‹ Notes historiques sur la paroisse de Saint-Guillaume d'UptonChapitre 6 sur 98 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

'AI eu la bonne fortune de voir en manuscrit les Xofes Historiques sur la paroisse de Saint-Guillaume, par M. F. L.-Desaulniers. Je les ai lues et relues tout d'un trait, comme on lit une lettre aimée qui parle du doux clie^ nous, de nos parents, et de nos amis. C'est une page d'histoire, bien documentée et qu'on aimera tous à parcourir et à étudier. Pour les enfants de Saint-Guillaume, c'est surtout le journal intime de la famille ; un feuillet de la toujours chère chronique du foyer paternel. Pro aris et focis.

Les chroniques d'un peuple, d'une cité, d'une paroisse, même les simples notes familiales, renferment un enseignement économique, utile et plein d'intérêt. Avec un peu d'attention, le lecteur y perçoit facilement l'inspiration, cjui a donné le rayonnement de la vie à l'ensemble des faits qu'elles enregistrent. Il y trouve également les causes de la grandeur ou de la décadence morale et matérielle de ce peuple, cette ville, paroisse, ou simple famille.

C'est un phénomène moral qui ressort clairement de l'histoire des peuples, dans tous les âges et sous tous les climats : chaque peuple forme une entité distincte et différente, un être à part doué d'une âme et d'une volonté. On dirait que toutes les âmes individuelles de ce peuple se sont fondues en un seul tout pour former l'âme nationale de ce même peuple. Il pense

par lui-même ; il a ses aspirations, et il agit sous l'impulsion des sentiments de son âme et des énergies de sa volonté. L'âme d'un peuple se reflète dans le tempéramment de son caractère, tout comme l'âme individuelle. Elevée, noble et fière chez les uns. elle est servile et rampante chez les autres. Tout dépend, à ce sujet; de l'éducation de ces peuples. J'explique ma pensée. C'est, en effet, l'éducation, la saine éducation, (celle qui forme le cœur pour le ciel, pour la famille et la patrie) qui donne à un peuple, le poli de l'intelligence et la suavité des mœurs; elle centuple aussi ses forces et ses possibilités naturelles, comme le feu et le travail procurent le brillant au bronze et à l'acier tout en conservant à ces métaux les forces qu'ils tiennent de la nature.

Sans cette bonne éducation, un peuple resterait comme un minerai à l'état brut. Son âme serait inerte, il tomberait facilement dans les abîmes de la dégradation, ou plutôt il n'en sortirait jamais. Il accepterait sans honte le despotisme et l'abjection du servage; il n'aurait aucune aspiration de grandeur morale et matérielle. Voyez les sauvages des forêts de l'Amérique au i6e siècle; voyez les peuples de l'empire turc; voyez même le peuple français d'aujourd'hui, qu'une éducation malsaine entraîne dans les infamies les plus ignobles ; rampant à Fashoda devant les couleurs anglaises, il jubile dans le rôle trivial de crocheteur de couvents de moines, et de pourchasseur de filles de charité. Il a perdu le sentiment de sa dignité. C'est la conséquence inévitable d'une fausse éducation morale.

Un peuple bien éduqué, au contraire, connaît ses droits et ses devoirs, la valeur de la liberté, l'importance de la morale pour son avenir, la sainteté de la justice, et la grandeur de ses destinées éternelles. La bonne éducation, (celle enseignée par le petit cathéchisme) lui apprend toutes ces choses, les plus indispensables au bonheur humain. Et, ainsi fortement trempée, son âme communique à la volonté nationale, la force et le courage de défendre toutes ces choses grandes et sacrées, pour lesquelles il donnera, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de son sang. C'est sous l'inspiration de tels mouvements de l'ame populaire

que les nations chrétiennes se soulevèrent, au temps des croisades, pour voler au delà des mers, à la conquête du tombeau du Sauveur, et à la délivrance des chrétiens de la Syrie. C'est encore oous ces nobles inspirations de l'âme populaire que fut organisé ce grand mouvement de colonisation de l'Amérique, au 17e siècle, et dont nous jouissons aujourd'hui des magnifiques résultats. Voyez la Pologne et l'admirable Irlande ; voilà des siècles que ces deux nations martyres, luttent contre la force brutale du nombre, pour sauver ce qu'elles ont de plus cher et de plus grand sur la terre : leur foi et leur nationalité. C'est à leur saine éducation morale qu'ils doivent cette force de résistance héroïque. Oui, l'éducation bien dirigée est un des plus forts éléments de la puissance et de la grandeur des peuples ; ne l'oublions jamais.

Pour la sauvegarde du bon ordre social dans le monde, et pour la protection des libertés publiques, la modeste école élémentaire de nos campagnes les plus reculées, est encore plus forte, plus importante, plus invincible que les meilleurs des canons rayés de Sa Majesté. — Et l'humble frère des Ecoles chrétiennes, sous sa grossière robe de bure, vaut mieux, pour la défense du pays, et de la liberté, que le plus habile canonnier de l'artillerie moderne, car il forme des chrétiens pour le ciel, et des citoyens honnêtes, dévoués et patriotes, pour la société. Telle est l'importance, telle est l'action de la bonne éducation sur l'intelligence et la volonté des peuples. Plus en petit, c'est vrai, mais il en est de même pour une cité, une paroisse, une famille également. La cité, la paroisse, la famille forment, toutes trois, des entités distinctes ayant des aspirations qui leur sont propres et soumises, chacune, à l'action de la bonne et saine éducation.

Pour bien comprendre la valeur morale et économique des événements consignés dans l'histoire, il faut tenir compte dos circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi les faits relatés. Sans cette analyse, l'étude de l'histoire restera improductive. On saura des noms et des dates; mais on n'aura pas l'intelligence, l'âme de l'histoire.

Or, ce qui se dégage des N^otes Historiques sur Saint-Guillaume^

c'est surtout le vaillant esprit de sacrifices, et le profond sentiment de religion et de patriotisme qui animaient les pionniers de la terre natale. Je ne trouve pas d'autre mot pour qualifier le dévouement qui les a soutenu dans leur œuvre difficile de colonisation, au temps et au lieu qu'ils l'ont entreprise.

Oui, ils faisaient acte de bons patriotes ceux qui, au début du siècle dernier, abandonnaient le foyer paternel des vieilles paroisses du fleuve Saint-Laurent, pour aller à travers bois et rivières, à des distances considérables, établir des colonies isolées, sur un territoire qui leur avait été jusqu'alors fermé (i), et donner ainsi à la religion et à la patrie des familles nouvelles et nombreuses.

Tel a été le résultat économique et national de cette belle et difficile colonisation des Bois-Francs, qui commencée au Ruisseau-des-Chênes, il y a bientôt cent ans, se continue encore tous les jours à l'avantage de l'Eglise catholique, et de la nationalité canadienne française. Sans le dire, sans le savoir peutêtre, ces hommes de dévouement faisaient là l'œuvre de Dieu et de la patrie : pro ans et focis.

Je l'ai quitté voilà longtemps, Ce beau pays de mon printemps.

Théodore Botrel.

Les Azotes Historiques ne sont pas seulement une simple exhumation ordinaire d'anciens papiers et de noms pour la plupart oubliés.

La lecture de ces vieux documents peut bien, à la vérité, satisfaire la froide curiosité d'un remueur de poussière, amateur de reliques; mais ce n'est là qu'une platonique satisfaction, qui ne dit rien au cœur.

Pour les enfants de Saint-Guillaume et de Saint-Bonaventure, au contraire, les Notes sont la résurrexion réelle de tout un passé.

(i) I^es bureaucrates qui administraient le pays, depuis 1763, avaient toujours empêché les Canadiens-français de s'établir sur les terres de la région des Bois-Francs, dont le canton d'Upton était la porte d'entrée. I^es pionniers du Ruisseau-des-Chênes ont été les premiers à commencer cette œuvre de conquête, sur la bureaucratie francophobe.

qui leur est cher, et qu'ils voyaient déjà s'enfuir avec regret. Elles animent d'une vie forte et abondante tous les faits et les noms qu'elles mentionnent. Dans leur ensemble elles forment un tableau vivant, où apparaissent nettement tous les personnages en action. Nous les reconnaissons; nous leur parlons; nous les suivons à l'œuvre et à l'épreuve du défrichement de leurs terres, ces champs fertiles que nous occupons à leur place aujourd'hui. Saisissant de vérité et de beauté, ce tableau ravit notre âme, et nous contemplons avec amour tout ce passé ressuscité. Il nous apparaît encore plein du charme exquis des difficultés vaincues, des fatigues endurées avec courage et persévérance, des craintes et des angoisses refoulées par la force des énergies et des espérances chrétiennes. Il fait appel à notre piété filiale, à notre amour, à notre vénération, à notre reconnaissance. Pour nous surtout, les descendants des colons fondateurs, les Notes Historiques renferment de véritables titres de noblesse, car elles révèlent au grand jour, les courageux labeurs, les dévouements héroïques de nos pères, pour défricher le sol qui a reçu nos premiers regards, et les premières affections patriotiques de nos âmes.

La nature humaine est ainsi faite : l'âme conserve toujours vivaces et purs les impressions et les souvenirs du jeune âge. Elle se les rappelle toujours avec plaisir. Et, aux jours sombres de la vieillesse, ils sont encore sa joie et son bonheur. Dieu veut que le bonheur soit le premier compagnon de l'enfant à son arrivée dans le monde. Et il lui donne une âme sensible et impressionnable pour que les souvenirs du jeune âge restent profondément gravés dans son cœur.

Au berceau, en efïet, tout sourit au petit ange qui l'habite. Il ne connaît encore que les doux embrassements et les amoureuses caresses de la mère. Sans soucisi, sans inquiétude, il grandit au foyer qu'il embellit et réjouit de ses grâces et de ses naïves innocences. Aux jours heureux du berceau succèdent les fêtes de la première communion, ce jour inoubliable, témoin du plus purbonheur de l'enfant. Suivons-le. A son tour il entre dans la carrière ; le voilà qui commence le voyage tourmenté de la

vie, entre le frais berceau qu'il abondonne et le sombre tombeau qui l'att'^nd — promenade errante et souvent bien courte.

D'abord, le chemin est large, imi, bordé de fleurs : il est encore dans le printemps ensoleillé de la jeunesse. J^dais il avance, et plus il marche, moins verts sont les abords du chemin devenu plus étroit. Ici et là se rencontrent des rochers qu'il faut enlever. Il continue sa course, et le sentier longe des précipices ; le ciel bleu d'autrefois est maintenant sombre, et l'horizon enfermée par de gros nuages noirs qui portent les tempêtes. Le voyageur devient en proie aux soucis, aux inquiétudes du lendemain, et il se laisserait aller au découragement, s'il ne tournait son cœur vers le Dieu qui réjouissait sa jeunesse, et qui lui promet la couronne de félicité éternelle après les combats passagers de la vie. Mais quelque soient les aspérités de la route, et quelque soient les misères et les fatigues que le voyageur endure, jamais il ne peut oublier les impressions de sa première jeunesse. Si loin qu'il promène son existence, dans les succès et dans les revers, sur les mers ou au milieu des bois, des déserts et des montagnes, toujours il se rappelle les joies pures qu'il a goiJtées au foyer natal.

Ce souvenir reste debout, au milieu des ruines de la vie, comme un chêne toujours vert, que la tempête ne peut courber. O ! les douces souvenances du jeune âge! Qu'elles expriment bien l'universel sentiment du cœur de l'homme, la naïve romance du Petit aveugle qui chante la terre natale :

Vive la chaumière, Où vécut ma mère !

En effet, le foyer paternel n'est-il pas, pour un chacun, le coin de terre le plus beau, le plus aimé, et toujours le plus ensoleillé! Oui, vive la chaumière où fut notre berceau ! vive le foyer paternel ! c'est le cœur, l'âme toute entière de la plus grande patrie. C'est au foyer, au berceau, au sein généreux de la mère, que se forme, se vivifie et se fortifie dans le cœur de l'enfant, cette plus sainte et plus forte de toutes les vertus sociales : le patriotisme.

SAIXT-GUILLAUME 7

Aussi avec quel vif intérêt, et avec quelle profonde admiration mêlée de respect et d'orgueil, n'ai-je pas lu et relu ces Notes, qui redisent les noms, les faits et les œuvres, de ces hommes courageux qui furent nos pères, les fondateurs de la belle et chère paroisse de Saint-Guillaume. Je disais, en commençant:

Je l'ai quitté, voilà longtemps Ce beau pays de mon printemps ;

Pour compléter ma pensée et exprimer tout le sentiment de mon âme, j'ajouterai, en terminant:

Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai.

Puisqu'il a été à la peine pourquoi n'est-il pas à l'honneur?

Aide de la tradition encore vivante, l'auteur des Notes Historiques nous raconte brièvement les misères que les pionniers de la paroisse eurent à souffrir, pendant les premières années des défrichements de leurs terres.

Il faudrait écrire des volumes pour dire tout. On ne connaîtra jamais les détails de ces misères de toute espèce. Privés d'habitations convenables sous notre climat rigoureux, sans aucune communication avec les centres et les marchés, dont les moins éloignés étaient alors à sept ou huit lieues ; manquant d'écoles pour l'instruction de leurs enfants, loin des églises, du prêtre et du médecin ; en un mot, ils étaient perdus dans la forêt, n'ayant d'autre consolation que celle que procure le courage du cœur, et la confiance en Celui qui promet une récompense éternelle à ceux qui souft'rent patiemment les misères passagères de ce monde.

Telle était donc la triste situation des pionniers du Ruisseaudes-Chênes, au début de leur œuvre de colonisation. Il ne faut

pas croire, cependant, que les circonstances primitives ont été un accident, vm cas isolé, particulier aux défrichements primitifs de notre localité.

Les épreuves ont, en effet, brillamment illustré les débuts de la colonisation de Saint-Guillaume ; mais, n'oublions pas que c'est par les portes de la douleur et de la souffrance, que la vie et le bonheur arrivent sur la terre. C'est la règle générale, posée par Dieu. Les difficultés de tout genre sont au fond de toutes les grandes oeuvres. Elles les sanctifient et leur assurent l'existence. Et il ne faut pas s'en plaindre; car, la bonne misère fortifie le cœur et parfait l'âme du citoyen et du chrétien. C'est pourquoi elle est la compagne inséparable du colon au début de toute colonisation sérieuse. Au reste, si on se donnait le devoir de remuer un peu les cendres qui recouvrent aujourd'hui le berceau de nos plus somptueuses cités, et de nos belles et grandes paroisses, on y trouverait le même cortège de souffrances et de sacrifices.

L'histoire de la colonisation du pays est encore à faire. Elle sera l'histoire de VJiabitant canadien. Tant que cette chronique des oeuvres de la hache et de la charrue ne sera pas faite, nous n'aurons jamais une histoire complète de notre pays.

Les historiens du Canada n'ont relaté, jusqu'ici, que les faits retentissants de nos capitaines d'armées et de nos politiciens les plus habiles. On vante le coup d'œil de l'artilleur, mais on n'a pas un mot d'éloge pour le creuseur de sillons. Cependant le canon détruit et sème la mort; pendant que le sillon fait germer la moisson qui procure l'abondance et le bien-être à tous les foyers. On trompette à tous les vents du ciel, les noms et les œuvres des administrateurs publics; mais l'humble et modeste défricheur est mis à l'écart et oublié. Pourtant c'est bien lui dont toute la vie s'est consumée dans le travail du sol. qui a été le facteur le plus actif de la force et de la grandeur de la patrie, comme aussi son plus vaillant défenseur à l'heure du danger.

Sous le régime seigneurial de l'époque française au Canada, quels ont été, de fait, les fondateurs réels de nos vieilles paroisses de Saint-François, de la Baie, d'Yamaska, de Sorel et de Nicolet, pour ne parler que de celles qui nous touchent de plus près? Etait-ce bien le seigneur, qui concédait moyennant bonnes rentes, ou bien l'habitant qui s'enfonçait dans la forêt, pour en ouvrir péniblement le sol? Et. n'est-ce pas encore aujourd'hui le colon, ïhabitant, qui est le créateur premier de la paroisse nouvelle qui surgit tout à coup, dans les vastes domaines incultes de la couronne?

Cependant, nulle mention n'est faite du dévouement de ce brave défricheur. Et, s'il faut en croire nos publicistes, nos orateurs et nos députés, toute la gloire du progrès de la colonisation depuis cent ans, revient exclusivement aux officiers publics. Confortablement assis dans un fauteuil de velours, et recevant un gros salaire, le Ministre des terres ne fait rien autre chose que de concéder des lots de terre en bois debout. Le courageux colon, lui, commence par couper les arbres pour se construire un chantier de bois rond ; au lieu de retirer un salaire, il est obligé de payer tribut au département des terres, avant même d'avoir pu ouvrir un sillon sur le champ qu'il défriche. Heureux encore, sera-t-il, si le Ministre ne met pas des entraves à son travail ! l'un jouit et il est exalté, l'autre peine, et il est oublié.

Il faut le dire et le proclamer sur les toits : Vhabitant n'a pas la juste part d'honneur qui lui revient dans les comptes de l'histoire. Pourtant c'est une vérité incontestable : la cabane du colonprécède le presbytère, dans la forêt. C'est l'habitant le premier partout; et si le prêtre est le représentant de Dieu dans la colonie naissante, le colon, lui, en a été, comme le Jean-Baptiste du désert, le vaillant et courageux précurseur ; il y a préparé les voies et redressé les sentiers, pour l'entrée de l'hcMume de Dieu.

Encore lui mot sur ce sujet. On parle beaucoup, dans ce temps-ci, d'élever des monuments somptueux, à l'honneur de

lO SAIXT-GUILLAUME

Laval et de Crémazie. Notre premier évêque et notre premier poète, méritent certainement tous deux les hommages du bronze. On ne saurait faire trop beau, pour le saint évêque et le poète patriote. J\Iais dans cet élan d'adm.iration, n'oublions donc pas de donner, au moins, la modeste pierre tombale commémorative du courage et des œuvres de Louis Hébert et d'Abraham Martin, les premiers laboureurs du sol canadien. L'hommage rendu à leur mémoire honorerait l'œuvre des habitants et témoignerait de notre reconnaissance pour les services qu'ils rendent tous les jours à la religion et à la patrie.

Une souscription nationale d'un sou par tête, pendant cinq ans, assurerait une somme suffisante pour élever à la mémoire des ancêtres de l'agriculture au Canada un monument digne de leur courage et de leur grande et pacifique conquête du sol canadien.

L'auteur des Azotes Historiques rend cet hommage et cette gloire aux fondateurs de Saint-Guillaume. Qu'il soit béni pour cet acte de bonne justice. J'éprouve le besoin de le remercier pour le monument durable qu'il vient d'élever à la mémoire des courageux fondateurs du beau et très cher petit pays " de chez nous." Ils ont été à la peine, dans les jours d'autrefois, n'est-il pas juste que leurs noms soient portés aujourd'hui sur le tableau d'honneur aux fastes de l'histoire?

Les Notes Historiques se composent de deux parties :

i^ œuvre des fondateurs ; leur généalogie.

Cette étude d'archéologie paroissiale est appuyée sur une tradition locale encore bien conservée, et fidèlement transmise à l'écrivain par quelques-uns des contemporains des pionniers de la paroisse. Parmi les documents officiels cités, les uns émanent des autorités civiles et religieuses, et concernent l'érection civile

et canonique de la paroisse ; les autres sont tirés des archives municipales et scolaires, et des recensements. L'auteur donne aussi les noms des premiers colons, les date de leurs contrats de concessions, les noms des vendeurs et des notaires instrumentant dans ce temps-là, à Yamaska. En un mot, rien n'a été omis de tout ce qui concerne l'organisation des établissements primitifs.

M. Desaulniers a voulu relater, dans toute leur vérité, les faits et les œuvres des premiers habitants de notre chère lande de chenets. Ses notes et anecdotes sont les bases véritables de l'histoire de notre beau et populeux canton d'Upton. Elles sont aussi un commencement de l'histoire des habitants. A ce point de vue, surtout, son livre est encore unique dans ce pays. C'est dans ce cadre que toute chronique paroissiale devrait être écrite.

Je ne voudrais pas avoir l'air d'aviser ]M^I. les curés; je ne suis pas embourgeoisé à ce point. j\Iais, on me laissera bien dire ce que je ferais, si j'avais le privilège d'être curé.

Je consacrerais cinq minutes chaque soir, pour enregistrer dans un journal spécial, les événements qui arrivent dans ma localité. Je ferais l'entrée aussi circonstanciée que possible. Une famille étrangère viendrait-elle se fixer dans ma paroisse, elle aurait de suite son nom dans mon journal. J'indiquerais le domicile qu'elle aurait laissé, le nombre des personnes qui la composent, etc. J'en ferais autant pour les ménages qui abandonneraient mes limites, en indiquant pareillement leur nouveau domicile.

Ce travail est facile et très court d'exécution. Un curé peut le faire, en toute circonstance, sans aucunement nuire à ses œuvres paroissiales plus considérables. Peu intéressantes d'abord, ces notes obtiendraient, par la suite, une valeur historique inappréciable. Ce serait la chronique journalière des " habitants du pays," Jugez donc un peu de quelle importance seraient aujour-

d'hui pour l'historien, des archives paroissiales ainsi constituées, depuis la fondation de la colonie !

Quelques grandes corporations religieuses ont bien, il est vrai, dans leurs voûtes un travail à peu près sur ces mêmes lignes. Mais ces archives sont propriété privée, et il n'est pas toujours facile d'y avoir accès. Je citerai à ce sujet un cas particulier, et qui m'intéresse personnellement. Joseph Courrier, fils de Mathieu Courrier et de Magdeleine Vanasse, est né à La-Baie-du- Fêvre, le 25 juin 1705. Après un cours classique au séminaire de Québec, il fut ordonné prêtre, (i) le 30 avril 1730, et envoyé dès la même année, dans la mission des sauvages Tamarois sur les bords du Missisipi. (2) Le jeune missionnaire exerça le ministère apostolique au milieu de cette tribu, pendant plusieurs années. Dans son histoire ''l'Eglise Catholique dans l'Amérique du Nord," l'historien Shea dit au sujet du missionnaire Courrier: Il vécut comme un saint jusqu'à faire des choses qu'on a regardées dans le pays, comme des miracles. (3)

Et bien, voilà plus de quinze ans que je fais des recherches au sujet de la vie de ce saint missionnaire, et jusqu'à présent, sens aucun résultat. Pourtant ce prêtre des MM. du Séminaire de Québec, leur envoyé aux missions du Mississipi, et par conséquent leur employé, leur serviteur, a dû écrire, et faire des des rapports à ses supérieurs, sur l'état des fidèles confiés à ses seins. ]\Iais chaque fois que je me suis adressé au Séminaire, on m'a répondu qu'il n'y avait rien concernant Courrier, mon saint cousin.

C'est-à-dire que ces Messieurs ne veulent pas se donner le trouble de remuer la poussière de leur vieux papiers, ni permettre que l'on n'y touche des doigts. Comme ils sont les seuls

(i) Joseph Courrier a été le premier enfant de la paroisse de la Baie élevé à la prêtrise. (2; I,a mission des Tamarois appartenait aux ecclésiastiques du séminaire de Québec. (3) Voir aussi I^atour, m^émoires sur la vie de Mgr de I^aval.

maîtres de leurs archives, il faut bien se contenter de leur mauvais vouloir.

Hî îj; ^

Un autre cas,, d'un intérêt plus général celui-là : La Cie de la Baie d'Hudson possède à ^lontréal. à Winnipeg et à Londres, des archives vieilles de plusieurs siècles. Il y a là des informations du plus grand intérêt pour un nombre considérable des familles des comtés de Berthier, Richelieu, Yamaska, Nicolet, Saint-Maurice et Trois-Rivières ; car, c'est surtout dans les paroisses de ces comtés que la Cie recrutait autrefois la plus grande partie de ses employés. On verrait dans ces archives les noms de tous les canadiens qui sont entrés à son service depuis les cent dernières années. Il yen a dont nous n'avons jamais entendu parler. Sont-ils morts célibataires, ou bien ont-ils fait souche dans les Pays d'en haut? Ont-ils laissé des biens? Les archives de la Cie nous donneraient toutes ces informations, Mais il est impossible d'y avoir accès. Nos parlements ne pourraient-ils pas faire ouvrir au public les portes de ces voiàtes séculaires? Ne devraient-ils pas obliger ces corporations à donner un rapport annuel et détaillé sur le nombre de leurs employés, leurs noms, leur âge, la nature de leur emploi, leur salaire, etc.?

S'il est difficile, disons à peu près impossible, pour le commun des mortels, d'arriver jusqu'aux archives des corporations privées, il faut aussi avouer qu'il n'est pas toujours facile de compulser avec avantage, nos archives " publiques ", savoir : les greffes des Cours, ceux des notaires, les registres de l'Etat Civil. D'abord aucun de ces greffes n'est aujourd'hui au complet. Le feu en a dévoré une partie, et le vol en a fait des pillages, un peu partout. Quant aux fragments épargnés, on les a conservés à la bonne aventure, dans des caves et des voûtes sombres, humides et trop petites, pour permettre leur classification métho-

dique et bien ordonnée. Aussi, jusqu'à ces dernières années, tous ces papiers étaient-ils dans un indigne pêle-mêle. Les greffes des anciens notaires, c'est-à-dire, les plus utiles pour les recherches historiques, étaient, pour la plupart mélangés les uns dans les autres. On trouvait à Montréal des minutes de Cusson qui instrumentait dans la juridiction du Cap de la ^Madeleine et des Trois-Rivières, et aux Trois-Rivières on vous donnait des pièces originales des notaires de Montréal. Dans de telles conditions les recherches devenaient difficiles, longues, dispendieuses et décourageantes. Des exemples : Pendant quinze années, j'ai vainement cherché aux Trois-Rivières, le contrat de mariage de mon ancêtre François Vanasse avec Jeanne Fourrier, mariés au Cap-de-la-Magdeleine en 1671. Ce n'est que tout dernièrement, (i) et par pur hasard, que l'archiviste a mis la main sur le grefïe du notaire Cusson, en feuilletant celui de Normandin.

Encore un autre exemple : Le contrat de mariage de François Vanasse dit Précour et de Marie-Josephte Lefetty, (2) a été passé aux Trois-Rivières devant Mtre Jean-Bte Pottier, Notaire Royal. Je l'ai cherché pendant des années et des années. Or, l'an dernier, l'original a été trouvé à Québec, — perdu dans une liasse, d'autres documents pareillement étrangers aux grefïes des notaires du district de Québec (3).

Autres cas de brigandage : On a trouvé à Montréal, dans un magasin de bric-à-brac, un cahier de trente-huit années des registres de la paroisse du Cap-de-la-Magdeleine, (1673-1711.) A rile-du- Pas, le Père récollet qui desservait cette paroisse a employé les registres au tapissage d'une armoire ; la même chose est arrivée au Cap-de-la-Magdeleine, ainsi qu'en fait foi une note du grand-vicaire Saint-Onge. " Ne cherchez pas les registres, ils ont servi à tapisser la sacristie." A Maskinongé il manque absolument vingt années de registres, et vingt autres années se

(i) Décembre 1903.

(2) Mariés à la Baie-du-Fèb<.Te, en 1709.

(3 Grâce à M. Philias Gagnon, conservateur des archives de Québec, ce document a été tiré de l'oubli.

SAIXT-GUILLAUME I5

trouvent à la Rivière-du-Loup. Les registres des mariages célébrés aux Trois-Rivières, entre 1634 et 1654 sont perdus ; il en manque également au greffe de Montréal et à Québec. A Saint- François-du-Lac, on retrouve des feuillets qui appartiennent aux cahiers de la Rivière-du-Loup (i).

De nos jours, la tenue des registres est généralement bonne, mais il y a encore des négligences, ici et là.

Je connais une paroisse, sise aux portes de ^lontréal, et où l'on ne prend pas même la peine de mentionner les noms et prénoms du sépulture. Je cite :

"Aujourd'hui j'ai baptisé l'enfant de ]\Iartin." En voilà un héritier qui pourra facilement établir sa filiation légale dans cinquante ans! Je cite encore: ''J'ai inhumé l'enfant de Simoneau ". . . . " le corps du bonhomme Saint-Onge."

L'occasion est trop bonne pour la laisser passer. Je ne tairai pas pensée à ce sujet. Xos gouvernants et nos officiers publics, du bas en haut de l'échelle, n'ont jamais compris l'importance et la valeur de l'archéologie du pays.

Les archives européennes et africaines ont été recueillies avec grand soin. Elles sont vieilles de plusieurs milliers de siècles. Elles représentent aujourd'hui les richesses historiques du monde, et on les conserve comme des trésors précieux que l'on montre avec orgueil.

Au Canada notre département des archives est à peine formé. Il faut l'avouer, à notre honte : nos historiens sont encore obligés d'aller en France, en Angleterre, en Espagne, en Italie et même en Russie, pour trouver les sources de notre histoire qui date de plus de trois cents ans ! La création du Département des archives fédérales a été toute une misère. Elle s'est faite pour

(il En 16S7 et iSSS, le chanoine Benoit Duplcin. de Québec, faisant les fonctions curiales à la Rivicrc-du-L,oup, a écrit deux actes, a\i commencement des registres de Saint-Françoisdu-I^ac. :M. F. Iv.-Desaulniers. l'auteur du présent ouvrage, les a copiés lui-mÊme et transmis à M. lechanoire Tessier, curé actuel de la Rivière-du-I,oup, comté de Maskiuongé.

l6 SAINT-GUILLAUME

ainsi dire à coups de poings avec le Ministère. Et, Brymner, notre premier archiviste, un dévoué, un courageux, un superbe chercheur qui entendait la grandeur de son art, a failli, un jour, mourir de chagrin dans les voiàtes étroites qu'il avait enrichies par des précieuses acquisitions. Il avait invité son chef suprême, le Ministre de l'Agriculture, dans le désir de l'émerveiller en lui étalant les richesses archéologiques du Département. L'honorable personnage (i) descendit dans la basse cave mise à la disposition de Brymner : la visite fut courte. Du seuil de la porte, le ministre embrassa d'un rapide coup d'œil les innombrables documents disposés avec ordre et méthode sur les rayons, et se tournant du côté de Brymner préparé à recevoir im compliment flatteur, il lui dit sérieusement et sur un ton de mépris : " Mon cher ami, je ne donnerais pas dix cents pour tous ces vieux papiers."

J'ai été témoin de cette infamie que l'ignorance seule peut excuser.

Brymner faillit tomber à la renverse sous le coup brutal qui le frappait au cœur. Il fut malade pendant plusieurs jours.

Nos travaux archéologiques ne sont encore qu'à leurs débuts. Mais je constate avec plaisir qu'il se forme dans nos grandes villes, et même dans plusieurs de nos campagnes, des sociétés numismatiques. Il faut encourager ces associations de chercheurs et de collectionneurs. Il devrait y en avoir dans toutes les villes, villages et paroisses.

Chaque famille, même devrait avoir ses archives.

Il ne faut pas rien laisser perdre; le moindre petit papier a sa valeur archéologique.

Les Notes Historiques sur Saint-Guillaume formeront désor-

(i) Feu l'honorable J. H. Pope, alors membre du gouvernement fédéral, dans le cabinet Sir de John A. McDonald.

SAINT-GUI LLAUME

mais partie de nos archives paroissiales. Nous les mettrons parmi nos plus chers papiers de familles.

L'auteur a montré beaucoup de patience et

de courage. Il a fait un bon livre pour tous, et

^"^Wf, un livre très précieux pour nous. Son œuvre

(f// mérite toute notre reconnaissance. Faisons

:^--Mw/' un bienveillant accueil à ce bon ami de nos

foyers. Qu'il soit toujours à la place d'honneur

sur les rayons de nos bibliothèques et dans nos

salons. Lisons-le souvent, et faisons-le relire

F. Vanasse. à nos enfants.

Québec, 15 septembre 1904, à bord SS. Arctic.

F. Vanasse,

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