‹ Notes ethnographiques sur les peuples communément appelés Bakuba, ainsi que sur les peuplades apparentées, les BushongoChapitre 4 sur 125 · Lobamba enseigne à construire des maisons · texte numérisé non relu

Lobamba enseigne à construire des maisons

510. — Sous Woto (nu 4), découverte du fer; les Bashilele deviennent une tribu, séparée; la circoncision et l’épreuve du poison sont introduites.

515. — Sous Nyimi Longa (n° 5), institution des quatre principaux ministères d’État.

525-575. — Émigration sous Minga Bengela (n° 6), découverte du sel; arrivée au Sankuru et passage du fleuve; séparation des Bangongo et des Bangendi ; invention des filets de chasse.

780. — Sous Muchu Mushanga (n° 27), invention du feu par la friction ; invention du tissu d écorce.

955. — Sous Gokare (n° 41), il n’est permis désormais aux femmes de régner que si la branche mâle fait défaut.

1350. — Sous Bo Kena (n° 73), invention du masque Mashamboy.

1515. — Sous Miele (n° 86), fabrication des figures d’hommes et d’animaux en fer. 1600-1620. — Sha.mba Bolongongo (n° 93); apogée de la. puissance des Bushongo;

introduction du tissage et du mancala; organisation des métiers avec représentation de leurs intérêts à la cour; les couteaux de jet passent de mode ainsi que l’emploi des sagaies et des flèches ; sculpture de la première statue-portrait.

Sous Bongo Lenge (n° 94), les Isambo deviennent indépendants; émigration d’un corps de Pianga; la coutume de l’initiation se répand.

Sous Bom Bosli (n° 96), introduction de la cuisson du manioc; annexion des Bashoba à l’empire ; l’invasion des Bankutu est repoussée.

1680. — Sous Bo Kama Bomanchala (n° 98), éclipse.

1770. — Sous Koto Che (n° 106), l’invasion des Baluba est repoussée.

1776-1810. — Misha Pelenge Che.

Bope Pelenge I.

Kata Mbula.

Trois statues-portraits sculptées par le même artiste.

1810-1840. — Mikopi-Mbula (n° 110), il devient permis de se marier avec des esclaves. 1840-1885. — Bope Mobinji (n° 111), réapparition des sagaies et des flèches comme armes de guerre; comète (1843); arrivée îles hommes blancs (1884); la langue Lumbila passe d’usage.

1885. — Sous Mikope Mobinji (n° 1 12), la cérémonie d’initiation Nkanda tombe en désuétude.

11 reste maintenant à examiner l’histoire primitive du peuple, telle qu’elle est racontée par les Bangongo. On peut la diviser en deux périodes : avant 1a. séparation de cette tribu du corps principal, et après cet événement. L’histoire primitive, comme c’est le cas pour les Bambala, appartient plutôt à la, mythologie; elle n’a été confiée aux membres de l’expédition qu’avec beaucoup de difficultés et comme un grand secret appartenant aux anciens qui sont, les gardiens de tous mythes et rites.

Pour la conter les Kolomo fermèrent, en y plantant leurs bâtons, tous les sentiers conduisant au lieu où se tenait la conférence, en vue de tenir éloigné le vulgaire; des indemnités considérables durent être distribuées afin d’obtenir l’auto-

risation de parler à celui des Kolomo qui donnait les renseignements. Comme c’était un homme d’un certain âge et ne connaissant d’autre langue que la sienne, il fut quelquefois nécessaire d’introduire un homme plus jeune comme interprète, afin que les histoires recueillies pussent être répétées au Kolomo en vue d’empêcher toute inexactitude ; une lourde amende était toujours infligée à l’auteur de l’erreur. Les Kolomos écoutaient avec un grand intérêt le récit et de fréquentes discussions s’élevaient au sujet des plus petits détails.

Voici ce qui nous fut conté : A une époque reculée, il y a beaucoup de générations, vivait un couple âgé ; sa demeure était bien loin au nord de ce lieu

(Misumba), à plusieurs mois de marche, sur les bords d’un grand cours d’eau beaucoup plus grand que le Sankuru.

Ce vieux couple, Kindin Jadi et sa femme Dolundule (d’autres prononcent

Dundule), étaient mariés depuis long¬

temps, voire plus longtemps que ne dure la vie des hommes de nos jours et leurs cheveux étaient tout à fait gris ; mais ils n’avaient pas d'enfants. Un jour qu’ils étaient assis devant leur hutte, le ciel s’ouvrit soudain et il en descendit un homme qui était blanc de couleur, mais qui, pour le reste, était tout à fait semblable à eux. (Le Kolomo, explique que c’était un albinos, comme il y en a quelquefois parmi les noirs). Il s’adressa au vieux couple et lui demanda : « Où sont les autres gens ? « Ils répondirent : « 11 n’y en a pas et il n’y en aura jamais ! car nous sommes trop vieux pour avoir des enfants !» « Il n’en est rien ! » dit le visiteur céleste, « mon nom est Bomazi et je suis Jambi (Dieu) et je vous dis qu’un enfant naîtra de vous ! »

Les vieilles gens rirent et ne le crurent pas ; et au bout d’un mois Dolundule dit à Bomazi : « Voyez comme vous vous êtes trompé ! » Mais Bomazi répondit :

“ Attendez et vous verrez ! » et un mois plus tard la femme s’aperçut qu’elle était enceinte. Une fille naquit et fut appelée Bumba-Kinda et quand elle fut grande Bomazi la conduisit dans sa hutte et en fit sa femme. Elle eut cinq fils : Moelo, Woto, Etochi, Bambi et Selenga.

Chacun d entre eux devint le chef d’un peuple. Moelo et Woto étaient jumeaux et le second eut trois femmes nommées Lolo Woto, Lolo Moelo et Banga Woto. Un jour que Woto rentrait de la chasse, il surprit le fils de Moelo, Swue Woto, avec sa femme Lolo Woto; alors, il alla chez Moelo et se plaignit en disant ; « Vous êtes,

ainsi que moi, de la même mère et cependant votre fils trahit mon honneur; ceci est la pire forme de l’inceste ; si vous ne veillez pas à ce qu’une pareille chose ne se reproduise plus, je serai forcé de quitter ce lieu pour toujours ». Swue Woto promit de ne plus pécher; cependant quelque temps après Woto revint de la chasse sans être attendu et trouva Swue Woto dans la hutte de sa seconde femme. Il retourna furieux chez son frère Moelo et dit : « Si vous ne bannissez pas votre fils débauché du village, je partirai pour toujours ! » Moelo refusa de bannir son fils et Woto s’enfuit dans la forêt. Au bout de quelques jours, comme il ne revenait pas, ses femmes allèrent à sa recherche et en signe de repentance se couvrirent la partie inférieure du corps de cicatrices (telle est l’origine de la cicatrisation pratiquée par les femmes Bushongo). Pendant quelles cherchaient leur époux, elles chantaient le chant suivant :

Kongolo bumba, mana mana Yulende ifumu dinyoko mana.

Le sens de cette chanson comme de celle qui va suivre était inconnu, même du Bilumbu qui raconta cette légende.

Quand elles eurent trouvé Woto, elles réussirent à le convaincre de leur repentir et enfin lui persuadèrent de revenir. Peu de temps après cependant, il surprit son neveu en flagrant délit avec sa troisième femme Bango Woto et il quitta le village et disparut dans la forêt, déterminé cette fois à ne jamais revenir. Ses frères furent très affligés de sa perte et au bout de quelque temps, il fut résolut que Moelo, Bambi et Selenga emmèneraient tous leurs sujets et iraient à sa recherche, laissant Etochi et ses sujets dans le village de leurs ancêtres. Us ne revinrent jamais et c’est ainsi que la race des hommes se répandit sur la terre. Pendant ce temps Woto errait à travers toute la forêt et arriva par hasard, au bout de plusieurs mois, à la Lukenye. Pendant son voyage il fit les réflexions suivantes : « Comment se fait-il que moi, fils de Bomazi, roi de naissance, je n’ai pas de peuple à gouverner ? » Or Woto était un habile magicien et il entonna les incantations suivantes :

Moyam Bango Meybeku Lotoko SoJo Mokeku.

Là-dessus les arbres s’ouvrirent et donnèrent naissance à un grand nombre de petits hommes et il leur demanda : « Bito Bonya Ba. Nyannyanya? » (Quels gens êtes- vous?) et ils répondirent : « Binu Batue » ce qui veut dire dans leur langue : « Nous sommes des hommes! » et depuis ce temps ils ont été connus sous le nom de Batue (Batwa). Quand ils virent Woto, ils s’écrièrent : « Muntu Marnba! » (Quel

homme!) Quels yeux il a; quelles grandes oreilles il a; quel grand nez il a; qu’il est giand! Aucun homme, quel qui] soit, ne peut essayer de l’égaler en grandeur; les femmes seules le retiendront captif. « Au temps présent les Batwa sont des hommes ,et ont des enfants comme les Bushongo, mais a cette époque ils étaient des fantômes sous la forme humaine, puisque ce sont les enfants des arbres. Ils vivent, du l'este, dans des petites huttes faites de feuillage. On peut encore voir des arbres avec de grandes crevasses d’où ils sont sortis à l’origine. Woto, disent les Bushongo, est le père de tous les peuples Baluba. On dit aussi de lui qu’il fut le premier à enseigner aux hommes à désigner avec l’index ; jusqu’à ce jour on se servait de toute la main et il en résultait souvent des erreurs, en raison du manque de précision.

Revenons-en a Etochi, le seul fils restant de Bomazi, qui gouvernait encore dans le pays de ses ancêtres; à cette époque la mort était inconnue; la maladie même n avait pas encore fait son apparition. Or, il arriva qu’il naquit un enfant dont la langue était difforme; il se nommait Mitete et quand il devint grand, il devint très habile, mais aussi très malicieux: il inventa les maladies afin de gagner de l’argent en les guérissant et aussi la mort afin que les gens fussent obligés de s’adresser à lui quand ils étaient malades. Il pratiqua ces méfaits en se servant de Luphu errants où de goules (Luphu veut dire littéralement le dernier soupir d’un mourant). Enfin Etochi et le reste de ses sujets résolurent de s’échapper de ce pays, abandonnant le malin Mitete; ils le quittèrent en secret et se sauvèrent dans la, direction du sud. Mais, Mitete découvrit leur supercherie et les rattrapa bientôt. « Vous êtes des hommes et je suis un homme; pourquoi voulez- vous m’abandonner- ” Us répondirent : « Vous avez apporté la maladie et la mort parmi nous ; vous avez une mauvaise langue ; nous ne vous permettons pas de nous suivre! « et ils le frappèrent avec des bâtons, avec des couteaux et avec des lances. Mais son pouvoir magique était si fort que, impuissants à lui faire du mal ils furent contraints de souffrir sa compagnie. Ainsi la maladie et la mort les suivirent dans leur nouvelle résidence, sur la rive droite du Sankuru.

On se rappellera que, selon la version Bambala, les Bushongo atteignirent le Sankuru sous le commandement du grand chel Minga Bengela ; à ce point les Bangongo se séparèrent du corps principal et leur histoire sera racontée plus loin.

Jusqu au point où nous voici arrivés, le récit appartient plutôt au domaine de la mythologie ; l’histoire de la traversée du Sankuru et des événements suivants est, par contre, une tradition connue par toutes les classes de la population.

Le récit qui va suivre fut obtenu de quatre vieillards d’une grande réputation; parmi eux il y avait un Kolomo, le Chikala, et le Bilumbu, tous deux d’un très grand âge. Leni exposé fut contrôle au moyen de demandes de renseignements adressées à des habitants du village. Leur version de la période mythologique est

Fig. 28.

Homme Bakongo.

très courte, et est la suivante : « Jambi » , Dieu, (une essence matérielle qui s’identifie avec l’intelligence) exista toujours ; de Jambi naquit un homme, Bomazi et une femme, Kondem Bumba (appelée Wonda à Lusambo). Ils vivaient au nord du Sankuru, près de l’embouchure du Ivasai, dans une hutte voisine du fleuve. Ils eurent beaucoup d’enfants qui se multiplièrent pour former une grande nation. Le chef de cette nation s’appelait Mushenge Etochi.

Ici finit l’histoire légendaire racontée par les quatre Kolomo dont il vient d’être parlé et commence l’histoire vécue qu’on va lire.

Sous le règne d’Etochi, il y a bien longtemps de cela, les Bangongo furent souvent envahis au nord par un peuple sauvage et non civilisé qui se donnait le nom de Osongo, mais que les Bangogo appelaient Basongo Meno parce qu’ils coupaient leurs incisives en pointes. Leurs incursions causèrent beaucoup de détresse parmi les Bangongo et quoique Etochi résistât vigoureusement avec ses Mushinda (soldats) la lutte entre une race d’artisans et une race de guerriers était naturellement inégale. Comme Etochi ne voulait pas demander conseil à ses Kolomo, ceux-ci, ainsi que tous ses sujets, l’abandonnèrent et se divisant en deux fractions traversèrent le Sankuru à la recherche d’une nouvelle résidence. L’une de ces frac.

tions était composée des Bndya Mbanga, des Bangendi et d’une partie des Bangongo (les Basumba, Balonga, Basudi, Bélo et Batumba). Ils traversèrent le fleuve près de son embouchure et établirent une colonie entre le Sankuru et le Kasai. L’autre fraction, comprenant le reste des Bangongo (les Isambo et les Ifuta), traversa le Lubefu, qu’ils appelaient le Luphephe, près de l’embouchure, et s’établirent entre le Sankuru et le Lubefu, au sud, le long de la rive gauche du Sankuru. Le chef abandonné envoya son premier ministre, Nyimi, pour rejoindre les fugitifs et les forcer à revenir ; mais, sur les conseils des Kolomos, ils déclarèrent : « Puisque le roi a refusé de suivre notre avis, nous refusons d’obéir à son ordre ; un roi qui ne se conforme pas à la sagesse des sages n’est pas capable de gouverner les forts. » Ainsi Nyimi fut élu chef, et Etochi, déposé, mourut parmi les sauvages Basongo Meno.

A cette époque le système gouvernemental des Bushongo était complet, et très sensiblement le même qu’aujourd’hui. Le chef était, d’après les dires des Bangongo, appelé Nyimi d’après le titre du chef qui avait été nommé lorque l'émigration ci dessus mentionnée eut lieu. Le Nyimi était spécialement le roi des Bangendi et des Budya Mbanga ; les Bangongo avaient un chef à eux, vassal du Nyimi et appelé Nyim’atende (en toutes lettres Nyimi Yatende). Cet emploi est, en réalité, tombé en désuétude bien qu’un indigène nommé Isambula Ngenga en porte encore le titre.

Des deux fractions mentionnées plus haut, la première resta unie pendant bien

des années quoique des différences de dialecte et l’esprit de jalousie mirent, souvent les tribus qui la composaient à la veille de se faire la guerre. Pour éviter une rupture le Nyimi et le Nyim’atende décidèrent d’arranger tous les différends à l’amiable et il fut convenu que quand les parties dans un différend seraient sujets de Nyimi et de Nyim’atende, elles se rendraient à la rivière (Snnkuru) dans laquelle le représentant de chacune jetterait au même moment sa hache dans l’eau; celui dont la hache s’enfoncerait la première serait considéré comme le perdant. Le Nyim’atende était non seulement un très habile forgeron, mais il était aussi très rusé ; et, après

avoir réfléchi, il fît une hache de bois qu’il recouvrit d’une couche mince de fer avec tant d’habileté' qu’on ne pouvait pas la distinguer d’une arme ordinaire. En conséquence les Bangongo furent dorénavant toujours vainqueurs dans leurs disputes avec les Bangendi et les Budya Mbanga. Or, ce Nyim’atende avait une très belle fille dont Lukengu, fils du Nyimi, tomba amoureux et qu’il épousa. Peu de temps après ce dernier événement le vieux Nyimi mourut et Lukengu devint Nyimi. A ce moment une dispute importante s’éleva entre les Bangendi et les Bangongo et le jour pour l’épreuve de la hache fut fixé. La femme du nouvel élu aimait beaucoup son mari et elle était anxieuse de le voir sortir vainqueur de l’épreuve. Elle s’empara de sa. hache et sous le prétexte de faire une visite à son père elle la changea contre la hache truquée de ce dernier. L’épreuve eut lieu et naturellement les Bangendi furent vainqueurs. Le Nyim’atende voyant que sa ruse était découverte fut très humilié et quitta le pays avec tous ses sujets; traversa le Lubudi et s’établit à l’endroit où se trouvent encore maintenant ses sujets. La fonction de Nyim’atende disparut avec l’arrivée des Européens. Les Basongo Meno semblent avoir suivi la retraite des Bangongo, puisqu’on trouve parmi ces derniers des colonies de cette race, lesquelles ont adopté le costume et les arts des Bangongo, tout en conservant leur propre langue.

Les chasseurs pygmées Batwa qu’on trouve dans tout le pays dépendant des chefs Bushongo semblent avoir une double origine : ceux que l’on trouve parmi les Bangongo et les Bangendi ont traversé le Sankuru avec les Bushongo; tandis que ceux qui sont près de Lusambo semblent être venus du pays des Basonge, et leur langue se rapproche de celle des Basonge.

Avant l’arrivée des Européens les Bangongo souffrirent cruellement des incursions d’un peuple qui venait du sud, qu’ils appelaient Imbangidi, mais dont le nom est en réalité Badjok (Kioko). Ces derniers, sous le commandement d’un chef appelé Chimbundu Moana Ngala, envahirent le pays des Bushongo pour y capturer des esclaves. Le renom de cruauté laissé par ce dernier a été tel qu’aujourd’hui encore on dit en guise de malédiction : « Puisse Chimbundu Moana Ngala vous emporter! » D’après ce qu’on vient de voir, la légende dit que les Bushongo sont des

immigrants. En essayant de découvrir leur pays d’origine, nous avons découvert certains points qui doivent être pris en considération : des renseignements obtenus concordent à dire que leur résidence originaire était très loin au N. -N. -O. et que au cours de leur pérégrination ils ont traversé quatre grandes rivières. De plus, nous savons qu’au temps de la migration, c’était un peuple nu, qui se nourrissait de millet et qui parlait une langue différente de celle d’aujourd’hui. Comme le changement de langue n’eut lieu que vers le milieu du siècle dernier, d’après les dires de l’un des membres les plus âgés de la tribu Bambala, on a pu réunir un court vocabulaire de cette langue appelée Lumbila. Une copie de ce vocabulaire a été soumise à Sir Harry Johnston qui affirme que ce dialecte n’est pas Bantu, et qu’il ne révèle que de très rares affinités avec les langues connues, il présente cependant certaines similitudes avec la langue parlée sur la rivière Shari. Une autre preuve peut être tirée du nom même du peuple; le mot Bushongo signifie évidemment « peuple du Shongo « ; or, après renseignements pris, il s’est trouvé que le Shongo était une arme, actuellement délaissée, dont certains spécimens ont survécu jusqu’à la seconde moitié du siècle dernier. Le Nyimi traça pour nous dans le sable un dessin d’un Shongo (fig. 26), et d’après cette esquisse il est avéré que cette arme était un couteau de jet. On peut remarquer en passant qu’une forme conventionnelle du couteau de jet se retrouve aujourd’hui parmi les Basongo Meno et les Bankutu, mais ces tribus semblent ne pas savoir que ce couteau ait jamais été une arme; il se peut que son introduction soit due au passage des Bushongo à travers leur territoire. Au surplus il est certain que des combats ont été livrés, lors de ce passage, et les Basongo Meno ainsi que les Bankutu peuvent avoir converti des armes des envahisseurs en monnaie, parce qu’elles étaient en métal et par conséquent d’un certain prix, ou bien encore parce qu’ils étaient trop peu habiles ou trop conservateurs pour les adopter comme armes offensives. Ils s’en seraient donc servis comme d’éléments propres à faire du commerce. Une fois ce type adopté comme monnaie courante, il est naturel que d’autres Shongo aient été fabriqués sur les lieux et soient d’une forme plus ou moins conventionnelle.

Résumons les points acquis : la tradition dit que l’ancienne résidence des Bushongo était située loin dans le nord-nord-ouest ; leur ancienne langue le confirme et indique le bassin du Shari comme ayant été la localité probable; et la preuve de civilisation donnée par l’alimentation, par la nudité, par le couteau de jet corrobore celle de la langue. Un fait additionnel mérite d’être mentionné ; les Bambala appellent le Sankuru le Chale, (la rivière par excellence) ; ce mot est identique à celui de Shari et c’est une tendance ordinaire parmi les peuples qui ont émigré de dénommer les rivières et les autres points géographiques de leur nouveau territoire d’après les indications de lieux de leur ancien pays.

Il semble très vraisemblable, par conséquent, que les Bushongo vinrent originai-

rement du voisinage du bassin du Shari et se frayèrent un chemin à travers les tribus des Mon go et des Basongo Meno jusqu’au Sankuru ; les « quatre grandes rivières » qu’ils prétendent avoir traversées au cours de leur voyage seraient donc l’Ubangi, le Congo, la Busira et le Lukenye. Cette hypothèse donne une solution à cette assertion que Bumba, le fondateur et premier grand chef des Bushongo, Loko Yima, le second grand chef et probablement Lobamba, sa hile, étaient blancs, et que Woto, fils de cette dernière, était mulâtre. On pourrait, en effet, supposer que

quelque tribu centrale soudanaise de nègres aurait, à une période reculée, soit par force, soit par sa propre volonté, été sujette d’un chef de sang berbère. On pourrait aussi supposer que la migration des Bushongo ait été un des premiers mouvements vers le sud du peuple qui, subséquemment, envahit la région de l’Uele sous le nom d’Azande et qui, lui aussi, semble avoir eu du sang berbère dans les veines. Dans un écrit sur les Ababua par M. A. de Calonne- Beaulaict (1), cet auteur donne la description vivante de l’invasion Azande, qui pourrait tout aussi bien être une description du passage des Bushongo à travers le pays des Basongo Meno. Certains points de ressemblance entre les civilisations respectives des Bushongo et des Azande sont remarquables, particulièrement la méthode de deviner au moyen de l’Itombwa quoique parmi cette dernière tribu la plaque que l’on frotte ne soit pas sculptée en forme d’animal.

Examinons maintenant les relations des Bushongo de l’est, des Bangongo et des Bangendi, avec les tribus de l’ouest.

Les renseignements sur l’histoire primitive du peuple obtenus chez ces populations sont peu importantes si on les compare avec celle donnée par les Bambala.

(1) Les Ababua, par A. de Cai.onne-Beaufaict, <• Mouvement Sociologique International », 10e année, n° 2, juin 1909.

- Guerriers hautains et d’une intrépidité à toute épreuve, leurs colonnes profondes s’enfonçaient comme un coin dans la masse moins organisée des agriculteurs bantu. Leurs échelons d’archers s’encadraient des groupes de lanciers portant en réserve leur <• pinga », la terrible arme de jet, accrochée après le bouclier. Brisant toute résistance, tuant sans merci hommes, femmes, enfants, brûlant les villages, ils s’avançaient au cœur du pays ennemi. Puis ils prenaient position, s’installaient parfois pendant la durée entière d’une génération. Des colonnes secondaires soumettaient peu à peu les populations environnantes, terrifiées par le renom guerrier et la férocité de leurs vainqueurs. Aux populations soumises, l’Azande laissait leur organisation économique antérieure, leur imposant seulement des bakuniba. seigneurs suzerains entourés de leur clientèle de palangas et de guerriers auxquels les chefs vassaux devaient la prestation. Cette organisation politique avait sur les peuplades soumises un singulier pouvoir d’assimilation Il s’établissait entre guerriers et agriculteurs un pacte semblable à celui qui caractérise toutes les civilisations féodales. Les vaincus prenaient le nom d’Azande : protégés par leurs nouveaux maîtres, jouissant au prix d’une légère piestation dune sécurité jusqu alors inconnue, ils ne tardaient pas à participer aux expéditions nouvelles, prenant leur part du butin, et fournissant aux nobles, Abandya ou Avungura, des milices à discipliner.

Fig. 32. — Femme Bakongo.

Un point frappe immédiatement : tandis que les grands chefs Bambala prétendent descendre d’une dynastie ininterrompue, il y a une interruption dans la succession des chefs parmi les Bangongo, sous le règne d’Etochi, qui fut déposé par son premier ministre Nyimi. Or, point remarquable, les Bambala, quand ils parlent de ces tribus de l’est les désignent souvent sous le nom de Basongo Meno, et le Nyimi, lui-même nous expliquait constamment de petites différences de civilisation entre les Bambala et les Bangongo, en disant nettement que ces derniers étaient des Basongo Meno. Ce qui corrobore cette assertion c’est le fait que la marque particulière de la tribu des Bangongo ne consiste pas dans les tatouages cicatriciels Matenye des Bushongo de l’ouest, mais dans les cercles concentriques des Basongo Meno. La Société des Babende qui existe dans la région de l’est, d’après la déclaration du Nyimi, serait une institution des Basongo Meno, quoiqu’il soit évident que certaines cérémonies caractéristiques de l’initiation Nkanda en usage dans l’ouest, et non dans l’est, ont été introduites parmi les rites accompagnant cette initiation parmi les Babende. Ainsi le masque connu sous le nom de Gari Moashi (femme d’eau) parmi les tribus de l’ouest se trouve être l’un des caractères particuliers de l’Association Babende sous le nom de Shene Malula (fig. 62). Un autre point qui semble indiquer une origine différente pour les Bangongo et pour les Bambala se trouve dans la tradition d’après laquelle le tissage aurait été inventé sous le règne d’Etochi, le roi régnant avant la traversée du Sankuru, tandis que les Bambala disent que cet art n’a pas été introduit parmi eux, avant le règne de Shamba, c’est-à-dire le quatre-vingt-septième chef après le passage du Sankuru. De plus, les Bangongo savent ornementer leurs vêtements avec des dessins ouvrés dans le tissu, ce qui est un art inconnu des Bambala.

Ces faits nous portent à croire que les Bangongo et les Bangendi sont des tribus de sang mélangé descendant des Basongo Meno et des conquérants Bushongo qui lqs rencontrèrent d’abord sur la rive nord du Sankuru et les incorporèrent à l’empire qu’ils formèrent ensuite. Le chef Etochi doit avoir été le dernier chef Basongo Meno des tribus incorporées et l’interruption dans la succession se trouve ainsi expliquée. L’asservissement de ces tribus ne se fit pas pacifiquement; cela ressort de l’histoire de la déposition d’Etochi. Le fait que les Bangongo et les Bangendi, seuls parmi les tribus qui forment l’empire Bushongo, ont ou avaient des chefs influents à eux, vient encore à l’appui de cette explication. Comme un peuple conquis, ils furent gouvernés par des vice-rois nommés par le Nyimi et, à ce propos, il importe de remarquer que le vice-roi actuel des Bangongo est un cousin du Nyimi.

Ajoutez à cela que chez les tribus de l’est seul le Ivolomo a le droit de porter le bonnet, quoique cette forme de coiffure soit portée par tous les mâles adultes chez les tribus de l’ouest. Il est probable que c’était là, autrefois, la marque distinctive des hommes de pur sang Bushongo, par opposition aux Basongo Meno conquis. Plus tard, quand les deux tribus s’amalgamèrent peu à peu, après avoir été l’insigne de la caste régnante, ce bonnet devint celui de la classe dominante.

Quelques légendes authentiques des Bushongo ont naturellement trouvé leur chemin vers l’est. C’est ainsi que l’explication qu’on y donne de Bomazi semble être un travestissement de la cosmogonie Bushongo. Les Bangongo ont ajouté à ces légendes

l’explication de la couleur blanche de leur ancêtre surnaiurel. Suivant eux, c’était un albinos, dont le nom de Bumba se retrouve dans celui de sa fille, Bumba-Kinda.

Parlons maintenant des Bashilele et des Bakongo.

Vu la mauvaise volonté montrée par les membres de ces tribus, il n’a malheureusement pas été possible d’obtenir d’eux des renseignements sur leur histoire. Force est donc, à cet égard, de se baser principalement sur les indices fournies par leur civilisation et par leur langue. Des preuves historiques indirectes ne font pas d’ailleurs complètement défaut pour ce qui concerne les Bashilele, puisque les Bushongo se réclament d’eux comme parents. Dans l’histoire de ces derniers, on se rappellera Lele, le fils du quatrième souverain Bushongo, forcé de quitter le pays avec un certain nombre de partisans à cause de la honte de sa naissance. Il se dirigea vers le sud, jusqu’à ce qu’il atteignît une rivière appelée Katembo qu’il remonta et sur les bords de laquelle il se fixa plus tard. Ses partisans et leurs descendants adoptèrent le nom de Bashilele ou peuple de Lele. Quoiqu’ils aient été plus tard suivis par la masse principale des Bushongo, ils ne firent jamais partie de l’empire fondé par ceux-ci, mais conservèrent leur indépendance. Cette parenté nous dispensera de détailler longuement les nombreux points de ressemblance qui existent entre ces deux peuples; ils ressortiront suffisamment des notes qui vont suivre. Du reste nous aurons soin d’indiquer quelques-unes des plus importantes de ces analogies.

C’est ainsi, et c’est là un puissant argument en faveur de notre thèse, que les Bakongo donnent à la rivière Loange le nom de Katembo, qui est aussi le nom que la légende Bambala donne à la rivière sur laquelle on prétend que Lele se fixa.

Autre point intéressant à noter : parmi les Bashilele le terme Shongo s’applique à la monnaie courante de fer en barre en usage dans ces régions.

On peut inférer de cette circonstance qu’il y eut une époque où les Bashilele employaient aussi le couteau de jet, d’abord comme arme et plus tard comme monnaie. Postérieurement, cette forme de monnaie aura été remplacée par une simple barre de fer qui conserva le nom de la monnaie primitive. Les Bashilele emploient aussi le mot Ikina dans le sens de défense et il est possible qu’un système totémique dégénéré, similaire à celui des Bushongo, puisse aussi exister parmi eux ; mais il a été impossible d’acquérir une connaissance certaine sur ce point à cause de leur répugnance à donner des renseignements.

Parmi d autres points de ressemblance il suffira de mentionner les costumes ; la façon d’arranger les cheveux en suspendant dans les cheveux de petits morceaux de bois (car la mode Bashilele est simplement la forme exagérée du type que 1 on voit souvent parmi les Bambala) ; l’usage des fétiches servant à deviner, Itombwa ; les dessins du tatouage ; les armes ; les instruments et les ustensiles ; les tambours ; les arts et l’emploi du masque Mashomboy sous le nom de Nkanda. Reste à déterminer quelle est la parenté des Bakongo avec les Bambala. Cette tribu s’était montrée encore moins communicative, s’il est possible, que les Bashilele, mais il est possible de déterminer son origine avec une égale certitude. D’abord, les Bakongo affirment qu’ils forment un même peuple avec les Bashilele et ceux-ci vont même jusqu’à soutenir qu’ils forment une branche des Bakongo. Dans le village de Makasu les

habitants disaient d’abord qu’ils étaient Bashilele ; quand on leur demanda s’ils étaient Bakongo, ils répondirent : « Certainement; nous sommes des Bashilele- Bakongo. « On leur demanda ensuite : « Tous les Bakongo sont-ils des Bashilele ? « et la réponse fut « Non » ; mais à la question : « Tous les Bashihele sont-ils des Bakongo », ils répondirent : « Certainement ! » En ce qui concerne le degré d’avancement dans la civilisation, les deux tribus montrent une grande similitude qui va presque jusqu’à l’identité et on peut en dire autant de leurs langues respectives. Les deux tribus sont accoutumées à se cantonner dans leurs propres limites et même les visites entre les membres de villages voisins sont rares. Ce n’est donc pas à des intercommunications que sont dus de tels points de ressemblance. En rapprochant

les Bakongo des Bashilele nous les rapprochons aussi des Bushongo. Tous les points moins importants de ressemblance entre cette dernière tribu et les Bashilele existent aussi en ce qui concerne les Bakongo, à la seule exception de la coiffure. Ceci même ne présente pas une difficulté sérieuse, puisque la méthode de coiffure des Bakongo a une ressemblance frappante avec le bonnet porté par tous les mâles adultes parmi les tribus de l’ouest des Bushongo.

Enfin il semble presque certain que le nom même des Bakongo est identique à celui de Bushongo puisque le changement de Sh en K est loin d’être un fait exceptionnel dans les langues africaines. Il est peut-être utile de mentionnner à ce propos que le terme Bakongo pour désigner la banane est Mokongo (pluriel : Makongo) et qu’il est probable que le Shongo ait reçu le même nom à cause de sa ressemblance avec une branche de bananier. De même, il ne faut pas oublier que le terme Shongo veut dire « doigt ». Il n’est nullement impossible que le nom « doigt » ait été donné à la banane par un peuple qui dans sa patrie originale ne connaissait pas ce fruit.

Il semble que les seules objections qu’on puisse faire contre la théorie que les

Bashilele et les Bakongo constituant l’avant-garde de l’immigration Bushongo sur le versant du Kasai sont les suivants : d’abord que leurs villages sont palissadés, tandis que ceux des Bushongo ne le sont pas ; et en second lieu qu’on ne peut trouver de trace parmi eux de l’ancienne langue Lumbila. A cela il peut être répondu que les Bushongo ont régné longtemps sur un empire bien organisé, redouté des tribus environnantes et jouissant par conséquent presque en permanence de la paix. Par suite, en l’absence d’appréhensions d’invasion, et les luttes entre villages étant réduites à un minimum, les fortifications sont inutiles depuis bien des années. Nous avons cependant trouvé une sorte de palissade élevée autour de la la résidence du Nyimi dans la Mushenge (voir fig. 58). Quelque insuffisante quelle soit comme moyen de défense, étant construite avec des matériaux moins solides que celles des Bashilele et des Bakongo, elle est d’un type indentique à la palissade qu’utilise la première de ces tribus et elle indique surtout qu’il fut un temps où les Bushongo fortifiaient eux aussi leurs villages d’une manière semblable.

L’objection tirée de l’absence de trace de la langue Lumbila n’est pas très sérieuse; nous avons vu dans le cas des Bushongo combien peu de temps il faut pour l’extinction pratique d’une langue et l’adoption d’une autre. En ce qui concerne les Bashilele, leur fondateur Lele, quand il émigra du pays de ses ancêtres, était probablement accompagné de plus d’esclaves que de partisans nés libres. A cette époque de l’histoire, comme aujourd’hui, tous les esclaves étaient nécessairement étrangers ; il n’y a donc pas lieu de s’étonner d’un changement de langue, analogue à celui qui se produisit chez les Bushongo. Comme on le verra plus tard, le même argument peut s’appliquer aux Bakongo. Le fait qu’aucune de ces tribus n’est mentionnée dans le récit des voyages de Shamba, bien qu’il ait dû traverser leur pays, semble impliquer que les Bushongo les regardent comme ayant des liens de parenté avec eux. Il faut donc admettre que les Bashilele et les Bakongo furent primitivement des branches de la famille des Bushongo.

Nous passons maintenant à l’examen des questions soulevées par la migration des Bakongo, celles concernant la migration des Bashilele ayant déjà été éclaircies par les récits des Bambala.

Il est évident que les deux migrations, celle des Bashilele et celle des Bakongo, doivent avoir eu lieu à des dates peu éloignées l’une de l’autre, sans cela le sentiment de la parenté entre les deux tribus ne serait pas aussi fort qu’il l’est. De plus il semble également certain que la migration des Bakongo doit avoir eu lieu à une date plus rapprochée de celle des Bashilele que de celle des Bushongo, autrement les Bashilele ne regarderaient pas, comme ils le font, les Bakongo comme leur étant apparentés à un degré plus proche que les Bushongo. Si nous consultons l’histoire des Bambala, il apert que la seule migration mentionnée se rapportant au cas qui nous occupe est celle qui eut lieu sous Woto peu de temps après celle de Lele, et une génération avant celle des Bushongo, sous Minga Bengela.

Ce point fixé, certains faits peu clairs deviennent faciles à expliquer. On comprend après cela pourquoi les Bashilele se regardent comme étant une branche des Bakongo ; à l’époque de la migration des Bashilele, Woto était le grand chef des Bushongo et les partisans de Lele étaient ses sujets ; par suite, lorsque Woto suivi

de ses partisans traversa leur territoire pour se rendre dans le pays inoccupé situé au delà, les Bashilele considérèrent naturellement les nouveaux venus comme le corps principal de la nation dont ils étaient eux-mêmes une brandie.

Ces circonstances expliquent la raison d’être des noms portés respectivement par ces deux tribus ; les partisans de Woto, grand chef de la nation et descendant direct par les femmes du fils du fondateur de la nation, auront naturellement conservé le nom originaire des tribus Bakongo (c’est-à-dire Bushongo) ; tandis que les Bashilele n’étant que les partisans du fils d’un grand chef ne pouvant régulièrement aspirer à devenir roi lui-même, auront adopté le nom de leur chef.

De même notre hypothèse fournit une explication de la coiffure des Bakongo. Dans le récit Bambala du voyage de Woto, il est dit, en effet, que sa femme donna naissance à deux jumeaux, et, que pour commémorer l’événement, il donna l’ordre à ses esclaves de ne jamais plus se raser la tète. De là vient peut-être que les Bakongo, au lieu de se raser partiellement la tête comme font les Bushongo, imitent avec leurs cheveux naturels le bonnet si caractéristique de cette nation.

Une circonstance vient encore à l’appui de notre hypothèse bien qu’elle n’ait pas un très grand poids en elle-même : alors qu’on ne peut tirer aucun renseignement de ces peuples au sujet de leurs antécédents, quand nous citions devant une assemblée de Bashilele le nom de Woto comme étant celui d’un de leurs ancêtres, tous poussaient une exclamation générale d'étonnement et d’assentiment.

Mentionnons ici que ces tribus semblent conserver la mémoire du Shari dans le nom qu’ils donnent au Kasai (Djari Bumpuru, rivière noire, terme employé aussi comme forme contractée pour Djankuru d’où vient le nom Sankuru) et pour le Loange (Djari Babara, rivière rouge).

Il est probable que les Bashilele et les Bakongo trouvèrent leur pays inhabité à leur arrivée (comble le firent les Bushongo), à moins qu’ils n’aient exterminé ou absorbé les aborigènes ; dans tous les cas les tribus environnantes, les Bapende, les Babunda et les Badjok sont, sans conteste, arrivés plus récemment.

Quant aux migrations des sous-tribus Bushongo, postérieures au grand exode qui eut lieu sous Minga Bengela, nous avons déjà mentionné celle des Isambo (p. 27). Une autre migration, de date incertaine, fut celle d’un corps de Bienge vers le sud. Il semble certain qu’il s’agit de la tribu mentionnée par Wolf sous le nom de Bikenge dont une description est donnée par Mr. S. P. Verner. ( Pioneering in Central Africa , 1903). Le récit de Verner montre que la civilisation de ces Bikenge qui habitent le pays situé entre le Luebo et les chutes de Wissmann vient en grande partie des Bushongo. Leurs costumes sont exactement semblables; ils croient que l’homme est composé de trois éléments, le corps, le Moiyo et leMukishi; le Moiyo renaît dans quelque enfant et le Mukishi hante la tombe, ou entre dans quelque animal à la mort du possesseur. Le fétiche devin Itombwa existe chez eux sous le nom de Lubuki. Quoique ces caractères et bien d’autres encore existent aussi chez les Bushongo, certains points signalés par Verner trahissent sans aucun doute l’influence Baluba. Il en est ainsi de la croyance en un créateur qui réside dans le ciel et qui est connu sous le nom de Fidi Mukulo. Or, Efile Mokulu est le dieu créateur du peuple Baluba. Il est possible que la croyance en ce dieu ait

été empruntée aux Bakete, qui, autant par leurs traditions que par leur langue, sont apparentés aux Baluba.

Les Bikenge, suivant Verner, sont gouvernés par un chef nommé Ndombe dont la mère est une femme Bashilele et qui ne dépend d’aucune façon des Bushongo. A propos de ces Bikenge, il est intéressant de remarquer que Wolf obtint d’un esclave du Buimbi le récit d’une légende exactement pareille à celle qui est racontée page 42, pour expliquer la retraite des Bangongo de l’autre côté du Lubudi (Wissmann, In innern Afrikas, p. 241).

D’après ce récit les Bikenge et le reste des Bushongo vivaient autrefois sur la rive gauche du Lulua et ce fut le chef Bikenge qui inventa la hache de bois, couverte de cuivre, révélée par une femme aux Bushongo ; ces derniers furent victorieux dans l’épreuve, mais 11e désirant pas rester les voisins des Bikenge, ils traversèrent le Lulua. Ce récit ne peut être exact dans ses détails, car il semble tout à fait impossible que les Bushongo aient jamais séjourné à l’ouest ou au sud du

Lulua.

Il est certes étonnant de trouver cette même légende racontée dans l’ extrêmeest et dans l’extrêine-ouest du territoire Bushongo. Mais, chose plus surprenante encore, notre expédition recueillit à Dima une autre version, Bangendi cette fois, de la même histoire. D’après celle-ci ce sont les « Balombo « et les sujets du Nyimi qui étaient les deux adversaires et ce fut le chef des Balombo qui inventa la ruse de la hache et fut trahi par sa fille, épouse du Nyimi. Les Balombo quittèrent ensuite le voisinage de la tribu adverse et conquirent sur les Batwa le pays autour de Kachabala et de Misumba jusqu’à Idanga. Ce dernier renseignement semble montrer que les Balombo sont en réalité les Bangongo. Dans l'état présent de nos connaissances, il 11e paraît pas possible d’espérer de résoudre le problème; tout ce que l’on peut dire c’est que l’histoire semble être commune à plusieurs sections du peuple Bushongo et les protagonistes dans ce drame varient suivant la localité.

Quiconque étudie l’histoire et l’organisation du grand empire Lunda ne peut manquer d’être frappé par les nombreux points de ressemblance qu’elles présentent avec celles des Bushongo. On a beaucoup écrit sur cet empire, mais le meilleur récit est certainement celui de l’explorateur portugais Dias de Carvalho, dans son livre Expedicao Portugeza ao Mualianvua, Ethnographia e Historici Tradicional dos Povos da Lunda. Dans cet ouvrage, on trouve de l’organisation compliquée du gouvernement de l’empire Lunda une description détaillée ayant une grande ressemblance avec l’organisation du gouvernement chez les Bushongo dans lequel la mère du grand chef occupe une position qui, à certains égards, est supérieure à celle de son fils. L ethnographie des Balunda paraît être un mélange de la civilisation des Bushongo et de celle des Babunda avec des traces de l’influence Badjok. L’histoire de 1 origine de cet empire peut se résumer en quelques mots. Au commencement du xviie siècle, un chasseur qu’on disait Baluba entra, venant du nord, sur le territoire dune tribu appelée Bungo ; il épousa la fille du chef régnant et posa les fondements de 1 empire avec son fils, Muata Yanvo, qui était destiné à s’élever plus tard à une très grande célébrité. La date de cet événement correspond à l’époque la plus florissante de l’histoire des Bushongo et le fait que l’empire Lunda semble

modelé sur celui des Bushongo rend vraisemblable la supposition que les immigrants étaient en réalité Bushongo. Le fait que le chef se donnait le nom de “ Moluba » et était le « dis » d'un chef, ne présente à cet égard aucune difficulté réelle, car tous les esclaves parmi les Bushongo sont appelés Baluba et l’esclave de n'importe quel chef est appellé « fils « de son maître.

Nous nous permettons donc de suggérer que le fondateur de l’empire des Lunda lut ou bien l’esclave de confiance de quelque chef Bushongo accompagné d’un certain nombre de partisans de son maître, ou bien la troupe disparue des Pianga, qui, à cette période, sous le règne de Bongo Lenge (env. 1625), quitta le territoire Bushongo pour se diriger vers le sud-est sous le commandement de Mashala, fils du Nyimi. Des deux théories, la dernière semble la plus probable et l’erreur commise

Fig. 34. — Paysage du pays Bashilele.

au sujet de la nationalité du chef provient peut-être de ce qu'il appelait ses partisans ses « Baluba », voulant dire par là ses esclaves, qui d’ailleurs étaient très

probablement Baluba. Nous comptons discuter à fond cette question ailleurs.

Pour revenir aux Bushongo, nous avons vu des signes d’influence Baluba parmi les Bikenge indépendants, mais cette influence ne s’arrête pas là; les cérémonies d’initiation qui furent introduites parmi les Bushongo, sous le règne de Bongo Lenge durent, dit-on, leur origine aux Bakete qui, comme nous l’avons fait remarquer plus haut, ont une relation intime avec les Baluba par les traditions et par la langue. L’emploi du tambour à friction parmi les Bushongo de l’est a été aussi emprunté à la même tribu, d’après les renseignements recueillis parmi les Bambala, chez lesquels cet instrument est connu, quoique l’on ne s’en serve pas.

Pour en finir avec les Batwa, nous dirons que la mention la plus ancienne de ce peuple se rencontre dans le récit Bambala de la migration de Woto où l’on représente ce chef comme ayant une garde du corps formée de Batwa ; dans le récit Bangongo la première mention des Batwa se rapporte également au départ de Woto, mais il est représenté comme les rencontrant pour la première fois après son départ de la résidence originaire des Bushongo. De ces deux récits, le second est très probablement vrai ; car il ne paraît pas probable que les Bushongo aient

rencontré les Batwa avant d’être entrés dans la région des forêts et le récit Bambala

peut être un anachronisme basé sur le rôle important joué par les Batwa dans l’inauguration d’un nouveau Nyimi. (Voir p. 63).

Leur rôle dans cette occasion comme gardes d’honneur peut être une forme tacite de reconnaissance des Bushongo de la part des aborigènes du pays ; de la même manière que l’installation d’un Rajput chef dans l’Inde n’est pas complète avant qu’il ait été marqué avec le sang d’un Bhil aborigène. Il est certain que les Bushongo considèrent les Batwa avec une certaine terreur superstitieuse ; dans la légende Bangongo on dit qu’à l’origine ce n’étaient pas des hommes, mais des esprits nés des creux des arbres et il existe encore aujourd’hui une certaine croyance quant à leur origine surnaturelle. La plupart des chefs entretiennent une troupe de

pygmées qui vivent dans la forêt, dans de petites huttes semblables à des ruches et

qui chassent du gibier pour le leur donner en échange d’une quantité déterminée de nourriture végétale et de quelques articles manufacturés. Dans certains cas, on a pu décider des bandes de ces pygmées à quitter la forêt, à vivre dans des villages sédentaires et à pratiquer l’agriculture ; les indigènes prétendent qu’en pareils cas ils deviennent plus humains, quoiqu’ils soient encore regardés comme dangereux et il semble que jamais un mariage n’a été conclu entre eux et un membre des autres tribus.

Nous avons pu visiter deux de ces villages sédentaires Batwa; chose intéressante, nous avons pu constater que la stature de leurs habitants était bien plus élevée que celle des Batwa nomades, quoiqu'elle n’égalât pas celle de leurs voisins Bushongo. Quant à la possibilité de mariages entre eux et les Bushongo, elle

semble être tout à fait hors de question. Force est de conclure que la taille des

pygmées est due, jusqu’à un certain point, à l’effet déprimant de la vie de forêt ou à la sélection naturelle influencée par le milieu. Il est incontestable que le nom de Batwa est appliqué à des groupes forestiers autres que les pygmées, tels que les Bankutu, mais les villages occupés par les groupes en question sont relativement éloignés du territoire Bankutu et leurs habitants ne sont certainement pas des Bankutu. De renseignements pris parmi les Bushongo voisins, il ressort que ces Batwa étaient originairement des pygmées et que trois générations seulement avaient passé depuis qu’ils avaient renoncé à leur ancienne existence nomade. Comme nous parlions à des Bushongo de mariages entre les pygmées et les membres d’autres tribus, cette suggestion fut rejetée par eux comme étant en dehors de l’expérience ou même de la possibilité.

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