 13 juillet
CHARLES MERYON
CROQUIS EXTRAITS DF. l'aLBUM DE MERYON
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rimmensité traverse Tœuvre de Meryon et fait de ses eaux-fortes plus que des tableaux, des visions. »
Plus tard Victor Hugo écrivait aussi à Ch. Baudelaire qui lui avait envoyé une eau-forte de Meryon, vraisemblablement Tabside de Notre-Dame de Paris :
« Hauteville-House, 29 avril 1860.
« Vous m'avez envoyé, cher poète, une bien belle page ; je suis tout heureux et très fier de ce que vous voulez bien penser des choses que j'appelle mes dessins à la plume (i).
« J'ai fini par y mêler du crayon, du fusain, de la sépia, du charbon, de la suie, et toutes sortes de mixtures bizarres qui arrivent à rendre à peu près ce que j'ai dans l'œil et surtout dans l'esprit. Cela m'amuse entre deux strophes.
« Puisque vous connaissez M. Meryon, dites-lui que ses splendides eaux-fortes m'ont ébloui sans la couleur, rien qu'avec l'ombre et la lumière, le clair obscur tout seul et livré à lui-même : voilà le problème de l'eau-forte, M. Meryon le ressent magistralement, ce qu'il fait est superbe; ses planches vivent, rayonnent et pensent. Il est digne de la page profonde et lumineuse qu'il vous a inspirée (2).
« Vous avez en vous mon cher penseur, toutes les cordes de l'art; vous démontrez une fois de plus cette loi, que dans un artiste le critique est toujours égale au poète. Vous expliquez comme vous peignez, grandi ter.
« Je vous serre la main. « Victor Hugo. »
C'était un encouragement pour ce pauvre Meryon; cette lettre n'étaitelle pas faite pour le faire croire à son grand talent, et espérer un avenir meilleur?
1. Salon de 1859, Curiosités esthétiques, page 338 (œuvres complètes).
2. Salon de 1850, Curiosités esthétiques, page 336 (œuvres complètes).
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Meryon écrivait au poète Charles Baudelaire (i) :
« Paris, 23 février 1860.
« Cher Monsieur,
« Je vous envoie un cahier de mes vues de Paris. Comme vous le pouvez voir, elles sont bien imprimées sur chine, collé sur papier vergé, par conséquent de bonne tenue. C'est de ma part une faible marque de reconnaître le dévouement dont vous avez fait preuve pour moi (2).
« Cependant, j'ose espérer qu'elles serviront parfois à fixer votre imagination curieuse des choses du passé. Moi-même qui les ai faites à une époque, il est vrai, où mon cœur naïf était encore près de soudaines aspirations vers un bonheur auquel je croyais pouvoir prétendre, je revois quelques-unes de ces pièces avec un véritable plaisir. Elles peuvent donc produire le même effet sur vous qui aimez aussi à rêver.
« Je n'ai point encore terminé les notes que je vous ai promis de faire pour aider votre travail ; en tout cas, j'irai vous voir bientôt pour en causer encore. Comme l'éditeur recule devant les démarches qu'il y aurait à faire, dit-il, pour le placement des dites pièces, il n'y a rien qui presse. Ainsi que cela ne vous inquiète pas.
« Adieu, Monsieur, j'espère qu'avant votre départ je pourrai profiter du bienveillant accueil que je reçois de vous.
« Je suis votre très humble et très dévoué serviteur.
« C. Meryon.
« Je vais m'occuper du placement des suites auprès des personnes qui ont, sur votre recommandation, l'extrême bonté de s'intéresser à cette oeuvre.
« Meryon, 20 rue Duperré. »
1. Charles Baudelaire, Souvenirs-correspondances bibliographiques suivis de pièces inédites. Paris, René Pincebourde, 1872, pp. 100-102.
2. Charles Baudelaire s'était ardemment employé à faire acheter par le Ministère des exemplaires des vues de Paris de Meryon ; il avait réussi.
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Baudelaire s'était même proposé pour écrire une introduction au cahier de ces chefs-d'œuvre sans acheteurs du vivant de l'auteur et aujourd'hui hors de prix.
Il en est des hommes comme de certaines combinaisons, de certains événements qui arrivent trop tôt : devançant leur heure, ils sont quelquefois en avance sur le cadran de l'humanité.
Charles Baudelaire écrivant sur Paris avec des eaux-fortes de Meryon, n'était-ce pas complet ?
Une lettre de Meryon, donnée par M. Ph. Burty dans son travail sur ces dernières, est trop intéressante à plusieurs titres pour n'être pas reproduite ici.
« Cette lettre fut écrite en janvier i865 à M. Léon Godart, auquel Meryon avait envoyé des eaux-fortes et dont il avait parlé dans son journal, La propiété littéraire et artistique :
« Vous avez dit aussi quelques mots de mon passé comme officier de marine. Je n'ai porté l'épaulette que peu de temps; je l'ai déposée parce que je ne me sentais pas assez solidement construit, tant au physique qu'au moral, pour commander en toutes circonstances à des hommes que je considère la plupart comme les plus dévoués, les plus honnêtes, les meilleurs qu'on puisse rencontrer. C'est avec un profond sentiment de sincérité que je m'honore d'avoir passé la meilleure partie de ma jeunesse au milieu de tels hommes, officiers et matelots. La cause ci-dessus, jointe aux penchants naturels que j'ai toujours eu pour les arts, m'a fait me hasarder sur la route oii je chemine aujourd'hui.
« Je vous remercie beaucoup de tout ce que les quelques lignes que vous avez écrites dans La propriété littéraire expriment d'élogieux et d'honorable pour moi; mais je pense que vous me jugez beaucoup trop favorablement. Tout en ayant moi-même la conscience des bonnes qualités que peut avoir mon œuvre, je sais mieux que personne son côté faible, le manque de la perspective aérienne. Le trop de dureté dans l'exécution, de fidélité dans les détails, sont d'autres défauts saillants que vous n'avez pas indiqués, peut-être pour me laisser jouir pleinement des compliments que vous me faites; je veux donc n'accepter
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qu une partie de vos éloges : me les approprier tous serait m'exposer à de justes et pénibles déceptions. »
Voilà certainement une lettre qui fait honneur à son auteur.
Dans une autre lettre que Meryon a écrite à M. Ph. Burty au sujet des difficultés qu'il a surmontées pour exécuter sa grande vue de San Francisco, qu'il grava en i856, il entre dans des explications de métier qui sont intéressantes; il écrivit aussi plusieurs lettres curieuses à M. Benjamin Fillon, lorsque celui-ci lui fit faire, pour Poitou et Vendée^ plusieurs portraits qui sont certainement la partie faible de son œuvre. Il était déjà bien tourmenté ; ses lettres constatent que son cerveau était malade ; il se laisse aller à des fantaisies qu'on pourrait qualifier de folies.
Une autre lettre de Meryon, qui n'est autre qu'une autobiographie, fut adressée à M. Léon Delaunay, secrétaire de la commission des beaux arts à l'exposition d'Alençon (i). Meryon sortait de Charenton où il avait passé quatorze mois. Sa lettre donne sur sa vie des notes intéressantes : il voit toujours des ennemis autour de lui ; mais un des points importants, celui qui peut-être a fait sombrer sa grande intelligence, c'était toujours cette idée constante : son acte de naissance irrégulier. Ne serait-ce pas là la raison qui l'aurait fait quitter la marine française? Voici quelques extraits de cette lettre, datée du 29 mai i865 : « Il résulte de là et d'autres causes encore provenant de circonstances de ma naissance dont j'ai dit quelques mots plus bac, que dans le corps d'état des graveurs, la plupart n'ont voulu m' admettre, qu'on m'a contesté et me conteste encore mes œuvres, qu'on a nié ma personnalité, et qu'on a même été plusieurs fois jusqu'à me dire mort pour motiver cette fraude et l'exécuter ; je vois qu'on se sera appuyé de ce prétexte, que le nom que je porte ne m'appartient pas, quoique la teneur de mon acte de naissance me l'accorde dûment.
« Je dois vous dire ici qu'à cette pension dont je parle (pensionSavary, aujourd'hui institution Aubert Savary), j'étais connu sous le nom de
I. Lettre publiée par M. Anatole de Montaiglon dans les Archives de V art français, 1877, p. 380.
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Gentil, n'ayant pris celui de Meryon que lorsque je commençai ma carrière de marin ; ce nom est celui d'une famille résidant en Angleterre, et de Tun de ses m3mbres les plus anciens, M. C. L. Meryon que je crus longtemps mon père, mais qui n'a été, je pense, que mon tuteur : la teneur de mon acte de naissance m'autorise à porter ce nom, et consentement m'a été confirmé récemment sur la proposition que je fis moi-même de me désister si ce devait être une cause de préoccupation pour lui, de préjudice pour moi (par M. C. L. en personne), de telle sorte que je me considère comme pouvant repousser contestations qui surgiraient dorénavant, résultant d'arrière-pensées encore cachées sous cette autorisation,
« D'ailleurs, ce nom, je prétends l'avoir dûment acquis par mes œuvres qui me sont toutes personnelles, et je dirai même que le genre de ma vie, tant passée que présente, en justifie assez bien, ce me semble, la composition étymologique. »
Meryon n'a-t-il pas cherché plus tard par un rébus à donner raison à cette soi-disant étymologie?
M. Anatole de Montaiglon, qui a publié cette lettre, (i) cite un fait qui a une grande importance et qui prouve que le pauvre Meryon était véritablement fou.
La grande intelligence restait lucide pour ce qui conzernait l'art qu'il aimait par-dessus tout, mais sa raison était voilée souvent et le malheureux semblait perdu dans un cauchemard.
« J'étais un jour au cabinet des Estampes et je trouvai sur le bureau de Monsieur Arnauldet, dont Meryon parle précisément dans nos lettres, l'épreuve toute nouvelle et que Meryon venait de terminer pour l'offrir à M. Niel; celui-ci, jcomme plus tard M. Benjamin Fillon, est au nombre des personnes qui se sont le plus intéressées à lui, qui l'ont le plus aidé et servi de la seule manière dont on pût lui faire accepter de l'être; comme il avait, à diverses reprises, obtenu pour lui quelques souscriptions à sa belle suite parisienne, Meryon avait
(i) Nouvelles Archives de l'Art français, 1877, p. 465.
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voulu len remercier en faisant une gravure qui lui fût toute personnelle; et il avait fini par graver une très belle miniature détachée dun manuscrit du xV siècle et que M. Niel possédait.
« L'auteur, à genoux, présentait son livre à un seigneur assis sous un dais et entouré de ses officiers et de ses domestiques, avec la porte ouverte sur la campagne, les personnages éloignés, le chien obligatoire et le ramage des tentures; on voit d'ici l'aspect de la composition. Frappé comme je l'étais, non pas du mérite de la pointe, mais de quelque chose de plus rare, la merveilleuse exactitude du sentiment, du dessin et des costumes, j'en parlai à Arnauldet et je lui disais combien, à voir cette planche si inattendue et si surprenante, Meryon ferait un chef-d'œuvre d'après les deux grands Stuerbout de Bruxelles; Meryon revint au bureau de M. Arnauldet, celui-ci me présenta, et, comme je n'avais rien à retrancher des éloges que je venais de faire de lui, sans savoir qu'il fût si près, je les lui répétai, en insistant sur mon étonnement de lui avoir vu si bien comprendre du premier coup le sentiment et le costume d'une époque qu'il n'avait pas étudiée auparavant; il me laissa parler, me regardant très fixement comme pour voir s'il y avait chez moi autre chose que de l'exagération polie; et quand il fut bien sur de ce qui était, c'est-à-dire de la parfaite sincérité, et sur ce point de la compétence de mon éloge, il prit la parole, et, avec une ardeur de plus en plus rapide et fébrile, il nous expliqua pourquoi il avait réussi. C'est qu'il savait tout ce que disait, tout ce que pensait, ce qu'était chacun de ces personnages, ce qui avait précédé et ce qui suivait, leurs amitiés et leurs haines, le détail enfin de toutes ces vies dont la scène qu'il avait gravée n'était qu'un point. Aussi dans cette œuvre où il n'avait rien modifié, rien ajouté, sa folie invisible, dans le travail était ce qui l'avait inspiré et qui avait conduit sa main. Rien de plus fou que le roman qu'il nous raconta, mais rien de plus déduit, de plus net, de plus vivant, et cela avec une éloquence heurtée, mais pleine d'éclairs, et toujours remarquablement intelligente. Nous ne disions rien, bien entendu; approuver, c'était l'encourager dans cette voie; le contredire, c'était l'y exaspérer; nous écoutions, troublés à
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la fois et intéressés quand, après une heure et à bout de forces, il se sauva plutôt qu'il ne nous quitta, sans nous laisser le temps de lui rien dire. Comme dans ces conditions on ne doit voir un homme qu'avec la possibilité de lui faire du bien, et que, pour cela, il faut avoir une influence, même momentanée, qui ne résulte que du temps, je ne cherchai pas à le revoir, et le hasard fit que nous ne nous sommes jamais rencontrés.
Voici l'autre trait que m'a conté M. Péquegnot : celui-ci, qui demeurait alors du côté des Gobelins, était son ami depuis longtemps, et, à un moment, Meryon se mit à venir fréquemment chez lui ; il y apportait ses planches, il y gravait, il y faisait mordre, il y restait volontiers à dîner, ce qui faisait le plus grand plaisir à son hôte.
Meryon était alors dans le moment où il considérait qu'il était honteux pour l'homme de céder aux nécessités de la nourriture et du sommeil et se refusait à peu près l'un et l'autre; aussi, à un moment, il ne se déshabillait pas, couchait debout contre un mur entre deux planches dans lesquelles il passait des cordes pour ne pas tomber. On conçoit le bel effet pour sa santé, et quand, chez M. Péquegnot, après avoir travaillé, il consentait à rester et qu'on lui faisait boire du bouillon ou manger de la viande, c'était un vrai bonheur d'avoir gagné cela sur lui, et l'on trouvait qu'il ne venait jamais assez. Mais, un jour, il entra dans une colère désespérée, partit, et ne revint plus que longtemps après et de loin en loin. Qui donc avait rompu ce charme? Hélas! un soin bien naturel et aussi innocent qu'involontaire de Mme Péquegnot; elle avait rangé l'atelier de son mari, et sur la planche du cabinet à demi obscur où il avait l'habitude de se servir de l'eau-forte, elle avait aperçu un de ces vieux colliers de chiens à clous de cuivre et garni d'une double fraise de poils; comme ceux-ci étaient tous mangés aux vers, en bonne ménagère, elle avait fait jeter le malheureux collier. Et ce que Meryon ne trouvait plus, c'était ce qui l'attirait et qu'il venait chercher; il en avait fait son fétiche et son manitou ; il dessinait bien à côté de lui, et c'était lui qui faisait bien mordre ses planches!...
Tous ceux qui l'ont connu en pourraient, à coup sûr, raconter bien
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d'autres; celles-ci suffisent ici pour montrer ce qui est important, que ce qu'on pourrait prendre pour de simples bizarreries ou même pour des choses plaisantes, sont au contraire parfaitement sérieuses et, par là, resteraient inexplicables (ainsi la loi lunaire et solaire, n°' 68 et 69, où Ton trouve les boîtes perpendiculaires pour dormir debout), si Ton toisait sur ce point la vérité.
Elle est triste et nous rappelle au sentiment douloureux de la faiblesse humaine, mais elle est la vérité; sans elle on ne verrait plus tard que des plaisanteries de mauvais goût dans certains détails de l'œuvre de Meryon, et s'il est à regretter qu'une intelligence si vaillante et si noble dans ses aspirations ait été dévoyée par la maladie, l'on doit à son souvenir de le défendre d'une pareille imputation.
Monsieur Wasset, un amateur distingué, qui vendit sa collection en 1880 et qui avait connu Meryon vers 1868, me contait certaines particularités de cette nature douce. La première fois qu'il le vit, il était muni d'un portefeuille contenant plusieurs états de ses planches qu'il voulait lui vendre.
Monsieur Wasset qui, à cette époque, ne recherchait de Meryon que ses vues de Paris, lui acheta tout ce qu'il lui proposait aux prix bien modiques fixés par Meryon, c'est-à-dire 5o centimes et un franc; il prit tous ces états et plusieurs épreuves de la vue de l'ancien Louvre, du côté de la Seine en i65i ; en cette année 1866, Meryon avait exposé cette dernière sous le n°3i7i.
Monsieur Wasset voulut lui acheter l'épreuve de l'Exposition, mais Meryon croyait que cette épreuve avait subi, étant au Salon, un lavage à la potasse pour tuer les noirs veloutés ; il en accusait les jésuites qui, selon lui, le poursuivaient partout.
Meryon se refusa d'abord obstinément à vendre cette épreuve, se renfermant dans ces mots : « Il faut qu'elle soit détruite. »
La résistance de l'artiste, aiguillonnant le désir de l'amateur, M. Wasset arriva bientôt à vouloir absolument cette épreuve, Meryon continua de refuser et partit en répétant son invariable : « Non, Monsieur, il faut qu'elle soit détruite. » Ne sachant quel moyen
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employer, M. Wasset écrivit à Meryon qu'il espérait qu'il ne lui refuserait pas le petit service qu'il allait lui demander ; comme il devait venir bientôt lui apporter diverses épreuves, il le priait d'apporter aussi l'épreuve de l'Exposition pour la voir seulement ; l'épreuve étant là, il espérait bien trouver le moyen de décider Meryon à la lui vendre, c'est ce qui arriva ; après bien des luttes, Meryon consentit, à la condition qu'il écrirait au bas de l'épreuve comment, selon lui, elle avait perdu toutes les qualités qu'elle possédait avant le lavage.
Cette pièce, vendue à la vente de M. Wasset sous le n" 869, fut payée 335 francs ; on lisait au bas écrit de la main de Meryon :
« A Monsieur Wasset, employé au Ministère de la Guerre, qui me fait l'honneur de recueillir quelques états de mes gravures.
« J'ai de très fortes raisons pour penser, la certitude même, que cette épreuve, lors de l'encadrement, a été soumise à quelques opérations secrètes, clandestines, quelque chose comme un lavage à la potasse; et c'est à ce point de vue seulement qu'il peut y avoir intérêt à la conserver. Ce fait, de la nature de ceux qu'on ne tient guère à soupçonner, donnera une idée de ce que peuvent suggérer à ces gens, pour qui tous les moyens sont bons pour arriver plus sûrement à déconsidérer qui, pour telle cause que ce soit, les iniquités, la basse envie, le vil égoïsme et le fanatisme aveugle de l'esprit de parti. P., ce 27 août 1866, C. M. «
Cette épreuve et plusieurs autres, avaient été vendue cinq francs pièce.
Lorsque Meryon venait voir M. Wasset pour lui vendre des épreuves, il ne manquait jamais de le prier de regarder par la fenêtre s'il ne voyait pas de jésuites l'attendant dans la rue ; c'était une idée fixe chez lui, idée qui le quittait aussitôt, car M. Wasset qui, pour le contenter, se mettait à sa fenêtre et le regardait passer, remarquait que Meryon ne se retournait seulement pas ; il avait oublié en descendant l'escalier. Sa préoccupation n'existait plus, son idée avait passé à autre chose.
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Meryon s'était lié avec quelques artistes, entre autres avec M. Bracquemond pour lequel il avait de Tamitié et dont il prisait fort le talent ; comme quelques amis M. Bracquemond avait l'autorisation de prendre la clef du logis, le maître étant absent. Un jour M. Bracquemond était monté dans Tatelier et, s'impatientant de ne voir personne, voulut laisser une preuve de sa visite; il crayonna un oiseau poursuivant une mouche qui infailliblement devait être dévorée par lui. C'était vraisemblablement dans Tidée de M. Bracquemond une façon de laisser sa carte de visite ; en rentrant Meryon ne le comprit pas ainsi : il vit dans cet innocent dessin la preuve écrite de la fatalité, qui selon lui s'acharnait à sa personne.
L'imprimeur Delatre, qui allait voir souvent Meryon, le trouva plus triste que de coutume ; il lui en demanda la raison.
Pour toute réponse Meryon lui dit :
«Regardez cette image; c'est celle de ma destinée. Je ne peux pas plus éviter les malheurs qui doivent fondre sur moi que cette mouche n'évitera le bec de ce moineau. C'est ma destinée !!! »
A partir de cette époque, sa raison %
s'altéra, il devint plus sombre que de coutume, il ne voulait voir personne; tous ses amis étaient devenus pour lui des ennemis.
Il fit pourtant un voyage à Bruxelles et séjourna une année environ chez le comte d'Aremberg qui lui avait commandé diverses vues de son château.
Nous croyons que cette année là fût peu fructueuse au point de vue du travail et que la maladie mentale qui le tourmentait s'accrut en ce temps là plus qu'elle ne s'affaiblit.
En effet, quelques jours après son arrivée à Paris, M. Delatre, s'étant empressé de lui rendre visite, trouva le pauvre artiste couché et refusant obstinément de se lever.
Vainement il voulut l'entrainer au dehors pour déjeuner ; il fut
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forcé de faire monter chez Meryon un repas pendant la durée duquel il lui fut impossible de ne point s'apercevoir que Meryon était bien fou.
Il fît aussitôt prévenir M. de Salicis, M. Bléry. Il y avait alors plus de huit jours que Meryon n'avait quitté son lit, disant qu'il ne pouvait « traverser cette mer de sang. »
M. Delatre se rendant bien compte de l'état de ce pauvre Meryon, voyant qu'il était perdu, voulut avoir les traits de ce malheureux ami.
Il alla trouver M. Flameng; il lui fît part de l'affreuse position de Meryon, il lui parla de son désir d'avoir le portrait de Meryon. M. Flameng se fît un plaisir d'être agréable à M. Delatre. Ce dernier, pour obtenir que le pauvre fou voulut bien se laisser faire faire son portrait, inventa cette fable : que M. Flameng, partant pour l'étranger, serait heureux qu'il voulut bien poser un instant parce qu'il désirait emporter en voyage ce souvenir de lui.
Meryon, assez calme en ce moment, se prêta de bonne grâce au désir de ses deuxamis, mais, le lendemain, quand M. Delatre retourna le voir, il le trouva regrettant son bon vouloir de la veille et désirant que le dessin de M. Flameng lui fut rendu. M. Delatre lui fît observer que M. Flameng était parti et avait emporté son dessin, et les choses en restèrent là.
Mais le jour suivant il fallut user de ruse pour décider le pauvre fou à se lever et à quitter sa chambre ; il céda pourtant et on le conduisit à Charenton où il resta quelque temps. Là, il cultiva la terre. Pour le distraire, M. Delatre, qui lui avait voué une véritable amitié, alla le voir plusieurs fois. C'est à cette même époque qu'il lui porta le dessin que Viollet le Duc désirait qu'il gravât. Il s'acquitta assez bien de cette tâche : sa santé s'améliorait, sa raison devint plus lucide, on avait tout lieu d'espérer qu'il allait revenir à la raison. Il est peut-être sorti trop tôt de cette maison où les soins et les égards lui étaient prodigués.
Quelques amis, qui lui voulaient du bien — chose singulière, ce malheureux, qui voyait partout des ennemis, n'a jamais réellement inspiré que des sympathies — quelques amis, dis-je, le voyant reprendre
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goût au travail, le crurent guéri et l'engagèrent à quitter Charenton.
Il se livra alors à toutes sortes de fantaisies : une idée singulière, comme il en germa trop souvent dans ce pauvre cerveau malade, fut l'exécution de cette petite eau-forte représentant un navire avec cette légende :
La Harpe Oasieiine le Pro volant.
Le Pro volant des îles Mulgrave océanie.
Voyage du navire le Rhin, 1842, 1846.
Dans sa pensée les épreuves de cette eau-forte devaient lui servir de bon pour payer ses consommations au café de Larochefoucault; au bas de l'épreuve il devait écrire les consommations prises. Ce bon n'a-t-il pas été une fantaisie de ce pauvre cerveau dérangé, car il en existe des épreuves avec la mention de ce qu'il avait pris au Café habituel.
A cette même époque il montrait à M. Bracquemond des crayons chargés vers la base d'un plomb afin de faciliter le croquis ; il avait aussi découvert plusieurs manières de dessiner, soit en tenant son crayon par l'extrémité, soit en dessinant par petits coups en frappant le papier.
Son ami M. de Salicis m'a certifié qu'il avait vu Meryon dessiner d'après nature et qu'il commençait son trait en allant de bas en haut. M. de Salicis lui ayant demandé pourquoi il s'y prenait ainsi, il lui fit cette réponse qui prouvait à ses yeux que sa façon d'opérer était la meilleure, la plus juste et de plus appuyée sur le simple bon sens : « Ne construit-on pas les édifices par la base ? pourquoi voulez-vous que j'en fasse la reproduction dans le sens inverse. » A cette même époque, il se nourrissait de poissons cuits dans du lait, disant que l'homme n'a pas besoin d'autre alimentation pour bien se porter et se conserver l'esprit libre.
C'est en ce temps encore qu'il lavait à grande eau sa chambre, que, sous prétexte de bains froids, il se jetait des seaux d'eau sur le corps sans prendre nul souci de la propriété qu'il habitait : il alla plus loin, il prit l'habitude de se placer dans la cour pour faire des ablutions.
Il travailla encore quelques années, mais sa verve était refroidie,
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il était usé par la maladie et poursuivi par ses rêves creux qu'il grava sous forme de rébus...
C'est là, dans ce logement au rez-de-chaussée de la rue Duperré, qu'il exécuta sa grande planche : la vue de San-Francisco^ pour laquelle on ne lui avait fourni que quelques épreuves Daguerriennes; on juge le mal que Tartiste dut avoir et de la patience qu'il fallut pour reconstituer une ville qu'il n'avait jamais vue.
Il fit encore sa grande vue du Collège de France, planche importante, de laquelle il existe malheureusement bien des états. A l'horizon de Paris la mer avec des vaisseaux et des bateaux à vapeur, puis sur le premier plan des personnages en costumes romains; c'est là qu'il fit aussi la loi liuiaire^ la loi solaire, deux œuvres complètement folles, puis deux planches pour la Ga{ette des Beaux arts et enfin cette planche d'après Zeemann pour la Calcographie du Louvre. Il végétait et pourtant il était difficile de lui rendre service, son esprit était devenu de plus en plus inquiet ; voyant partout des ennemis, pour des motifs imaginaires il se fâcha avec ses protecteurs les plus dévoués. Messieurs Niel et Benjamin Fillon.
Une fois encore sa raison l'abandonnait complètement ; il fallut prendre un parti et le 12 octobre 1866 il fut de nouveau conduit à Gharenton. Là il dépérit, sa raison se perdit tout à fait ;rien ne pouvait distraire sa pensée, son regard était fixe, semblant chercher toujours quelque chose à l'horizon ; il ne pouvait se livrer à aucun travail : l'essaya-t-il ?
Il écrivait de longs mémoires, ses idées ne se suivaient plus ; il crut être le Christ. Enfin l'infortuné se laissa mourir de faim, disant qu'il ne devait pas prendre de nourriture, qu'il devait se sacrifier pour les malheureux.
De Charenton il écrivit plusieurs lettres : celle qu'il adressa à Monsieur Bracquemond est bien la preuve que le cerveau du pauvre artiste était dépourvu de tout équilibre ; il veut faire des reproches à un ancien ami : il écrit plusieurs pages sans pouvoir arriver à formuler ses griefs dont il croit avoir à se plaindre : celle à Monsieur Martin n'est pas
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moins curieuse ; elle a quatorze pages et demie. Nous en donnons ce fragment reproduit dans le catalogue de la collection Sensier (1878), page 102.
« A M. Martin secrétaire d'administration de la maison de Charenton : 22 août 1867.
« J'ai servi activement sur les navires de l'État pendant sept années consécutives, après quoi j'ai pris l'état de graveur où j'ai fait d'assez nombreuses oeuvres qui me sont entièrement personnelles, j'ai actuellement même un album gravé ayant trait à un voyage important en cours d'exécution. J'ai plus de quarante ans ; je ne suis lié par aucun engagement avec qui que ce soit ; je ne suis sous le coup d'aucune condamnation qui puisse légitimer ma détention surtout en cette présente maison, qui a toute autre destination spéciale dont les règlements seraient sans doute en ma faveur ; je suis, ai-je dit, indépendant ; je dispose suffisament de toutes mes facultés pour gagner ma vie, quel juste motif pourrait-on donc donner pour me priver plus longtemps de ma liberté, pour que satisfaction me soi^ accordée ?
« Je suis votre bien dévoué « C. Meryon. »
« Meryon Charles, graveur, « domicile en dernier lieu, rue Duperré, 20. »
L'écriture est ferme, la signature lisible, le paraphe hardi ; rien ne trahit dans l'aspect de cette lettre les divagations qu'elle contient.
Voici maintenant la lettre que quelques années auparavant il adressait à Monsieur Bracquemond.
« A M. F. Bracquemond, graveur peintre. Maison de Santé impériale de Charenton-le-Pont, 21 mars 1867.
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« Monsieur,
« Quelque regret que j'en éprouve, car récemment encore depuis que je suis ici, j'ai été heureux de pouvoir recourir à cette abnégation, à cette facilité avec laquelle vous venez en aide à vos amis dans l'infortune, mais prenant le parti de ne plus solliciter de vous, en aucun cas, que vous m'assistiez d'avantage, j'ai voulu vous adresser cette dernière lettre pour vous dire avec entière sincérité dans quelles dispositions d'esprit je suis maintenant à votre égard. Sur le point cependant, comme j'ai de très fortes raisons pour l'espérer, de rentrer dans la vie libre, après avoir fait quelques premières démarches dès le commencement du mois dernier auprès des médecins, j'ai écrit une assez longue lettre à M. le directeur, pour être rendu à la liberté, ayant recouvré suffisamment mes forces pour cela, et de très sérieuses causes à mon sens le demandant.
« Il y a peu de temps, dimanche 28 du mois dernier, je reçus la visite de M, Hhall, mouleur du jardin des Plantes, qui, comme je vous l'ai dit dans ma dernière lettre, était déjà venu me voir une fois quelque temps après la première visite que vous m'aviez faite vous même. Or, quoique je ne vois en cette circonstance un avis indiscret d'où je puisse tirer quelque induction précise sur votre manière d'être envers moi, je dois vous dire, dans cette nécessité où nous sommes de nous expliquer clairement, après cette lettre si sincère que je vous ai écrite en date du 3o décembre, après ces communications des plus confidentielles que je vous ai faites lors de vos trois visites ici, tenant compte de ce long laps de temps que vous laissâtes s'écouler sans y répondre par écrit, éludant par là cette condition que je devais rationnellement désirer de formuler nettement cette détermination que je vous exhortais à prendre, je suis autorisé à conclure, dis-je, que vous n'êtes des nôtres^ ce que je regrette certe vivement, par ces deux causes ; que d'une part je vous regardais comme un homme remarquable en tant qu'artiste ; et d'une autre comme doué d'assez de
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bon sens naturel, de clairvoyance, d'esprit d'indépendance, de sage libéralisme d'idées, de cette force de caractère nécessaire, d'assez belles et solides qualités pour qu'on put attendre aide efficace de votre coopération, dans cette lutte de théories philosophiques sociales appliquées qui s'efiFectue maintenant, pour atteindre enfin le but qu'on doit se proposer, dans cette situation tout à fait exceptionnelle où nous sommes. Peut-être aussi n'avez-vous pas été placé dans ces circonstances assez favorables pour profiter de ces avantages, non plus que vous n'avez joui de la liberté suffisante; de sorte qu'il est plus concevable que vous vous soyez mépris sur la voie que vous aviez à suivre ; mais, répétai-je, il y a nécessité que scission s'effectue entre nous; cette résolution prise de commun accord, devant être préférable pour nous à toute demi-mesure qui nous ferait fausser nos sentiments, toujours prédisposé que je serais à prendre le change sur votre manière d'être envers moi ; et vous, croyant pouvoir, sans vous rendre compte des graves dommages qui résulteront pour vous de ne vous être arrêté au parti pris le plus courageux, de prolonger plus longtemps ces trompeuses relations, faute d'avoir assez sérieusement réfléchi, trop confiant en vos propres forces, vous avez cru pouvoir pactiser en tout avantage avec certaines gens de ce parti hautain, septique, mécréant, pensant de la sorte mieux assurer votre existence à venir ; ne voyant pas que, si faible que je sois, je me trouvais aussi appuyé de puissants protecteurs, vous avez fait un peu trop bon marché de moi, de ces mesures que je vous recommandais si fort, du rôle qu'une destinée particulière m'a attribué ; et trop insoucieux ainsi, vous avez fondé vos espérances sur les doux rêves de votre imagination. Que si j'en viens à spécifier quelques récriminations que vous me faites, nepuis-je citer entre autres celle-ci, quoique je ne saisisse bien ce que cela peut signifier et quelque futile qu'elle puisse paraître, que vous dites souvent que je vous ai pris votre sommeil ? oui en effet j'ai fait deux ou trois fois vers vous des démarches matinales, et tout en vous demandant l'assistance dont j'avais besoin, me proposant de vous Rendre service pour service, j'insistais auprès de vous pour
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que vous adoptiez ces sages mesures, que je sais par expérience stZ, salutaires, et certes je ne me serai fait moindrement scrupule de voust^ éveiller de meilleure heure, si j'eusse pu, par ces exhortations, fixer~votre attention comme j'y avais compté, mais comme tant d'autres^ vous avez méconnu mes affectueuses intentions, vous avez dédaigné hélas ! ces conseils, ne voyant en moi qu'un importun, un concurrent fâcheux, tandis que j'étais réellement votre ami et que les circonstances eussent pu me mettre à même plus tard de répondre à ces marques de sympathie positives pour moi, par le fait, puisqu'elles me procurèrent un peu de numéraire dont j'avais si grand besoin que vous me donniez ; préoccupé surtout, il m'a bien fallu malheureusement depuis le soupçonner des moyens les moins blessants et pénibles pour moi, de vous débarrasser de ma personne, peut-être qu'à votre place j'eusse subi de pareilles influences. Me rappelant même avoir été accessible jadis, à votre sujet; mais en tout cas n'est-ce chose regrettable qu'il faut savoir vaincre, dont il faut chercher à avoir raison ? en une autre circonstance, comme il me semble vous en avoir parlé déjà, sur quelques observations justes, essentiellement préventives, que je me permis sur une de vos oeuvres, n'avez-vous parlé d'intention de vengeance? n'avez-vous donc, Monsieur, assez conscience de vos forces réelles pour savoir prendre ces admonestations amicales, sans vous en offenser? Ne vous était-il quelquefois arrivé de penser, comme moi, que, sur notre bon vouloir, nos œuvres effectuées, celles que nous pouvions réaliser encore, le sort nous devenant plus favorable, nous pouvions tous deux trouver contentement intérêt dans une fréquentation plus suivie nous entretenant de notre art ? Mais non ? de notre commun état ? L'esprit de parti ; cette jalousie de métier qui nous fait ne vouloir admettre comme confrère tel qui n'a dès le jeune âge hanté les mêmes écoles, suivi que tard ses inclinations, manifesté ses conceptions, quelqu'intérêt que puissent promettre ses travaux projetés, quelques titres qu'il se soit acquis par ceux exécutés, à la libre pratique de cet état adoptif, ces nuisibles influences, dis-je, vous ont aussi dominé et m' ayant accepté temporairement jusqu'ici que dans l'attente de me-
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voir dans un temps proche et pour jamais écarté de la licc, fâcheuses conséquences d'une organisation sociale vicieuse, incomplète, d'idées fausses, préconçues, qui font que pour la plupart d'entre nous la vie se passe dans un état de guerre permanente, dans les préoccupations, rinquiétude, les peines de tous genres, dépensant à chercher à nous nuire les uns aux autres, notre temps, nos forces, nos facultés, au lieu de les faire servir à notre bien être propre et au bien général. Mais enfin après avoir fait en ces derniers temps tout ce que votre sûreté à venir me paraissait réclamer, abordant la question brusquement, parce que je sentais qu'il n'y avait de temps à perdre, et mettant cette insistance que la sympathie naturelle que j'éprouvais pour vous, l'intérêt que je vous portais, me faisait regarder comme urgente ; n'ayant pu avoir raison, à mon grand regret, de votre obstination, au moins de votre indifférence inconsidérée, je dois forcément y renoncer. Oui, déçu de cet espoir que je gardai longtemps encore que vous répondriez à ma confiance, à ces confidences extrêmes que je vous fis, sans aucunes restrictions. Comme je ne l'ai fait jusqu'ici pour personne touchant des faits qu'on pouvait regarder comme d'une importance capitale, vous ne le sauriez contester, je vous ai vu persister imperturbablement dans cette voie où vous vous êtes aventuré, car vous n'avez rien fait pour me prouver, par l'adoption de ces mesures que je vous avais recommandées si indubitablement en vue de votre salut, que vous vous rendiez à mes exhortations, à mes remontrances, en mettant de côté tout vain amour-propre, abjurant résolument ces opinions dont vous n'avez d'abord compris la fausseté et le danger; je dois donc aussi moi, quelques regrets que j'en éprouve, prendre enfin la détermination de me séparer de vous, me conformant par là à ce que vous aurez voulu vous-même, sachant accepter les conséquences de cette scission obligatoire, telle que la privation de ces ressources, comme celles dont vous me fîtes récemment bénéficier, par le placement de mes œuvres, l'éloge que je suppose que vous avez bien voulu en faire et autres avantages que j'eusse trouvé dans nos relations. Oui, dis-je! vous vous en êtes trop reposé sur l'Art, objet de vos pensées, de votre affection. Quelque digne que vous fussiez
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d'être un de ses élus, vous vous êtes mépris, vous avez mal jugé de sa puissance, car il ne prête ses inspirations vivifiantes qu'à ceux qui, aux jours adverses, ont su s'armer de courage et de la force d'àme, nécessaires pour le servir avec entier dévouement, en supportant ses rigueurs, pour avoir plus tard droit à ses bienfaits. A cette même occasion, que je dise que le peu que je sais de M. Hédouin, qui ne me connaît non plus, suivant toute probabilité, que vaguement, m'a laissé espérer qu'il a pu juger autrement la situation, et n'a pas sur mon compte les mêmes opinions que vous; de sorte que sans que j'attende qu'il prenne davantage souci de mes intérêts par ses obligeants procédés du genre de ceux que je viens de dire ; je me plairai à voir en lui un de ces hommes qui ont approuvé certains de mes actes, ayant cette même manière de voir, ces mêmes sentiments, qui m'ont fait jusqu'ici soutenir la lutte avec autant de persévérance, dans l'espoir d'arriver au bien, lui exprimant ici ma reconnaissance pour ces dits bons procédés, et regrettant que les circonstances ne me permettent de la lui témoigner actuellement d'une façon plus positive. Après ma lettre du 3o décembre, la conversation que j'ai eue encore avec vous lors de cette dernière visite, et ce que je vous dis ici, je n'aurai aucun reproche à me faire, n'ayant rien négligé pour chercher à vous préserver du mal que je redoutais pour vous, et je puis, par coséquent, m'en tenir là, et il ne me restera plus qu'à attendre que le temps, les faits à venir viennent donner raison à celui de nous qui aura prévu les choses avec le plus de justesse ; car vous admettrez bien que j'aie aussi ma susceptibilité, et que le cas est assez sérieux et pressant pour prendre ce parti définitif, et encore répéterai-je : puis-je être de bonne foi, raisonnablement satisfait de votre manière d'être avec moi, le seul cas excepté où nos communications auraient été entravées, où des ennemis vous auraient tenu dans l'impossibilité matérielle de suivre, contre votre gré, ce que vous prescrivaient votre propre salut et la raison. Mais vous étiez assez libre encore pour, avec de la volonté, de l'énergie, un courage persistant, vous débarrasser de ces entraves. Adieu donc! Puisse le destin ne pas vous être trop adverse !
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« Et agréez, avec mes remerciements, les vœux que je fais pour que séparés le souvenir de mes avis sincères et désintéressés vous soient encore, s'il se peut, de quelque utilité.
« Celui qui fut votre ami sincère et dévoué dans le vrai et le droit,
« C. Meryon, « Meryon, Charles, Eaufortier, ex-marin. »
Si dans cette courte étude sur Meryon nous avons insisté d'une façon toute particulière sur son état mental, c'est que nous sommes de l'avis de M. Anatole de Montaiglon et que nous pensons ainsi que lui, qu'il faut tout en reconnaissant que l'artiste a toujours conservé sa pensée grande et pure, il faut constater aussi que l'homme a presque constamment et surtout dans les dernières années de sa vie et sous l'empire d'un désordre cérébral, désordre qui fut l'inspirateur des nombreuses et regrettables retouches qu'il fit subir à presque toutes ses planches, les surchargeant inutilement de figures, d'emblèmes souvent incompréhensibles où courent dans les airs ces ballons accompagnés de légendes obscures ? que signifient les enseignes ajoutées à des maisons historiques, que veulent-elles dire? (voyez la tourelle dite de Marat) et le Ministère de la Marine, ces figures allégoriques dont les ciels sont surchargés ?
Il faut donc, pour l'honneur de Meryon, écarter de son œuvre toutes ces fantaisies, filles de son cerveau troublé et qui sont l'envers de l'art dont il a dans son bon temps, si vaillamment tenu le drapeau.
Dans l'œuvre de Meryon on devrait surtout rechercher les premiers états ; n'est-il pas plus intéressant, au point de vue de l'art, de posséder une épreuve oià sa pointe alerte a fidèlement traduit sa pensée que de posséder, si rares qu'ils soient, les états où la pensée de l'artiste a été trahie par la folie de l'homme !
Entre ces deux expressions d'une même pensée, saine d'abord, dévoyée ensuite, il n'y pas à hésiter ; la première appartient aux
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véritables amateurs, la seconde est la part des chercheurs de curiosités et de bibelots.
Malgré les erreurs des derniers temps, l'œuvre de Meryon est et, restera le monument d'une grande intelligence, d'une vue précise d'un sentiment exquis, d'une finesse, d'une habileté de pointe qui prouvent surabondamment la parenté de Meryon avec nos premiers aquafortistes.