‹ Notes ethnographiques sur les peuples communément appelés Bakuba, ainsi que sur les peuplades apparentées, les BushongoChapitre 25 sur 125 · L’INITIATION · texte numérisé non relu

L’INITIATION

C’est, ou plutôt c’était jadis une coutume pour les jeunes garçons des Bushongo de l’ouest de subir dans le cours de leur existence des cérémonies d’initiation. La

première initiation préliminaire s’appelle Tuki Mbula et a lieu quand un des fils du Nyimi atteint lage de 8 ou 10 ans ; elle est encore pratiquée. La seconde, qui est beaucoup plus importante, avait lieu toutes les fois que le Nyimi l’ordonnait et les candidats étaient des jeunes gens qui venaient d’atteindre lage de puberté ; elle était appelée Nkanda et a cessé d’être pratiquée depuis la mort de Bope Mobinji. L’objet de cette cérémonie semble avoir été de faire une espèce de recensement de la population et aussi d’habituer les jeunes gens à la discipline.

Tuki Mbula. — Le fils du Nyimi, avec tous les jeunes garçons qui ont à peu près le même âge, sont enfermés pendant neut jours dans un enclos caché dans la brousse; au cours de ces neuf jours on leur enseigne le Nkanda ou loi (voir plus loin p. 85). Ils se trouvent sous la direction du fils du Nyimi et on ne leur permet pas de quitter l’enclos ou de voir une femme, leur nourriture leur étant apportée par un homme. Au bout de quelques jours, le fils du Nyimi va voir son père et demande la permission, pour lui et ses compagnons de quitter l’enclos, en disant : « Il nous faut de l’eau « (pour nous laver).

Cela leur est refusé jusqu’au neuvième jour ; alors les jeunes garçons sortent en file, conduits par le fils du Nyimi ; ils ont les yeux baissés et si une femme les rencontre, elle doit se cacher. De cette manière, ils se rendent au cours d’eau le plus proche. Après s’être baignés, ils courent dans la broussaille et chaque jeune garçon ramasse une certaine graine. Alors ils reviennent en file au village et passent devant le Nyimi et les anciens ; l’un de ces derniers porte le masque connu sous le nom de Nyenge (p. 58). Chaque garçon donne sa graine au Nyimi qui la met soigneusement de côté. Ces semences sont scrupuleusement comptées ensuite, et chaque fois

qu’un garçon qui a subi le Tuki Mbula meurt, ses parents doivent en informer le Nyimi qui enlève une des graines et la jette.

Nkanda. — Le Nkanda est une affaire beaucoup plus compliquée et beaucoup plus sérieuse ; l’origine de la cérémonie est le sujet d’une légende qui a été racontée au chapitre traitant des légendes. On dit quelle a eu son origine parmi les Bakete et quelle a été introduite parmi les sous-tribus de l’ouest, sous le règne de Bongo Lenge (vers 1625).

Les Bakete ont la prétention d’être apparentés avec les Baluba et cette théorie semble confirmée par leur dialecte. Il n’est pas impossible que la cérémonie ait sa première origine chez les Baluba.

Le Nyimi convoque tous les hommes qui viennent d’atteindre l’âge de puberté et les envoie dans la forêt, où ils demeurent pendant un certain temps sous la conduite de l’un des fils du Nyimi. Ils ne peuvent porter aucun

Fig. 59. -Les peignes portés à l’occasion de l’initiation, vêtement ni ornement, excepté un peigne fait Le deuxième est en laiton. de rotin à la façon des nattes (ou, si c’est

un fils de Nyimi, un peigne en fer ou laiton) enfoncé dans les cheveux au-dessus du front, comme un abat-jour (fig. 59) ; chaque garçon confectionne son peigne. Ils sont considérés comme impurs et ne peuvent voir personne; si par hasard ils rencontrent une femme, elle doit s’enfuir. On leur enseigne à faire des nattes et des paniers. La nuit les vieillards entourent le camp, poussent les cris les plus surnaturels et font tourner des instruments consistant en lanières très minces faites de côtes de feuilles de palmier attachées à un fil (des planchettes-bourdon). L’homme qui est chargé de ce rite et qui porte le nom de Kananyenge, fait de temps en temps des visites aux jeunes gens, qui, très alarmés, lui disent qu’il circule des fantômes pendant la nuit. Le Kananyenge leur répond : « Certainement vous n’avez pas peur des fantômes, vous qui êtes si impertinents et qui vous moquez de vos aînés! Ne vous sauvez pas; bientôt je reviendrai et je vous montrerai les choses qui vous ont tant

effrayés. « Après avoir vécu dans la retraite pendant environ un mois, les jeunes gens doivent subir la première épreuve, Dina, appelée Lobo. Pour celle-ci on creuse une tranchée d’environ dix pieds de profondeur (fîg. 60) ; dans les côtés de cette tranchée, et perpendiculairement à celle-ci, il y a cinq niches, alternativement à droite et à gauche et en face de la quatrième niche (E) est pratiquée une tranchée d’environ quatre pieds de profondeur couverte d’une couche d’argile, laquelle s’étend sur toute la largeui du passage. La giande tranchée est recouverte de baguettes et de terre, de façon que Ion ne puisse en voir que 1 entrée et la sortie. Le jour de la cérémonie, un homme couvert de la peau d’un léopard se tient dans la première niche (A); dans la seconde (D) il y a un homme en costume de guerre avec un couteau ; dans la troisième (B) un forgeron avec son fourneau et deux fers rouges ; la tranchée qui se trouve en face de la quatrième niche (E) est remplie d’eau et dans la cinquième (C) se trouve un autre homme qui est habillé de façon à représenter une espèce de singe grotesque et qui tient aussi à la main un couteau.

Les anciens se tiennent placés à l’entrée du passage et le Kananyenge amène les candidats l’un après l’autre.

Il dit au jeune garçon : « Je vais vous montrer maintenant les choses qui vous ont effrayés. » Alors il lui dit d’entrer dans le tunnel ; le jeune homme obéit, mais quand il voit le léopard il s’enfuit épouvanté. Les anciens se moquent de lui. « Pourquoi êtes-vous revenu, vous qui êtes si hardi? Retournez et traversez le tunnel! » Le jeune homme demande à être dispensé de cette tâche, mais il est forcé de marcher par la menace de ne revoir jamais son village, à

moins qu’il ne le fasse. Alors il se décide à passer devant le léopard, mais se trouve ensuite en face du guerrier lequel tient son couteau levé ; encore une fois il se retire à la hâte, mais cette fois encore il est contraint de retourner dans le tunnel à force de risées et par la menace d’être mis à mort immédiatement s’il recule devant la tâche. Tour à tour il passe devant le forgeron qui brandit les fers rouges, tombe dans la tranchée d’eau et est menacé par la figure fantastique tenant son couteau. Presque invariablement il s’enfuit à chaque nouvelle figure qu’il est obligé d’affronter, promettant de se bien conduire à l’avenir si l’on veut le dispenser de lepreuve, mais des armes sont brandies devant lui et il est obligé de

traverser le tunnel sur toute sa longueur. Les anciens lui disent : « Vous, si hardi dans le village, vous n’ètes plus si brave ici ; retournez dans la forêt et vous entendrez parler de nous ». L’idée contenue dans cette épreuve est que les candidats doivent montrer qu’ils ne craignent ni les fauves, ni les hommes, ni le feu, ni l’eau, ni les fantômes.

Au bout d’un mois les jeunes gens sont soumis à une autre Dina, appelée Ganda. Pour celle-ci on creuse un autre passage qui a trois pieds de profondeur et dont la configuration est indiquée sur le plan ci-joint (fig. 61). A chaque point marqué sur le diagramme par un O se trouve un poteau qui traverse le toit du tunnel et est visible au-dessus du sol ; une

calebasse pleine de sang de chèvre est cachée par le Kananyenge à la fin du passage.

Pour cette épreuve le Nyimi est présent et demande au Kananvenge de montrer aux candidats assemblés ce qu’ils ont à faire. 11 se glisse dans le tunnel et secoue le premier

bâton dont les oscillations peuvent être vues par la foule ; il rampe ensuite jusqu’au poteau suivant, le secoue et en fait autant tout le long du tunnel.

Alors il se barbouille le nez, la bouche et tout le corps avec le sang de la chèvre, et sort en rampant, prétendant qu’il est au dernier degré de l’épuisement; il se couche à plat ventre sur la terre; les anciens déclarent qu’il est mort et ils l’emportent. Le Nyimi commande alors aux jeunes gens d’entrer à leur tour dans le tunnel, son propre fils le premier. Très effrayés ceux-ci demandent d’en être dispensés, mais leur demande parait d’abord ne pas être accueillie; enfin, le Nyimi consent à les excuser en raison du paiement d’une somme qui varie de cent à mille cauris, selon son humeur. Alors il dit : «* Vous, jeunes gens, vous êtes insolents et désobéissants à l’égard de vos parents; maintenant vous êtes prêts à payer de l’argent plutôt que de faire face à l’épreuve qu’a affrontée un ancien ; c’est

Fig. 62. — Masques : a et b Shene Malula, c Gari Moaschi.

bien, mais faites en sorte de modérer vos prétentions ; retournez à la forêt et à l’avenir montrez du respect a vos supérieurs ». Un autre mois se passe et alors les jeunes gens sont soumis à la troisième et dernière Dina (épreuve) appelée Mete Nkanda. Un grand tronc d’arbre est enfoncé la nuit dans la terre et il est entouré sur les trois quarts de sa circonférence par des flèches qu’on fixe dans le sol, la pointe en l’air, tête inclinée vers l’arbre. Le Nyimi et les hommes s’assoient du côté de l’arbre, à 1 endroit où la rangée des flèches est interrompue : les jeunes gens sont placés en face de l’arbre, derrière eux se groupent les femmes, à qui il est permis d’assister à cette

dernière partie des cérémonies d’initiation. Vu de ce dernier emplacement l’arbre semble être complètement entouré de flèches. Le Kananyenge monte sur l’arbre, jusqu’au faîte

où est attaché un bouquet de feuilles. Il demande aux femmes « Descenderai-je ? » ; elles répondent « Non, vous serez tué par les flèches! » et alors il adresse la même question aux jeunes gens qui crient « Oui ». Alors il se glisse rapidement jusqu’au bas de l’arbre, .se faufilant par l’intervalle laissé parmi les flèches. Le Nyimi ordonne alors aux garçons de faire de même ; immédiatement leurs mères poussent des cris pour protester et les jeunes gens supplient qu’on les dispense de subir l’épreuve. Après quelques discussions un paiement est accepté et les jeunes gens sont mis en liberté. Le Nyimi leur fait un discours les exhortant à être obéissants, à respecter la loi de leurs supérieurs.

Alors ils se lavent et sont considérés comme ayant recouvré leur pureté. Après cela il faut qu’ils travaillent pendant trois mois pour le Nyimi, fabriquant du sel pour lui ; on leur permet ensuite de retourner au village où ils sont considérés comme des hommes et peuvent porter le bonnet, Lukete. Chacun des initiés doit donner une graine au roi qui en supprime une chaque fois que meurt un des jeunes gens ; au moyen de ces graines le Nyimi connait le chiffre de la population au-dessus de l’âge de dix ans et aussi le nombre total des adultes.

On a fait mention du Nkanda, ou loi, qui est enseignée aux initiés à la cérémonie du Tuki Mbula ; elle est ainsi rédigée :

1. Au-dessus de tous les hommes se trouve le Chef; l’obéissance la plus absolue lui est due ; sa personne et ses biens doivent être respectés ; il n’y a qu’un chef, le Nyimi ; on ne doit obéir à aucun autre chef.

2. L’obéissance et le respect sont dus aux descendants du chef.

3. Respectez la nudité de votre mère; ne la regai dez pas pendant qu’elle se baigne ; quand vous allez chez vos parents n’entrez pas brusquement; nommez-vous et attendez jusqu’à ce que l’on vous invite à entrer, de peur que vous n’entriez dans un moment inopportun.

4. Le respect et l’obéissance sont dus aux parents par les enfants.

5. Si vous faites venir une maîtresse temporaire, arrangez-vous pour que vos parents n’en voient rien.

6. N’employez pas un langage obscène devant vos parents (ainsi par exemple si un besoin de la nature vous appelle dans les broussailles, inventez une excuse pour votre absence temporaire et ne criez pas la vraie raison tout haut).

7. Si le pagne de votre père est dérangé de façon à ce que vous voyez ses fesses, dites-le lui ; si c’est votre mère qui se trouve dans cette situation, ne lui en dites rien, c’est sa fille qui doit lui donner cet avis et non pas son fils. Il ne faut pas faire rougir votre mère.

8. Respectez le corps de vos parents morts; de peur de les voir nus demandez à vos amis de les habiller pour l’enterrement ; ne remplissez pas ce devoir vous-même.

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