COMPLAINTE DE FOURNIER
Je pars avec répugnance De la maison paternelle, Le quinze de mai, dimanche, Avec un grand naturel, Seul avec le Major Wolfe, Ne voulant pas se laisser, Pour aller à Ristigouche Conduire le chemin tracé.
Quand nous fûmes à Métis, Au chemin débarrassé Qu'on a fait moi et Franchis, La dernière année passée,
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A Matapédia grand lac Il nous a fallu camper, En attendant des Micmacs Les provisions mentionnées.
Onze jours passés de même, Presque rien de quoi manger; Nous étions devenus blêmes Et de la peine à marcher.
Attendant par Ristigouche Les provisions mentionnées, Ne voyant plus de ressource, Il a fallu avancer.
Nous embarquons jusqu'à Wolfe Dans les endroits dangereux, Pour aller à Ristigouche, Rien autre chose qu'un cajeu.
Et tous sont lassés de même, Ont presque tous débarqué, Excepté trois et moi-même, Il a fallu continuer.
En arrivant à la chute,
Le cajeu a chaviré,
Les bouillons comme des buttes.
Les trois autres se sont sauvés.
Moi n'ayant pas eu la chance D'avoir une branche attrappé, Le six de juin, par malchance, Le monde a fallu laisser.
Vingt- deux années c'est mon âge.
J'ai déjà bien voyagé, En différents arpentages, Avec mon père, vous savez !
Déjà deux fois dans la vie Que la mort m'a menacé :
Par jaloux ou par envie Me voilà donc achevé ! . . .
Jeunes gens, vous croyez peut-être Que la mort est éloigné ; Comme vous, je croyais être Sur la terre bien des années.
Trompé comme beaucoup d'autres, Croyant toujours me sauver, Vous apprendrez par les autres Que je viens de me noyer.
Mon corps est à la voirie, Exposé aux animaux,
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Eloigné du Port-Joli, A deux cents milles plus haut.
Chers parents, quelle est la peine Que je m'en vais vous causer !
Priez pour mon âme en peine, Puisque mon corps est noyé !
Et voilà la complainte de Fournier, telle que le poète dut la composer immédiatement après le tragique accident, pendant que le corps de la victime roulait encore au fond de la rivière Matapédia. Elle eut de la vogue à cette époque, puisqu'ils sont nombreux les vieillards des paroisses du fleuve qui la savent encore, ou au moins, qui se rappellent l'avoir entendu chanter autrefois. Plus tard, nous le rappelons, le cadavre du malheureux fut retrouvé. On comptait sûrement que ses parents le transporteraient à St-Jean Port-Joli, pour lui donner la sépulture. On dut voir d'un mauvais oeil leur abstention, et le barde ajouta le couplet suivant à sa complainte.
Si mon corps était des piastres, Vous verriez le père Fournier Traverser bien d'autres lacs Sans craindre aucun danger.
Mon cher père, craignant la peine, N'a pas voulu se risquer De venir à Ristigouche Y chercher mon corps brisé î
Nous l'avons dit plus haut, cet accident a été le sujet d'une légende que les vieux de la région racontent aux enfants, au
coin du feu, et qui enveloppe d'un voile de mystère la Montagne à Fournier. Quelques années plus tard, après que le chemin Kempt fût terminé, les parents du jeune arpenteur seraient venus exhumer son corps de sa première sépulture et auraient tenté de le transporter dans le cimetière de sa paroisse natale. Le cadavre, retiré de sa fosse, fut placé dans une voiture attelée de deux bons chevaux. Quand il fut temps de partir, on commanda les bêtes, mais elles refusèrent d'obéir. On eut beau les fouetter et les fouetter encore, elles ne voulurent pas avancer d'un seul pas . . . On comprit, dit la légende, que la Montagne à Fournier avait adopté le pauvre jeune homme et qu'elle ne voulait plus le laisser aller... On tenta cependant une autre expérience. Le cadavre fut placé dans un canot conduit par deux Sauvages, qui essayèrent de remonter le cours de la rivière Matapédia. Mais les deux Indiens eurent beau faire ployer leurs avirons sous le poids de leur corps, le canot refusa d'avancer. . . On n'insista pas davantage et on remit le cadavre dans sa fosse. Voilà la légende à laquelle croient encore quelques vieux de la région, et il ne faudrait pas essayer de les contredire.
Pour rendre justice aux parents du pauvre Fournier, ajoutons qu'en 1864, lors de l'installation de la ligne du télégraphe dans la Vallée, un de ses frères vint exhumer ses restes, pour les transporter à St-Jean Port-Joli. Mais il n'y trouva plus que quelques fragments d'ossements. Il demanda alors aux ouvriers qui travaillaient là d'y faire le petit enclos, qui existe encore aujourd'hui, et d'y planter la croix avec l'inscription que le temps n'est pas encore parvenu à effacer.
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Art. f> — Etat du Chemin Kempt, après son achèvement, en
A l'automne 1832, le Chemin Kempt était censé être terminé, mais en réalité il n'était qu'ébauché. Le tracé en avait été fait à la hâte et sans aucun soin. Il semble même qu'on avait mis tout en oeuvre pour lui faire traverser les pires endroits et le conduire sur les hauteurs ou dans les marécages. La section la mieux faite était celle qui s'étendait de Métis au lac Matapédia. Comme nous l'avons vu dans un autre paragraphe, sur les bords du lac, il n'y avait pas de chemin à cette époque. Un grand bac transportait les voyageurs de Sayabec à Amqui (la Décharge). De Amqui à Ristigouche, c'était une succession de précipices et de bourbiers. Les chevaux attelés pouvaient y passer, mais combien difficilement ! Et encore il n'en fut pas toujours ainsi. Pendant de longues années, surtout en hiver, des chiens attelés à des traîneaux remplaçaient les chevaux pour le service du transport des postes. Voilà ce qu'était le Chemin Kempt.
Aussi, d'après l'auteur déjà cité de Canada and its Provinces, la Législature du INouveau-Brunswick s'en plaignait officiellement, dès les premières années de sa construction. Elle prétendait avec raison qu'à certaines époques de l'année, cette route était si mauvaise qu'il était absolument impossible d'y faire convenablement le service des postes.
Voici d'ailleurs une description peu flatteuse qu'en fait Johnston, dans un ouvrage ayant pour titre Notes on North America (édit. 1850). "This road is very rude and difficult one. It is barely blocked out of sufficiant width to allow a waggon with one horse to pass. The trees are eut down and hauled off, boulder stones and small inequalities removed, and bridges built where they are absolutely necessary. Only the
horses of the country which ail their lives hâve been trained to it, could conduct even light waggons across the numerous steep hills over which the road passes".
Dans ces conditions, on comprend que ce n'était pas un voyage d'agrément que le trajet de Métis à Kistigouche, à cette époque. De nombreux accidents se produisirent: des voyageurs moururent de froid ou de misère. D'autres se noyèrent en essayant de traverser les" rivières, surtout à l'époque de la crue des eaux du printemps ou de l'automne.
C'est pour parer à ces malheureux accidents que, dès 1833, le Parlement du Canada avait demandé au Gouvernement Impérial de l'autoriser à placer, sur le Chemin Kempt, quatre postes avec autant de gardiens, pour recevoir les voyageurs et les postillons, et leur porter secours en cas de besoin. Pierre Brochu, le premier, et pendant six années, le seul colon de la Vallée de la Matapédia, venait de se fixer à la Tête du Lac, cette année-là. Il était tout désigné à la charge de gardien d'un poste. C'est même à cette fin que le Major Wolfe l'avait engagé à s'établir à cet endroit. Il avait accepté, comme en fait foi un document des Archives Publiques du Canada, en date de 1833. Nous rapporterons en entier ce document, tout en demandant pardon à nos lecteurs de ces citations répétées. Nous avons cru que le plus sûr moyen de faire de l'histoire véridique est de faire parler les documents officiels eux-mêmes.
ARCHIVES PUBLIQUES DU CANADA.— Chapt. XXVI.
Acte pour pourvoir plus amplement à V amélioration des Communications intérieures de cette Province.
(3ème. Avril 1833).
Très-Gracieux Souverain,
Vu que l'amélioration ultérieure des Communications intérieures de la province contribuera essentiellement à faciliter la
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formation de nouveaux Etablissements, et tendra à promouvoir l'Agriculture et le Commerce; — Nous, les très fidèles et loyaux sujets de Sa Majesté le Roi, par et de l'avis et consentement du Conseil Législatif et de l'Assemblée de la Province du Bas-Canada, constitués et assemblés en vertu et sous l'autorité d'un Acte passé dans le Parlement de la Grande-Bretagne, intitulé, "Acte qui rappelle certaines parties d'un Acte passé dans la quatorzième année du Règne de Sa Majesté, intitulé Acte qui pourvoit plus efficacement pour le Gouvernement de la Province de Québec, dans V Amérique Septentrionale" ; et qui pourvoit plus amplement pour le Gouvernement de la dite Province;" Et il est par le présent statué par la dite autorité, qu'il sera loisible au Gouverneur, Lieutenant-Gouverneur, ou à la personne ayant l'administration du Gouvernement de la Province, d'avancer et payer par Warrants sous son seing et à même les deniers non appropriés entre les mains du Receveur-Général, une somme n'excédant pas huit mille trois cent cinq livres, dix-neuf chelings et huit deniers courant, pour être appliquée à l'amélioration des Communications intérieures de la Province, de la manière suivante, savoir :
Comtés de Rimouski et de Bonaventure: une somme n'excédant pas vingt-cinq livres courant par an à Pierre Brochu, pendant trois ans, et une semblable somme pendant un pareil espace de temps à trois autres personnes qui iront s'établir sur le Chemin Kempt de Métis à Ristigouche, c'est à savoir : et une personne à la distance d'environ dix-huit ou vingt milles de chez le dit Pierre Brochu au lieu appelé Petit Lac; une autre à cinq ou six milles plus bas que le lieu appelé les Fourches, et le troisième à mi-chemin entre l'établissement mentionné en dernier lieu et la Rivière Ristigouche. Pourvu toujours que les dites allocations seront payées au dit Pierre Brochu et aux autres personnes, sur le pied de vingt-cinq livres courant par
an, pour le temps seulement qu'ils résideront réellement aux dits lieux respectivement.
(Les Statuts Provinciaux du Bas-Canada, 1831-34. — pge 101).
Voilà donc les précautions que le Parlement du Canada prenait, dès 1833, pour rendre un peu moins dangereuse pour les voyageurs la route du Chemin Kempt. Mais ce n'était pas chose facile que de trouver des hommes qui consentissent, pour une légère rétribution d'une centaine de dollars par an, à aller s'ensevelir dans cette forêt de la Matapédia. On voit dans le dossier de l'affaire Bartholomew-Gagnon-D'Amours, dont nous ferons l'histoire dans un autre chapitre, que le Major Wolfe, pendant la construction du chemin, avait offert cette position à quelques-uns des ouvriers qui travaillaient sous ses ordres, notamment à un M. April, de St-Antonin, mais que tous ils avaient refusé. Pierre Brochu avait été le seul à accepter. Aussi, dès le printemps 1833, il remplissait la fonction de gardien du poste de la Rivière St-Pierre.
Mais nous reviendrons là-dessus, dans un autre article qui aura pour titre : Les gardiens des Postes du Chemin Kempt, depuis sa construction, jusqu'à l'achèvement du Chemin Matapédia, en 1867.
Art. 7. — Pierre Brochu, premier résidant et premier colon de la Vallée de la Matapédia.
Dans l'article précédent, nous avons cité un nom encore bien connu aujourd'hui dans la Vallée de la Matapédia, mais connu surtout autrefois des voyageurs du Chemin Kempt: c'est celui de Pierre Brochu. Pendant les années qui se sont écoulées de 1833 à 1872, quel est le voyageur dans cette région, qui n'a pas connu Pierre Brochu et qui ne s'est pas reposé dans sa maison
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hospitalière, sise à la tête du lac Matapédia et sur les bords de la rivière St-Pierre? C'était un poste subventionné par le Gouvernement du pays et dont il fut le seul titulaire pendant une période de quarante ans.
Pierre Brochu était gardien d'un poste du Chemin Kempt, mais aussi et surtout il était colon. Il fut même le premier colon de toute la Vallée de la Matapédia, et le seul pendant six ans. A ce titre, il mérite plus qu'une simple mention dans nos "Notes Historiques". Nos lecteurs ne trouveront donc pas mauvais que nous lui consacrions les pages qui vont suivre.
Pierre Brochu naquit à St-Vallier de Bellechasse, en 1795, du maiiage d'André Brochu et de Marie- Anne Tanguay. En 1815 ou 1816, il s'y maria en premières noces à Dame Suzanne Guénette. Il vivait à St-Henri de Lévis, en 1830, lorsque le gouvernement du paj^s entreprit la construction du Chemin Kempt. Comme notre premier colon était d'humeur voyageuse et qu'il songeait peut-être à se tailler un domaine dans cette vaste région qui allait être ouverte à la colonisation, il se joignit aux partis d'arpenteurs et d'explorateurs qui faisaient le tracé de la grande route, en 1831 et 1832. Nous l'avons dit plus haut, pendant que la route était en construction, le Major Wolfe tâchait de s'assurer les services de quatre hommes qui consentiraient à garder les quatre postes qu'il se proposait d'établir sur son parcours. Pierre Brochu avait accepté. Aussi, dès 1833, nous le voyons établi sur les bords de la rivière St-Pierre, pendant que le Parlement du Canada demandait au Parlement Impérial la permission de lui payer un octroi annuel de vingtcinq livres. La demande fut accordée, et Pierre Brochu remplit sa fonction de 1833 jusqu'à sa mort, survenue en 1871. Outre son allocution de $125.00, le gouvernement lui fournissait l'habitation: une pauvre petite maison qu'on lui avait construite sur les bords du lac, en attendant qu'il fût en
mesure de s'en construire lui-même une autre plus spacieuse et plus confortable.
De plus, on avait fait de Pierre Brochu un véritable petit seigneur. Le Gouvernement lui avait concédé trois cents arpents de terre, à la tête du lac: c'est-à-dire tout le territoire compris entre le lac Matapédia, le chemin Kempt, la rivière St-Pierre et la petite rivière Noire, appelée plus tard Ruisseau à Gosselin, qui coule à quelques perches de l'église actuelle de Sayabee. C'était une vraie petite seigneurie. On le voit, le gouvernement du pays ne se mettait pas en peine de prendre des titres des seigneurs du Lac Matapédia . . . S'il y en avait à cette date, avouons que nos gouvernants agissaient assez cavalièrement avec eux. Mais c'est une question brûlante que celle-là : nous y reviendrons dans une autre partie de ce travail.
Pierre Brochu avait alors avec lui quatre enfants : Xantippe, mariée plus tard à M. Olscamp, à la mission de Ristigouche, et décédée en 1910, à l'âge de 95 ans; Pierre, qui épousa Esther St-Laurent, à Ste-Luce, le 28 novembre 1848; Ursule, qui se maria, le même jour et au même lieu, à Georges Fraser, de Ste-Flavie; et Marcel qui épousa, aussi à Ste-Luce, Séraphine St-Laurent, soeur d'Esther. Quant à son épouse, elle ne vint peut-être jamais dans la Vallée. Une maladie grave l'avait contrainte de s'arrêter à Rimouski, en 1833, alors qu'elle se rendait, avec son époux et ses enfants, au lac Matapédia, et elle y aurait séjourné jusqu'à sa mort, survenue en 1835. D'autres prétendent que, revenue à la santé, son mari alla la chercher, et qu'elle décéda, quelques mois plus tard, au milieu de sa famille. La tradition veut même que des voyageurs aient rencontré un jour Pierre Brochu, portant lui-même, à Rimouski, dans un petit traîneau, le corps de son épouse décédée au Poste de la Rivière St-Pierre. L'acte de sépulture de la défunte, ne mentionnant pas le lieu du décès, donne une
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égale probabilité aux deux opinions. Le voici, tel qu'on le trouve aux archives curiales de Rimouski :
"Le sept mars mil huit cent trente-cinq, nous soussigné, "Prêtre curé, avons inhumé dans le cimetière le corps de Su- "zanne Guénette, décédée l'avant- veille, âgée de trente-six ans, "épouse de Pierre Brochu, gardien d'un poste dans le chemin "de Ristigouche. Etaient présents Hyacinthe Côté et Liboire "Boulet, qui n'ont su signer".
(Signé) "Ths. Destroismaisons, Ptre."
Et que faisait notre premier colon sur les bords du lac Matapédia et de la Rivière St-Pierre, ainsi nommée à cause de son patron? Il n'était pas inactif, comme nous l'allons voir. D'abord il recevait les voyageurs et aidait les postillons dans le service des postes : c'était sa principale fonction. Il donnait l'hospitalité, le gîte pour la nuit, quand c'était nécessaire, et des vivres pour continuer la route et atteindre le poste voisin. Il n'y a pas bien des années, les survivants de ces temps héroiques parlaient encore de la courtoise hospitalité qu'ils recevaient toujours dans la maison de Pierre Brochu.
Mais ces fonctions ne prenaient pas tout son temps. Et d'ailleurs, la maigre allocation qu'il recevait du gouvernement ne lui aurait pas suffi pour faire vivre sa famille. C'est pourquoi il s'adonnait à la culture de la terre. C'est lui qui a défriché tout ce territoire de trois cents acres de terre dont nous avons donné la description plus haut. Et il dut se mettre à l'oeuvre immédiatement, puisqu'en 1839, d'après un rapport de J. W. Gordon, Lieutenant-Ingénieur Royal, il avait déjà un défriché considérable, avec deux constructions : une maison et une grange. Citons plutôt le texte de ce rapport : "On the
side of the Lake, and where the river falls into it, one of the Courriers (Brouché) has made a considérable clearance, with a house and Barn on it". Vingt ans plus tard, en 1859, James Richardson, du Service Géologique, écrit à son tour : "Pierre Brochu a une grande ferme défriché."
Mais cela ne suffisait pas encore à son activité. Comme nous l'avons vu déjà, avant 1839, il n'y avait pas encore de chemin sur les bords du lac Matapédia. On traversait de Sayabec à Amqui sur un bac. Un immense bateau à fond plat, propriété du gouvernement du pays, était à la disposition de Pierre Brochu qui y transportait hommes et bêtes. Feu Madame Brochu, décédée cette année seulement, nous a dit que très souvent des commerçants d'animaux venaient des paroisses du fleuve, avec des troupeaux considérables, qu'ils allaient vendre dans les provinces maritimes, et qu'on traversait de Sayabec à Amqui sur le bac.
A cette époque où la Vallée de la Matapédia était si bien boisée, Pierre Brochu dut rêver bien des fois d'y faire sur une grande échelle l'exploitation du bois. On en trouve la preuve dans le témoignage de Edouard Pouliot, de Fraserville, dans la célèbre cause Bartholomew-Gagnon-D'Amours. "Il y avait, dit le témoin, un Pierre Brochu qui demeurait près du lac Matapédia. Je suis allé y porter de l'avoine que je lui avais vendue, pour un chantier qu'il voulait faire le long du dit lac, me disait-il". Transquestionné par la Cour, le témoin ajoute: "Je suis allé au Lac Matapédia, il y a environ trente ans. (Ce témoignage était rendu en 1882). Quand j'y suis allé, il y a trente ans, je n'ai vu personne couper du bois, excepté Brochu qui en coupait pour son usage et qui avait aussi un moulin à scie pour lui-même, mais j'ai entendu dire qu'il n'avait pas fait le chantier dont il m'avait parlé, vu qu'il n'avait pas trouvé de bois".
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A ce sujet, nous avons consulté son fils, M. Edouard Brochu, de Val-Brillant, qui nous a affirmé que son père a fait des chantiers nombreux, et parfois même très considérables, dans les années qui se sont écoulées de 1850 à peu près, jusqu'à sa mort. En 1861 ou 1862 en particulier, il employa plus d'une trentaine d'hommes aux trayaux de la coupe et du flottage du bois. Feu Romuald St-Amand, qui demeurait alors à Ste- Flavie, avant de venir se fixer à St-Moise, puis à Val-Brillant, était "portageur" pour cette équipe de bûcherons, qui logeaient dans un grand "camp", du côté nord du lac Matapédia. M. Edouard Brochu se rappelle bien, quoiqu'il fût très jeune alors, être allé dans ce chantier. A cette époque, c'est-à-dire en 1850 et dans les années suivantes, Pierre Brochu avait une scierie sur les bords de la rivière St-Pierre. Il y préparait pour le commerce ou pour ses propres constructions tout le bois de ses chantiers. Malcolm Fraser, en 1855, et les quatre autres premiers colons de St-Moise, en 1868, vinrent chez Pierre Brochu acheter le bois qui devait servir à leurs premières habitations. Dans les années antérieures à 1850, notre premier colon faisait l'exploitation du pin seulement. Ce bois, flotté sur le lac et la rivière Matapédia, jusqu'à Ristigouche, était vendu à des industriels américains qui possédaient des établissements dans les provinces maritimes. On voit donc que Edouard Pouliot avait eu bien raison de déclarer, en 1882, que Pierre Brochu faisait des chantiers dans la seigneurie du lac Matapédia, trente ans plus tôt.
Enfin, la nécessité étant la mère des inventions, Pierre Brochu, nouveau Robinson, s'était construit un four à chaux. Les voyageurs de cette époque disent que sa maison, peinte à la chaux tous les ans, était toujours éclatante de blancheur. Il ne lui manquait plus que la brique pour les cheminées: il la fabriquait encore lui-même. Madame R. M. Biais, de Val-
Brillant, conserve une de ces briques fabriquées par son père. Elle est d'un beau rouge foncé et dure comme de la pierre.
Notre premier colon ne perdait donc pas son temps, dans sa solitude du lac Matapédia. En même temps qu'il travaillait à l'agrandissement du domaine national, il avait la sagesse de ne pas perdre de vue l'amélioration du sien. Et malgré tout son travail, il connut lui aussi les années de détresse. Parfois les voyageurs qui logeaient chez lui n'avaient pas le sou. Il fallait les héberger quand même. Une année en particulier, en 1854, il dut recueillir un très grand nombre d'émigrants et de marins et faire des déboursés considérables pour eux. Cette année là, la récolte avait été à peu près nulle. Aussi il ne faut pas être surpris s'il demanda en cette circonstance une allocation supplémentaire que le gouvernement lui accorda. Citons textuellement le document qui mentionne ce fait :
"Government House, Québec,
Friday, 15th. September 1854.
On the pétition of Pierre Brochu representing that, as a résidant on the Métis Eoad he receives from the Government an annual allowance of L. 25. That during the past season almost the crops entirely failed and during the course of the winter a much greater number than usual of Seamen and Emigrants passed through the Métis Eoad on their way to the St-Lawrence Settlements, ail of whom he assisted to the best of his feeble means, but that owing to the failure of the crops, he has been subjected to much distress, and prays an additional allowance of L. 25 for the last year.
The Hon. Provincial Secretary states that the case of this applicant is exactly similar to that of Jonathan Noble, and
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recommands that the Sum of Twenty-five Pounds be allowed to Brochu as were done in favour of Noble by Order in Council of 13th. March last.
The Committee advise that the Sum of Twenty-five Pounds be paid-to Pierre Brochu as recommended by the Provincial Secretary.
Ail which is respectfully submitted.
(Signed) A. N. MORIN,
Président pro tem"
Le 13 mars en effet, une allocation supplémentaire avait été accordée à Jonathan Noble. Celui-ci alléguait qu'il y avait eu, cette année-là, de nombreux naufrages sur le Fleuve et que grand nombre de naufragés étaient passés chez lui, en route pour la Baie des Chaleurs ou Gaspé, et qu'il avait dû les recueillir, les vêtir, et les transporter jusqu'à Gaspé, à ses frais. Pour appuyer sa requête, il produisait une déclaration de R. W. Kelly, J.P., de la Baie-des-Chaleurs, "Agent des Lloyds", M. Kelly certifiait "qu'il avait vu passer M. Noble, en route pour Gaspé, avec vingt-trois naufragés, qu'il avait vêtus, nourris et transportés jusque là, à ses frais".
Mais revenons à Pierre Brochu. En 1849, il se remaria, à Ste-Luce, à Dame Marcelline Dumas, fille de Joseph Dumas et de Victoire Talbot dite Gervais, de la mission de Métis.
Enfin, il décéda en 1871, âgé de soixante-seize ans, et fut inhumé dans l'église de St-Octave de Métis.
Après son décès, Madame Brochu, sa veuve, continua encore pendant huit ans la culture de sa ferme de la rivière St-Pierre.
Elle passa ensuite aux Etats-Unis, avec sa famille, et y demeura dix-huit mois. Enfin, elle vint se fixer à Val-Brillant où elle est décédée, à la fin de février dernier, à l'âge de 91 ans. Elle habitait la Vallée de la Matapédia depuis soixante-douze ans.
Sept enfants du dernier mariage de feu Pierre Brochu lui survivent: Charles et Jean, aux Etats-Unis; Madame Flavien Dorval, à Québec; Madame Moise Saucier, à Sandy-Bay; M. Edouard Brochu, Madame R. M. Biais et Délie. Marie Brochu, à Val-Brillant.
Art. 8. — Les Gardiens des Postes du Chemin Kempt, depuis 1833, jusqu'à V achèvement du Chemin Matapédia, en 1867.
Dans les articles précédents, il a été souvent question des gardiens des Postes subventionnés par le gouvernement, pour assister les voyageurs du Chemin Kempt. Il sera peut-être intéressant de rechercher quels furent ces Postes et quels en furent les titulaires, de 1833 à 1867, date de l'achèvement du nouveau Chemin Matapédia. C'est ce que nous allons tenter de faire, dans le présent article, en autant que nous le permettront les renseignements que nous avons pu trouver dans les "Archives du Canada" et les témoignages des plus vieux habitants de la Vallée.
Rappelons tout d'abord la pétition faite, le 3 avril 1833, par les Communes du Canada au Parlement Impérial, demandant l'autorisation de payer vingt-cinq livres par an à quatre gardiens qui s'établiraient le long du Chemin Kempt, comme suit : Pierre Brochu, à la Tête du Lac Matapédia; un autre au '''•Petit Lac'''' (Lac-au-Saumon) : un troisième aux "Fourches" (Cau-
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sapscal) ; un quatrième à mi-chemin entre les "Fourches" et la rivière Ristigouche.
C'était bien l'intention du gouvernement de subventionner quatre gardiens, comme le Parlement Impérial l'en avait autorisé. Mais, soit qu'il fut impossible de trouver des hommes qui consentissent à accepter cette mission, soit que le gouvernement refusât plus tard de payer les allocations, il est sûr que ces quatre Postes n'eurent pas toujours de titulaires. Nous allons nous en convaincre.
De 1833 à 1839, il est certain que Pierre Brochu fut le seul habitant de la Vallée et ie seul gardien d'un Poste. En effet, en 1839, l'Ingénieur Royal J. Gordon, visite le Chemin Kempt, et n'y trouve qu'un seul Poste subventionné : celui de Brouché (Brochu). Au "Petit Lac", il y a un Indien, qui vient de se construire une cabane en bois rond, et le Courrier s'est construit un "camp", mais ii n'est nullement question d'un Poste. Au contraire, le fait que le Courrier s'est construit un "camp" est une preuve qu'il n'y a pas de Poste à cet endroit. Il en est de même à Assametquaghan : là aussi le Courrier s'est construit un "camp". Enfin, aux ''Fourches", un nommé Noble vient de se construire une maison en bois rond. Disons tout de suite que ce devait être là le deuxième Poste subventionné. Jonathan Noble se fixe à Causapscal, en 1839, et remplit depuis cette date les fonctions de gardien ; mais ce n'est que bien plus tard que le gouvernement devait le reconnaître comme tel, lui payer une allocation et le rembourser de tous les arrérages qu'il lui devait, depuis la date de son arrivée à cet endroit.
Le 14 décembre 1845, W. H. Griffin, Inspecteur des Postes, écrit à T. A. Stayner, Maître-Général des Postes, qu'il sera impossible de continuer à faire le transport des malles par le Chemin Kempt, si la route n'est pas améliorée. "Outre les deux Stations subventionnées, dit-il, il n'y a qu'un colon sur
un parcours de plus de quatre-vingt milles ... La première Station subventionnée est à "Brochus", à la Tête du Lac, et la seconde à "Nobles", aux Fourches de Causapseak. Une troisième serait absolument nécessaire à Assametquaghan". T. A. Stayner communique cette lettre à l'Honorable D. Daly, et lui demande d'insister auprès du Gouverneur, Lord Cathcart, pour qu'une troisième Station soit établie à Assametquaghan. Il ressort de cette correspondance qu'en 1845, le Gouvernement reconnaissait M. Nobles, comme gardien subventionné, mais qu'il n'y avait de Poste ni au "Petit Lac", ni à Assametquaghan.
Le 22 février 1848, A. H. Sims, Commissaire des Chemins Publics, dans un rapport soumis au Département, note qu'il n'y a que deux personnes payées pour assister les voyageurs et aider au transport des malles. Il dit qu'on devrait établir deux autres Postes: l'un près de la Matapédia et l'autre au pont de la rivière Assametquaghan. Il ajoute qu'un colon du nom de Thomas Evans a résidé les années passées, à ce dernier endroit, qu'il s'y était fixé avec la promesse qu'il recevrait la même allocation que les deux autres gardiens, mais qu'il a quitté maintenant, parce qu'on refusait de le payer. Comme il a empêché bien des souffrances et même des pertes de vie, il suggère qu'on le fasse revenir et qu'on lui paie non seulement ses allocations annuelles, mais encore les arrérages qui lui sont dus.
Voilà tout ce qu'on trouve dans les Archives Publiques à ce sujet. De tous ces documents il ressort qu'il n'y a jamais eu rien de bien précis au sujet de ces Postes du Chemin Kempt. Tout ce qu'il y a de bien certain c'est que celui de la rivière St-Pierre a existé de 1833 à 1867, celui de Causapscal, de 1839 ; celui de Assametquaghan de 1846 ou 1847; et enfin celui du Lac-au-Saumon, de 1848 jusqu'à 1858 ou 1860, à peu près. Cherchons maintenant les noms des titulaires de chacun de
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ces Postes, depuis leur origine jusqu'à la construction du Chemin Matapédia.