SUGGESTIONS
On ne traversera les Savanes et les Marécages qu'à grands frais. Aussi il faudra tout faire pour les éviter.
Je suggère que l'on fasse des explorations en vue d'un nouveau tracé. En laissant le vieux chemin, soit à la Tête, soit à la Décharge du "Petit Lac", la nouvelle route pourrait passer entre le Lac Métis et le Lac Matapédia et venir aboutir à peu près à Rimouski, (30 milles plus près de Québec que Métis).
La Tête du Lac et ses savanes seraient ainsi évitées, et la distance entre Halifax et Québec diminuée considérablement.
Les Hauteurs entre la Petite Rivière et les "Fourches" ne pourraient pas être évitées, je le crains. Aussi on ne doit rien épargner pour y faire une route convenable. C'est, je l'avoue, un problème ardu dans un territoire si boisé et où les chaînes de montagnes sont coupées dans toute direction par les cours d'eau et les ravins.
Il est probable que la route actuelle, dans son ensemble, sera encore jugée la meilleure. C'est pourquoi j'ai noté que beaucoup de pentes sont trop fortes. Pour quelques-unes, on aurait pu remédier à ce défaut pendant la construction. Pour d'autres, c'était vraiment impossible de faire mieux. Si l'on veut éviter toutes ces pentes, il sera nécessaire de faire une autre exploration en vue d'un nouveau tracé.
J'ai l'honneur, etc . . .
(Signé) J. W. GORDON,
Lt. RI. Engrs."
Ce rapport de l'Ingénieur Gordon, adressé à Sir Colin Campbell, K.C.B., était accompagné de la lettre suivante, que nous traduisons et citons presqu'intégralement. Elle fera voir au lecteur quelle était l'intention bien arrêtée du Gouvernement en parachevant cette route; en même temps que l'état de développement des villes de Campbelton et de Dalhousie. à cette époque.
DE LA MATAPEDIA 77
"Halifax, 29 juillet, 1839.
Son Excellence
Lt. Général Sir Colin Campbell, K.C.B.
Excellence,
Pour répondre à l'ordre de Votre Excellence, en date du 19 juin dernier, je me suis rendu à Campbelton, par voie de Miramichi, Bathurst et Dalhousie. De là, j'ai procédé à l'examen du "Chemin Kempt", et j'ai l'honneur d'inclure avec cette lettre un Rapport contenant une description du Chemin, dans son état présent, et du territoire qu'il traverse. Annexé à ce Rapport, vous trouverez un Estimé, d'où il appert que, pour ouvrir et compléter cette route, il faudrait une somme de L. 29,353 Livres Sterling. Une esquisse de la route accompagne aussi le rapport.
La route, depuis Chatan à Bathurst, est bonne, et les rivières sont toutes munies de ponts, excepté la Miramichi et la Nipisiquit. De Bathurst à Dalhousie, elle est très mauvaise, et à plusieurs endroits, impraticable pour les véhicules à roues. Beaucoup de rivières n'ont pas de pont.
De Dalhousie à Campbelton, la route est très bonne. Mais cette région n'étant colonisée que depuis peu, les maisons en sont petites et impropres à y loger des troupes ; à Reid's cependant, (the half-way house), on pourrait loger les troupes de passage.
A Dalhousie, il y a cinquante maisons, où il serait possible de loger 250 hommes.
A Campbelton, il y a 60 maisons, mais pas aussi grandes que celles de Dalhousie. On pourrait y loger 250 hommes.
En réponse à la demande de Votre Excellence, me priant de noter si je considère que le Chemin Kempt serait préférable
au Chemin Témiscouata, et offrirait un moyen plus sûr de Communication avec le Bas-Canada, dans le cas oVHostilités avec les Etats-Unis, j'ai l'honneur de répondre que, pour le présent, si ces hostilités devaient se produire maintenant, je recommanderais plutôt le chemin Témiscouata, surtout si le "Chemin Royal" entre Frédéricton et Grand-Falls est terminé.
Mais pour une Communication Militaire permanente avec le Bas-Canada, je recommande la route de Métis, comme ayant beaucoup d'avantages.
Etant éloignée de la frontière, il y aurait de ce côté moins de risques d'interception, etc . . .
Dans le Rapport accompagnant cette lettre, on pourra voir que la route de Métis n'est pas actuellement très favorable ; mais, d'après la description de la route Témiscouata, je crois qu'on trouvera là les mêmes désavantages.
Votre Excellence doit tant désirer garder au pays la possession du Territoire Disputé, et être si consciente de l'effet que son abandon pourrait avoir sur nos communications intérieures, que j'ai cru inutile toute remarque à ce sujet.
J'ai l'honneur, etc. . . .
(Signé) J. W. GORDON,
Lt. RI. Engrs."
Nos lecteurs comprennent l'allusion que renferme le dernier paragraphe de cette lettre. On sait qu'à cette époque, on discutait ferme la question des frontières du Maine et du Nouveau-Brunswick. Ce problême épineux avait été bien agité avant la guerre de 1812. Le traité de Gand, signé le 24 décembre 1814, qui avait mis fin à cette guerre, avait laissé cette question indécise. En 1818, on lui avait donné une solution
DE LA MATAPEDIA 79
temporaire. Mais, à la date de la lettre ci- dessus de J.W. Gordon, en 1839, elle était discutée plus acrimonieusement que jamais. L'Angleterre et les Etats-Unis avaient demandé l'arbitrage du roi de Hollande. Celui-ci avait donné, le 10 janvier 1831, une décision qui ne donnait pas satisfaction à tous les intéressés. En 1839, des arpenteurs, Featherstonhaugh et Mudge, étaient chargés par le Gouvernement Britannique de faire des explorations et arpentages dans le territoire disputé. C'est pendant que ceux-ci accomplissaient leur mission que J. W. Gordon adressait son rapport à Sir Collin Campbell. Mais la question devait bientôt être réglée définitivement. En mars 1841, Lord Ashburton reçut du Gouvernement Britannique la mission de venir régler ce différend. Ashburton avait des sympathies pour les Etats-Unis, à cause de son épouse qui était une américaine de Philadelphie. Après bien des négociations, qui commencèrent le 4 avril 1842, et qui se terminèrent le 9 août de la même année, le Canada fut sacrifié par l'Angleterre, à l'avantage des Etats-Unis. Le traité d'Ashburton a été qualifié par Lord Palmerston du nom de "Lord Ashburton's capitulation". Le grand homme d'état proposait qu'on lui donnât un titre et qu'il prit le nom de "Earl Surrender" .... Ce ne fut que le 28 juin 1847, que la question fut défiinitivement réglée et que le rapport final fut signé par les deux puissances. Le colonel J. B. Bucknall Escourt fut un des commissaires chargés de surveiller la plantation des bornes entre les deux frontières. Nous trouvons probablement là la raison du nom qu'on a donné, en ces dernières années, à la nouvelle paroisse de St-David d'Escourt, sur le Chemin Témiscouata.
Art. 10. — Premiers Missionnaires de la Vallée de la Matapédia, et premiers habitants, depuis Vorigine jusqu'à
Faisons trêve maintenant aux affaires du fameux Chemin Kempt, "La Eoute Militaire", comme on l'appelait alors, et retournons quelque peu en arrière pour chercher quels furent les premiers missionnaires de la Vallée de la Matapédia, depuis l'arrivée de ses premiers habitants, jusqu'à l'année 1860. En le faisant, nous ne manquerons pas de nous demander aussi quels furent les hardis pionniers qui eurent le courage de venir livrer les premiers combats à l'immense forêt qui recouvrait alors ce vaste territoire.
Il nous faut remonter jusqu'à l'année 1833, puisque c'est de là que date l'arrivée de Pierre Brochu, le premier colon de la Vallée. Ste-Luce, ayant été érigée canoniquement en 1829, était à cette époque la paroisse la plus rapprochée de la Matapédia. Mais comme elle ne devait avoir un curé résidant qu'en 1842, c'est donc le curé de Rimouski qui avait la charge de la desserte de ce territoire. En 1833, c'est Messire Thomas-Ferruce Picart dit Destroimaisons qui occupait cette fonction. Aussi avons-nous vu plus haut que c'est à lui que les Sauvages s'adressent, en 1831, quand ils retrouvent le corps de l'arpenteur Fournier. C'est encore à Rimouski que Pierre Brochu va faire inhumer sa première femme, en 1835. C'est donc à une distance de plus de cinquante milles que nos premiers colons devaient aller accomplir leurs devoirs religieux. On peut dire en toute vérité que ce furent vraiment là les temps héroiques. Il est sûr qu'on n'allait pas à la messe tous les dimanches, mais il est non moins certain qu'on faisait "sa religion".
Le 30 septembre 1842, Messire Gabriel Nadaud était nommé premier curé résidant de Ste-Luce. On lit ce passage dans sa
DE LA MATAPEDIA 81
lettre de mission : "Vous aurez aussi à desservir l'établissement de Métis, qui doit naturellement se trouver sous vos charges." Or toute la Vallée de la Matapédia dépendait de Métis, où le Chemin Kempt venait aboutir. Messire Nadaud avait donc juridiction spirituelle dans toute la Vallée dont il fut le deuxième missionnaire. Il n'y mit probablement jamais les pieds, mais nos premiers colons allaient chercher chez lui les secours de la religion. Ainsi l'on voit dans les registres de la paroisse de Ste-Luce que, le 28 novembre 1848, Pierre Brochu, fils, va s'y marier à Esther St-Laurent, pendant que Ursule, sa soeur, épouse le même jour, dans la même église, Georges Fraser, de Ste-Flavie. Le 16 août de l'année suivante, Pierre Brochu, fils, qui résidait alors au Poste du Lac-au-Saumon, va y faire baptiser son premier enfant, auquel il donne le nom de Pierre. Le 20 novembre de la même année, Pierre Brochu, père, y contracte son second mariage. Ce sont là les seuls actes, ayant trait à la Vallée de la Matapédia, que l'on trouve dans les registres de la paroisse de Ste-Luce. D'ailleurs les seules familles de la région à cette époque étaient celles de Pierre Brochu, père, de Pierre Brochu, fils, et de Jonathan Noble. Il y avait encore, à Amqui, le nommé Low ou Loof et M. Evans, à Assametquaghan ; mais ceux-là n'étaient pas catholiques, pas plus que le célèbre Peter Glasgow, qui avait quitté alors, ainsi que l'Indien Para. En sorte que les deux familles Brochu et la famille Noble seules dépendaient du curé de Ste-Luce.
En octobre 1850, la paroisse de Ste-Flavie est fondée, d'un démembrement de celle de Ste-Luce, et Messire Moise Duguay en est nommé le premier curé résidant. Ses lettres de mission l'avertissent qu'il aura "la charge de St-Octave de Métis et des établissements échelonnés sur le Chemin Kempt, jusqu'aux "Fourches". Et Messire Duguay remplit cette mission jusqu'à 1855. — Mais quelles étaient les familles de la Vallée à cette
date ? — A peu près les mêmes que cinq ans plus tôt. A la Tête du Lac, Pierre Brochu, à la Décharge, son fils Marcel, fixé là en 1850. Pierre Brochu fils avait quitté en 1853, pour la côte nord du fleuve, et un nouveau colon, Georges LeBel, avait acheté sa terre, au "Lac à Pitre". A Causapscal et à Assametquaghan, toujours les familles Noble et Evans. Donc, en 1855, cinq familles dans toute la Vallée de la Matapédia. Nous ne parlons pas ici des colons qui s'étaient fixés, depuis des années déjà, sur les bords de la Rivière Eistigouche. Nous avons vu plus haut qu'en 1839, il y avait là six familles écossaises. M. Moise Duguay, le troisième missionnaire de la Vallée, fut plus heureux que ses deux prédécesseurs. Il eut l'avantage de venir visiter ses paroissiens chez eux. Feu Madame P. Brochu nous a dit qu'il vint une couple de fois leur donner la mission. La première fois, ce fut en 1852 : il célébra une première messe chez Pierre Brochu, et une seconde, le lendemain, chez M. Noble. Ce furent les deux premières messes célébrées dans ce territoire.
Mais continuons à faire la liste de nos missionnaires. Le 15 septembre 1855, M. J. B. Blanchette était nommé curé de St- Octave de Métis, que Mgr Baillargeon se proposait d'ériger bientôt en paroisse canonique. L'évêque écrivant au premier curé de la nouvelle paroisse, lui dit : " Je vous confie le soin de la mission de St-Octave de Métis qui doit former bientôt une paroisse régulière, et des établissements qui se sont formés ou qui pourraient se former par la suite en arrière de Métis, sur le chemin qui conduit au lac Matapédia, le dit lac compris." Quels étaient alors les habitants de ces établissements formés sur le chemin Kempt? Une seule nouvelle famille était venue se joindre aux anciennes: celle de Malcolm Fraser qui s'était fixé à St-Moise, en 1855. On voit que le curé de St- Octave n'avait pas trop à faire pour desservir ses paroissiens
DE LA iYUTAPEDIA 83
du Chemin Kempt. Aussi, il paraît certain qu'il ne vint jamais les visiter.
Enfin, en 1859, il était remplacé à la cure de Métis par Messire Charles Cloutier, qui devait desservir cette paroisse et les établissements du Chemin Kempt jusqu'en 1866. C'était le cinquième missionnaire de la Vallée. Son successeur, Messire P. C. Audet, devait être desservant de notre région encore deux ans, de 1866 à 1868. Puis la première paroisse canonique serait érigée dans ce territoire, qui serait à l'avenir sous la juridiction du curé de cette première paroisse. Mais n'anticipons pas.
Voyons plutôt, avant de terminer cet article, combien il y avait de familles, en 1859, dans toute la Vallée. Nous trouvons la réponse à cette question dans un rapport que Messire Blanchet, curé de St-Octave, fit à son Evêque, cette année-là, avant de quitter sa paroisse. Après avoir donné le chiffre de la population de Métis, il continue : "Il faut ajouter à ce nombre huit familles qui sont établies le long du Chemin Ristigouche". Quelles étaient ces familles ? — Celles de Malcolm Fraser, Pierre Brochu, Marcel Brochu, Georges LeBel, Jonathan Noble, père et fils, et de Th. Evans. Une nouvelle venait d'arriver, au Lac-au-Saumon : celle de Ferdinand Duval. Inutile de rappeler qu'il y avait toujours un groupe de colons écossais, sur les bords de la rivière Ristigouche, tout- à- fait au confinent de la Matapédia. David Fraser était de ce nombre. Mais le curé de Métis n'avait rien à faire avec eux.
Ce rapport du curé Blanchet ne cadre pas avec un autre de M. James Richardson, du Service Géologique, fait à la même date; mais il est probable que M. Richardson n'a voulu noter que les fermes en culture. M. Richardson ne signale en effet que quatre habitations dans toute la Vallée de la Matapédia, en 1859 : "I — Pierre Brochu a une grande terre défrichée à la
tête du lac Matapédia, et son fils Marcel à la décharge du même lac. II — A l'embouchure de la Kivière Causapscal, M. Noble a environ cinquante acres de terre en culture. J'ai rarement vu, remarque M. Richardson, une plus belle récolte que celle qui recouvrait sa terre à l'époque de ma visite. Elle se composait d'avoine, orge, pois, pommes de terre, navets et foin. Les fortes tiges de l'avoine, ses longs épis fortement chargés, et la manière touffue dont les tiges recouvraient le terrain, faisaient ressembler à ce que l'on rencontre en Angleterre, plutôt qu'à ce que l'on voit en Canada. III — A environ quatre milles en remontant la Matapédia, de son confluent avec la Ristigouche, se trouve la ferme de David Fraser, qui élève de 70 à 100 têtes de bétail et 150 à 200 moutons".
Messire P. C. Audet vint plusieurs fois donner la mission dans la Vallée, soit au poste de la Rivière St-Pierre, soit à celui de Causapscal.
Et voilà, chers lecteurs, quels furent les six premiers missionnaires de la Vallée de la Matapédia et quels en furent les premiers habitants. Les familles Brochu seules y ont fait souche, et ont encore de nombreux représentants dans les deux paroisses de Val-Brillant et d'Amqui. Les autres sont à peu près disparues.
Art. 11 — Fondation (Tune colonie acadienne à Matapédia. — Pauvreté des nouveaux colons. — Lettre du Grand- Vicaire Mailloux en leur faveur.
Comme nous venons de le voir, l'essor de la colonisation dans la Matapédia n'avait pas encore été très considérable. Il y avait déjà près de trente ans que le chemin Kempt était ouvert et qu'on avait mis en vente les belles terres de cette région,
DE LA MATAPEDIA 85
et il ne s'y trouvait encore que sept ou huit familles ! Certes ce n'était pas un succès !
Mais en 1860, la colonisation devait faire un grand pas dans ce territoire, par l'arrivée d'un groupe assez considérable d'Acadiens du Golfe St-Laurent. L'abbé Belcourt, missionnaire acadien à Rustico, dans L'Isle du Prince-Edouard, voulant soustraire ses concitoyens à la misère et à la pauvreté dont ils souffraient chez eux, avait demandé au gouvernement du Bas-Canada de lui faire une concession de terrain, dans le canton Matapédia, et sa demande avait été exaucée. Parti de Rustico, dans l'été 1860, avec douze colons, il s'était rendu à Matapédia, pour y explorer le terrain et voir si on y trouverait les avantages désirés. Trouvant le pays "de leur fantaisie", suivant leur pittoresque expression, nos colons acadiens retournent à Rustico pour rendre compte à leurs parents et amis du résultat de leur voyage et pour les inviter à venir avec eux y fonder une colonie. Ils rencontrèrent, dit-on, beaucoup d'opposition. Cependant, au mois d'octobre, quatre familles et trois jeunes gens s'étaient décidés à tenter l'aventure, et arrivaient sur les bords de la Matapédia et de la Ristigouche. M. David Fraser qui, comme nous l'avons vu déjà, avait alors un bel établissement à cet endroit, les reçut chez lui. Après s'être reposés quelques jours des fatigues du voyage, les hommes laissent leurs femmes et leurs enfants chez M. David Fraser, escaladent les hauteurs avoisinantes, sur lesquelles devait naître leur future colonie, y abattent les premiers arbres et commencent la construction de leurs premières habitations : deux grands "camps" en bois rond. Bientôt le travail est terminé, et ces braves vont chercher leurs femmes et leurs enfants. Ce fut là le noyau de la belle et grande paroisse qu'est aujourd'hui St- Alexis de Matapédia. C'était le grain de sénevé qui devait devenir un grand arbre.
A la fin de mai de l'année suivante, vingt autres familles de Eustico et dix-sept jeunes hommes arrivaient à S t- Alexis; et au mois d'octobre, encore trois autres. Aussi, cette année là, la population de la petite colonie était déjà de 155 âmes. Le 1er juin 1862, on vit arriver douze nouvelles familles, et deux autres au mois d'octobre. Enfin, le 2 juin 1863, arrivait un nouveau contingent de sept familles, ce qui donnait à la colonie la population suivante: 48 familles, 216 enfants, quelques célibataires, formant un total de 325 âmes.
Il ne faut pas croire que la vie fut toujours rose pour ces pauvres colons. Ce qu'ils eurent à endurer, Dieu seul le sait. Un mémoire du Grand-Vicaire Mailloux, absolument inédit, que Mons. Hormisdas Magnan, du Département de la Colonisation, a eu la bienveillance de nous communiquer, nous apprend, dans sa brutale franchise, ce qu'était la vie de ces pauvres Acadiens de St- Alexis de Matapédia. Nous citerons au complet ce long et intéressant document.
Bonaventure, 19 octobre 1863.
A M. le Secrétaire correspondant de la
Société de Colonisation de Québec.
M. le Secrétaire, —
Dans l'entrevue que j'ai eue avec vous, avant mon départ de Québec, je vous avais promis de visiter les Acadiens de Matapédiac, et d'envoyer à votre comité un rapport de ma visite. Ce n'est que la semaine dernière qu'il m'a été possible de réaliser la pensée de visiter ces braves défricheurs dont la situation va faire le sujet des notes suivantes, que je vous prie de soumettre à votre comité.
DE LA MATAPEDIA 87
1. — Les terres que défrichent nos braves Acadiens sont bonnes, fertiles, assez faciles à défricher, sur un plateau d'une grande étendue, planté presqu'exclusivement de bois franc, érable et merisier. Par conséquent le site choisi pour cette colonie est très propre au défrichement.
2. — Pour y parvenir, il faut traverser une grande rivière sur laquelle on vient heureusement de mettre un chalan, et ensuite monter une côte très raide et de près d'un mille et demi de long.
3. — A environ un mille et demi de cette côte, où l'on a pratiqué un chemin étroit, commencent les établissements des Acadiens, maintenant au nombre de cinquante familles, sans aucun autre moyen de subsistance que celui qu'elles peuvent retirer de leurs terres.
4. — Une partie de ces familles sont venues à Matapédiac depuis trois ans, et j'ai le plaisir de vous apprendre que leurs défrichements sont très avancés pour le temps et les moyens à leur disposition. Quelques-unes ont déjà douze, quinze et même dix-huit arpents en état d'être semés au râteau.
5. — Ces cinquante familles ont semé, le printemps dernier, quelques-unes un peu de blé, qu'une gelée en août dernier a détruit en partie, puis un peu de patates, de navets et de choux de Siam. Ces dernières semences ont manqué en grande partie, parce que la graine qu'on s'était procurée ne valait rien. J'ai appris que quelques familles n'avaient récolté que quinze quarts de patates (environ quarante-cinq minots) ; ce qui est loin de suffire pour la nourriture de ces familles pour le long hiver de la Baie des Chaleurs. Un certain nombre de ces familles acadiennes ont récolté un peu de blé et quelques minots d'orge, qu'il leur faut conserver pour leur semence, le printemps prochain.
6. — Quand on est pauvre, tout manque ; aussi ces bons Acadiens n'ayant que des patates et un peu de navets et de choux de Siam pour leur nourriture, manquent absolument d'habits et de souliers, et les moyens de la petite colonie ne leur permettent pas de s'en procurer.
7. — La colonie possède trois vieux chevaux, cinq petits cochons du printemps, et, pour surcroît de luxe, une vache, un mouton, une poule et quatre petits chiens. Par conséquent il n'y a point de superflu parmi ces habitants.
8. — Pour comprendre la situation de nos braves Acadiens, il faut se souvenir qu'ils sont loin, bien loin de leurs compatriotes et de leurs amis de l'île d'où ils ont émigré, et sont par là même dans une position tout autre que la plupart des défricheurs canadiens, qui sont proche de leurs parents et de leurs amis et peu éloignés des centres de population depuis longtemps établis et en mo}7en de leur venir en aide.
9. — Je crois nécessaire de faire remarquer que cette colonie de Matapédiac n'a pas un morceau de pain, seulement cinq petits cochons qu'on ne multipliera probablement pas à la manière des cinq pains d'orge de l'Evangile ; pas d'habits de corps, pas de souliers, et plusieurs familles, pas le quart de ce qu'il leur faudrait en patates, navets et choux de Siam, pour leur nourriture pendant un très long et très rigoureux hiver.
10. — Les mères me priaient de leur procurer de vieux vêtements, pour les défaire, les carder, les filer, et en faire des habits pour elles, leurs maris et leurs enfants; car elles savent toutes filer et travailler au métier. Il faut avouer que cette demande est bien loin d'être prétentieuse.
11. — Leurs maisons sont petites, mais de bois bien équarri et très bien construites; on sent que les hommes savent travailler à ces sortes d'ouvrages. Manquant de tuyaux et de poêles pour chauffer leurs maisons, ils ont remédié à cet incon-
DE LA MATAPEDÏA 89
véniant par des cheminées de terre qui servent à réchauffer la petite maisonnette, et la flamme des bûches qu'ils placent dans ces cheminées sert à éclairer la famille, car là encore on n'a ni chandelle, ni huile de charbon. Ce serait un luxe exhorbitant pour ces pauvres Acadiens.
12. — Malgré leur pauvreté et leur dénuement, les religieux habitants de Matapédiac, qui sentent le besoin d'être protégés d'en haut, ont commencé à élever de leurs mains une petite chapelle, pour s'y réunir et exposer au Père céleste leurs besoins et les angoisses de leur misère. Ils ont pour Père spirituel M. Saucier, missionnaire de Ristigouche. Cet excellent prêtre les visite de temps en temps, à une distance de 6 à 7 lieues. Il est l'ami dévoué de ce bon et religieux peuple; il s'intéresse beaucoup à leur sort; ils le chérissent en retour comme un père bien-aimé et ne font rien sans prendre ses avis.
13. — Ce qui devra retarder les progrès de cette petite colonie et empêcher un grand nombre de leurs compatriotes de laisser leur île pour les rejoindre, c'est la nécessité où se trouvent les chefs de famille de Matapédiac d'abandonner le défrichement de leurs terres pour aller au loin gagner quelque chose pour aider leurs femmes et leurs enfants dans leurs besoins; cette cause est des plus nuisibles à l'avancement de la petite colonie. On comprendra sans peine quelle conséquence fatale résulte pour elle de ces absences de deux à trois mois, et surtout dans un temps comme celui de l'automne, alors que la température refroidie se prête mieux aux durs travaux du défrichement.
14. — Les Acadiens de Matapédiac sont sobres, intelligents, parfaitement religieux, dociles, laborieux et de moeurs irréprochables. Ce qu'il y a surtout à admirer dans ce bon peuple, c'est sa religieuse soumission dans sa profonde misère. Il n'a pas une plainte sur les lèvres, pas un soupir dans le coeur. Il
endure toutes sortes de privations avec une abnégation, une égalité d'humeur, je devrais dire une dignité qui fait qu'on le plaint, qu'on s'intéresse profondément à son sort et qu'on désirerait être millionnaire pour lui faire tout le bien qu'il mérite. 15. — Pendant la longue conversation que j'ai eue avec eux, ils ne m'ont fait entendre qu'une seule plainte, qui m'a profondément ému ; la voici : Ces hommes et ces femmes livrés à tant de privations, me disaient avec un accent ineffable: "Pour nous, Monsieur, nous sommes jeunes et vigoureux; nous sommes capables de supporter la misère de notre situation; nous pouvons nous soutenir en ne mangeant que des patates et des navets, mais nos vieux parents, que les privations précédentes et les années ont déjà beaucoup affaiblis, ne peuvent soutenir leur vie sans avoir un peu de pain et quelques petits morceaux de viande. Voilà notre douleur et notre peine pour cet hiver."
J'avais le coeur brisé. Cet héroisme de résignation pour euxmêmes, et cette tendresse pour leurs vieux parents, pour lesquels ils ne voulaient que quelques petits morceaux de pain, les miettes qui tombent de la table des riches, et ces petits morceaux de viande que l'on jette aux chiens. . . Voilà tout ce qu'ils voulaient pour ce qu'un coeur bien fait aime le plus au monde ! Que n'a vais- je donc là cent barils de lard et deux cents quarts de farine; mais il faut pour leur misère autre chose que des désirs.
Dans l'impuissance où j'étais, j'ai pensé à vous, aux généreux membres de votre comité de colonisation, aux bonnes et charitables Dames et Demoiselles de Québec.
Les Messieurs du comité de colonisation m'enverront de l'argent, et les Dames et les Demoiselles de Québec, de St-Roch, de St-Jean et des autres parties de la ville m'enverront des ballots d'habits ; les tanneurs m'enverront des peaux pour faire des souliers. Encore une fois, on ne vous refusera pas, ou
DE LA MATAPED1A 91
Québec, la bonne et charitable ville de Québec, aura, pour un moment, oublié son nom et ses vieilles traditions.
Qu'on veuille bien remarquer que ces secours que je demande pour eux n'auront point besoin d'être répétés, je pense, une autre année. Le moment de crise est arrivé pour ces braves défricheurs, qui ont épuisé leurs petites ressources. Ce moment passé, ils pourront se suffire à eux-mêmes par leur travail opiniâtre et les ressources que leurs terres plus défrichées pourront leur fournir.
Je suis avec une parfaite estime,
Monsieur le Secrétaire,
Votre tout dévoué serviteur,
(Signé) A. MAILLOUX,
Prêtre.
M. Ernest Gagnon, à qui cette lettre était adressée, s'empressa de la rendre publique. Grâce à l'intervention si opportune de M. le grand-vicaire Alexis Mailloux, des secours considérables furent envoyés peu de temps après à la colonie naissante. M. l'abbé Auclair, curé deNotre-Dame de Québec, voulut bien recueillir les offrandes et reçut une foule d'objets utiles qu'il s'empressa d'envoyer à M. l'abbé Saucier, curé de Bistigouche et missionnaire des Acadiens de Matapédiac, pour distribution. La société de colonisation envoya aussi des secours en argent.
Tous ces secours réunis permirent aux bons Acadiens de passer l'hiver sans trop souffrir et d'ensemencer leurs terres au printemps. Les renseignements qui suivent sont tirés du "Courrier du Canada" du 23 octobre 1867 :
"Nous croyons que nos lecteurs aimeront à lire sur la colonie acadienne quelques détails que nous tenons de la bouche même de M. l'abbé Saucier, curé de Ristigouche et missionnaire des Acadiens de Matapédiac.
La colonie acadienne de Matapédiac compte à l'heure qu'il est soixante-quinze familles. Elle est pourvue d'excellentes terres et de bons chemins qui suffisent amplement aux besoins de la circulation.
Pour donner une idée approximative des progrès qu'a faits la colonie, dans l'ordre matériel, il nous suffira de dire qu'elle est assez prospère pour fournir des produits aux centres environnants ; qu'elle est pourvue de bestiaux, de chevaux, etc.
Une cause qui n'est pas étrangère à cette prospérité, c'est le développement relativement prodigieux qu'a pris l'industrie domestique. Dans les courts moments de loisir que leur laissent les soins du ménage, les femmes tissent au métier. Elles sont très habiles dans ce genre d'industrie; aussi c'est à peine si elles peuvent exécuter toutes les commandes qu'elles reçoivent des nombreuses familles écossaises établies dans les environs. Les hommes exploitent une autre industrie. Entre les travaux de la ferme, ils vont travailler à Dalhousie ou à Bathurst, à la construction des navires, et rapportent dans la colonie des sommes assez rondes.
Il manquait à la colonie un moulin à farine ; cette lacune va être bientôt remplie. Un bon moulin à farine est actuellement en construction. Il sera en opération cet automne. Les meules qui lui sont destinées ont été achetées à New- York, à même le fonds donné par Napoléon III aux Acadiens de Rustico.
Ces dernières années la colonie a été généralement favorisée de bonnes récoltes; celle de cette année promet d'être on ne peut plus abondante.
DE LA MATAPEDIA 93
La colonie acadienne jouit depuis quelque temps des avantages d'un bureau de poste, qui porte le nom trompeur d'Avignon.
Elle forme une municipalité scolaire séparée qui porte le nom commémoratif de Rustico. Deux écoles, tenues par deux jeunes Acadiens, sont actuellement en opération; elles sont fréquentées par cent dix enfants.
On se prépare depuis quelque temps à bâtir une église, la chapelle actuelle n'étant pas suffisante.
Les Acadiens de Matapédiac n'ont rien perdu, en émigrant au Canada, des qualités qui distinguent leur race : catholiques fervents, ils sont encore à donner un sujet de plainte à leur curé, qui nous disait d'eux qu'ils lui rappelaient les chrétiens des premiers temps de l'Eglise.
M. le curé de Ristigouche nous apprend que trois paroisses acadiennes de L'Isle du Prince-Edouard se préparent à venir rejoindre leurs frères de Matapédiac.
Si ce projet s'exécute, la colonie acadienne va bientôt prendre les proportions d'un vaste foyer de colonisation; ainsi se réalisera la pensée des généreux contributeurs au fonds de secours acadien qui, prenant sous leur protection la petite colonie naissante, prévoyaient qu'elle serait le noyau d'un important centre de population.
Vraie Copie (Signé) Hormisdas MAGNAN.
Et voilà l'histoire des origines de la colonie acadienne de St- Alexis, de 1860 à 1867. Nous ne pouvions la faire avec plus d'exactitude historique qu'en citant cette lettre du Grand- Vicaire Mailloux et cet article du "Courrier du Canada". Et, en faisant l'histoire de la colonie acadienne, nous avons fait en même temps celle des débuts de la colonisation dans notre Val-
lée de la Matapédia. Ce furent bien là les débuts, en effet. Rappelons-nous, pour nous en convaincre, qu'en 1860, il n'y avait pas dix familles dans tout ce vaste territoire. Et la plupart de ces familles elles-mêmes n'étaient pas des familles de colons, mais de gardiens des Postes du gouvernement, qui ne faisaient de culture que pour passer le temps ou pour occuper les moments de loisir que leur laissait l'exercice de leurs fonctions auprès des voyageurs et des postillons du Chemin Kempt. Mais le mouvement était lancé. La colonisation venait de faire une conquête considérable dans l'est de la Vallée. Elle devait bientôt en faire une autre à son extrémité ouest. La prospère paroisse de Ste-Angèle de Mérici était en effet en formation et allait bientôt être érigée, comme nous ne tarderons pas à le voir.
Art. 12 — Statistiques officielles sur la Vallée de la Matapédia, en 1862. — Arrivée de nouveaux colons.
Pendant que les braves Acadiens de Rustico se taillaient un beau domaine sur les hauteurs du Canton Matapédia, la colonie écossaise établie sur les bords de la rivière du même nom, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la paroisse de Matapédia, prospérait elle aussi. Quant à Ristigouche, peuplé presque exclusivement par la tribu des Sauvages Micmacs, qu'on y trouve encore aujourd'hui, elle restait à peu près stationnaire. Un recensement de M. Stanislas Drapeau, fait en 1862, lui donnait une population de 521 habitants, dont 41 seulement d'origine française. La colonie écossaise de Matapédia comprenait 310 habitants, dont un seul individu d'origine française. Inutile de revenir sur ce que nous avons dit dans l'article précédent sur la population, à cette date, de l'établissement acadien de St-Alexis.
DE LA MATAPEDIA 95
On le voit, la colonisation faisait des progrès marquants à l'extrémité sud-est de la Vallée. A l'extrémité nord-ouest, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la grande paroisse de Ste- Angèle de Mérici, un petit noyau de population commençait à se former, et le jour n'était pas éloigné où une paroisse canonique y serait érigée.
Mais dans l'intérieur de la Vallée, la situation n'avait guère changé depuis 1855. C'étaient à peu pies les mêmes familles qui y vivaient encore. Un rapport de M. Stanislas Drapeau, en date de 1862, semblerait contredire cette affirmation, mais nous croyons que ce rapport est inexact. Il y est dit en effet qu'il y avait, à cette date, sur les bords du lac Matapédia, un groupe de six ou huit familles, formant une population de vingt-six habitants, desservis par le curé de St-Octave de Métis. Ce n'est pas "sur les bords du lac Matapédia" qu'il aurait fallu écrire, mais bien plutôt "sur les bords du lac et de la rivière Matapédia". Car, sur les bords du lac, il n'y avait certainement pas d'autres familles que celle de Pierre Brochu, à la Rivière St-Pierre, et celle de Marcel Brochu, à la Décharge, près d'Amqui. Les autres familles auxquelles fait allusion le rapport ci-dessus étaient celles qui habitaient la Vallée en 1855, et que nous avons déjà nommées.
Ces six ou huit familles qui vivaient sur les bords du lac et de la rivière Matapédia, à l'époque de ce recensement de M. Drapeau, avaient d'après son rapport une étendue défrichée de deux cent quinze acres de terre et de quatre-vingt-dix en abâtis. Durant le printemps de 1861, il avait été ensemencé cent quatre-vingt-douze acres qui produisirent 1,080 minots de grains et 705 minots de patates, formant un total de 1,785 minots; et environ 64 tonneaux de foin: le tout évalué à $1,317.70. Elles possédaient en outre 99 têtes de bétail, et paraissaient,
ajoute M. Drapeau, encouragées de ces premiers succès. Voilà quelle était la situation en 1862.
Deux ans plus tard, en 1864, une nouvelle famille arrivait au Lac-au-Saumon : c'était celle de Prudent Michaud, dont les ancêtres étaient de St- André de Kamouraska. Ce qui avait déterminé ce nouveau colon à venir se fixer dans la Vallée, c'est qu'il y avait travaillé, cette même année, à l'installation de la ligne du télégraphe, entre Métis et la Pointe-à-la-Croix. Prudent Michaud s'établit le long du Chemin Kempt, dans les environs du uLac-à-Pitre", là où avaient vécu Pierre Brochu, fils, et avant lui Peter Glasgow. Quelques années plus tard, son fils Elzéar devait être le premier colon de la nouvelle mission du Lac-au-Saumon, du côté sud du lac.
En même temps que Prudent Michaud s'établissait au Lacau-Saumon, Thomas Fréchette venait se fixer près d'Amqui, à quelque distance du Poste de Marcel Brochu. Celui-là aussi avait travaillé à la construction de la ligne du télégraphe; et quand la construction avait été terminée, il avait accepté de tenir l'unique poste de télégraphie dans toute la Vallée. Il remplit cette fonction pendant de longues années, tout en se livrant à la culture de la terre qu'on lui avait concédée sur les bords des étangs de la rivière Matapédia. Voilà les deux seules familles arrivées à cette époque.
Nos lecteurs le savent, c'était toujours le curé de St-Octave de Métis qui desservait le territoire de la Matapédia. Comme nous l'avons dit déjà, jusqu'en 1866 ce devait être Messire Charles Cloutier; et de 1866 à 1868, Messire P. C. Audet. Quant aux colons de St-Alexis et de Matapédia, c'était le curé de Eistigouche, alors Messire P. J. Saucier, qui avait la charge de leurs intérêts spirituels.
DE LA MATAPEDIA 97
Art. 13 — Un dernier mot au sujet du Chemin Kempt. — Nouveaux témoignages de son insuffisance comme voie de communication.
Nos lecteurs nous pardonneront de revenir encore sur cette question, mais nous aurions crû être incomplet en ne le faisant pas. Et les témoignages qui vont suivre ont dû contribuer tellement à décider le Parlement du Canada à construire la grande route Matapédia qu'il nous a paru nécessaire de les citer. Nous en sommes rendu en effet, dans nos "Notes Historiques'1, à la première phase de la construction du Chemin Matapédia, dont nous ferons l'historique dans les deux articles suivants.
On se rappelle qu'en 1838, une requête avait été présentée à Lord Gosford, le priant de faire exécuter un nouveau tracé du chemin Kempt, depuis "Les Fourches" jusqu'à Ristigouche, et de lui faire suivre les rives de la Matapédia, au lieu de le faire passer dans l'intérieur des terres. William McDonald, qui avait déjà exécuté le premier tracé, avait été chargé par le Gouverneur de faire une exploration et d'en dresser un rapport. Il est évident qu'il devait plaider la cause de son premier tracé. C'est ce qu'il fit, et avec tant de conviction, qu'il gagna sa cause en partie et que la requête des adversaires ne fut pas exaucée. Mais l'idée de ceux-ci faisait son chemin quand même et devait finir par triompher. C'est ce qui arriva, en 1857, lorsqu'on commença la construction du Chemin Matapédia. La vieille route Kempt fut abolie alors, depuis Causapscal jusqu'à Ristigouche, et on en construisit une nouvelle sur les bords de la rivière. C'est ce qu'on demandait depuis vingt ans déjà.
Mais ce qui avait déterminé le gouvernement du pays à entreprendre la construction d'une nouvelle route, en 1857, c'est que le Chemin Kempt était devenu absolument impraticable
et qu'on entendait de tous côtés les plaintes les plus sérieuses sur son état. Citons à la hâte quelques nouveaux témoignages de son insuffisance comme voie de communication pour le service postal.
Le 14 décembre 1845, M. W. H. Griffin écrit au Ministre des Postes la lettre suivante :
"Il est de mon devoir de vous avertir qu'il sera absolument impossible pour notre Département de maintenir le service des Postes dans le district de Gaspé, ou de remplir les devoirs que le Gouvernement Provincial attend de nous dans le transport de la Correspondance Publique, des Documents Parlementaires ou des Statuts Provinciaux, à moins qu'on ne prenne sans délai les mesures nécessaires pour rendre le Chemin Kempt, entre le St-Laurent et la Ristigouche, praticable pour les voitures à roues ; et qu'on y établisse en même temps un nombre suffisant de postes habités, pour rendre plus sûrs et moins dangereux les voyages des postillons, en cas de tempêtes ou difficultés d'autres sortes
"Il n'y a que deux Postes ou Stations dans une étendue de quatre-vingt milles de pays hérissé de montagnes et couvert de forêts. Le chemin Kempt sera bientôt revenu à sa condition première de simple sentier, si on ne pourvoit pas à son amélioration.
"Outre les deux Stations subventionnées, il n'y a qu'une maison de colon sur un parcours de quatre-vingt milles de chemin à travers la forêt; et du côté de la rivière Ristigouche, il y a une distance de trente-trois milles sans aucun abri pour les voyageurs. C'est là qu'un postillon a perdu la vie, l'hiver dernier, au cours d'une tempête de neige, ses forces l'ayant abandonné, pendant qu'il essayait de faire, avec les malles, une si longue route, sans aucun abri ni aucun moyen de secours.
DE LA MATAPEDIA 99
"En hiver, on ne tient pas cette route dans un état convenable pour y passer en voiture. Par conséquent, le service des Postes y est fait par des hommes chaussés de raquettes, aidés par des chiens
"Je vous prie respectueusement de prendre note que si on ne fait rien pour améliorer la route, il deviendra nécessaire pour vous, je le crois, de protester et de refuser d'accepter les Documents Publics mentionnés plus haut, pour les transporter dans le district de Gaspé, puisqu'il vous sera impossible de le faire d'une façon sûre par cette route.
"J'ai l'honneur d'être etc
(Signé) W. H. GRIFFIN,
Inspecteur des Postes."
Nous pourrions citer encore deux autres rapports démontrant l'état déplorable du Chemin Kempt: l'un daté de Montréal, le 25 janvier 1847, et signé de W. Morris, P.C. of Q. ; l'autre de Bytown, le 22 février 1848, et signé de A.H. Sims. Mais nous ne ferions que répéter ce qui a été écrit précédemment sur le même sujet.
Encore une fois, ce sont ces plaintes, mille fois formulées sur tous les tons, en même temps que les requêtes que l'on présentait depuis vingt ans pour changer le tracé de la route qui ont dû engager le Gouvernement à entreprendre la construction du Chemin Matapédia, en 1857. Il est bien sûr cependant qu' à cette époque on n'avait pas l'intention de faire des travaux bien considérables. On se proposait simplement d'améliorer le vieux Chemin Kempt, pour en faire seulement un chemin convenable. Mais, en 1862, survint un incident qui engagea le Gouvernement à faire une route de tout premier ordre, dans la Vallée de la Matapédia.
B13UOTHECA
Art. 14 — Construction du Chemin Matapédia. — Première phase (1857 à 1862).
"Le Chemin Matapédia, dit M. Joseph Rosa, Surintendant de la Construction, dans son Rapport à F. Braun, Secrétaire des Travaux Publics du Canada, en date du 25 juillet 1807. a été construit pour remplacer le vieux Chemin Kempt qui s'étend depuis Métis, à quelques milles en bas de Ste-Flavie, jusqu'à la Pointe de la Croix. Ce dernier chemin traverse plusieurs chaînes de montagnes, ce qui le rend presque impraticable. Jusqu'à l'hiver de 1865, c'était la seule voie de communication avec Gaspé; l'été on y passait difficilement en charette, et l'hiver seulement à la raquette ou au moyen de petits traîneaux auxquels on attelait des chiens; c'est ainsi que s'est fait le service des malles pour cette partie de la province pendant une période d'environ trente ans".
Le chemin Matapédia fut commencé en 1857, comme nous l'avons dit dans l'article précédent. Mais, nous le répétons, l'intention du gouvernement, à cette date, n'était pas d'en faire une route militaire; mais simplement une voie de communication ordinaire, pour la commodité des colons et pour le service des postes. Les plans en avaient été préparés d'abord par M. Aj. Russell, et ensuite par M. J. Page, ingénieur en chef du Département des Travaux Publics du Canada. Toute la route à faire avait été divisée en trois Divisions : la Division Nord, s'étendant de Ste-Flavie, à la rivière St-Pierre, vis-à-vis la résidence de Pierre Brochu, à 33 milles du fleuve; la Division Centrale, depuis la rivière St-Pierre, jusqu'à la rivière Causapscal, à la résidence de Jonathan Noble, Senior, soit vingt-huit milles: la Division Sud, qui commençait à Causapscal et se terminait à la ferme de James Sillars, sur les bords de la rivière Ristigouche.
DE LA MATAPEDIA 101
La Division Centrale ne fut construite qu'en 1863 et dans les années suivantes, pendant la dernière phase de la construction. La Division Nord fut commencée en 1859, sous la direction de J. Bte Lamontagne, écuyer, qui en fut le surveillant et le paie-maître, jusqu'à 1862. Enfin, la Division Sud fut commencée en 1857, sur des plans tracés par Jean Lefebvre, qui fut aussi nommé surintendant des travaux, avec M. Joseph Meagher, de Carleton, comme paie-maître. Mais presque tout l'ouvrage fait jusqu'à 1862, fut à recommencer, parce qu'il avait été fait sans précautions.
Pour permettre aux colons de faire des entreprises dans la construction de ce chemin, dès 1857, on avait partagé toute la route en sections de sept arpents. Avis de la vente des sections était donné dans les paroisses et cantons avoisinants, et au jour fixé pour l'encan public, on en faisait l'adjudication au plus bas enchérisseur, qui devait cependant fournir deux cautions solvables pour assurer la due exécution du contrat. Et c'est ainsi que l'on procéda jusqu'à 1862, et même un peu plus tard. Alors on abandonna ce mode, pour y substituer le mode plus sûr de ventes par soumissions. Ainsi on pouvait écarter les entrepreneurs moins sérieux.
Voilà dans quelles conditions fut commencé le chemin Matapédia. En 1862, ce n'était pas encore une belle route, mais en tout cas on l'avait améliorée beaucoup. Au moins, on en avait fait un bon chemin de colonisation. Mais, heureusement pour la Vallée, il survint alors un incident qui devait décider le Gouvernement à faire, sur les bords du lac et de la rivière Matapédia, la plus belle des voies de communication du pays.
Art. 15 — Incident des fénians. — Parchèv entent du Chemin Matapédia, 1862 à 1867.
En 1861, survint, dans notre pays, un événement tout-à-fait étranger à la construction d'un chemin dans la Vallée de la Matapédia; mais qui détermina pourtant le Gouvernement du Canada à en entreprendre l'exécution.
C'était pendant la guerre de Sécession des Etats-Unis. On sait qu'elle provoqua l'incident du "Trent", qui faillit avoir de si graves conséquences. Le capitaine Wilks, commandant du "San-Iacinto", avait arrêté, sur le vaisseau de la malle anglaise, le "Trent", les deux ambassadeurs Masson et Slidell. Lord Lyons avait sommé le gouvernement des Etats-Unis de faire des excuses pour cet acte contraire au droit de la guerre. Comme celui-ci refusait, il en résulta que les relations devinrent très tendues entre l'Angleterre et les Etats-Unis. On parlait couramment d'une invasion des troupes fénianes des Etats-Unis sur le territoire canadien. En prévision de ce coup de main que l'on redoutait, le gouvernement impérial avait envoyé des troupes pour défendre la frontière du Canada. C'était au mois de décembre, alors que la navigation était censée être close. Cependant les pilotes et les gardiens des phares du fleuve avaient été avertis de rester à leur poste, pour porter secours aux vaisseaux anglais. Le S. "Persia", portant à son bord les "Grenadiers Guards", après avoir vainement tenté d'entrer dans le havre de Rimouski, avait pu enfin se réfugier dans celui du Bic, dans la nuit du 12 décembre. Le lendemain, les troupes impériales se mettaient en route pour les frontières du Maine, par le Chemin Témiscouata. Mais au prix de quelles difficultés ne parvinrent-elles pas à s'y rendre ! Et s'il avait fallu y transporter de l'artillerie lourde, le problème eût été encore plus compliqué.
DE LA MATAPEDIA 103
Heureusement le gouvernement impérial et celui du Canada en furent quittes pour la peur. La question du "Trent" fut réglée à la satisfaction des intéressés, et l'invasion tant redoutée n'eut pas lieu. Les troupes retournèrent en Angleterre, après avoir causé un peu de frousse aux habitants des campagnes de Québec, qui n'étaient pas obligés de connaître la raison de leur intervention dans cette affaire . . .
Mais tout de même, après cette aventure, on comprit mieux que jamais la nécessité d'une bonne route de communication entre les provinces de l'Est, dans le cas d'une nouvelle invasion. Les Chambres s'occupèrent aussitôt de cette question et on décida de faire du Chemin Matapédia, une route militaire parfaitement construite, munie de ponts assez solides pour porter l'artillerie lourde.
Comme le changement de destination de cette route, nécessitait un changement de mode de construction, le gouvernement chargea l'ingénieur G.F. Baillargé de faire de nouveaux plans et devis. Les travaux commencèrent dès le printemps 1862 dans les trois divisions, sous la direction de Joseph Rosa, qui fut surintendant des travaux, de 1862 à 1867, date de l'achèvement du chemin. Comme on l'avait fait dans les années précédentes, les sections, de sept arpents, étaient vendues, par encan public. Mais en 1864, on s'aperçut que ce système était défectueux et l'on décida de procéder à l'avenir par soumissions. Il paraît que ce chemin fut la ruine de plusieurs petits entrepreneurs. On n'en était plus aux jours du chemin Kempt. Cette fois le gouvernement voulait faire un travail sérieux, et par conséquent il obligeait les entrepreneurs à remplir leur devoir jusqu'au bout. En 1862, on avertit légalement tous ceux qui avaient pris des contrats en 1857 et 1858 que, si leurs travaux n'étaient pas terminés à une date qu'on fixa, le gouvernement les ferait achever à leurs frais. Et c'est ce qui eut lieu. Et
comme, dans bien des cas, l'entrepreneur ne devait être payé qu'à la fin de ses travaux, il arriva que plusieurs d'entre eux perdirent tout leur travail précédent et se ruinèrent. Pierre Brochu, pour sa part, perdit plus d'un millier de dollars.
Ce qui contribua beaucoup à retarder la fin des travaux, ce furent des incendies répétés qui se produisirent, depuis la décharge du lac, jusqu'à Ristigouche, en 1863, 1864 et 1866, et qui brûlèrent les ponts déjà construits.
Le premier incendie, celui de 1863, fut le fait de l'imprévoyance d'un surveillant des travaux, qui permit à ses hommes de mettre le feu dans les abâtis de chaque côté du chemin, pendant une grande sécheresse. Le feu gagna la forêt et fit d'immenses dégâts. Celui de 1864 fut causé par des voyageurs qui laissèrent du feu dans un vieux "camp" de Daniel Fraser. Cette fois, des milles et des milles de forêt furent ravagés. Enfin, en 1866, des colons, en faisant brûler leurs abàtis, causèrent encore d'immenses dégâts dans toute cette région. A l'endroit où est aujourd'hui le village d'Amqui surtout, la forêt fut complètement rasée. C'est ce qui explique peut-être que les premiers colons de la Vallée se soient dirigés de préférence vers cet endroit où la moitié du travail de défrichement était déjà fait.
Enfin, en juillet 1867, la nouvelle route qui s'étendait sur un parcours de 110^ milles, de Ste-Flavie, jusqu'à Ristigouche, était complètement terminée. Elle avait coûté au gouvernement, de 1857 à 1867, la somme de $187,870.85.
Que dire maintenant de cette route? Aujourd'hui, en l'an de grâce 1921, elle laisse bien à désirer. Les sections qui s'étendent de Ste-Angèle à Sayabec, et de Causapscal à Matapédia surtout, sont le cauchemar des automobilistes, c'est vrai. Mais n'oublions pas qu'en 1867, on ne songeait pas aux automobiles. . . . Aussi à cette date, et même bien
DE LA MATAPEDIA 105
plus tard, elle était considérée comme la plus belle de toute la Province de Québec. Arthur Buies qui l'a parcourue en 1895, plus de vingt-cinq ans après sa construction, ne se lasse pas d'en faire l'éloge le plus enthousiaste. D'après lui, elle jouissait à cette époque d'une réputation proverbiale. "Cette route, dit-il, que j'ai déjà signalée à plusieurs reprises et qui revient, à chaque occasion, sous ma plume, sans doute pour qu'il ne me soit pas permis d'oublier les agréables impressions que j'ai ressenties en la parcourant, etc, etc."
Encore une fois, elle en a bien perdu depuis cette époque ! Mais les beaux jours reviendront. Dans un avenir assez rapproché, paraît-il, elle sera gravelée d'un bout à l'autre. On assure même que ces travaux commenceront dès le printemps prochain. Souhaitons-le, pour le plus grand avantage des habitants de la Vallée, en même temps que pour celui des nombreux touristes canadiens et américains, qui se portent de plus en plus vers les plages enchantées de la Baie des Chaleurs et de la Gaspésie.
Art. 16 — La Vallée de la Matapédia en 1867. — Fondation et érection de la première paroisse canonique.
La construction du chemin Matapédia et, quelques années plus tard, celle de l'"Intercolonial", devaient ouvrir la Vallée à la colonisation. Jusque là il faut avouer qu'elle avait fait peu de conquêtes dans ce vaste territoire. Rappelons seulement qu'en 1862, d'après le rapport de M. Stanislas Drapeau, il n'y avait encore dans tout l'intérieur de la Vallée, c'est-à-dire sur les bords du lac et de la rivière Matapédia, que sept ou huit familles.
Mais quel était le chiffre de sa population cinq ans plus tard, lors de l'achèvement du grand chemin? D'après Arthur Buies,
il aurait été encore moins considérable à cette date. Lisons plutôt ce qui suit, tiré de sa brochure "La Vallée de la Matapédia" :
"A vingt milles de Ste-Flavie, on trouvait Malcolm Fraser, "seul là où s'élève aujourd'hui la paroisse de St-Moise. Sept "milles plus bas, à l'extrémité nord-est du lac Matapédia, se "dressait, également dans une complète solitude, la maison de "Pierre Brochu, ouverte à tous les voyageurs. Aujourd'hui, "l'antique maison hospitalière a fait place à un village floris- "sant qui porte le nom de Sayabec. De là, il fallait faire dix "autres milles avant d'atteindre la plus proche habitation, celle "de Marcel Brochu, fils du précédent; et enfin, après avoir "parcouru dix milles de plus encore, on atteignait un endroit "appelé La Fourche, habité par une seule et unique famille, "celle des Noble. A part ces quelques habitations échelonnées "sur un aussi long parcours, on ne voyait que quelques relais "de poste de distance en distance".
Le lecteur constatera qu'il y a contradiction entre ce rapport de M. Arthur Buies et celui que fit M. Joseph Rosa, Surintendant du chemin, sur les habitations de la Vallée, à cette époque. M. Rosa dit en effet, dans son Rapport du 25 juillet 1867:
"Le chemin Matapédia est totalement habité depuis le St- "Laurent, en montant, jusqu'au 14ème mille; du 14ème mille "au 91ème, distance de 77 milles, il y a douze habitations plus "ou moins éloignées les unes des autres; du 91ème mille jus- "qu'à son extrémité Est, il est tout habité, mais sur cette derrière partie, il y a environ l'espace de 9 milles où les habitants "sont éloignés du chemin".
On le voit, ces deux rapports sont loin de s'accorder. Mais il ne faut pas oublier que ce n'est qu'en 1895, que M. Arthur Buies a fait son exploration dans la Vallée de la Matapédia. Ce qu'il y écrivait alors sur le nombre des habitations et des
DE LA MATAPEDIA 107
familles de ce territoire, lors de l'achèvement de la route Matapédia, il le tenait du témoignage d'autres personnes avec lesquelles il avait causé. Il est sûr qu'il a pu être trompé sur des événements passés depuis plus de vingt ans déjà et que les gens lui racontaient de mémoire seulement. Le rapport de M. Rosa, rédigé cette année-là même, par un homme qui, depuis cinq ans, vivait pour ainsi dire dans cette région, a autrement de valeur. Aussi, il faut croire, avec M. Rosa qu'il y avait à cette date, douze habitations depuis le 14ème mille, c'est-à-dire au-delà de St-Moise, jusqu'au 91ème mille, c'est-à-dire jusque près de Matapédia. Si l'on veut bien ajouter aux familles que nous avons trouvées dans la Vallée, en 1864, celles de Alexandre l'Italien, près de St-Moise; de Marc Morisset, à Val-Brillant; de Elie Poirier, Joseph Poirier, son fils, et de Athanase Dechamplain, à Amqui ; enfin, celle de James Smith, un peu en bas de Causapscal, nous aurons les douze familles auxquelles le rapport de M. Rosa fait allusion.
Qui desservait ces douze familles? Encore le curé de St- Octave de Métis, à cette date, Messire P. Audet, décédé curé de St-Fabien. Mais ce devait être le dernier desservant étranger à ce territoire. En 1868, un petit noyau de population s'était formé à l'extrémité ouest du chemin Matapédia. Du reste, quelques colons y étaient déjà établis depuis 1860. C'était l'embryon de la belle et grande paroisse qu'est aujourd'hui Ste-Angèle de Mérici. En 1868, cette première paroisse était érigée canoniquement, par Mgr. Jean Langevin, Evêque du nouveau diocèse de Rimouski; et Messire Damase Morisset, devenu plus tard curé de Trois Pistoles, et qui vient de prendre sa retraite, en était nommé le premier curé, avec desserte de tous les postes de la Matapédia.
C'était la première paroisse formée dans la Vallée. Une seconde était à la veille de naître : celle de St-Moise. L'année
suivante, à l'automne 1868, il y avait là quatre familles seulement: celles de Malcolm Fraser, Georges St-Amand, Ephrem Harvey et Etienne Gagné. Mais nous y reviendrons dans un autre article.
Art. 17 — Construction du Chemin de Fer Intercolonial. — ■ Premières explorations à ce sujet. — Histoire de la construction.
Cependant, on était à l'époque de la Confédération. Le 2 juillet 1867, les représentants des différentes parties du Dominion avaient signé ce que les provinces dupées appellent aujourd'hui, avec trop de raison peut-être, "le pacte d'ignominie". Les provinces de l'Est, le Xouveau-Brunswick et la Nouvelle- Ecosse, avaient hésité à accepter cette combinaison, à cause de leur éloignement de la capitale fédérale. Aussi, leur avait-on promis qu'une des premières mesures du nouveau régime serait la construction d'un chemin de fer qui relierait l'Est à l'Ouest du pays. Et le gouvernement allait remplir ses engagements.
Il était question d'ailleurs de cette construction depuis de longues années déjà. La première idée en était venue au Gouvernement Impérial, qui, dès 1847, avait chargé le Major Robinson, Ingénieur-Royal, "de tracer une ligne de chemin de fer qui relierait Québec avec un port de la Nouvelle-Ecosse". Dès l'année suivante, Robinson faisait son exploration, et le 31 août 1848, il adressait au Gouvernement Impérial un Rapport dont copie était transmise, le 30 janvier 1849, à la législature du Canada.
Le Major Robinson soumettait au Gouvernement Impérial cinq projets différents d'une ligne entre Québec et Halifax. Mais il recommandait surtout le suivant: Partant de Halifax, le chemin devait venir aboutir à Truro, et de Truro à Shédiac ;
DE LA MATAPEDIA 109
puis traversant, à leur embouchure, les rivières Richibouctou et Miramichi, il devait passer par Bathurst, et suivre la côte de la Baie des Chaleurs jusqu'à la rivière Ristigouche. De là, il devait descendre vers le St-Laurent, en traversant la vallée de la Matapédia, et atteindre Québec en suivant la rive sud du fleuve. La longueur de cette route serait de 635 milles, et on estimait que sa construction pourrait coûter $38,110.00 par mille.
En pratique, ce projet du Major Robinson fut accepté alors, bien qu'il donnât lieu par la suite à de longues et violentes polémiques. Et c'est bien parce qu'il était pratiquement accepté, que le Grand Tronc fut construit, quelques années plus tard, entre Québec et Rivière du Loup, et qu'on considérait ce tronçon comme une partie de la route recommandée par le Major Robinson. On avait construit aussi en même temps un tronçon entre Halifax et Truro. Il restait à relier Truro à la Rivière du Loup. Et c'est à ce sujet que les discussions commencèrent. Certains auraient voulu que la ligne de chemin de fer vînt en ligne droite de Truro à Rivière du Loup; les autres, prétextant que la voie ainsi construite serait trop rapprochée de la frontière des Etats-Unis, demandaient le tracé de la Baiedes-Chaleurs, par Bathurst et la Vallée de la Matapédia.
En 1864, le Gouvernement du Canada envoya un ingénieur pour étudier la question d'un tronçon de chemin de fer entre Truro et la Rivière du Loup. L'ingénieur Sandford Fleming fit son rapport le 9 février 1865. Il suggérait plusieurs routes et recommandait la suivante: "From River du Loup, by "way of the river Toledi, Green River and Guanamitz Valley: "thence by two Brooks, Wapskehegan, the upper waters of the "Miramichi and Nashawuak, by the Kesswick Valley and St- " John River opposite Fredrikton ; thence by the head of Grand "Lake to Apohaqui; thence by existing railway to Moncton;
"thence by Truro to Halifax". Il notait que si ce projet était adopté, la distance de Québec à Halifax serait de 687 milles et que le coût probable de ce chemin serait de $46,000.00 par mille.
Le 8 juillet 1867, aussitôt après la signature de l'acte de la Confédération, le Gouvernement décida la construction de la section qui s'étend de Amherst à Truro, et fit faire de nouvelles explorations en vue de celle qui devait relier Amherst à la Rivière du Loup, tant par la Vallée de la Matapédia que par l'intérieur des terres. Le 30 juin 1868, ces explorations battaient leur plein.
Après bien des discussions, la route recommandée par le Major Robinson, en 1849, était finalement acceptée par ordre en Conseil du 11 décembre 1868, et la construction du Chemin était mise entre les mains d'une commission, par un acte intitulé : "An Act respecting the construction of the Intercolonial Railway" (31 Victoria, chapter 13, section 3.)
Voilà, en quelques lignes, tout l'historique des préliminaires de la construction de l'Intercolonial, de Québec à Halifax. Faisons maintenant celui de la construction du tronçon qui traverse notre Vallée de la Matapédia.
Art. 18 — Vlnter colonial dans la Vallée de la Matapédia.
Traverser la Vallée par le chemin Kempt et plus tard par la route Matapédia avait été un problème ardu: nos lecteurs l'ont vu dans les articles précédents. On croyait qu'il ne serait pas plus facile d'y construire un chemin de fer. On redoutait beaucoup cette division accidentée de tant de façons. Le rapport de M. Sandford Fleming, en 1864, contenait le passage suivant :
DE LA MATAPEDIA 111
THE MATAPEDIA SURVEY
"Lest the explorations through the centre of New-Brunswick "should prove unsuccessful, and the route by the Bay Chaleurs, recommanded by Major Robinson in 1848, should un- "der any circumstances appear entitled to the préférence, I "deemed it expédiant to hâve a careful examination made of "the section which that gentleman as well as Captain Hender- "son considered the most difl'icult and expensive between Hali- "fax and Québec. "The most formidable point of the line is "next to be mentioned — this is the passage up the Matapédia "valley".
Cependant, dès 1868, toute la ligne à construire était divisée en Districts, subdivisés eux-mêmes en divisions; et on demandait des soumissions. La partie comprise dans la Vallée de la Matapédia faisait partie de deux districts: le St-Laurent et la Ristigouche. Le District du St-Laurent s'étendait de Rivière du Loup à la Décharge du Lac Matapédia, et comprenait les divisions A, B, C, D, E et F. Les divisions E et F. seulement appartenaient au territoire de la Vallée et étaient les contrats 13 et 14. Le district de la Ristigouche s'étendait de la Décharge du Lac jusqu'à Bathurst, et comprenait les divisions G, H. I, K, L, M, et N. Les divisions G. H. I. seules étaient comprises dans le territoire de la Matapédia et étaient les contrats 17, 18 et 19. L'ingénieur du District du St-Laurent, jusqu'à la fin des travaux, fut Samuel Hazlewood qui avait assisté M. Fleming dans l'exploration de 1864, et dans la vente des contrats, en 1868-69. Dans le District de la Ristigouche, ce fut Marc Smith qui donna les contrats en 1868-69 et qui eut la charge de la conduite des travaux jusqu'à avril 1872. A cette date, M. L. G. Bell lui succéda.
Il sera peut-être intéressant de noter maintenant quels furent les constructeurs de chacune des divisions de la Vallée, le montant de leur contrat, ainsi que les dates du commencement et de l'achèvement de leurs travaux.
DIVISION E.— CONTRAT No 13
Cette division avait une longueur de 20J/2 milles, et s'étendait de Ste-Flavie jusqu'à Tartigou. Les entrepreneurs en furent W. E. MacDonald & Co. Ils signèrent leur contrat en mai 1870 et s'engagèrent à livrer leur ouvrage le 1er juillet 1872. Leur soumission était de $934,933.00. Mais à la fin de l'année 1873, comme il fallait encore $126,500.00 pour compléter l'ouvrage, la Commission résilia le contrat de Mac-Donald et poursuivit elle-même les travaux, qui furent terminés au cours de Tannée 1874.
Le premier ingénieur résidant en charge de cette division fut M. W. F. Biggar. M. H. J. Cambie lui succéda et resta en fonction jusqu'à ce que la Commission prit charge des travaux. M. McCarthy le remplaça alors.
DIVISION F.— CONTRAT No 14
Elle avait 22^ milles de longueur, et s'étendait de Tartigou à la Décharge du lac Matapédia. Les entrepreneurs en furent MM. Neilson & McGowe, qui signèrent leur contrat en 1870, avec l'entente qu'ils livreraient leur ouvrage le 1er juillet 1872. Le montant de l'entreprise était de $245,475.00. Les travaux ne furent complétés que dans Tété 1875.
Le premier ingénieur résidant en charge de la construction fut M. Henry Carre. Il demeura en charge dix-huit mois et fut remplacé par M. John Lindsay, qui lui-même eut pour successeur M. T. D. Taylor.
DE LA MATAPEDIA 113
DIVISION G.— CONTRAT No 17
Elle avait 20 milles de longueur, et s'étendait des environs d'Amqui en descendant la rivière Matapédia. M. S. P. Tuck l'entreprit au prix de $440,000.00. En 1874, il restait encore beaucoup à faire et le Gouvernement termina les travaux à la journée. Cette division fut terminée elle aussi en 1875.
Le premier Ingénieur résidant fut M. Georges Bellaire. M. Bellaire étant mort, en avril 1874, M. John MacDonald lui succéda.
DIVISION H.— CONTRAT No 18
Elle avait 20 milles de longueur, et faisait suite à la précédente. Le contrat en fut donné en 1870, et les travaux furent terminés au commencement de 187G.
Les entrepreneurs furent Robert McGreevey & Co, et le montant du contrat de l'entreprise fut de $648,600.00. Le Gouvernement prit les travaux sous ses charges au commencement de 1875.
lie premier ingénieur résidant fut M. W. G. Thompson. En avril 1872, il fut remplacé par M. Peter Grant.
DIVISION L— CONTRAT No 19
Les deux-tiers à peu près de cette division formaient partie du territoire de la Vallée. C'est encore M. S. P. Tuck qui l'entreprit. Le contrat fut ensuite transféré à Thomas Boggs & Co. M. Martin Murphy construisit le pont qui traverse la Matapédia.
Pour terminer cette histoire de la construction de l'Intercolonial dans la Vallée de la Matapédia, il sera peut-être intéressant de mettre sous les yeux de nos lecteurs les rapports du Surintendant Général des travaux pour les années 1874, 1875 et 1876. Ils pourront y voir, avec documents à l'appui, dans quelles conditions les travaux progressaient.
Le premier, daté de Montréal le 24 novembre 1874, et signé de C. J. Brydges, donne les détails suivants :
"Tous les travaux de terrassement, depuis S te- Fia vie jusqu'à la Rivière Ristigouche, sont maintenant terminés.
"La section 13 est maintenant prête au posage du fer, ainsi que la section 14. Sur la section 17, la suivante, on pourra poser le fer durant la prochaine saison. Mais il y a encore de la maçonnerie à faire. La section 18 est pratiquement terminée, excepté le pont de Mîll-Stream. La section 19 est terminée jusqu'à la rivière Ristigouche.
"Un grand nombre des ponts en fer, depuis Ste-Flavie jusqu'à la Ristigouche, sont déjà faits. Les autres le seront dans le cours de l'hiver, avant le posage du fer, le printemps prochain.
"Un contrat a été donné pour le posage du fer, depuis Ste- Flavie jusqu'à Mill-Stream, soit une distance de 75 milles.
"Sur la section 13, il faudra faire des dépenses considérables pour élever des "sheds", pour empêcher la voie d'être obstruée par la neige en hiver, etc . . . . "
Le second rapport, fait à Montréal et portant la date du 21 décembre 1875, est aussi signé de C. J. Brydges. On y lit ce qui suit :
"Tous les ponts sont construits, à l'exception de celui de Mill-Stream.
DE LA MATAPEDIA 115
"Le posage du fer, donné à quatre entreprend: 1 s séparés, est à peu près terminé.
"Le 8 novembre dernier, un premier train a commencé à circuler entre Campbelton et Moncton, à la grande joie des habitants.
"Il faudra encore tout l'été prochain pour complétei les travaux du chemin. Mais il faudra terminer au plus tôt la partie de Ste-Flavie à Campbelton, de sorte que le 1er jmn prochain, on puisse y faire circuler un train.
Nous avons donné des contrats pour la construction des gares, des réservoirs, etc., sur les parties non encore en opération de la voie. Toutes ces constructions seront terminées, ou à peu près, le 1er juin prochain.
Enfin, le dernier rapport se lit comme suit :
"Montréal, 18 octobre 1876.
"F. Braun, Esq. Secrétaire,
Département des Travaux Publics, Ottawa.
"Monsieur,
"J'ai l'honneur de vous faire mon Rapport sur la construction de l'Intercolonial, dans le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle Ecosse, pour l'année se terminant le 12 juin 1876.
La ligne entre Ste-Flavie et Campbelton, qui complète ce système de Chemin de fer, a été ouverte au trafic général, le
1er juillet 1870
"J'ai l'honneur d'être, Monsieur, Votre obéissant serviteur,