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LES PREMIÈRES ANNÉES

Parlant aux lords d'Angleterre, le 26 janvier 1832, le duc de Wellington disait du premier roi des Belges : « Ses talents et son caractère l'appellent à devenir un souverain distingué. » Cette prophétie devait s'accomplir et au delà.

Léopold 1 er sut éviter habilement et courageusement des écueils nombreux et toujours menaçants. Déjouant les manœuvres perfides du prince de Talleyrand et de ses disciples, il s'allia à la maison de France et prévint un danger manifeste; triomphant des préventions et de l'hostilité des cours du Nord, il fut reconnu par l'Europe entière et obtint, par l'intervention

des puissances garantes de l'indépendance belge, la complète libération du territoire qui devait constituer le nouveau royaume. En même temps, l'élu du Congrès, par son active sollicitude, gagnait la confiance entière du peuple.

Sir Henri Bulwer, qui fut chargé d'affaires d'Angleterre à Bruxelles, en 183S, s'exprime en ces termes : « Le roi étudiait le pays, sur les destinées duquel il devait présider, avec une minutie d'attention dont il ne faisait point parade, mais qu'il laissait involontairement apercevoir dans sa conversation. Il y avait à peine un pont, une route, une église, un édifice public, une personne jouissant d'une certaine notoriété, avec laquelle ou avec quoi il ne se fut familiarisé. Je me rappelle qu'un de ses courtisans me dit : « Notre prince joint la plus grande placidité des manières au plus actif des esprits ; » et l'éloge était à peine exagéré ('). »

Léopold accomplissait rigoureusement ses devoirs de roi, renommé, comme on l'a dit encore, pour son tact, son jugement, la dignité et l'urbanité de ses manières. On lui a reproché, à la vérité, une certaine défiance et une susceptibilité parfois excessive : quoi qu'il en fût, il

( l ) Voir The life of lord Palmerston, t. II, pp. 220 et suiv.

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savait entendre la vérité et avait horreur de l'injustice.

Dès le commencement de son règne, Léopold se montra franchement unioniste, adversaire de toutes les opinions extrêmes et violentes. Un jour, en 1835, parlant d'une intervention malencontreuse dans les élections, il écrivait non sans humeur : « La conduite de ces gens me fait souvent penser : qu'avais-je à faire dans cette galère? Sans moi, la Belgique était partagée. »

Dieu merci, loin d'être anéantie, la nation belge fut pendant trente- quatre années heureuse et prospère. Elle dut pour une grande part cette situation privilégiée, exceptionnelle, à la sagesse de son premier roi et au dévouement éclairé des hommes d'État et des patriotes qui le secondaient.

A aucune époque peut-être un chef et fondateur d'État ne fut mieux aidé. Du Congrès national était sortie une phalange d'hommes d'élite qui allaient se distinguer encore, soit dans les conseils de la couronne, soit dans les Chambres, soit dans la diplomatie. Eux aussi, ces patriotes illustres, travaillèrent courageusement à l'affermissement de l'indépendance de la Belgique, au développement de ses institutions, et à sa durable prospérité. Sachons-nous

placer au-dessus des partis et unir dans notre gratitude respectueuse tous ces valeureux soutiens de la nationalité belge, Joseph Lebeau, Félix de Mérode, Charles Rogier, Sylvain Van de Weyer, de Theux, Paul Devaux, Nothomb, Raikem, de Muelenaere, Le Hon, Charles de Brouckere, d'Huart, qui occupaient le premier rang de 1831 à 1840 (').

La régénération de la Belgique s'acheva rapidement et avec un singulier bonheur. Telle était déjà la confiance du roi Léopold neuf années après son avènement, qu'il croyait la tâche presque accomplie. Il se plaignait même que le gouvernement fût devenu trop facile. Il disait à un homme d'État anglais qu'il regrettait parfois de n'avoir pas accepté la destinée qui lui avait été offerte en Grèce.

Mais Léopold, malgré toute sa clairvoyance, n'avait pas entrevu les épreuves que lui réservait un avenir prochain. Il ne savait pas encore quelle gloire il pourrait acquérir en consolidant et en illustrant la royauté belge, tandis que tant d'autres trônes s'écroulaient avec un fracas sinistre.

(') Il ne faut pas oublier le général Goblet, bien que cet homme d'État n'eût point fait partie du Congrès.

La crise de 1840 fut un premier avertisse* ment. M. Thiers était alors premier ministre en France et lord Palmerston chef du Foreignoffice en Angleterre. La question égyptienne et d'autres causes avaient excité entre les deux cabinets une singulière animosité. Bientôt il s'agit moins du pacha d'Egypte que d'une question de suprématie. — M. Thiers (on l'a écrit maintes fois) se préparait à armer trois ou quatre cent mille hommes, dans le dessein avoué de marcher sur le Rhin. Bien que le président du cabinet du 1 er mars ne tînt point à l'égard de la Belgique un langage menaçant, il eût été inévitablement débordé par les impétueux et incorrigibles preneurs des prétendues frontières naturelles. L'Angleterre et l'Allemagne se mirent en mesure de résister, car lord Palmerston était convaincu et disait que si M. Thiers restait au pouvoir, il fallait s'attendre à la guerre. Mais Louis-Philippe refusa de suivre jusqu'au bout son premier ministre et, le 20 octobre, M. Guizot succéda à M. Thiers avec la mission difficile de faire cesser l'isolement de la France.

En ces conjonctures difficiles et toujours périlleuses, le roi Léopold déploya les efforts les plus habiles pour amener un rapprochement

entre le gouvernement français et les quatre autres puissances. Le roi des Belges rendit alors un service signalé non-seulement à son pays, mais à l'Europe entière. Selon les expressions d'un homme d'État allemand ('), il remplit avec une sagesse et une prudence qu'on ne saurait trop louer cette mission de médiateur à laquelle il était appelé et par sa position et par son caractère.

(') M. de Biilow.

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