‹ Notes et souvenirs sur Charles Meryon, son tombeau au cimetière de Charenton Saint MauriceChapitre 3 sur 16 · I BOSTON I · texte numérisé non relu

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Cordouan, peintre de marine «fort aquarelliste», dit Meryon dans sa lettre à M. Delaunay. Ce n'est certes pas à cette école qu'il apprit ce qu'il sut plus tard.

Meryon fit comme tous les jeunes gens attirés vers l'art : il voulut devenir peintre, mais ne fit pas et ne put pas faire ce qu'on est convenu d'appeler des études sérieuses.

En 1842, il s'embarqua sur la corvette le Rhin; un voyage de circumnavigation sous les ordres du capitaine Bérard lui fit connaître alors la Nouvelle-Zélande, la Calédonie, d'où il rapporta des croquis qu'il grava plus tard pour l'album qu'il préparait sur ses voyages.

Ici peut se placer cette anecdote bien typique, que m"a racontée M. de Salicis :

Meryon était aspirant de marine sur le navire le Rhin, a'ors en station dans la baie d'Akaroa, presqu'île de Banks, Nouvelle-Zélande; le capitaine Bérard ne voulait pas que les aspirants descendissent à terre dans le canot du commandant. Etait-ce rigueur exagérée de la discipline, était-ce désir d'empêcher de trop fréquentes excursions qui pouvaient avoir leurs dangers, on ne sait.

Toujours est-il que les aspirants résolurent d'avoir leur canot à eux. Le capitaine permit de construire une embarcation, croyant peut-être que ce beau projet ne serait point exécuté.

Il comptait sans l'initiative, le courage et la volonté de Meryon.

Meryon choisit lui-même un des grands arbres de la forêt, le fit abattre et, presque seul, aidé des conseils de M. de Salicis, travaillant avec une activité étonnante, maniant courageusement les lourds outils du charpentier, il put au bout de trois mois mettre à l'eau une pirogue de cinq mètres de longueur en tous points irréprochable. Le jour où l'embarcation fut lancée, on alla prévenir le commandant Bérard, qui fut si émerveillé de la finesse, de la légèreté du canot de Meryon, qu'il sentit ses yeux se mouiller de larmes.

A son retour en France, vers 1842, il voulut que le bateau sorti des mains de l'enseigne de vaisseau Meryon fut déposé dans l'arsenal de Toulon ; nous voulions donner une reproduction de ce chef-d'œuvre

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de Meryon, mais nous avons acquis la certitude que le canot n'avait pas été conservé.

Il a disparu pour toujours !

Si le souvenir de Meryon est effacé dans l'arsenal de Toulon, il n'en est pas de même au muséum de Paris où Ton voit le moulage d'une baleine australe capturée dans la baie d'Akaroa, presqu'île de Banks, Nouvelle-Zélande. Ce modèle, exécuté par Charles Meryon sur nature et réduit au huitième, porte sur l'un de ses flancs la signature du marin devenu illustre graveur.

Meryon était d'une complexion délicate et son tempérament était nerveux à l'excès, tendance fâcheuse qui ne put que se développer sous la pression de sa mère ; sa mère était espagnole, peut-être lui dut-il le côté exalté de sa nature.

Notre ami le docteur Cachet qui a beaucoup connu Meryon, qui a eu le plaisir de le recevoir chez lui, qui fut plusieurs fois son hôte, — et c'était chose difficile de décider Meryon à accepter une invitation, si cordiale qu'elle fût, — le docteur Cachet, dis-je, veut bien me communiquer quelques notes qu'il avait prises sur Meryon :

« Meryon était de petite taille, d'un tempérament assez bilieux et nerveux, sec et comme ratatiné sur lui-même, simple dans sa mise ; ombrageux et circonspect dans son regard, il évitait les plaisirs et les camarades, aimant la solitude et le travail. Nature maladive et triste, il était sobre, mangeait peu, buvait encore moins, paraissant toujours inquiet et en proie à une suggestion quelconque. On eut dit qu'il était absent de lui-même, comme parfois il paraissait absent de la société où il se trouvait. Du reste il n'aimait pas le monde. Plusieurs fois il est venu dîner à la maison, mais toujours avec la plus grande circonspection et après maintes hésitations. Le peintre A. Gautier avait quelque influence sur lui et il lui plaisait ; c'est avec lui qu'il venait à la maison et ce n'est qu'avec beaucoup de difficultés que j'ai obtenu, A. Cautier aidant, les eaux-fortes sur Paris, par deux à la fois.

« Meryon paraissait toujours en proie à une idée qui l'obsédait ; il avait promis de nous faire connaître la cause de ses tristesses.

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PORTRAITS DE MERYON FAITS A DIFFERENTES EPOaUES DE SA VIE PAR LE DOCTEUR CACHET SON HOTE ET SON AMI

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C'est sans doute là le point de départ de sa maladie mentale.

« C'en fut l'origine : il se trouvait malheureux, se croyait seul sur la terre entouré de gens malveillants.

« C'était une nature sensible, droite, délicate, mais son cerveau était imparfaitement équilibré.

« L'art pour lui n'existait qu'à l'état de fétiche, d'idéal, on ne devait pas y toucher. Il n'y avait pas d'artistes; c'était trop difficile. Lui n'était rien : il ne fallait pas lui dire qu'il faisait bien, qu'il avait du talent; faire son éloge devant lui c'était presque s'en faire un ennemi.

« On pouvait aspirer à l'art, on pouvait désirer, c'était tout.

« Certaines choses lui faisaient horreur: l'eau par exemple; il n'aimait pas y penser et ne s'en cachait pas. Un jour que je lui demandais s'il n'avait pas fait de marine ou de ports de mer, il me répondit qu'on ne devait pas reproduire l'eau, que la vue, le voisinage de l'eau était quelque chose de sinistre, de dangereux; cette idée était bien ancrée chez lui et, dès que l'on parlait eau devant lui, sa figure prenait un air triste et lugubre. »

Ce qui est certain, c'est que Meryon était doué — •on pourrait peut-être dire affligé — d'une sensibilité excessive. Sa nature était tellement impressionnable, que racontant, homme mûr, certains petits événements de sa jeunesse, de son enfance même, il semblait, grâce aux mouvements nerveux qui l'agitaient, ressentir encore et dans toute son intensité rémotion éprouvée il y avait bien des années.

En 1846 il revint à Paris : enthousiasmé par ses souvenirs de voyages, hésitant encore et cherchant sa voie, il ne percevait bien clairement qu'une chose en lui-même : le désir de devenir un artiste.

Comme tous les gens livrés à leur inspiration propre et tourmentés par l'irrésistible vocation, il commença un peu par où on doit finir; il voulut faire de la peinture, il entreprit alors un grand tableau : l'assassinat de Marion Dufrène, capitaine de Brûlot, à la baie des îles dans la Nouvelle-Zélande, le 12 août 1772. Il sentit bientôt l'insuffisance de ses études préparatoires.

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Le carton qu'il exécuta pour ce tableau fut admis à l'Exposition de 1848(1).

Il ne s'en tint pourtant pas à ce premier essai et voulut faire une tentative nouvelle. Il s'agissait cette fois dune allégorie du moment (1848).

Ce fut probablement la dernière fois qu'il prit les pinceaux.

Il songeait sans cesse aux dessins qu'il avait faits d'après nature ; la pensée de les fixer d'une façon durable, de les réunir en un tout, d'en faire un album, devait prendre chez lui le caractère d'une idée fixe.

Le hasard lui fit rencontrer M. Eugène Bléry, un graveur de talent ; c'est lui qui lui donna les premières notions de la gravure à l'eau- forte; il se mit alors à gratter le cuivre, il fit quelques copies très remarquables, entre autres, d'après Zecman qui fut vraiment son maître, une copie du pavillon de Mademoiselle, d'une merveilleuse fidélité. Il vit Bourges, la ville maussade ; il en rapporta des croquis qu'il utilisa plus tard dans son eau-forte de la rue des Soiles.

L'album de son voyage de circumnavigation fut le rêve de sa vie ; il a gravé plusieurs planches qui devaient en faire partie et qui furent mises dans le commerce; cette concession fut-elle le résultat d'une fantaisie, une tentative de son esprit inquiet ou fut-elle imposée à sa fierté par la nécessité de vivre ? on ne sait.

M. de Salicis, que je dois remercier ici de sa courtoisie et de son bon accueil, a bien voulu me montrer ses cartons ; ils sont pleins de dessins de son malheureux ami. Ces dessins seraient curieux à faire connaître; il y a là une suite remarquable de types de zélandais faits d'après nature qui sont d'un grand intérêt.

Les dessins que Meryon fit d'après nature et qu'il grava plus tard

I. Il est aujourd'hui entre les mains d'un ami de Merj-on, M. le docteur Folley, qui a bien voulu consentir à nous le laisser reproduire pour notre publication ; c'est un dessin au crayon noir, d'une grande simplicité, d'une grande allure, et qui fait honneur à Meryon. Le dessin est bien composé, mais nous croyons que Mer^'on n'aurait pu se tirer d'affaire s'il avait donné suite à son projet de l'exécuter à l'huile.

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pour ses vues de la Nouvelle-Zélande sont le plus souvent d'une exécution timide et mâle à la fois ; il y a dans cette série deux grandes feuilles sur lesquelles sont collés une cinquantaine de petits navires presque microscopiques qui sont tous plus remarquables les uns que les autres. Là aussi se trouvaient les dessins faits sur nature à Bourges d'après d'anciennes maisons du xv^ au xvi' siècle; ils sont tous d'une fermeté remarquable ; ils joignent à la précision des desssins d'un architecte, la force des dessins de Viollet-le-Duc. Là, Meryon est maître de lui, maître de son crayon !

Installé définitivement à Paris, en pleine possession de lui-même, Meryon commença ce cahier si intéressant oii sont reproduits les vieux monuments de Paris.

Avec son imagination ardente, avec sa nature poétique empreinte de mélancolie, il donnait à chacune de ses reproductions, si irréprochablement fidèles, une physionomie qui leur était propre ; une planche de Meryon, c'est plus que le monument qu'elle représente, c'est sa biographie, son histoire, sa vie.

C'est alors qu'il eut à supporter, pauvre grand artiste qu'il était, les déboires réservés aux grands artistes. Cette suite si remarquable, si justement appréciée aujourd'hui, dédaignée alors, restait chez les marchands, se vendait rarement et lentement ; Meryon pendant ce temps végétait et souvent manquait du nécessaire.

C'est alors aussi qu'il lui vint cet encouragement suprême qui console l'artiste de toutes ses misères ; le plus grand génie de notre époque, Victor Hugo, l'avait vu et l'avait compris.

Il écrivait à M. Ph. Burty, une longue lettre dont ce dernier a publié un fragment dans la Gaiette des Beaux- Arts (i).

« Ces eaux-fortes sont de magnifiques choses, il ne faut pas que cette belle imagination soit châtiée de la grande lutte, quelle soit livrée à l'infini, tantôt en contemplant l'Océan, tantôt en contemplant Paris. Fortifiez-le par tous les encouragements possibles. Le souffle de

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