‹ Notes historiques et biographiques (volume 2)Chapitre 7 sur 21 · LES FORTERESSES BELGES · texte numérisé non relu

LES FORTERESSES BELGES

En ouvrant les Chambres françaises, le 23 j uillet 1831, le roi Louis-Philippe avait prononcé les paroles suivanles, qui non-seulement blessèrent les Belges, mais excitèrent aussi une vive irritation en Allemagne et en Angleterre : « Les places élevées pour menacer la France, et non pour protéger la Belgique, seront démolies. » Lord Palmerston écrivit à lord Granville que le discours du roi des Français, plein de jactance et d'arrogance, devait offenser l'Europe entière ('). Le duc de Wellington, à la Chambre

(') The life oflord Palmerston, t. II, p. 92.

des lords, et sir Robert Peel, à la Chambre des communes, protestèrent avec énergie contre le droit que le gouvernement français prétendait s'attribuersur les forteresses élevées, après 1 81 d, parles puissances qui avaient vaincu Napoléon. Le 26 août, lord Grey informe sir H. Taylor qu'il a eu une entrevue avec le duc de Wellington au sujet des forteresses et que ce dernier lui avait laissé une note où il exprimait l'opinion de leur nécessité pour la défense de la Belgique ; le vainqueur de Waterloo persistait dans les vues qu'il avait émises en 1815 pour la sécurité de ce pays, ce Le roi, répondit sir H. Taylor, ne contesterait point la valeur d'une pareille barrière contre la France, si ces forteresses se trouvaient dans les mains d'une puissance qui pourrait y placer des garnisons suffisantes et garantir leur sécurité contre un coup de main, ou jusqu'à ce que des alliés, ou ceux qui étaient intéressés à la préservation d'une pareille barrière, pussent venir au secours du pays dans lequel ces forteresses étaient érigées. Mais tel n'était point le cas, même lorsque la Hollande et la Belgique étaient unies, et, à moins que des arrangements n'eussent été pris pour la solde permanente et le maintien de garnisons suffisantes, il fallait prévoir que le plus grand nombre de ces forteresses tomberait

entre les mains de la France dans la première semaine du renouvellement des hostilités. Cette hypothèse était encore plus à craindre depuis que les forces applicables au maintien de cette prétendue barrière étaient fort diminuées. Dans de telles circonstances, les forteresses resteraient debout pour le bénéfice de la France,

qui pourrait les occuper lorsqu'elle voudrait

Sa Majesté regrette aussi que la plupart aient été restaurées ou reconstruites et qu'une partie des sommes consacrées à cet objet n'ait pas été appliquée plutôt au payement et au maintien des garnisons pour un plus petit nombre ('). » Ce jugement de Guillaume IV devait faire naître des réflexions sérieuses sur la fragilité de la barrière érigée en 1815 contre la France. Mais qu'avait voulu Louis-Philippe en employant, le 23 juillet, un langage si hautain? Ménager les susceptibilités du parti belliqueux, qui possédait encore un grand ascendant, et dissimuler l'échec infligé à la diplomatie française par le protocole du M avril. Ce jour-là, les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie avaient arrêté

(') Correspondence of Ihe laie earl Grey, etc., t. I er , pp. 338 et 344.

« qu'à l'époque où il existerait en Belgique un gouvernement reconnu par les puissances qui prenaient part à la conférence de Londres, il serait entamé entre les quatre cours et ce gouvernement une négociation à l'effet de déterminer celles des forteresses qui devraient être démolies. » Le prince de Talleyrand n'avait pas été admis à signer ce protocole, et il ne lui fut officiellement communiqué que le 1 4 juillet 1 831 . Or Casimir Périer, voulant réduire l'opposition au silence, feignit de voir dans le protocole du M avril un acte de déférence pour la France, même un éclatant triomphe, et il mit dans la bouche du roi des Français les imprudentes paroles qui excitèrent les défiances de l'Europe. Le roi des Belges servit de médiateur. En ouvrant, le 8 septembre, la première session des Chambres, il s'exprima en ces termes : « La neutralité delà Belgique, garantie par les cinq puissances, a fait concevoir la possibilité d'apporter des modifications à notre système défensif.

Cette possibilité, admise en principe par les puissances qui ont pris part à l'érection des forteresse en i 815, sera, je n'en doute point, reconnue par la nation. Des négociations auront lieu pour régler l'exécution des mesures qui se rattachent à la démolition de quelques-unes de ces places.

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Heureuse de pouvoir resserrer encore les liens qui unissent les deux peuples, la Belgique donnera dans cette occasion une preuve de sa reconnaissance envers la France, l'Europe un gage éclatant de sa juste confiance dans la loyauté du roi des Français. » Une importante déclaration servait de commentaire à ce langage prudent et habile. Le marquis de La Tour- Maubourg, chargé d'une mission spéciale à Bruxelles, reçut du ministre des affaires étrangères une note portant que le roi des Belges, conformément au principe posé dans le protocole du 17 avril, consentait et s'occupait à prendre, de concert avec les puissances, aux frais desquelles les forteresses avaient été en grande partie construites, des mesures pour la prompte démolition des places de Charleroi, de Mons, de Tournai, d'Ath et de Menin ('). Le duc de Wellington, appuyé par les représentants de la Prusse et de l'Autriche, protestait contre le démantèlement de Mons et de Tournai. De son côté, lord Grey inclinait pour une transaction

(') Le général Goblet fut, comme on sait, envoyé à Londres en qualité de plénipotentiaire auprès des quatre puissances signataires du protocole du 17 avril. Lord Palmerston disait de lui : « Ile is an intelligent and well conditioned man, and understands his business. »

qui aurait consisté dans la démolition de Mons et dans la conservation d'Àth et de Tournai. — Pour conserver la paix de l'Europe, faisons, disait-il, toutes les concessions possibles, pourvu que, dans leur substance ou dans leur forme, elles ne soient point dérogatoires à notre honneur national (').

Après des négociations laborieuses et parfois pénibles, une convention fut signée le 14 décembre 1831, par le plénipotentiaire belge et parles représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Elle ordonnait la démolition des places de Menin, d'Ath, de Mons, de Philippeville et de Marienbourg, obligeait le roi des Belges à maintenir en bon état les autres forteresses construites depuis 181 S, et stipulait que les ratifications seraient échangées dans le terme de deux mois.

Le roi d'Angleterre exprima l'opinion de ne pas insister pour la démolition de Philippeville et de Marienbourg afin de ne point blesser trop vivement la France, que cette démolition contrariait, et de ne pas exposer la paix. Mais cette fois lord Grey fut inflexible. — S'il ne s'agissait que de ces forteresses, répondit-il au roi, ce ne

(') Correspondence, etc., t. I er , p. 344.

serait pas matière à sérieuse contestation ; mais il faut prendre en considération toute la conduite de la France en cette négociation, son arrière-pensée de rentrer ultérieurement en possession de Philippeville et de Marienbourg, sa protestation contre l'intervention des quatre cours, etc. C'est pourquoi le conseil est d'avis de ratifier le traité (').

Le cabinet français, irrité, voulut rendre responsable del'échec qu'il avait subi le roi Léopold seul, et il l'accusa de duplicité. Indigné, lord Palmerston écrivit à sir Robert Adair, ministre d'Angleterre à Bruxelles : « Léopold s'est conduit admirablement dans la question des forteresses, et je ne pense pas que la cour de France l'aimera moins pour le caractère qu'il a déployé (-). » Le roi Léopold écrivit lui-même à lord Palmerston (2 janvier 1832) : « Je suis heureux de vous adresser mes plus vifs remercîments pour l'honnête et vigoureuse politique que vous avez adoptée dans l'état si compliqué des affaires de l'Europe. L'affaire des forteresses

(') Le roi au comte Grey, 26 décembre, et le comte Grey au roi, 27 décembre 1831. Correspondance, etc., t. II, pp. 63 et 66.

( 2 ) Cette lettre, datée du 30 décembre 1831, est inédite.

a été terminée d'une manière satisfaisante. C'a été pour moi un grand ennui parce que la France croit que j'ai présenté le traité dans sa présente teneur, et que je suis coupable de la plus insigne mauvaise foi pour l'avoir gardé profondément secret. La seule accusation que je ne puisse supporter est celle de déloyauté, car rien n'est plus antipathique à ma nature ('). »

Quatre jours avant que M. Vande Weyer échangeât avec les plénipotentiaires d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie les ratifications de la convention du 14 décembre, le roi Guillaume IV, dans une longue lettre à lord Grey, dépeignait la politique française dans ses rapports avec la Belgique. Le roi remarquait que son premier ministre, tout en ayant les mêmes vues sur les intérêts de l'Angleterre, ne poussait pas aussi loin que lui la méfiance à l'égard de la France, sous quelque gouvernement que ce pays fût placé. Ce pouvait être un préjugé enraciné, mais le roi ne pouvait renoncer à la conviction que le gouvernement

(') The life of lord Palmerston, t. II, p. 434. L'éminent auteur de ce livre disculpe entièrement le roi Léopold et démontre que le gouvernement français avait été averti par le cabinet de Bruxelles.

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français cachait une arrière - pensée. « Sa Majesté, écrivait sir H. Taylor, sent profondément les bienfaits de la paix et la nécessité de la maintenir ; et elle est en conséquence tout à fait disposée à encourager et à bien accueillir toute ouverture et toute déclaration qui aurait pour effet de conserver ce pays dans de bons rapports avec la France; mais elle n'ajoute aucune créance à leur sincérité : elle estime que cette politique amicale ne durera que jusqu'à ce que la France cesse d'appréhender qu'une autre conduite susciterait contre elle une coalition de l'Angleterre avec les puissances du Nord. Sa Majesté est convaincue que les Français n'ont, dans aucun temps, renoncé au projet de reprendre possession de la Belgique et de reporter leur frontière jusqu'au Rhin, qu'ils ont toujours ce but en vue, et qu'ils patientent seulement parce que l'union contre leurs ambitieuses visées est de date encore trop récente et prouverait qu'elle est encore trop puissante. C'est pourquoi ils s'efforcent de réussir en troublant l'ordre des choses qui existe dans d'autres États et en excitant la jalousie et la défiance parmi ceux qui se sont unis contre eux ( T )... » En exprimant ces

(') Sir H. Taylor au comte Grey, 1 er mai 1832. Corres-

convictions, le roi n'avait garde, ajoutait sir H. Taylor, de favoriser ou de désirer les mesures arbitraires d'une Sainte-Alliance; il y était aussi opposé qu'à ce qu'il supposait le système français. Par sa position, sa puissance et son influence, par le caractère de ses institutions et de sa constitution, l'Angleterre devait agir comme moderator et tenir la balance entre les principes et les systèmes qui se trouvaient en lutte.

C'était là une noble et loyale politique.

pondence of the late earl Grey, etc., t. H, pp. 385 et suiv. Le rôle du prince de Talleyrand avait été de nature à augmenter considérablement les soupçons et les défiances du gouvernement anglais. Après avoir proposé le partage de la Belgique, il cherchait maintenant à empêcher le mariage du roi Léopold avec la princesse Louise d'Orléans. Il le déconseillait au roi Louis-Philippe comme créant une barrière, dans l'avenir, à toute absorption. Le baron de Stockmar, cet observateur si pénétrant, disait justement du prince de Talleyrand : L'avenir de la Belgique n'est sûrement pas ce qui lui tient le plus à cœur.

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