LES RADICAUX ANGLAIS. - SIR JOHN BOWRING ET M. DE POTTER
Le 21 septembre 1830, à la veille des combats de Bruxelles, M. Falck, ambassadeur des Pays- Bas à Londres, écrivait à l'un de ses plus intimes amis : « A l'exception de Cobbett et d'une couple d'autres radicaux, il n'y a qu'une voix dans ce pays contre la populace de Bruxelles et pour la louange du roi. »
Bientôt le royaume des Pays-Bas s'écroule, et les torys qui sont au pouvoir, avec le duc de Wellington à leur tête, gardent une attitude passive. Au lieu d'envoyer au secours de Guil-
laume I er les vétérans de Waterloo, il les retiennent (car ils craignent d'en avoir besoin pour eux-mêmes) et mettent en avant le principe de non-intervention.
Les radicaux et les réformateurs défient ouvertement le duc de fer.
John Bowring, alors plein d'ardeur et rivalisant de hardiesse avec William Cobbett, s'adresse à M. de Potter, qui est à ses yeux le membre prépondérant du gouvernement provisoire de la Belgique, et l'engage à rompre pour jamais avec les Nassau et à fonder une république nationale (').
(') Louis de Potter, né à Bruges, le 26 avril 1786, mort dans la même ville le 22 juillet 1859, avait, comme publiciste, porté des coups mortels à la domination hollandaise. Condamné à huit années de bannissement par arrêt de la cour d'assises de Bruxelles, du 30 avril 1830, il rentrait triomphalement, le 27 septembre, dans la capitale de la Belgique et allait prendre place parmi les membres du gouvernement provisoire.
William Cobbett, né en 1766, publiciste radical souvent poursuivi, membre de la Chambre des communes en 1832, mort en 1835.
Bowring (sir John), né à Exeter, en 1792, disciple de Jérémie Bentham dont il publia les œuvres posthumes, éditeur de la Revue de Westminster, de 1825 à 1830, rallié au parti whig en 1832, membre de la Chambre des com-
Bowring mande à de Potter, le 8 octobre (') : « Il est très-urgent que vous chargiez quelqu'un de vous représenter ici, pour que l'on puisse donner à l'opinion une direction convenable.
Quelques-uns de nos journaux commencent à prendre un ton très-favorable. Le gouvernement reste toujours indécis et aimerait bien à transiger avec vous dans le cas où vous voudriez reconnaître la famille hollandaise... Ne comptez que sur vous-mêmes. — Consolidez votre force.
— Réunissez vos assemblées. — Organisez votre magistrature. — Encouragez votre presse.
— Donnez à l'opinion tout l'élan possible. — Établissez des relations partout, etc. »
Le 45 octobre, Bowring écrit : « ... Les intrigues du parti Nassau se développent tous les jours et font voir la nécessité absolue que vous ayez ici quelqu'un qui pourra nullifier ses efforts. On fait ici l'impossible pour que vous reconnaissiez le prince d'Orange, et il y a même des journaux libéraux qui disent que personnellement vous avez pris ce parti-là. Mais nous désirons vous engager à vous tenir fermes, vous
m unes en 1835, consul britannique à Canton en 1849, puis, en 1854, gouverneur à Hong-Kong.
(') Ces lettres françaises du D r Bowring sont inédites.
assurant, sur connaissance intime de l'état de l'opinion, que quoique l'aristocratie entière soit bardée contre vous, vous avez l'appui de tout le peuple, c'est-à-dire de tous ceux qui ne sont pas du côté des oppresseurs, à chaque pas que vous ferez dans la carrière républicaine... 11 est impossible de faire savoir combien la marche de notre cabinet est vacillante et inconséquente. 11 est évident qu'il n'a pas de plan décidé... S'il y en a entre vous qui soient retenus par la crainte de l'Angleterre, croyez-nous-en, c'est une illusion et un songe. Surtout nous espérons que vous ne pencherez pas, à cause de l'Angleterre, vers l'idée de la nécessité de mettre à votre tête un de ces princes qui vous ont mitraillés, ou un prince du tout. Votre position est très-favorable pour l'établissement du gouvernement républicain , et il y a une infinité d'obstacles (quant à l'étranger) qui pourraient exister dans le cas d'un autre pays, qui n'existeront pas dans le vôtre. Par exemple, il y a une multitude de modérés ici, qui frémiraient à l'idée de la république en France, qui la trouveraient toute naturelle chez vous. De tous les côtés, on vous regarde et on vous encourage. On espère que vous réussirez à concilier les intérêts provinciaux avec la nécessité d'un gouvernement
central d'après le modèle que présentent actuellement les États-Unis, et surtout dont vous pourrez puiser des traits dans vos anciennes institutions brabançonnes... »
Bowring fit le voyage de Paris, se mit en relation avec Lafayette et ses amis, s'associa à leurs illusions, et, le 21 octobre, adressa à M. de Potter de nouveaux conseils qui, s'ils eussent été entièrement suivis, anéantissaient l'indépendance belge et allumaient une guerre qui pouvait avoir pour résultat la chute de Louis-Philippe et la restauration de Guillaume I er .
«... Je vous ai depuis quelque temps écrit de Londres par presque tous les courriers, pour vous informer de ce que je parvenais à savoir des intentions du cabinet à votre égard et de l'état de l'opinion. Vous n'avez rien à craindre que des intrigues secrètes du gouvernement; vous ne devez pas craindre l'emploi de la force physique contre vous. Le principe de nonintervention est tout à fait reconnu, car le gouvernement ne veut pas avoir les dangers d'une révolution qui pourrait suivre une autre conduite. Plus vous aurez de hardiesse, moins vous aurez à craindre. Notre désir est que vous alliez tout droit à la république démocratique fédérative. Cela n'ajoutera en rien à la haine de
ceux qui vous détestent, et ceux qui vous aiment ne vous en aimeront, que plus. Par un gouvernement de cette espèce vous pouvez réussir et . satisfaire tous les intérêts provinciaux et y rattacher les plus précieux souvenirs de votre
histoire Nos conseils donc se réduisent à peu
de mots : Soyez Belges, à tout prix, si vous le pouvez; établissez votre indépendance nationale; mais, si cela vous est impossible, soyez plutôt Français que Hollandais. La France peut toujours vous offrir l'appui de la force. Vous ne trouveriez en Hollande que la faiblesse et les souvenirs les plus tristes Quoi que les gouvernements se soient promis, par le seul entraînement des deux peuples, belge et français, une réunion se fera si vous ne pouvez établir votre indépendance, et, dans ce cas encore, ne craignez rien de nous ('). Le gouvernement ici f) s'est perdu par la faiblesse, la lâcheté avec laquelle il a sollicité des reconnaissances; ne faites pas la même faute. Je vous le répète, vous n'avez
rien à craindre »
Le i9 octobre, M. de Porter, dans une lettre
H Cette affirmation était très-hasardée ; on verra plus loin les vrais sentiments de la nation anglaise. (*) Le gouvernement de Louis-Philippe.
publiée par le Courrier des Pays-Bas, avait dit nettement : « Je suis républicain. » Le 31, dans sa Profession de foi politique, il s'exprimait en ces termes : « J'ai la conviction intime que les Belges peuvent rester Belges et qu'ils n'ont pour cela besoin de qui que ce soit. Et s'ils le peuvent, ils le doivent. La république, sous une dénomination quelconque, celle d'Union belge, par exemple, est à mes yeux la forme de gouvernement qui leur convient le mieux. » Bien que M. de Potter ne parle point de Bowring dans ses Souvenirs personnels, il nous paraît incontestable que les adjurations si pressantes de l'ami de Cobbett influèrent sur sa détermination. On a dit, d'autre part, que le séjour de M. de Potter à Paris, depuis sa condamnation par la cour d'assises de Bruxelles jusqu'à son retour, et les rapports qu'il avait liés dans la capitale de la France avec les principaux chefs du parti anti-royaliste, avaient dirigé récemment son esprit dans le sens de l'opinion républicaine ('). Mais jamais M. de Potter n'encouragea leurs projets d'incorporation, d'annexion, de réunion : il était républicain, mais Belge avant tout, et, quoique plus radical que
(') Louis de Potter, par L. Jottiund, p. 74.
Bowring, ne voulait pas échanger la suprématie de la Hollande contre la domination des Français. Il était dès lors pénétré de la conviction qu'il devait exprimer avec tant d'énergie neuf années plus tard : « Je crains, je ne saurais assez le redire, la perte de notre indépendance; la France ambitieuse la menace chaque jour. Je crains la perte de notre liberté; la France .conquérante ne la respectera pas. » El M. de Potter avait des raisons spéciales pour se défier des -arrière-pensées des hommes d'État de Paris.
Un personnage français, mis en rapport avec lui pendant qu'il était membre du gouvernement provisoire, lui tint ce langage : « Qu'il était bien fâcheux que la Belgique eût fait sa révolution dans des circonstances si critiques pour la France; que ce mouvement intempestif avait jeté les provinces belges dans un provisoire dont elles ne sortiraient que lorsque le gouverment français se trouverait en mesure de les faire jouir du seul définitif qui pût leur convenir, la réunion à la grande nation voulue tout à la fois par la nature, la politique et le vœu des deux peuples; que le provisoire qui convenait le mieux était le règne du prince d'Orange, auquel les Belges ne s'attacheraient jamais de bon cœur, et que par conséquent ils seraient
toujours prêts à échanger pacifiquement contre le décret d'incorporation ('). »
Bowring vint à Bruxelles et le 1 er novembre il en partit avec un autre membre du gouvernement provisoire, M. Sylvain Van de Weyer, chargé par ses collègues de faire connaître au gouvernement et aux hommes d'Élat de l'Angleterre les véritables causes de la révolution belge et les vœux réels du peuple affranchi.
Le duc de Wellington, après lord Aberdeen , déclara à M. Van de Weyer que l'Angleterre n'avait jamais eu l'intention d'intervenir; que le gouvernement anglais ne prétendait pas exercer d'influence sur le choix du gouvernement de la Belgique; mais qu'il espérait que la forme de ce gouvernement serait telle qu'elle ne compromettrait pas la sûreté du reste de l'Europe 11 ajouta : « Quant à la France, vous
(') M. de Potter se rappelait aussi avec amertume la réunion de 1794 à 1814. «'Je suis assez vieux, disait-il en 1839, pour avoir vu, à la fin de cette époque déplorable, l'herbe couvrir la plupart des rues de Bruxelles, et pour avoir eu connaissance d'une lettre qui avait été adressée de France : à M. le maire de la ville de Bruges, près d'Ostende. Tant étaient réels la misère et l'oubli dans lesquels nous étions tombés! » Souvenirs personnels, 2 e édit., t. II, p. 362.
sentez que l'Angleterre et toutes les autres puissances s'opposeront toujours à votre réunion avec elle. »
Les Belges n'avaient nullement le désir de reprendre le joug qui avait été brisé en 1814. C'est ce que, après des informations plus sérieuses, dut reconnaître le D' Bowring, dont le dévouement à notre cause était d'ailleurs énergique et sincère. Le 11 novembre, il écrivait de Paris à M. de Potter : « Me voici. — Je suis arrivé ici pour déjouer un projet dont Ion s'occupe pour vous donner un gouvernement tel que le veut la Sainte-Alliance. Nous craignons fort les intrigues de Talleyrand. Il aura manqué cette fois dans son projet. Je crois avoir la certitude que vous pouvez aller tout droit à votre république, si la voix populaire vous prête un assez fort appui. - Van de Weyer vous aura parlé de son accueil à Londres. Il a été, je crois, tout à fait ce que nous aurions désiré. Sa visite a été de la plus grande importance dans l'intérêt de votre cause ('). »
(') Le D' Bowring ne disait pas trop. Voir le récit détaillé de cette mission dans notre ouvrage : Sylvain Van de Weyer, ancien membre du gouvernement provisoire, etc., d'après des documents inédits, 1. 1», pp. 88-99.
Le Congrès national de Belgique se réunit le 10 novembre. Le i8, il proclame l'indépendance du peuple belge et, le 22, déclare que le peuple belge adopte, pour forme de son gouvernement, la monarchie constitutionnelle représentative sous un chef héréditaire.
Ainsi étaient tranchées les redoutables questions qui préoccupaient dans un sens trop exclusif les radicaux anglais. Ceux-ci, du moins les plus sages d'entre eux, allaient d'ailleurs se rallier au ministère réformateur qui, le 16 novembre, se constitua sous la présidence de lord Grey.
Ils étaient déjà loin les jours à la fois glorieux et agités où Guillaume I er , rêvant le plus brillant avenir pour le royaume des Pays-Bas, écrivait au vainqueur de Waterloo(19 juillet 1815) : « ... Je ne puis remettre ses intérêts les plus chers en de meilleures mains qu'en celles qui l'ont déjà protégé avec tant de gloire et délivré de son plus formidable ennemi Par l'établissement de ce nouveau royaume, l'Europe a voulu créer un boulevard respectable de la sûreté générale. La Grande-Bretagne, d'où celte idée est originaire, est aujourd'hui dans la plus belle position pour perfectionner l'ouvrage qu'elle a si heureusement commencé »
Après les événements de Paris et de Bruxelles, en 1830, le gouvernement hollandais envoya un officier supérieur à Londres pour faire connaître au duc de Wellington le véritable état des choses. « Wellington, dit un écrivain bien informé, refusa toute assistance et nia le casus fœderis. 11 faut attribuer ce refus à la faiblesse de l'armée anglaise ou à de grands embarras intérieurs, sinon on ne saurait comprendre comment Wellington se donna, comme ministre, si peu de peine pour maintenir en Europe un état de choses à la création et à l'affermissement duquel il avait, comme général, pris une part si glorieuse. »
A la vérité, les chefs des torys, lorsqu'ils eurent abandonné le pouvoir, rejetèrent sur les whigs, leurs successeurs, la responsabilité de la destruction du royaume fondé en 1814-1815. Le 27 janvier 1832, lord Aberdeen disait à la chambre des Pairs : « Je dois déclarer que nous repoussons de la manière la plus positive l'assertion qui nous rend responsables d'avoir sanctionné ou favorisé l'indépendance de la Belgique. La seule séparation que nous ayons admise était une séparation administrative des deux pays. Du reste, le principe du gouvernement devait rester le même. Alors
commença le ministère de lord Grey. En France se formait une administration identique, celle dont M. Laffite fut le chef. C'est entre ces deux ministres et par eux que fut décidée l'indépendance de la Belgique. Quant à moi, tant que je fus au pouvoir, jamais je ne reçus une communication qui eut pour but celte indépendance. »