LE RECIT DES ANCIENS
Il n'est pas hors de propos de citer, avant d'arriver au récit des anciens, une des misères nombreuses que durent éprouver plusieurs de ces braves pionniers de la part du premier maître du sol, dans le canton d'Upton, feu l'honorable Charles AVilliam Grant. La pièce justificative qui va être reproduite, donnera une idée bien claire de la position des défricheurs vis-à-vis les seigneurs, ou mieux les maîtres du sol, dans le temps. Il est bon de ne pas oublier que l'incident auquel il est fait allusion ici se passait en l'an de grâce 1826. Maintenant que les beaux jours de la bureaucratie anglaise sont passés, en notre province, Ton ne croirait guère à cet acte barbare, si le document officiel n'était pas là pour établir qu'il a bel et bien été accompli.
Dans le greffe du notaire Chèvrefils, conservé aux archives de la Cour Supérieure, à Sorel il se trouve une multitude de documents pareils à celui qui va être reproduit intégralement. Voici donc la fameuse pièce, ou plutôt le protêt servi à un pauvre colon qui, voulait bien coloniser, mais avait négligé de se mettre en règle avec le maître du sol :
L'an 1826, le 2 octobre après-midi, à la réquisition de sieur Jean-Olivier Archand, écuyer, arpenteur pour la province du Bas-Canada, résidant en la paroisse de Saint-Michel d'Yamaska, district des Trois-Rivières, oiÀ il fait élection de domicile en sa demeure actuelle pour l'effet des présentes, agissant en sa qualité de procureur dûment constitué et appointé par l'honorable Charles William Grant, un des membres du Conseil Législatif de cette Province, résidant en la ville de Montréal, propriétaire de partie du township d'Upton et autres lieux, situés partie dans le district des Trois-Rivières et l'autre dans celui de Montréal, aux fins de disposer des lots de terre du dit township et gérer et administrer les affaires concernant icelui pour et au nom du dit propriétaire, suivant la procuration passée devant Mtre N. B. Doucet et son confrère, notaires à Montréal, le 11 juin dernier, nous notaires publics résidant en la susdite paroisse, comté
de Buckingham, soussignés, nous nous sommes exprès transportés dans le dit township, en la demeure de Joseph Gagnon, où réside Isaïe Lacourse, marchand, ou étant et parlant à Sieur Joseph Gagnon, nous avons sommé, requis et interpellé, de la part du dit Jean-Olivier Arcand, requérant ès-qualité, le dit Lacourse, de se transporter sous un délai de 15 jours, à compter de la date des présentes, en la demeure et domicile ci-dessus élu du dit sieur reauérant, à l'effet de prendre aux mêmes conditions que l'ont fait les autres habitants du dit township, situés dans un cas semblable, les arrangements nécessaires afin d'être mis en possession légale du lot ou morceau de terre sur lequel le dit Lacourse à des travaux de faits, étant le No 5 de la rangée 5ième des établissements actuels, tel qu'il appert au procès-verbal d'arpentage du dit j\L Jean-Olivier Arcand, arpenteur, en date de ce jourd'hui, sur lequel lot Isaïe Lacourse, a fait des défrichements, bâtisses et autres travaux de sa propre autorité, n'ayant aucun titre légal du dit lot, ou morceau de terre, ou de déguerpir le dit lot ou morceau de terre, et dans ce cas, dans le délai susdit, et recevoir du dit sieur requérant la valeur des^ améliorations que le dit Lacourse a fait sur le dit lot ou morceau de terre, sur l'estimation de gens pour ce experts, choisis par les parties intéressées en vertu d'un compromis qui sera passé avant la dite estimation, à la réquisition des dites parties, et, de plus, à la réquisition susdite, nous avons déclaré au dit Isaïe Lacourse, que s'il refuse ou néglige d'opter entre les propositions d'arrangements susdites, et de payer en mêm.e temps les frais des présentes, ou s'il persiste à occuper le dit lot ou morceau de terre, comme il l'a fait jusqu'à présent, le dit sieur requérant, en sa dite qualité, se prévaudra des présentes, et se pourvoiera des moyens des dits droits contre le dit Isaïe Lacourse, pour recouvrer toutes pertes, dommages et intérêts, soufferts et à souffrir pour raison de ce que dessus notifié et déclaré à quoi le dit Sieur Joseph Gagnon a répondu *' que le dit Lacourse résidait chez lui, depuis deux ans, et qu'il ne se mêlait aucunement de ces affaites-là ".
Laquelle réponse nous avons pris pour refus vague de vouloir exécuter aucune des demandes et propositions ci-dessus et de l'autre part faites ; en conséquence, avons à la dite proposition protesté et protestons contre le dit Lacourse, de toutes pertes, dépens, dommages et intérêts déjà faits soufferts et à souffrir, et de tout et dont on peut et doit protester en pareil cas. Et afin que le dit Lacourse ne puisse prétendre cause
d'ignorance des présentes, nous lui en avons laissé copie en forme parlant comme dit est, les jour et an susdits, et avons signé, après lecture faite. (Signés) Benjamin Théricn et Pierre- Joseph Chcvreûls, notaires.
Ce singulier document renferme des choses réellement incroyables. Sans doute que le nommé Isaïe Lacourse ne s'était pas mis en règle avec l'honorable C. W. Grant ; cependant, ce dernier, par ses agents ou ayant droit, avait eu la patience d'attendre deux ans, avant de faire déguerpir le pauvre colon. Ce dernier avait déjà même fait des défrichements, construit des bâtisses et fort peiné au m.oment où les agents du maître vinrent le sommer de se mettre en règle avec la loi de possession. Et cet acte cruel, entre mille autres semblables, se passait en la province si française du Bas-Canada, en l'an de grâce 1826! Le pauvre Lacourse était probablement un illettré et, au moment on l'on venait instrumenter contre lui, il devait être occupé au défrichement du sol. loin de son triste logis ! Mais, il vaut mieux ne pas continuer à faire de réflexions pénibles sur cet incident. Il est consolant de supposer, pour la mémoire de C. W. Grant, que ce dernier, au même moment, était probablement à se chauiïer, douillettement, dans la grande ville de Montréal, dont il était citoven ordinaire, en 1826.
M. Francis Maher se rappelle, en rapport avec les exigences des seigneurs du temps, que la veuve de Michel Boisvert, née Marie-Christophe Defoy, ayant été menacée de poursuite par l'agent du seigneur, prit la sage résolution d'aller porter plainte au gouverneur lui-même. Ce dernier, à cette époque, était en promenade à Sorel. La pauvre veuve avait déjà payé cinquante piastres, en acompte, sur le prix de sa terre et l'on menaçait de tout lui enlever, si elle ne payait pas tout ce qu'elle redevait encore. Elle se rendit donc à Sorel et porta plainte au représentant de la Reine. Touché de l'histoire lamentable de Madame Boisvert, le Gouverneur écouta sa supplique et y fit droit immédiatement. Ainsi protégée, la pauvre femme ne fut plus inquiétée.
Combien d'autres colons ne furent pas aussi heureux que cette excellente femme !
Le récit des anciens, qui suit ce pénible incident, va faire une heureuse diversion et mettre, dans l'esprit du lecteur, un baume consolateur, sur les turpitudes des prétendus maîtres du sol, dans nos cantons de l'Est, à cette époque. Les bons sujets britanniques, parlant anglais, au commencement de l'autre siècle.
ont acquis des biens par faveur spéciale des gouvernements autocrates d'alors. Les bons sujets britanniques, parlant français et qui sont à peu prés les maîtres du jour, dans ces mêmes cantons, ont eu un certain avantage sur leurs devanciers, dans la possession du même sol. Pour la plupart, dénués de fortune, ils ont travaillé et acquis, par eux-mêmes, ce que les autres avaient obtenu, par favoritisme. Le beau rôle reste donc du côté des colons. Mais laissons-les nous raconter leurs misères et leurs privations de toutes sortes. Leur récit sera une véritable consolation pour leurs descendants.
M. LÉON DeSerre.
Le plus vieux souvenir que j'ai de Saint-Guillaume, date de 1823, a raconté M. DeSerre; j'avais alors à peine cinq ans. Mon père, m'avait amené avec lui faire une visite à son père Jean- Marie DeSerre, alors bien malade et résidant au Ruisseau-des- Chênes, chez son fils, mon oncle Antoine DeSerre.
C'est en 1828, cinq ans après, que je vins demeurer au rang du Cordon, avec mon père et ma sœur Emilie, qui épousa Elie Sicard. Nous laissâmes le rang du Petit Bois, à la Rivière-du- Loup, le 19 avril, cette année-là. Comme la berge qui portait le ménage ne pouvait traverser siàrement les chevaux, Nicolas Vadeboncœur et moi, nous allâmes à Lanoraie pour les traverser à Contrecœur et de là les conduire à Yamaska, en suivant la rive sud du fleuve Saint-Laurent. Mon père et ma sœur, qui avaient traversé tout droit, de la Rivière-du-Loup à Yamaska, nous attendaient chez le maître d'école d'Yamaska, Judé Vanasse, où nous passâmes tous la nuit du 19 avril.
Le lendemain, la petite caravane prit le chemin d'Yamaska jusqu'à l'embouchure de la Rivière-David, puis, à travers les bois, nous arrivâmes enfin, au Ruisseau, chez mon oncle José DeSerre où nous reçûmes l'hospitalité. Peu de jours après, mon père vint se fixer au rang du Cordon, sur la terre qu'il acheta de François Lesmery, et sur laquelle, plus tard, résida longtemps
M. LÉON DeSerre.
Joseph Dupuis, qui vit encore, au village de Saint-Guillaume. C'est à cet endroit même que nous avons commencé le rude métier de défricheur. Il s'y trouvait déjà deux pièces de terre en culture, avec une maison de bois équarri, puis, à côté, une petite grange, si cette bâtisse peut être ainsi appelée.
En 1828, au rang du Cordon, il y avait déjà quelques défricheurs : Louis Desjarlais, venu également du Petit Bois de la Rivière-du-Loup, et Jean-Baptiste Lesmery, d'Yamaska. Ce dernier eut bien de la misère à garder son terrain. Le shérif étant venu, un jour, pour le faire déguerpir, il se mit en colère et tira même un coup de fusil dans le but de faire peur à cet officier de. la justice. Cité en cour pour ce malheureux coup de fusil, il fut condamné et passa deux ans à la prison commune de Trois-Rivières. Il y avait aussi Michel Lamothe, de la baie des winds de la Rivière-du-Loup, et qui colonisait une terre, précisément à l'endroit où se trouve, aujourd'hui, la route du Cordon. Lamothe était déjà rendu là depuis 1820. Il était bien pauvre, et endura les plus grandes privations, ayant à peine de quoi manger, surtout en hiver. Lamothe était marié à Julienne Hudon-Beaulieu, de Maskinongé.
Lorsque je suis arrivé à Saint-Guillaume, la plus grande partie des colons résidaient au rang appelé le Russeau-des-Chênes. Le père Michel Houle, venu d'Yamachiche, avait amené avec lui Gabriel Danis et un nommé Antaya. La terre de Gabriel Danis passa, plus tard, à Louis Limoge, père de Jean-Baptiste d'aujourd'hui. Il y avait aussi mon oncle José DeSerre, qui était mon parrain et s'était marié à Françoise Biais, d'Yamachiche. Sa terre passa ensuite entre d'autres mains, et elle appartient maintenant, à Edouard Beaudet.
Mon autre oncle, Antoine DeSerre, était également établi là, sur la terre appartenant, aujourd'hui, à Octave Côté et au fils de Léandre DeSerre ; sa femme, Françoise Gravel, fille d'Alexandre et de Françoise Caron, et soeur du grand Gravel, fameux chantre, venait de la Rivière-du-Loup. Voisin de mon oncle Antoine se trouvait Augustin Régnière, d'Yamachiche, à côté de Michel Houle. Cette terre est présentement la propriété d'Octave Côté, aujourd'hui.
Il y avait aussi Pierre Régnière, qui mourut du choléra, en 1832. Répnière a défriché en partie la terre qu'occupe actuellement François Marcotte. A côté de Régnière se trouvait Jean- Baptiste Brunault marié à Julie Doyon. A peine âgé de 16 ans, je battais au flot pour le compte du vieux l'aptiste Brunault, et
je recevais enretour, la somme de $2.50 par mois.- Il me fallait commencer la journée dès 6 heures du matin et ne la terminer qu'à 6 heures du soir.
Tout près de Baptiste Brunault, il y avait trois Vanasse venus de Maskinongé. C'étaient, le premier, Louis Vanasse-Beauvais; le second, Joseph Vanasse, que nous nommions le père José Beauvais, grand'père de M. le notaire Théo. Vanasse ; enfin, le troisième, Thomas Beauvais, père de Pierre-Célestin et de Pierre-Benjamin Vanasse ; ce dernier demeure encore à Trois- Rivières, où il s'est acquis une grande popularité, dans la construction du chemin de fer des Pîles.
Michel Boulanger était aussi établi au Ruisseau. Un de ses frères est parti pour les prairies de l'Ouest Canadien et est mort, dit-on, de faim, avec plusieurs autres infortunés voyageurs, qui ont tous subi le même malheureux sort, vers 1835 (^)- La terre de Michel Boulanger est maintenant la propriété de Calixte Robida.
A peine âgé de 20 ans, mon frère Félix m'engagea pour lui aider à défricher sa terre. Il m.e donnait $6.00 de l'arpent, pour abattre le bois et le mettre en longueur de 12 pieds. C'était du bois mou, de la pruche. En 30 jours, j'ai abattu, toujours à la hache, des arbres sur un espace de six arpents. La même année, j'ai été faire les foins aux Etats-Unis et j'en suis revenu avec $125.00. lesquelles, avec les $30.00 que m.e paya mon frère Félix, alors qu'il était aux Etats-Unis, m'a mis à même de faire de beaux projets.
Tout jeune, j'ai travaillé, pour le compte d'Augustin Régnière, à raison de $4.00 par mois; je battais au fléau pour lui. Dans le même temps, et chez le même Augustin Régnière, Aurélie Bellehumeur était également domestique, à raison de $12.00 par année, plus une paire de souliers sauvages. Rosalie Bellehumeur épousa, plus tard Charles Bienvenue-Fontaine, et fut la mère d'Agnès Fontaine épouse de M. Francis Maher. Elle vit encore chez son gendre, Dolphis Fafard, au rang des ?^Ielançon ; elle est âgée d'environ 93 ans.
Lorsque j'étais bien jeune, mon père me conduisait, une fois ou deux par année, chez mon cousin, le notaire Rivard, de la paroisse d'Yamaska. C'était mon parent par sa mère M. -Anne
(i) Avec ce M. Boulanger se trouvait égaleîîient Joseph Vanasse-Vertefenille, oncle de M Fabien Vanasse. -I^'infortuné Vanasse fut, dit-on, mangé par ses propres compagnons qvie la faim avait réduits au plus terrible désespoir.
DeSerre, sœur de mon père. J'ai souvenir d'avoir été faire une visite à Nicolet, chez M. Proulx, père de feu Thon Georges Proulx; ce dernier était le cousin germain de Marguerite Proulx, la mère de ma femme, Olive Guilbert, de la Baie. J'avais, autrefois, le goût des voyages et c'est au cours de l'un, à Mitlebury, Vermont, que je me suis marié à Olive Guilbert, fille de Gabriel et de Marguerite Proulx. Je passais des années aux Etats-Unis et avec l'argent que je gagnais là je faisais des paiements dûs sur la terre que je défrichais, au rang du Cordon. Les voyages, dans l'Amérique, ne se faisaient pas aussi commodément qu'aujourd'hui. J'achetais, ici, des chapeaux de paille en grande quantité. J'allais chercher, aux Trois-Rivières, de grands barils vides que je remplissais d'atocas et je conduisais le tout à Saint-Jean. Là, une barge me rendait à New-York, où je détaillais cette marchandise aux Américains. Une année, j'ai vendu pour $800.00 d'abricots, et de cette date, j'ai pris le dessus. La misère que nous éprouvions, à cette époque déjà lointaine, est difficile à raconter. N'ayant pas de route de communication, avec les autres paroisses, il nous fallait voyager à pied, à travers les bois, avec nos eiïets et les provisions sur le dos. Un fait, parfaitement vrai, donnera une idée de nos cruelles privations. Je me rappelle qu'un jour, le vieux Michel Lamothe, ayant à faire scier du bois de longueur et n'ayant pas d'autre nourriture que de la farine d'orge, voulut se payer le luxe d'avoir du pain blanc, pour se régaler, lui et ses compagnons. Dans ce but, il se rendit à Yamaska, à pied. N'ayant pu se procurer le'' pain blanc " tant désiré, il revint au Ruisseau et dut se contenter de la nourriture ordinaire, la détestable et éternelle farine d'orge. L'ne autre fois, comme il n'y avait pas de chemin de voiture, entre le Ruisseau et le grand Yamaska, Michel Lamothe alla s'acheter une charrue à cet endroit et il l'amena, sur ses propres épaules, à son modeste chantier.
M. Nicolas Bellehumeur.
C'est le plus âgé des paroissiens de Saint-Guillaume et^ il porte allègrement ses quatre-vingt-huit ans révolus, étant né à Berthier, le 8 décembre 1815. A Vâge de 12 ans il vint, avec son
père et son frère André, se fixer au rang de Sainte-Julie, qui faisait alors partie de la paroisse de Saint-Hugues.
Pierre Blosse-Bellehumeur, son père avait épousé Judith IMagnan, à Berthier. Ses frères étaient : Pierre, marié à V^éronique Dufaux ; Paul, qui épousa Christine Doyon ; Alexis, époux de 3Jarguerite Fafard ; André, qui maria Eléonore Bienvenue-Fontaine, sœur de Charles Fontaine, beaupère de M. Francis INIaher ; Joseph, époux de Geneviève Côté ; enfin, Joseph, marié à Zoé Lépine. Parmi ses sœurs, il v avait Thérèse, mariée à Nicolas Bellehumeur. Louis Hénault ; Catherine, épouse de Bénoni Cartier; Aurélie, mariée à Charles Bienvenue-Fontaine et qui vit encore, âgée de de 90 ans ; Henriette, mariée le 8 novembre 1836, à Liboire Beaudet, fils de Pierre et de Catherine Mailhot, de Saint-Louis, de Lotbinière (i) ; enfin, Julie, mariée Xavier Paradis.
M. Nicolas Bellehumeur quitta Berthier, dans le cours de l'hiver de 1827, se rendit à Yamaska, en traversant le fleuve Saint- Laurent sur la glace. De là, alla demander asile à Michel Houle, au rang du Ruisseau-des-Chênes. A cette époque reculée la moitié seulement du rang Sainte-Julie comptait des habitants, ailleurs," c'était partout la forêt primitive. Un prêtre desservait alors " Chibouette ", nom que portait Saint-Hugues avant son érection canonique ; les colons de Sainte-Julie s'y rendaient, à pied à travers les bois, soit une distance de 40 arpents. Détail à noter aujourd'hui : pour aller à la messe, le dimanche, les je Lines filles faisaient le miême trajet. Elles avaient les pieds nus, ne mettant leurs chaussures qu'aux approches de la chapelle. Elles étaient toutes très jolies, affirme AL Bellehumeur et pleine de santé. La messe se disait dans le haut de la maison du curé Brais, le seigneur Llugues de Martigny remplissant toujours l'office de chantre, au lutrin. Cet homme avait une fort belle voix.
C'est M. Prime de Martigny qui vendit à AL Nicolas Bellehumeur, la première terre qu'il défricha. Comme le jeune colon
(i). C'est ici le premier mariage célébré à Saint-Guillaume,
n'avait aucune ressource, il se rendit à Lennoxville pour y travailler chez un cultivateur du nom d'Ezéchiel Elliot. afin d'y gagner de l'argent suffisant pour payer sa terre, qu'il défricha lui-même entièrement. Après 5 à 6 ans de travail à Lennoxville, il revint à Sainte-Julie, revendit sa petite terre et en acheta une autre " en bois debout " et qu'il défricha encore. Le terrain étant d'excellente qualité plusieurs autres colons de Berthier s'en vinrent rejoindre la famille Bellehum.eur, trouvant le sol plus fertile là, qu'à Berthier.
Lorsque ^1. Bellehumeur arriva à Sainte-Julie il y avait déjà plusieurs colons, entr'autres : François Lefebvre, marié à Marguerite Rinfret-^^Ialouin. et dont la terre est aujourd'hui occupée par ^L Edouard \'erniette ; Ignace ]\Ielançon marié à Esther Desjarlais; Paul ]>.Ielançon, épouse de Félicite Lessard et père de iL Adolphe Melançon. du village de Saint-Guillaume ; cette terre appartient, maintenant, à Adélard ]\Ielançon, fils d'Adolphe ; Raphaël ^^larcotte marié à ^Ionique Lamy ; sa terre est aujourd'hui la propriété de -son fils, ^1. Emmanuel ^larcotte. D'après le témoignage du vieil otogénaire, les plus anciens défricheurs du Ruisseau-des-Chênes, sont: ^^lichel Houle, Augustin Régnière, Joseph DeSerre, Alexis ^lilette. Antoine et Léger De- Serre, Charles Doyon, Jean-Baptiste Brunault et ^Michel Lamothe, celui-là même " qui descendait sa charrue, du grand Yamaska, sur son dos." Enfin, Louis Lambert, marié à ]\Iarie Ricard, et dont la terre appartient, aujourd'hui, à Samuel Girard.
L'n autre détail curieux. 'M. Bellehumeur affirme que la petite cloche, donnée jadis par Ignace Gill. à la première église dti rang de la chapelle, existe encore. Elle se trouve dans le clocher de l'église actuelle. Les bancs de la chapelle primitive ont été donnés à l'église de Saint-Bonaventure, en 1864.
Comme dernier renseignement ajoutons que ^l. Nicolas Bellehumeur a toujours habité la seconde terre achetée de M. Pierre de Martigny. Il y réside encore, en 1904, vivant tranquille et heureux, se reposant des durs labeurs d'autrefois.
I\I. Fran'cis Maher (i).
Xé à Berthier, le 10 avril 1828, vint, avec sa famille, tout jeune encore, se fixer à Saint-David. C'est peut-être, de tous les anciens colons de Saint-Guillaume, celui qui a mené la vie la plus
(i). M. F. Maher est mort, subitement, le 5 Novembre 1904, âgé de 76 ans et 7 mois.
SAINT-GUI LLAUME
Francis Maher.
accidentée, ayant gravi tous les degrés de l'échelle sociale à laquelle puisse aspirer un humble illétré, après avoir peiné et travaillé ferme, jusqu'à l'an dernier, où a maladie Ta forcé de prendre un repos si richement mérité. Les liens de parenté qui nous attachent à ce vaillant pionnier, devraient nous obliger à une grande réserve au sujet de sa vie. Cependant, son récit est si rempli d'intérêt et peut offrir un si bel exemple de ce que peuvent accomplir le travail constant, joint à une expérience consommée des âpretés de la vie, que nous cédons au désir de l'intercaler dans ce volume. Ce sera, d'ailleurs, une leçon salutaire dont la jeunesse actuelle pourra tirer profit, en même temps qu'un sujet réel d'édification.
Le père de M. Francis IMaher, originaire de Saint-Cuthbci t, ccmté de Berthier, émigra d'abord à Berthier, où naquit Francis Maher lui-même, puis à Sorel, à Saint-François-du-Lac, cnîn à Saint-David. En arrivant à ce dernier endroit, la famille Maher était pauvre, très pauvre même. Les enfants étaient misérablement vêtus, et, lors des visites annuelles du curé Boucher, ils étaient obligés de se cacher pour ne pas laisser soupçonner un tel dénuement au bon curé. Dès son bas âge, M. Francis Maher fut engagé, comme domestique, par J^.L Moé Fortier qui, plus tard, fut député d'Yamaska au Parlement de Québec.
A l'âge de 12 ans, il vint au Ruisseau-des-Chênes, rejoindre son frère Octave, et travailler sur la terre avoisinant celle de Michel Lamothe. Ce dernier raconta alors qu'il avait été trois années sans voir passer une voiture devant sa porte. Lamothe était aussi fort pauvre, et tout en défrichant sa terre, faisait de la brique avec le seul aide de sa femme. Dans les mortes saisons, avec son frère Octave, M. Maher faisait brûler des ormes, des merisier^, transformant leurs cendres en potasse que, tous deux, ils allaient vendre à Montréal.
A 14 ans, le 1er avril 1842, en compagnie de 18 jeunes gens de Saint-Guillaume et de Saint-David, parmi lesquels M. Pierre Lamothe, M. Francis Maher, prit la route des Etats-Unis pour y gagner de l'argent afin de pouvoir à son tour, s'acheter " une
terre en bois debout." Ces courageux jeunes gens se rendirent à Boston, à pied, et mirent i8 jours à franchir cette longue route. M. Maher n'avait pas un gros bagage à transporter : un petit sac de farine et du beurre, pour se nourrir. Pendant ce long trajet, les jeunes Canadiens durent se résigner à passer les nuits dans les bois, les Américains, à leur triste mine, les prenaient pour des voleurs.
Parvenu à Boston, M. Maher s'engagea dans les briqueries et travailla aussi, sur les quais, au déchargement des navires qui venaient d'Europe, ne recevant, pour ces rudes travaux que la somme de $9.50 par mois. Pendant deux étés, il s'engagea à bord des voiliers, parcourut le littoral de la mer, depuis la Baie des Chaleurs, le golfe, le Labrador, poussant même une pointe jusqu'à Terreneuve, pas en touriste, mais en rude travailleur.
Après avoir péniblement amassé la jolie somme de $1,200, il s'en revint au pays, se fixer au Ruisseau-des-Chênes, sur la terre aujourd'hui occupée par M, Henri Fontaine, où il fit, pendant six ans, le rude métier de défricheur. Il alla ensuite au Cordon, faire le même pénible travail, sur la terre moitié occupée par M. Michel Defoy et le fils de M. Charles Arpin. Sur cette dernière terre il défricha la forêt, sur un espace de dix arpents, depuis l'endroit appelé la décharge jusqu'à l'autre bout. Suivant sa pittoresque expression, il abattait les arbres, arrachait les souches, enfin, clairait la terre. Ceux qui ont fait du défrichement savent bien la somme de travail qu'un biicheron doit faire pour en arriver à pareil résultat.
Dans les mortes saisons, M. Maher s'engageait aussi chez les cultivateurs, une fois, entr'autres chez Paul jNIelançon, qui le faisait battre au fléau, à raison d'une piastre par mois. En laissant le rang du Cordon, M. Maher alla se fixer à celui de Ste-Julie, où il acheta la belle terre que possède, aujourd'hui, M. Arthur Maher, le plus jeune de ses fils.
M. Francis jNIaher se rappelle parfaitement qu'en 1839, tout jeune, il se rendait, du rang du Ruisseau à celui de la chapelle, en marchand, la plus grande partie de la route, sur des corps d'arbres. Surtout vis-à- vis l'endroit où se trouve l'église actuelle, le trajet était particulièrement pénible, cet endroit étant alors fort marécageux. Le chemin donné par feu Ignace Gill. pour ouvrir une route de communication, entre ces deux rangs, n'était pas encore terminé et les pauvres colons de l'époque, qui étaient au Ruisseau, devaient tous faire ce trajet à pied, passant sur des corps d'arbres, pour se rendre à la première chapelle et y faire leurs devoirs religieux.
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En 1868, M. F. Maher s'en vint résider au village de Saint- Guillaume, où il fonda une maison de commerce que, feu Adélard Maher, l'aîné de ses fils, a continué jusqu'à 1898, M.
Alaher ne s'occupant, p r e s qu'excl u s i V ement ensuite, que du commerce de grains,
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Résidence de Madame Vve F. Maher. - f^^^^ ç^^^^^ ^^^^
ce genre de commerce qu'il a surtout rendu bien des services à ses co-paroissiens.
Maintenant, au rang de la chapelle, au témoignage de M. Maher, il yavait jadis les colons suivants : Pierre Bibaud, qui donna deux arpents de terre à son gendre, M. Joseph Dupuis, âgé aujourd'hui de 80 ans. Pierre Bibaud possédait une autre terre au Ruisseau. Par rang d'ancienneté venaient ensuite Antoine Ausang, sur la terre occupée, présentement, par M. Absolon Taillon, époux, en première noces de ^Marguerite Hamelin élevée chez Antoine Ausang; Léon Boulanger, où se trouve aujourd'hui, la résidence de M. F. Maher, en face de l'église ; cette terre fut défrichée par Léon Boulanger. Pierre Danis a défriché le terrain de l'église à laquelle il en fit don, quelques années avant sa mort ; Augustin Mercier, sur la terre de M. Onésime Pontbriant, aujourd'hui.
Dans le rang de Sainte-Julie il y avait Paul ]\Ielançon, venu de la Rivière-du-Loup ; Raphaël Marcotte, père d'Emmanuel ; Louis Roussel, fermier de M. Prime de Martigny, venu de Varennes. M. de Martigny possédait un lot de 30 arpents de largeur, sur 3 milles de longueur ; la terre actuelle d'Arthur Maher et que M. Francis Maher a longtemps habitée, était enclavée dans ce grand terrain. M. Absolon Taillon, cousin germain de Sir A. P. Caron, a défriché la terre appartenant aujourd'hui à Basile Benoit et à Narcisse Taillon ; il y a, de cela, 48 ans. M. Alexandre DeSerre, fils d'Antoine, a défriché la terre que possède encore, son fils. Oscar DeSerre.
Autre détail qui, mérite d'être noté, c'est en 1843 qu'Ignace Gill fit cadeau à la chapelle, de la première cloche, qui fut achetée par le marguiller de l'époque, Antoine Ausang, et payée $300.00 qu'à cette fin lui remit Ignace Gill lui-même. Michel Houle et son épouse, Théotiste Desaulniers, en furent le parrain et la marraine. Toute la population de l'époque fut présente à la cérémonie.
Depuis quelque vingt ans, M. Maher, en outre de la culture, s'est occupé de commerce en général, surtout de l'expédition du foin aux Etats-Unis. En cette dernière branche d'afïaires, il a rendu des services réels à ses co-paroissiens, ayant toujours agi sagement et avec prudence, et n'ayant jamais fait perdre un seul centin à ses fournisseurs. Son nom est resté toujours intact et respecté. Cet homme qui peut encore à peine signer son nom, et ne sait ni lire, ni écrire, a toujours possédé, pour le commerce, un très grand talent naturel.
M. Adolphe Melançon.
Il arriva à Saint Guillaume en 1830, n'ayant que deux ans, conduit par son père, Paul Melançon. Ce dernier était avec sa femme. Félicité Lessard, et trois enfants, Adolphe, Lucie qui épousa Gérôme Ricard, et Emilie, femme de Louis Hamel. La famille se logea, la première nuit, dans une grange appartenant à Isaac Vincent, au Ruisseau. L'été suivant, Paul Melançon se bâtit une cabane, un véritable chantier et c'est dans ce modeste réduit qu'il hiverna, l'hiver suivant. Le récit de M. Adolphe ]\Ielançon ressemble à ceux des autres anciens. A force de travail et d'énergie, il s'est fait une position aisée, ce qui lui a permis de bien élever et établir sa nombreuse famille. Détail curieux, il s'est d'abord marié, le 19 février 1849, à Henriette Picotte, à la Rivièredu-Loup, le même jour et à la même messe que AI. Simon Brunault, le père de Mgr J.-S.-H. Brunault, évêque actuel du diocèse de Nicolet.
M. Gédéon Caron.
Il naquit à la Rivière-du-Loup, le 16 février 1823, du mariage de Nazaire-Vital Caron et de Françoise Michaud, et vint se fixer au rang de la Chapelle, quelques semaines après son premier mariage avec Aurélie Dubé, le 16 janvier 1848. Il acheta la terre qu'il a défriché lui-même, à quelques arpents de la gare du Paci-
fique, et il y a demeuré jusqu'à l'époque de son deuxième mariage, le 7 octobre 1884, avec Emilie Cayer, veuve de Joseph Voisard. M. Caron avait acquis cette terre d'Antoine DeSerre. Elle est, maintenant la propriété de Moïse Caron, son fils. Lorsqu'il vint établir sa résidence au rang de la Chapelle, il y avait déjà, à cet endroit: Régis Milette, Pierre Danis (celui-là même qui donna le terrain de la fabrique), Léon Boulanger, François Lambert. Antoine Ausang, Joseph Desjarlais (oncle de M. Gédéon Caron), Eusèbe Dumaine, Augustin Mercier, Ferdinand Mercier et Charles Vincent. M. Caron est le frère de M. le chanoine Napoléon Caron, curé actuel de la paroisse d'Yamachiche. Le premier est le plus âgé et le second, le plus jeune des enfants de M. Nazaire-Vital Caron, de la Rivière-du-Loup.