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PREFACE

Et c'est là où l'on voit comme il est difficile de faire à la colonisation sa part. L'instinct sûr de la race montre à ses vrais fils que là seulement est son assurance de survie, que la colonisation est nécessaire, qu'il faut l'appeler, l'installer, la favoriser, la consolider sans cesse. Aussi ceux qui y travaillent ne sont jamais satisfaits. Leurs désirs sont si étendus, leur bon vouloir est si grand, qu'ils se plaignent toujours afin d'être sûrs qu'on ne les oubliera jamais. Le présent les pousse, les étreint, et ils comprennent que, à moins d'enraciner fortement dans le sol les fils de chez nous, nous aurions raison de nous inquiéter de l'avenir.

L'avenir, il est là à droite et à gauche des prospères paroisses qui s'échelonnent le long du ruban d'acier qui s'étend de Mont-Joli à Matapédia. Il est aussi le long du chemin de fer qui devra se faire avant peu pour relier directement la Vallée à l'arrière région du Témiscouata d'un côté, et à la Gaspésie de l'autre, ouvrant ainsi tout le versant sud-est des Alléghanys et permettant de décupler le nombre de ces fortes assises de notre vie nationale que sont les paroisses canadiennesfrançaises de la Vallée de la Matapédia.

Le livre de monsieur l'Abbé Michaud nous garde et nous fait contempler les faits du passé et les réalisations du présent. Ceux-là ont été fructueux et celles-ci sont dignes d'admiration. Sachons nous en inspirer pour l'avenir.

Victor COTE, ptre., Chanoine.

Rimouski, le 1er Janvier 1922.

S'il est une région ignorée dans la Province de Québec, c'est bien la Vallée de la Matapédia. Dans certains milieux, on n'est peut-être pas loin de se la représenter comme une terre située près du pôle, une contrée froide et glacée, à peine susceptible d'être cultivée et où la civilisation a peu de chance de pénétrer. Même parmi ceux qui connaissent cette belle région de colonisation d'une façon moins imparfaite, combien y en a-t-il qui sont quelque peu au courant de l'histoire de ses origines et de son prodigieux développement ?

Aussi il nous a semblé que nous ferions oeuvre utile, que nous plairions au moins à quelques lecteurs et que nous apporterions une modeste contribution à l'histoire de notre pays, en publiant le travail que nous présentons aujourd'hui au public. Malgré ses imperfections, nous avons le ferme espoir qu'il atteindra le but que nous nous sommes proposé: faire connaître sous un jour plus favorable le beau pays qu'est la Vallée de la Matapédia.

Il importait, il nous semble, d'entreprendre au plus tôt cette monographie ; parce que le temps qui ne respecte rien n'épargnera pas les rares témoins des premiers événements qui se sont déroulés dans ce pays neuf, et que les sources où nous pouvons puiser encore quelques renseignements seront bientôt taries. Alors, qui renseignera l'historien soucieux de la vérité et de la précision historiques? Il faudra faire de l'histoire avec des hypothèses et des suppositions, qui ne devraient jamais trouver place dans un travail de ce genre.

Alors donc que des témoins du berceau de nos plus vieilles paroisses de la Vallée vivent encore, hâtons-nous de recueillir leurs témoignages, et amassons des matériaux pour les historiens de l'avenir. Hâtons-nous surtout de rechercher et d'inscrire en lettres d'or, dans les fastes de notre histoire, les noms de ceux qui n'ont pas craint de venir livrer les premiers combats à l'immense forêt qui couvrait la Vallée de la Matapédia, il y a cinquante ans, et qui, à force de travaux et de sacrifices de toutes sortes, nous ont édifié et légué un patrimoine dont nous sommes si fiers et que tant d'autres nous envient.

Que nos bienveillants lecteurs ne comptent pas trouver ici une Histoire de la Vallée de la Matapédia. Non, ce ne sont que des notes historiques que nous avons à leur offrir. Nous les avons cueillies un peu partout ; mais surtout dans les récits des anciens de la région, dans les traditions fidèlement conservées dans les familles, et dans les archives civiles et religieuses de nos paroisses les plus anciennes. C'est là, croyons-nous, une garantie indiscutable de leur véracité.

Ces notes elles-mêmes seront nécessairement brèves, pour la meilleure raison du monde : le peuple de la Vallée, comme tous les peuples heureux, n'a pas d'histoire ... Né d'hier seulement, il a grandi et s'est développé avec une rapidité prodigieuse; il a crû et mûri comme les blés de la terre fertile qui lui communique sa vigueur et sa fécondité. A peine parvenu à l'âge de sa majorité, si tant est qu'il puisse y avoir un âge de majorité pour les peuples, il est tout étonné de sa population de vingt-cinq à trente mille âmes. . .

En vérité, le développement de la Vallée de la Matapédia, fait sur place et sans réclame tapageuse, est un prodige qui n'a peut-être pas d'exemple dans toute la province de Québec. Ceux qui ont traversé cette région, il y a cinquante ans, et qui

y reviennent aujourd'hui n'en veulent pas croire leurs yeux et ont peine à se rendre à l'évidence.

Il y a cinquante ans, la Vallée était pour ainsi dire une terra incognita. Elle était couverte d'une immense forêt que la hache du colon venait à peine d'entamer et dont les hurlements des fauves troublaient seuls les échos. La forêt séculaire a disparu, et à sa place fleurissent une trentaine de paroisses et missions, dont quelques-unes, peuplées de plus de trois mille âmes, ne le cèdent en rien, pour leur organisation religieuse et civile, aux plus importantes de la région de Québec. Il y a cinquante ans, il y avait, le long du vieux Chemin Kempt, quatre postes que le gouvernement du Canada avait établis en pleine forêt, pour servir de refuge aux voyageurs qui devaient s'aventurer à travers cette région inhabitée. Ces postes n'existent plus, et sur leur emplacement s'élèvent de superbes villages, lancés dans la voie de tous les progrès et pourvus de toutes les améliorations et utilités publiques modernes : couvents, académies, aqueducs et canaux d'égoûts, éclairage électrique, grandes routes macadamisées ou gravelées, etc. Il y a à peu près cinquante ans, un missionnaire des bords du St-Laurent venait, une couple de fois l'année, célébrer les saints Mystères, dans la Vallée, dans un "camp" qui pouvait abriter toute la population de cet immense territoire de cent milles de longueur. Ces "camps" ont disparu, et aujourd'hui le voyageur, contemporain de ces temps héroïques, croit être le jouet d'une illusion, lorsqu'il voit se dessiner dans l'azur du ciel les flèches d'argent de sept magnifiques églises en pierre dont quelques-unes sont de véritables monuments, sans compter les huit ou dix églises en bois et les chapelles des nombreuses missions qui surgissent tous les jours dans un coin ou l'autre de cette vaste contrée, et qui demain demanderont aux autorités de reconnaître leur existence civile

et religieuse. Voilà la transformation qui s'est opérée depuis moins d'un demi-siècle.

Disons-le sans crainte d'exagérer, le développement de la Vallée de la Matapédia est quelque chose d'absolument prodigieux : c'est un véritable miracle. C'est le miracle, maintes fois opéré dans notre province, quoique d'une façon moins sensible peut-être, par la merveilleuse union du prêtre et du colon, de la croix et de la charrue. Le prêtre et le colon ! quelle merveilleuse combinaison ! quelle union féconde ! Avec quel succès ils ont travaillé de concert, le prêtre et le colon, à la réalisation de l'idéal le plus apostolique et le plus patriotique : reculer la forêt toujours de plus en plus, arborer à sa place le signe sacré de notre Rédemption, agrandir le domaine national, et former des sujets pour la patrie en même temps que des chrétiens pour l'Eglise. Noble et sublime idéal s'il en fut jamais, et dont la réalisation a fait de nos missionnaires et de nos pionniers de la colonisation les véritables sauveurs de notre nationalité en même temps que les plus insignes bienfaiteurs de notre pays !

Pendant que les politiciens de toutes teintes élaboraient de beaux projets et construisaient à grands frais de magnifiques théories sur l'avenir de notre race ; pendant que les soi-disants patriotes démolissaient, pour le bénéfice de l'empire et pour la prétendue cause de la civilisation, l'édifice si péniblement constant de nos libertés constitutionnelles et conduisaient follement notre pays à la banqueroute financière ; pendant que nous étions abandonnés de tous ceux qui auraient dû nous défendre; le prêtre et le colon, moins forts en belles théories, mais plus forts dans l'action, s'efforçaient de réparer les ruines accumulées par les tenants de la politique impérialiste et du patriotisme à rebours . . . Malgré le marchand de bois tout-puissant, ils s'emparaient de la forêt au coeur de laquelle ils ne crai-

gnaient pas d'aller se fixer ; et là, au milieu des tracasseries et des ennuis qu'on ne leur ménageait pas, ils travaillaient de concert à l'agrandissement du domaine national et à l'extension du royaume des âmes. Tâche obscure s'il en fût jamais et dont on ne reconnaîtra pas assez la sublime grandeur. A-t-on jamais proclamé officiellement les mérites de ces héros obscurs, fondateurs de paroisses ou pionniers de régions de colonisation? A-t-on songé à leur élever des monuments? On l'a fait pour des politiciens ou des financiers véreux qui ont trafiqué sur les sueurs et le sang du peuple ; mais a-t-on songé à honorer ceux qui ont agrandi le domaine de la patrie ?

Mais qu'ont-ils besoin de monuments ces apôtres de la colonisation dans notre province? Ne pourraient-ils pas s'écrier eux aussi, et avec plus de vérité que le poëte latin : Exegi monumentum aère perennius: j'ai élevé un monument plus durable que le bronze et l'airain ? . . . Ces paroisses prospères, peuplées par les fils les plus dévoués de l'Eglise, en même temps que par les plus loyaux sujets de l'Empire; ces paroisses de notre Province de Québec qui, de l'aveu tardif de certains ennemis de notre race, sont "le dernier refuge du bon sens, de l'ordre et de la soumission aux lois dans notre pays"; ces paroisses de notre province, qui sont les greniers où le peuple affamé de la ville vient chercher sa subsistance; ces paroisses, ne sont-elles pas des monuments qui rediront aux générations futures, avec autrement plus d'éloquence que le bronze et l'airain, ce que le prêtre et le colon, agissant de concert, ont fait pour la survivance de notre race, le bien de notre pays du Canada et de notre Province de Québec en particulier ?

C'est ce monument magnifique, édifié sur les rives du lac et de la rivière Matapédia et de ses affluents que nous vous convions aujourd hui à admirer avec nous, chers lecteurs. En nous extasiant sur ses proportions grandioses, sur la beauté

et la pureté de ses lignes, il est impossible que nous ne soyons pas tentés de rechercher les noms de ceux qui en ont été les artisans. C'est ce que nous nous proposons de faire dans les pages qui vont suivre.

Trop heureux serons-nous, si ces quelques notes recueillies aux meilleures sources, avec tout le scrupule de la véracité historique, ont pour effet de faire mieux connaître un des coins les plus enchanteurs de notre pays. C'est là du moins l'idéal à la réalisation duquel nous avons voulu travailler.

Jos. D. Michaud, ptre, Val-Brillant, décembre 1921. Curé.

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