‹ Notes géologiques sur la SavoieChapitre 1 sur 10 · PAR GABRIEL DE MORTÏLLET · texte numérisé non relu

PAR GABRIEL DE MORTÏLLET

Attaché au chemin de fer Lombard-Vénitien et de. l’Italie centrale , à Milan

UE TERRAIN ANTHRAGIFÈRE

Les géologues qui se sont occupés de l’étude des Alpes de Savoie peuvent se diviser en deux groupes principaux : les révolutionnaires et les conservateurs.

Les premiers prétendent que nos Alpes ont éprouvé de violentes révolutions qui les ont non seulement soulevées, mais encore qui les ont bouleversées , altérées, profondément modifiées et dérangées.

Les seconds, au contraire, grands défenseurs de l’ordre, tout en admettantes soulèvements qui ontdonné aux Alpes leur relief actuel , disent que ces soulève-

raents ont eu lieu d’une manière si tranquille et si sage qu’on peut très bien reconnaître la succession naturelle des couches. Les modifications incontestables éprouvées, suivant eux, ne détruisent pas les grands caractères de stratigraphie.

Les premiers, en vrais démocrates, accordent les mêmes droits à tous les fossiles. Pour eux les empreintes végétales ont autant de valeur que les débris d’animaux. Ils accueillent même avec bienveillance les-simples et modestes cailloux.

Quant aux seconds, ils veulent doter les fossiles animaux d’aristocratiques privilèges au détriment des fossiles végétaux, et ils ne daignent pas même jeter un simple coup-d’œil sur les humbles cailloux.

Tels sont les deux grands partis qui sont en présence.

De Saussure , qui s’est barricadé et fortifié dans son hôtel à Genève et qui a armé tous ses domestiques pour résistera la Révolution française, est pourtant le chef du parti révolutionnaire.

« Il n’y a, dit-il , dans les Alpes rien de constant que leur variété (I). »

Témoignage d’autant plus précieux que personne n’a mieux étudié les Alpes que lui.

Après de Saussure viennent ses compatriotes les géologues de la Suisse républicaine, les Studer, Escher de la Linlh, Heer, Favre.

Enfin, les jeunes géologues, la jeune-école, l’école du mouvement , dont font partie Lory, professeur à Grenoble, Louis Pillet, de Chambéry, et vers laquelle

(1) Voyage dans les Alpes , § 2301, vol. IV.

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m’ont naturellement poussé mes études et mes convictions.

A la tête du parti conservateur se trouve un des géologues les plus distingués de France, Elie.de Beaumont, partisan et défenseur des mouvements réguliers, réglés, froids, calmes, académiques, qui prétend que les grandes dislocations du globe ont eu le bon esprit de se faire suivant des lignes droites, parallèles pour des soulèvements de même époque. C’est un des plus terribles adversaires de ces pauvres fossiles végétaux qui suivant lui n’ont aucune valeur.

A côté d’Elie de Beaumont, partageant les mêmes idées, se trouve Angelo Sismonda, de Turin, auteur d’une belle et excellente carte géologique des anciens Etats- Sardes de terre-ferme.

Puis vient Fournet, de Lyon , qui a publié plusieurs très bons travaux sur les Alpes.

Entre les deux partis se trouvent les géologues anglais qui , grands partisans du système constitutionnel parlementaire, doivent naturellement être justemilieu. Je ne citerai que Murchison qui, en parlant de Petit-Cœur, donne tout à la fois raison à Eiie de Beaumont et cherche à satisfaire ceux qui sont d’un avis contraire (1).

Est-ce tout ?

Non! il y a encore le parti socialiste, représenté par un géologue, Scipion Gras, de Grenoble, qui a grande-

(O Onthe geological structure of the Alps, 1849, iv, 2. La partie concernant Petit-Cœur a été traduite dans le journal Les Alpes , n° 2, 1850.

ment contribué à faire connaître les Alpes. Comme les révolutionnaires il admet «que la chaîne des Alpes est remarquable par les bouleversements immenses et variés auxquels elle doit son origine Les couches bou-

leversées dans tous les sens, altérées par les agents plutoniques, sont liées par des relations géologiques difficiles à saisir et qui souvent paraissent contradictoires» (1). Comme eux, profondément ému du sort des déshérités, il réhabilite les plantes fossiles; mais dépassant le but, il prend tellement leur intérêt en main qu'il finit par leur donner le pas sur les fossiles animaux qui n’ont plus de valeur pour lui. Comme il arrive souvent que les extrêmes se touchent, Scipion Gras, négligeant les fossiles animaux, se trouve forcé d’avoir recours à des données stratigraphiques et arrive à peu près aux mêmes conclusions que les conservateurs.

Il n’y a donc à s’occuper que des deux grands partis conservateurs et révolutionnaires.

La lutte s’est engagée à propos des terrains de sédiment qui composent l’intérieur des Alpes , et qui sont généralement désignés sous le nom commun de terrains ANTHRACIFÈRES.

Ces terrains, qui reposent sur les roches cristallines, contiennent :

Despoudingues, en général talqueux, avec cailloux de quartz et de roches cristallines ;

Des grès plus ou moins talqueux ;

Des schistes argileux noirs avec empreintes de plantes terrestres ;

(i ) Bu'l. soc. gèol Francs, 1844, Réunion à Chambéry , p. 90.

Des couches d’anthracite intercalées dans les schistes et qui, étant la substance qui a le plus attiré l’attention, vu son importance économique et industrielle, est celle qui a donné son nom à l’ensemble de ces terrains;

Des quartzites d’un beau blanc très durs ;

Des roches dolomitiques, se décomposant souvent à l’air et prenant l’aspect d’un tuf ; c’est ce qu’on appelle les cargnieules ;

Des gypses qui àl’intérieur deviennent del’anhydrite;

Des calcaires plus ou moins compacts, avec des fossiles animaux ;

Des ardoises parfois très saines , parfois toutes en décomposition, formant de puissantes assises, contenant quelquefois des fossiles animaux et parfois aussi des empreintes de fucus , plantes marines ;

Enfin de nouveaux poudingues avec des cailloux divers , parmi lesquels il y en a beaucoup de calcaires.

Tout cet ensemble de roches a une puissance énorme.

Pour le subdiviser, les conservateurs, les partisans de l’ordre ne s’en rapportent qu’aux données stratigraphiques.

Les révolutionnaires, au contraire, sachant combien les terrains alpins ont été tourmentés et bouleversés , cherchent uniquement leur point d’appui et de départ dans la détermination du peu de fossiles, tant animaux que végétaux, qu’on y rencontre.

Le fait qui a mis en présence les deux partis et les a divisés en deux camps , toujours en lutte bien que se battant à armes courtoises, est la découverte du gisement de Petit-Cœur, près de Moûtiers , en Tarentaise.

Cette découverte du fait géologique le plus anormal

connu jusqu’à présent, est due à Elie de Beaumont (1) et a eu lieu en 1828.

A Petit-Cœur coule un torrent dans le lit duquel, un peu au-dessus du village, on voit la jonction des roches cristallines et des terrains sédimentaires. La partie inférieure de ces derniers se compose d’un grès schisteux, talqueux, grisâtre, sur lequel repose une couche d’environ 14 mètres d’épaisseur d’un schiste argilo-calcaire très fissile , contenant un grand nombre de bélemnites et des débris d’entroques. Immédiatement au-dessus, sans passage bien tranché, vient une argile schisteuse noire avec anthracite, et contenant à sa partie supérieure un grand nombre d’empreintes végétales appartenant aux plantes houillères ; puissance 1 mètre 50. Puis réapparaissent des grès schisteux, talqueux, grisâtres, sur lesquels se développe une puissante assise de schistes ardoisiers avec bélemnites. Le tout paraît être en stratification très régulière et parfaitement concordante. Ainsi, dans cette localité, des schistes à bélemnites se trouvent inférieurs à des schistes à empreintes de plantes houillères, et ces empreintes sont intercalées entre deux assises à bélemnites. Ce fait , tout anormal qu’il est, puisque les bélemnites, fossiles propres à l’époque jurassique ou à des époques encore plus récentes, et les empreintes houillères de l’époque carboniférienne caractérisent deux terrains, d’époques très différentes, séparés par la longue période triasique, ce

(1) Notice sur un gisement de végétaux fossiles et de bélemnites situé à Petit-Cœur , près Moûtiers en Tarentaise , dans les Annales des scienc . nat. vol. XIV, p. 113.

fait, dis-je, a été constaté par tous les géologues qui ont visité la localité , et parmi eux se trouvent les noms les plus célèbres.

II reste à savoir si les fossiles ont été exactement déterminés? Pour les plantes il ne saurait y avoir de doute. Adolphe Brongniart, en 1828, qui a eu en communication les échantillons d’Elie de Beaumont, cite huit espèces de Petit-Cœur, sur lesquelles sept déjà connues appartiennent uniquement à la flore houillère. Bunbury ayant étudié, en 1848, les échantillons du musée de Turin, arrive à des conclusions analogues. Enfin Oswald Heer, en 1850, établit que sur dix-sept espèces venant de Petit-Cœur qui se trouvent dans les musées de Bâle et de Zurich, il y en a une de douteuse, cinq de spéciales mais offrant tous les caractères de la flore houillère, et onze qui appartiennent positivement à cette flore, sans aucun mélange de plantes d’époque postérieure, le trias et le lias.

Il rfy a pasdedoute non plus pour les fossiles animaux. Tous les géologues qui ont visité Petit-Cœur, ou qui en ont vu les fossiles, ont reconnu les bélemnites, genre qui, s’il descend au-dessous du lias, ne va pas plus loin que les couches qui lui sont immédiatement inférieures, l’infra-lias qui rentre encore dans la période jurassique. En 1852, j’aisignalé la découverte faite par Thabuis d’un fragment à' Ammonites BucklandiSo'W . dans les schistes à bélemnites inférieurs aux empreintes de plantes de Petit-Cœur, et j’ai reconnu les bélemnites pour être le Belemnites acutus Mil!., fossiles qui l’un et l’autre appartiennent au lias le plus inférieur. Les bélemnites supérieures appartiennent à d’autres espèces encore

plus récentes (1). J’ai déposé au musée d’Annecy un morceau des schistes inférieurs aux empreintes de plantes, avec l’empreinte parfaitement nette de la face étoilée d’un anneau de pentacrine.

Le fait de l’intercalation régulière, entre deux assises à bélemnites, d’empreintes de plantes houillères, plantes qui , dans tous les autres pays , sont constamment de beaucoup inférieures aux couches contenant des bélemnites, est, pour la localité de Petit-Cœur, incontestable.

Reste à l’expliquer.

Les conservateurs, Elie de Beaumont en tête , considèrent la stratification de Petit-Cœur comme parfaitement normale et admettent la contemporanéité des plantes houillères avec les fossiles animaux d’époque jurassique. Puis étendant ce mélange à tous les terrains sédimentaires de l’intérieur des Alpes, ils ne tiennent plus compte des plantes, et, après s’être servis des fossiles animaux pour déterminer une zone basique, ils subdivisent l’anthracifère des Alpes en trois ou quatre terrains d’après de simples considérations stratigraphiques. Chacun de ces prétendus terrains se compose d’assises de grès à la base et d’assises de calcaires et d’ardoises au sommet. Presque toutes les assises de grès contiennent des empreintes de plantes qui toujours sont d’espèces houillères.

Les révolutionnaires au contraire, se basant sur la distinction de la flore et de la faune, admettent qu’à

(1) Pour de plus amples détails et pour toutes les indications bibliographiques, on peut consulter ma Géologie et Minéralogie delà Savoie , 1858, p. 56 à 61 et 162 à 172.

Petit-Cœur, par suite d’un bouleversement, il y a eu une interversion de l’ordre naturel des couches. Jusqu’à présent on n’a pas pu expliquer d’une manière satisfaisante, pour ce point spécial, de quelle manière l’interversion s’est produite, mais les considérations paléontologiques ne sauraient laisser de doute à l’égard de son existence. Transportant sur les autres points des Alpes l’idée de révolutions, au lieu d’admettre des successions de terrains formés tous d’une double assise de grès et de calcaire , ils ne voient dans les grès à empreintes végétales houillères qu’un seul et même terrain houiller qui , par suite de dislocations , se montre au jour en divers endroits, associé partout aux mêmes calcaires et aux mêmes ardoises de l’époque basique. Si parfois ces calcaires et ces ardoises sont inférieurs au grès et plongent au-dessous d’eux, comme cela a lieu entre le Petit-Saint-Bernard et Yalloires, c’est qu’il y a eu une révolution telle qu’il s’est opéré un vaste renversement des couches sur une longue étendue.

Malheureusement les fossiles sont très peu nombreux et assez mal conservés, dans les formations alpines désignées sous le nom commun de terrains anlhracifères. Pour suppléer autant que possible à cette pénurie et jeter un nouveau jour sur les questions, j’ai étudié d’une manière spéciale les cailloux contenus dans les poudingues mêlés au grès. J’ai reconnu que presque tous ces poudingues, classés dans des époques très diverses par les conservateurs, et supposés par eux en grande partie postérieurs à d’énormes assises calcaires, contiennent pourtant tous les mêmes fragments de roches, et que parmi ces fragments aucun n’est calcaire.

D’après cela il est tout nature! d’admettre que ces divers poudingues appartiennent à une seule et même époque antérieure au dépôt des grandes assises calcaires.

J’ai dit précédemment presque tous ces poudingues, parce qu’il en est un , aux Aiguilles d’Arves, qui fait exception. Celui-là, qui est réellement postérieur aux dépôts calcaires, contient de nombreux cailloux provenant de ces dépôts. L’étude du poudingue des Aiguilles d’Arves et des grès qui lui sont associés a donné lieu à une belle découverte faite l’année passée par Lory et Pillet, découverte dont je parlerai dans un autre paragraphe.

Enfin, pour en finir avec les phénomènes révolutionnaires qui se sont produits dans les Alpes et qui masquent plus ou moins la véritable disposition des diverses parties du terrain anthracifère, je répéterai ce que j’ai déjà dit dans ma Géologie et Minéralogie de la Savoie : tous ces phénomènes peuvent se classer dans trois grandes catégories danslesquel'es se rangent toutes les prétendues anomalies ; ce sont les Intercalations , les Enclaves et les Trouées.

Les Intercalations consistent dans l’introduction de couchesd’un terrain au milieu découches ou feuillets d’un autre terrain. C’est le résultat d’un plissement complet, d’un renversement partiel ou du glissement d’une portion de terrain dans les fentes d’un autre. Par suite de ces divers accidents, l’intercalation peut être si complète, si régulière, que les couches des deux terrains paraissent être en stratification concordante.

Petit-Cœur offre une simple intercalation d’un lambeau de lias au milieu d’une assise houillère.

Tout près de Petit-Cœur, dans la montagne qui est en face, de l’autre côté de l’Isère, à la Cudraz, audessus de Briançon , on trouve une autre intercalation qui semble placée là pour expliquer la précédente. Des couches de grès talqueux, à grains plus ou moins gros, qui alternent avec des schistes argileux noirs renfermant de l’anthracite, d’une puissance totale de 20 mètres, sont intercalées au milieu des feuillets du stéaschiste et paraissent être en concordance de stratification avec eux.

Un autre bel exemple d'intercalation peut s’observer au Fontanu à Beaufort. On voit là un lambeau de couches à anthracite houiller et de calcaire jurassique, intercalé au milieu des schistes cristallins. Ces couches, dont l’ensemble a très peu de puissance, sont pincées par les roches cristallines qui les maintiennent au milieu d’elles.

On pourrait multiplier ces exemples pour ce qui concerne les terrains anthracifères. Mais ce n’est pas seulement dans ces terrains qu’on observe des intercalations. Toutes les formations de la Savoie en présentent. Je mécontenterai de citer les intercalations de gault, crétacé supérieur et terrain nummulitique, au milieu des couches repliées de l’urgonien qui se montrent d’une manière si nette au col de la montagne de Veyrier, près d’Annecy, et dans la montagnedeGaloppaz enBeauges, etl’intercalationd’un lambeau de grès tertiaire dans les couches néocomiennes des Hivernages, aux Voirons, près de Genève , grès et néocomien qui paraissent en parfaite concordance de stratification (I).

(0 Description des fossiles du terrain néocomien des Voi-

Le phénomène des intercalations ne pourrait - il pas aussi servir d’explication à ces fameuses colonies découvertes par Barrande dans le silurien de Bohême? Ce qui le ferait croire, c’est la Coupe des plaines de Castille, au centre de la chaîne C antj.br ique , province de Léon , donnée par Casiano de Prado, où l’on voit une intercalation analogue. Les couches à faune primordiale sont intercalées au milieu des couches dévoniennes (IJ.

Les Enclaves, lambeaux de terrains supérieurs entièrement isolés au milieu d’une région occupée par des terrains inférieurs.

Dans les régions cristallines de Savoie on rencontre assez souvent des enclaves de grès anthracifères surmontés de schistes ardoisiers, de cargnieules et de calcaires. Ces enclaves, complètement indépendantes, sont superposées au cristallin. Un bel exemple se voit au Grammont dans la vallée de Beaufort. Quand on remonte le ravin de l’Argentine jusque près de sa source, aux Bognots, et qu’on s’élève sur la gauche vers les crêtes qui forment là un petit bassin, on trouve ces crêtes formées de grès siliceux appartenant au terrain houiller. Ils sont en couches bien nettes, peu inclinées, reposant sur les tranches des feuillets presque verticaux du stéaschiste cristallin. Ces grès sont recouverts de cargnieules en stratification concordante qui forment le sol des pâturages supérieurs du Grammont où se trouvent les chalets. Grès et cargnieules sont complètement

rons, dans Matériaux pour servir à la paléontologie suisse , de F. -J. Pictet, pl. A.

(i) Bulletin de la Société géologique de France, I860,v. XVÜ,

isolés et enclavés au milieu des roches cristallines ; mais ils n’en sont pas moins tout-à- fait distincts.

On voit une enclave de terrain houiller à anthracite avec schistes ardoisiers du lias, venant de la Tarentaise et se prolongeant en Maurienne au-dessus du Mont- Sa pey et d’Argentine.

Il en existe une autre dans la vallée qui s’ouvre audessus des Girauds, hameau de Saint-Rémi, en Maurienne, etc.

On trouve aussi des enclaves jurassiques, composées de cargnieules , de gypses , de calcaires et surtout de schistes ardoisiers , au milieu des espaces occupés par les grèshouillers à anthracite. Je citerai seulement celle qui existe entre les mines de Pesey et de Macot.

Les Trouées sont l’inverse des enclaves. Ce sont des portions de terrains inférieurs qui ont percé les couches des terrains supérieurs et se montrent isolées au milieu d’elles , comme des îles qui sortent du sein des eaux et se montrent à la surface.

Tout près de Moûtiers on peut observer plusieurs trouées de couches houillères à anthracite au milieu du terrain jurassique. La plus facile à examiner se trouve dans la plaine même où est bâtie la ville , à Chandanne, sur la gauche de la route en arrivant d’Aigueblanche.

Au-delà de Salins, en bas de Yillarlurin, dans l’angle formé par la jonction du Doron venant de Brides et du torrent de la vallée de Belleville, il y a une autre trouée de grès à anthracite.

Mais outre ces trouées sur de petites proportions, il y en a d’autres sur des proportions bien autrement grandes. Les divers massifs cristallins de la Savoie ne

sont autre chose que de vastes trouées au milieu des terrains de sédiment , de grandes boutonnières, comme les appelle Elie de Beaumont.

Le grand massif de grès houiller à anthracite qui va du Piémont jusqu’en Dauphiné, en traversant la Tarentaise, entre le Bourg Saint-Maurice et Tignes, et la Maurienne, entre Saint-Michel et Modane, n’est autre chose aussi qu’une immense trouée qui s’est fait jour à travers les couches jurassiques. Il est étonnant qu’Elie de Beaumont , qui a si bien caractérisé les boutonnières cristallines, n’ait pas reconnu cette belle boutonnière anthracifère.

Les trouées, en se faisant jour, ont naturellement déchiré les terrains supérieurs ; c’est ce qui fait que des lambeaux sont restés sur leur dos et ont formé les enclaves. Ces trouées ont aussi, en apparaissant, occasionné de nombreux bouleversements. C’est à ces bouleversements qu’il faut attribuer la formation des intercalations. En effet, les trouées ont soulevé, redressé, renversé, recourbé , plissé les couches supérieures, phénomènes qui se sont parfois produits dans de fort grandes proportions, comme le renversement des terrains sédimentaires de la vallée de Chamonix qui plongent sous les roches cristallines du massif du Mont-Blanc, comme le renversement qui a eu lieu sur une échelle encore bien plus grande le long de la trouée de grès anthracifères de Tarentaise et de Maurienne, entre le Petit-Saint-Bernard et la vallée de Valloires.

Les trouées ont mis à jour des roches anciennes jusqu’au milieu des terrains les plus récents. Je me conten-

terai de citer la montagne des x\nes, dans la vallée du Reposoir en Faucigny, trouée de calcaire jurassique qui a percé les terrains crétacés et les terrains nummuliliques.

Les Intercalations, les Enclaves et les Trouées sont trois phénomènes très fréquents dans les Alpes et qui , faute de bonne définition, jusqu’à présent, ont souvent fort embarrassé les géologues et les ont même parfois induits en erreur de la manière la plus fâcheuse. Ce sont eux qui ont occasionné presque toutes les dissidences et les différences d’opinion. Il était donc nécessaire de bien les définir. Avec ces trois phénomènes on peut rendre compte de toutes les anomalies que présente la géologie des Alpes.

Extrait de la Revue Savoisienwe. — N° de mars 1861.

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NOTES GÉOLC

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