‹ Notes historiques sur la vallée de la MatapédiaChapitre 6 sur 31 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

LES ORGINES de la VALLEE de la MATAPEDIA

Art. I. — Concession de la Seigneurie du Lac Matapédia. — Débuts de la colonisation aux deux extrémités de la Vallée.

"Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire!", a dit je ne sais plus quel écrivain. Avoir une histoire, en effet, c'est avoir un passé et n'être plus à l'âge charmant des illusions et des beaux rêves ... Le petit peuple de la Vallée, encore dans le charme de l'adolescence, à qui l'avenir sourit comme le soleil de mai à la végétation naissante; ce petit peuple qui n'existait pas il y a cinquante ans, et dont les auteurs vivent encore, peut-il dire qu'il a un passé et une histoire? Non, tout au plus il a des souvenirs. Ce sont ces souvenirs que nous avons tenté de rappeler, de collectionner et d'enregistrer, afin de fournir des matériaux aux historiens de l'avenir.

Ces souvenirs qui se rattachent aux origines de ce beau pays seront l'objet des trois chapitres qui vont suivre. Un premier se rapportera à toute la Vallée de la Matapédia d'une façon générale; un second racontera l'histoire ténébreuse de la Seigneurie du Lac; un troisième enfin sera consacré tout spécialement à la belle et prospère paroisse de Val-Brillant.

Rappelons d'abord, que la Vallée de la Matapédia était une terre à peu près inconnue, il y a cinquante ans. C'était une forêt vierge que la hache du colon avait à peine entamée et

dont les vastes solitudes et les grands bois n'étaient troublés que par les hurlements des fauves. Sans doute le gouvernement du Canada y avait bien fait à grands frais, comme nous le verrons bientôt, vers l'année 1830, une route plus ou moins rudimentaire, qui devait relier notre province à celles de l'Atlantique; mais, malgré cela, il y a un demi-siècle, la colonisation n'avait pas encore fait de conquêtes sérieuses dans ce vaste territoire.

Et pourtant, il y avait bien longtemps déjà que cette contrée avait mérité d'attirer l'attention de ceux qu'intéressait la cause du développement de notre pays. Dès la fin du dixseptième siècle, en 1694 exactement, une certaine portion du territoire de la Vallée, la Seigneurie du Lac "Madapéguia", avait été concédée par Louis de Buade, Comte de Frontenac, Gouverneur du Canada, au nom des rois de France, à Charles- Nicolas-Joseph Damours de Louviers, comme nous le verrons avec détails, dans le chapitre suivant. Mais il est certain que, ni le concessionnaire primitif, ni ses successeurs, s'il en eut, ne vinrent résider dans leur domaine, ni n'eurent de censitaires. D'après les lois en vigueur sous le régime féodal, le seigneur devait concéder sous peine de forfaiture et sous menace de voir rentrer sa seigneurie dans le domaine du roi. Mais reconnaissons que si cette loi était sage et juste, elle eut pourtant rarement de sanction, sous le régime français. A cette époque, comme aujourd'hui d'ailleurs, il y avait des accommodements avec le ciel. . . Y en eut-il pour les seigneurs du lac Matapédia? Il y a à ce sujet deux théories que nous exposerons dans un autre chapitre. En tout cas, il est bien sûr que pas un seul colon ne vint s'établir dans les limites de ce vaste domaine, avant l'année 1833. Et encore, les seigneurs n'y furent pour rien dans cette concession d'un terrain au premier colon de la Vallée, en 1833. Mais n'anticipons pas.

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Les premiers colons furent donc lents à venir dans la seigneurie du Sieur Damours. Il faut en dire autant du reste de la Vallée. En 1815, le territoire qui s'étend de Métis à Ristigouche était une région que le gouvernement du Canada n'avait pas encore fait arpenter ni explorer. Cette année là, le célèbre arpenteur, Joseph Bouchette, envoyé par le gouvernement du pays, y fit une exploration dont on trouve le rapport dans son ouvrage intitulé : "Topographie du Bas-Canada". uLa Vallée de la Matapédia, y écrit-il, est une terre fertile et appelée à devenir un centre important agricole". Reconnaissons que le célèbre explorateur a eu le coup- d'oeil juste cette fois et qu'il a été heureux dans ses appréciations. Il le fut moins dans ses prévisions sur la seigneurie de Métis. "Elle offre peu de terrain propre à l'agriculture", écrivait-il. Trois ans plus tard, les événements commençaient à lui donner le démenti.

En effet "en 1818, écrit M. Alfred Pelland, dans une brochure de colonisation, James Mc-Nider, seigneur de Métis, informait un comité de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada qu'une quarantaine de familles, surtout des Ecossais, venaient de s'établir dans sa seigneurie de Métis."

Ce mouvement colonisateur devait se continuer si bien et avec tant de succès qu'en 1842, une partie de la seigneurie de Métis était érigée en mission, et huit ans plus tard, en 1850, en paroisse canonique et civile. Et cette paroisse a été en son temps une des plus importantes et des plus riches du district de Rimouski. Si elle est moins considérable maintenant, c'est qu'on l'a démembrée deux fois, pour former de son territoire les deux prospères paroisses de St-Rémi de la Rivière Métis et de St-Antoine de Padoue du Chemin Kempt. Et aujourd'hui, il suffit de passer, même à la hâte, à travers les rangs de cette riche paroisse, pour voir jusqu'à quel point l'auteur

de la "Topographie du Bas-Canada" s'est trompé dans ses prévisions.

Ma: .s nous sommes en dehors de notre sujet. La seigneurie de Métis ne forme nullement partie de la Vallée de la Matapédia dont nous sommes à faire l'historique. Si nous nous sommes attardé à donner les détails qui précèdent, c'est uniquement pour montrer que le territoire de la Vallée était encore inhabité en 1818; mais qu'à la porte, dans la seigneurie voisine, le mouvement de la colonisation venait d'être déclanché. A l'extrémité opposée, au sud-ouest, un groupe de colons, des Loyalistes des Etats-Unis, venaient justement de fonder un établissement à Ristigouche.

"Ces colonies de Métis et de Ristigouche, continue M. Alfred Pelland, se développèrent tant bien que mal". Treize ans plus tard, M. Joseph Bouchette, dans son grand ouvrage "The British Dominions on North America" (Londres, 1831), écrit qu'il y avait dans la seigneurie de Métis une population de 110 habitants, un moulin à farine, une scierie et un magasin. A Ristigouche, il y avait une population de 319 âmes, dont quelques Acadiens, trois magasins, etc. . .

Dans la Vallée de la Matapédia, il n'y avait encore personne à cette date. Mais le temps était venu où ces deux groupes de colons, de Métis et de Ristigouche, allaient être reliés par une voie de communication que l'on demandait avec instances et qui ouvrirait en même temps ce vaste territoire à la colonisation.

Art 2 — La voirie sous le régime français et jusqu'à nos jours. — Première voie de communication entre le Québec et les provinces maritimes.

Pour faire de la colonisation, il faut tout d'abord des routes. C'est une vérité élémentaire que nos gouvernants ont paru

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ignorer parfois cependant. Si tant de belles régions de colonisation ont langui misérablement pendant de si longues années, n'est-ce pas parce qu'on a méconnu cette vérité ?

En 1830, il n'y avait pas encore un seul colon dans toute la Vallée de la Matapédia. Pourquoi? parce qu'il n'y avait aucune route pour s'y rendre. A cette date, l'organisation de la voirie était loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui, bien qu'il reste encore beaucoup à faire pour la rendre parfaite. Il ne ser? peut-être pas inutile de faire ici en quelques lignes l'historique de la voirie dans notre province, depuis l'origine de la colonie jusqu'à nos jours.

Sous le régime français, et même sous la domination anglaise, jusqu'à 1832, le système qui a présidé à l'établissement de la plupart des chemins du Bas-Canada formait partie du régime féodal, implanté dans la colonie par les Edits et Ordonnances de Louis XIV. En vertu de ce système, chaque propriétaire construisait, sous le contrôle du Grand- Voyer, la partie de chemin qui traversait ses terres et devait l'entretenir. Le Grand-Voyer était investi des plus grands pouvoirs. C'est lui qui traçait le parcours des routes et qui en ordonnait et en surveillait la construction. S'il jugeait que certaines parties, à cause des circonstances de terrain, devaient être trop onéreuses pour être exécutées par les particuliers, d'après le mode ordinaire, il les déclarait ouvrage public et les faisait retomber à la charge d'un certain nombre de personnes qu'il désignait à volonté. Ces pouvoirs des Grands- Voyers furent transférés, en 1832, à des Commissaires des Chemins, qui les exercèrent jusqu'en 1841, époque à laquelle les chemins passèrent en grande partie sous le contrôle des municipalités. Voilà les trois phases par lesquelles a passé l'organisation de la voirie dans notre province: Grands -Voyer s, Commissaires, Contrôle municipal.

Mais quelle était la part du gouvernement de la province dans la construction des routes? Jusqu'à 1815, il est certain qu'il ne contribua d'aucune façon, ni à la construction ni à l'entretien des grandes routes. On appliquait dans toute sa rigueur le système du régime féodal. En 1812, il y eut la grande guerre américaine et l'invasion du Canada. On dut reconnaître alors l'opportunité d'avoir de bonnes routes pour le transport des troupes et de l'artillerie. Aussi, c'est à cette époque que le gouvernement commença à s'intéresser à la construction des grandes voies de communication. De 1815 à 1817, $300,000.00 sont votées à cette fin, et dépensées en grande partie dans les Cantons de l'Est.

Mais le besoin d'une grande route entre Québec et le Nouveau-Brunswick se faisait sentir depuis longtemps déjà. Il en existait déjà une, il est vrai; mais elle ne répondait plus aux besoins du présent et encore moins à ceux de l'avenir. Construite sous l'administration du trop fameux Haldimand, dont le nom rappelle, avec celui de Craig, les jours les plus douloureux de notre histoire, elle s'étendait de Kamouraska au lac Témiscouata. Ce n'était guère qu'un chemin pour les piétons. On y faisait cependant le service des postes. Les postillons, rendus au lac Témiscouata, atteignaient les établissements de la Baie de Fundy, par les rivières Madawaska et St-Jean. La distance entre Québec et Halifax, par ce chemin plus que rudimentaire, était de 633 milles. Des mémoires du temps nous apprennent que les postillons prenaient parfois trois semaines et même plus pour faire ce trajet. Si quelqu'un avait dit aux Canadiens de cette époque que, cent ans plus tard, le transport des postes entre Montréal et Halifax serait fait en moins de vingt-quatre heures, ils auraient souri de pitié . . .

Ce chemin du lac Témiscouata était devenu impraticable plus tard, surtout au printemps, à l'époque de la crue des eaux

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des rivières Madaswaska et St-Jean. Aussi, l'on songeait à faire une nouvelle route, non plus par le Témiscouata, mais par la Matapédia, afin qu'elle pût desservir en même temps les côtes de la Gaspésie et de la Baie des Chaleurs. Et comme la dernière guerre avait prouvé au gouvernement la nécessité d'une bonne voie de communication, en cas d'invasions que le voisinage des Etats-Unis rendait non seulement possibles mais probables, on résolut de construire un chemin militaire. C'est cette pensée qui a présidé à la construction du chemin Kempt dont nous allons faire l'historique dans les articles suivants.

Art 3 — Première exploration dans la Vallée de la Matapédia dans le but d^y faire une grande route. — Rapport de James Crawford.

Nous l'avons dit dans l'article précédent, la route rudimentaire construite par Haldimand, au commencement du siècle dernier, entre Kamouraska et St-Jean, N.B., pour relier Québec aux provinces maritimes, était devenue impraticable. Le gouvernement du pays avait résolu d'en construire une autre, par la Vallée de la Matapédia.

Aussi, dès 1824, sous l'administration de Sir James Kempt, le promoteur des grandes routes dans notre pays, M. James Crawford était chargé par le Gouverneur lui-même de faire une exploration dans la Vallée de la Matapédia, et d'y voir dans quelles conditions une route pourrait y être construite, tant pour les fins du service militaire que pour celles du service des Postes. Par lettre du 4 mai 1824, M. Crawford rend compte du résultat de son exploration. Nous donnons ci- dessous une traduction aussi fidèle que possible de cette lettre, un des premiers documents qui se rapportent à la Vallée de la Matapédia.

New-Richmond, Baie des Chaleurs.

4 mai 1824.

Monsieur A. W. Cochrane, Secrétaire Civil,

à Québec.

Monsieur,

Je prends la liberté de vous informer, pour que vous en avisiez vous-même Son Excellence le Gouverneur en Chef, que, conformément au désir qu'il m'en a manifesté, lors de mon passage à Québec, j'ai fait une exploration dans la Vallée de la Matapédia. — J'ai pénétré dans le Portage de Matapédia, au moulin de M. Mc-Nider, à peu près à une lieue en bas du Grand Métis, dans la direction du compas sud-est et sud. Sur les deux premières lieues, le sol s'élève graduellement et on trouve un ravin profond, d'accès difficile de tous côtés, mais qu'on pourrait peut-être éviter, ou traverser à quelque endroit favorable, en contournant le Mont Camille, direction S. S. O. De là notre course a été Sud-Est. Après la cinquième lieue, le sol devient plus accidenté. Nous avons contourné deux montagnes de hauteur peu considérable, mais d'accès difficile. Sur le sommet de la première, nous avons traversé la Rivière Blanche, qui est ici un simple ruisseau ; sur le flanc de la seconde, coule la Jactigou, dans la direction nord. Là nous avons constaté que le sol s'élève graduellement. Au midi du second jour de marche, nous avons rencontré de nouveau la Jactigou qui se replie ici vers l'ouest, et nous avons décidé de la suivre dans sa course. A 3 hrs. de l'après-midi, nous sommes arrivés à un lac, ou une suite de lacs dont elle est la décharge. La rive droite de cette rivière est plate et unie, et à bien des endroits-

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à peu près au niveau de la rivière elle-même et offre par conséquent toutes les facilités pour la construction d'un bon chemin. De là, nous dirigeant toujours vers le sud-est, nous avons passé une Vallée, et sans avoir constaté aucune élévation dans le sol, dans quatre heures, nous avons atteint la tête du Lac Matapédia. Cette Vallée paraît être parallèle aux deux chaînes de montagnes, l'une qui borde la côte du St-Laurent, l'autre la Baie des Chaleurs et la Ristigou^he, et qui encerclent Matapédiac, Jactigou, Métis et un grand nombre d'autres lacs plus petits. Par cette route la distance est quelque peu augmentée, mais les élévations d'accès plus difficiles sont évitées. Aussi, d'après les observations que j'ai faites à ce moment, je suis d'opinion qu'avec très peu de travail et des dépenses bien peu considérables, on pourrait faire un chemin très convenable entre Métis et le Lac Matapédiac. Un simple chemin de pieds serait déjà d'une grande utilité pour le public. Les Sauvages disent que le meilleur endroit pour faire une route, du Lac Matapédiac à Ristigouche, serait à l'ouest des montagnes qui bordent la rivière Matapédiac ; mais ce pays n'a pas encore été assez exploré pour que nous puissions rien décider avec certitude sur ce point. Il est sûr cependant que s'il n'est pas impossible de faire une route qui suivrait tous les méandres de la rivière, elle ne serait pas construite néanmoins sans dépenses énormes. Car à certains endroits, les montagnes s'avancent jusqu'au bord de la rivière dont les rives sont escarpées et rocailleuses.

J'ai l'honneur d'être avec grand respect,

Monsieur, Votre très obéissant et très humble serviteur,

(Signé) JAMES CRAWFORD.

Nous avons tenu, à citer au complet ce long document, qui nous montre bien ce qu'était la Vallée de la Matapédia en 1824. Pour la première fois, on explorait la partie qui s'étend de Métis au grand Lac. Quant à celle qui se trouve comprise entre le lac Matapédia et Ristigouche, l'ingénieur n'avait fait qu'y passer, sans l'explorer sérieusement. De ce document il ressort clairement qu'en 1824, il n'y avait pas même de chemin pour les piétons dans toute l'étendue de ce territoire, puisque M. Crawford exprime le désir qu'il en soit fait un, à défaut d'une grande route, et qu'il considère même l'exécution de ce projet, comme quelque chose d'utilité publique. A défaut de colons, il y avait dans la Vallée, des Sauvages, ceux de Ristigouche, qui venaient y faire la chasse et la pêche, sur les bords du grand lac qu'ils atteignaient en canot par la rivière Matapédia.

Voilà ce qu'était, il y a quatre-vingt-dix-sept ans, le territoire dont nous avons entrepris de faire la monographie. On voit que le rapport de M. James Crawford n'était pas pour encourager le gouvernement du pays à se lancer avec enthousiasme dans la construction d'une route, dans cette contrée à qui on avait déjà fait, quelques années plus tôt, une si mauvaise réputation. Un fonctionnaire du Département des Postes n'était-il pas allé jusqu'à écrire, en 1815, que la Vallée de la Matapédia était hérissée de hautes montagnes couvertes de neiges éternelles? . . . Aussi il ne faut pas s'étonner si le projet de Sir James Kempt ne fut pas réalisé dès 1824, mais seulement six ans plus tard.

Art. 4 — Historique de la Construction du Chemin Kempt. — Documents à ce sujet.

Nous trouvons dans une lettre, écrite de New-Carlisle, Bonaventure, par William Mac-Donald, au Secrétaire d'Etat du

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temps, tout l'historique de la construction du chemin Kempt, jusqu'à 1838. Rien ne manque à ce document, depuis le nom de l'inspirateur du projet de cette route jusqu'à ceux des ingénieurs et des arpenteurs eux-mêmes. A cause de l'importance de cette pièce, nos lecteurs nous permettront de la citer intégralement, traduite de l'anglais. Il est bon de noter peut-être qu'à cette date, 1838, il s'agissait de terminer cette voie entreprise en 1830, et dont certaines parties n'avaient été qu'ébauchées, pendant que d'autres n'avaient pas même été commencées. Deux opinions étaient chaudement discutées alors sur le cours qu'elle devait suivre, depuis "Les Fourches" (Causapscal), jusqu'à Ristigouche. Certains étaient d'avis qu'il fallait lui faire suivre les méandres de la rivière Matapédia, pendant que d'autres la voulaient passer dans l'intérieur des terres. C'est cette discussion qui a provoqué la lettre que nous allons citer et qui, encore une fois, donne l'historique des travaux faits jusqu'à 1838.

New-Carlisle, 31 août 1838.

Monsieur Charles Buller,

Secrétaire Civil,

à Québec.

Monsieur,

En conséquence d'une requête faite pour demander de changer le tracé d'une partie du Chemin Kempt et de le passer le long des rivières Matapédia et Ristigouche, plusieurs colons établis sur les bords de cette route m'ont demandé de m'occuper de cette affaire et d'en faire un rapport. En ma qualité d'Agent du Département des Terres de la Couronne pour ce district, en même temps que d'Inspecteur employé pour la

construction de la plus grande partie de ce chemin, il ne semblera pas mauvais de ma part de consigner ici les faits et les observations qui vont suivre, pour l'information de Son Excellence le Gouverneur en Chef.

L'attention du Gouvernement sur l'importance, au point de vue militaire, d'une voie de communication reliant les provinces de l'Amérique Britannique du Nord, semble avoir été attirée lorsque Isaac Mann, Ecuyer, de Ristigouche, lui soumit un plan de la Matapédia, avec un projet de route qui devait la traverser. Mais M. Mann semble avoir été conscient des obstacles qu'il rencontrerait, quand il note que pratiquement un chemin le long de la Matapédia ne pourra être connecté aux "fourches" que par le moyen d'une voie ferrée au pied des montagnes qui bordent la rivière.

Les Commissaires nommés par Son Excellence Sir James Kempt pour explorer et ouvrir ce chemin furent deux hommes qui avaient déjà traversé ce territoire depuis Métis, jusqu'à Ristigouche. Dans une lettre, portant la date de 1829, ils avertirent le Colonel York "qu'une expédition avait été organisée, sous les ordres de M. Mac-Donald, dans le but de s'enquérir de la possibilité de construire une route le long de la rivière et du lac Matapédia; mais que cette expédition devrait être suivie d'une autre qui aurait pour objet d'explorer l'intérieur, sur le côté est de la rivière, pour s'assurer si on n'y rencontrerait pas plus d'avantages,"

Après un examen attentif des deux rives de la rivière, on en vint à la conclusion qu'un chemin n'était pas pratiquement possible le long de la Matapédia, jusqu'aux "fourches", (autrement que par le moyen de chemin de fer, etc.) On explora ensuite l'intérieur, et on y trouva une route praticable. Cette route fut alors ouverte sur un parcours de quarante milles jusqu'aux "fourches", et de trente milles jusqu'à la tête du lac,

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et continuée ensuite jusqu'à ce qu'on eut dépensé de 2,500 à 3,000 Livres. Puis on eut instruction de diviser les terrains bordant cette route en lots de cent acres, pour les vendre à des colons. Et 2,738 acres furent immédiatement acquises par des personnes qui s'étaient déjà établies sur ces terres.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur,

Votre très obéissant et très humble Serviteur,

(Signé) WM. MAC-DONALD.

La dernière partie de la lettre que nous venons de citer est un plaidoyer en faveur de la route de l'intérieur. M. Mac- Donald s'efforce de convaincre le Gouverneur-Général qu'on ne doit pas changer le premier tracé et que le Chemin Kempt, depuis "Les Fourches", doit passer dans l'intérieur. Nous reviendrons là-dessus quand nous en serons rendu là dans notre histoire du Chemin Kempt, et nous citerons la dernière partie de cette lettre importante. Si nous en avons donné tout de suite la première, nos lecteurs le comprennent, c'est que nous tenions à faire parler un homme de l'époque sur l'origine de cette première voie de communication qui a traversé la Matapédia.

C'est donc en 1829 que Wra. Mac-Donald, accompagné d'un arpenteur fit la première exploration en vue de la construction du Chemin Kempt, ainsi nommé en l'honneur de Sir James Kempt, gouverneur du Canada, le promoteur de cette grande entreprise. Les travaux commencèrent l'année suivante, au printemps, sous la surveillance de Wm. Mac-Donald et du Major Wolfe.

La route proposée avait une longueur de quatre-vingt-dixsept milles et trois quarts, et s'étendait de Métis, sur le St- Laurent, jusqu'au "Ruisseau des Officiers", sur la Ristigouche. De là, elle longeait le côté nord de la rivière de ce nom jusqu'à la tête de la Baie-des-Chaleurs. Commencée en 1830, elle fut terminée en 1832. Elle avait coûté $29,064.00, de 1829 à 1833. Disons tout de suite que ce chemin fut sous le contrôle des Commissaires des Travaux Publics jusqu'au 31 décembre 1856. A cette date, il passa sous celui des Autorités Municipales des localités qu'il traversait.

Voilà, en quelques lignes, l'histoire de la construction de la première voie de communication entre Québec et les Provinces Maritimes, par la Vallée de la Matapédia. Encore une fois, cette route était loin d'être parfaite. De Métis au lac Matapédia, elle était à peu près passable. Sur les bords du lac, on n'avait pas fait autre chose que le tracé. Un bac prenait les passagers à la Tête du Lac (Sayabec), et les transportait jusqu'à la Décharge (Amqui), où le chemin se continuait, plus ou moins ébauché, jusqu'à Ristigouche. Notez, que nous ne sommes encore qu'en 1833. Plus tard le chemin fut quelque peu amélioré, comme nous le verrons plus loin, mais à cette date, voilà bien quel était son état.

En tout cas, tel qu'il était, il rendait de réels services. Malgré ses imperfections, il était fréquenté. Les postillons y faisaient le transport des postes et des voyageurs. D'après le grand ouvrage canadien Canada and Us Provinces, le prix du passage pour les voyageurs, de Québec à St-Jean, N. B., par cette route, était de douze Louis et dix schellings, en notre monnaie, cinquante dollars.

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Art. 5 — Mort tragique de Varpenteur F. Foumier. — Légende de la Montagne à Foumier.

Nos lecteurs qui ont fait, en voiture, la route de Amqui au Lac-au-Saumon ont vu, sur les bords du chemin Matapédia, à quelques pieds de la rivière, un petit enclos de bois avec au centre une humble croix de fer portant cette simple inscription à demi effacée par le temps :

Ci-gît FREDERIC FOURNIER

Noyé le 6 juin 1831, âgé de 22 ans.

Personne ne passe devant cet humble monument, sans s'y arrêter au moins un instant, pour évoquer le souvenir de l'infortuné Fournier. Et c'est avec un sentiment de mélancolique tristesse que l'on songe au sort funeste de ce pauvre jeune homme de vingt-deux ans, dont la carrière a été interrompue si tragiquement, alors que l'avenir lui paraissait si rempli d'espérances et de promesses.

Frédéric Fournier était arpenteur et venait de St-Jean Port- Joli. Son père, arpenteur lui-même, l'avait préparé à la carrière qu'il devait embrasser plus tard. D'après la tradition, le jeune homme avait fait plusieurs voyages d'arpentage avec lui. Il paraît même qu'une couple de fois il avait failli perdre la vie dans ces explorations.

En 1830, comme nous l'avons dit maintes fois déjà, le Gouvernement du Canada avait commencé la construction du chemin Kempt. Comme il s'agissait d'en faire ime route mili-

taire, c'est le Département de la Milice qui avait la charge de la surveillance et de la direction des travaux. Aussi, au printemps 1830, le Major Wolfe, avec un fonctionnaire nommé Franchis et le jeune arpenteur Fournier, étaient venus faire le tracé et surveiller l'exécution des travaux de la première partie de la route, qui s'étendait de Métis au lac Matapédia. On n'en avait pas fait davantage cette année-là. L'année suivante, on devait se rendre à Ristigouche et compléter l'ouvrage.

Donc, au mois de mai 1831, Fournier quittait sa belle paroisse de St-Jean Port- Joli, pour la forêt sauvage de la Matapédia. Il accompagnait encore le Major Wolfe et une équipe d'ouvriers. D'après la tradition, les voyageurs s'étaient rendus, par le tracé fait l'année précédente, jusqu'au lac Matapédia, où des Micmacs de Ristigouche devaient venir les approvisionner. Mais, par suite d'un malentendu probablement, les Sauvages ne vinrent pas. Vainement on les attendit avec angoisse pendant seize longs jours. Bientôt, toutes les provisions de bouche furent épuisées et les malheureux explorateurs connurent les affres de la faim. Voyant que les secours attendus ne venaient pas, ils prirent alors le parti de construire un radeau et de se rendre eux-mêmes à Ristigouche, par le lac et la rivière Matapédia. Quatre hommes le montaient : le jeune arpenteur Fournier et trois autres. Tout alla bien jusqu'au "Ruisseau Sauvage", qui coule à mi-distance à peu près, entre Amqui et Lac-au-Saumon. Mais à cet endroit le cours de la rivière est très rapide, surtout dans les grandes eaux du printemps. Les liens qui retenaient les pièces du radeau construit à la hâte durent se rompre, ou bien l'embarcation ellemême chavira dans les rapides. Toujours est-il que les quatre malheureux plongèrent dans les flots. Trois d'entre eux furent assez heureux pour se cramponner aux branches du rivage et se sauver de la mort. Mais l'infortuné Fournier avait disparu

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pour ne plus revenir à la surface. C'est en vain que ses compagnons le cherchèrent: les flots ne voulaient plus rendre leur victime.

Plusieurs mois après, dit la tradition, des Sauvages qui faisaient la pêche et la chasse sur les bords de la rivière, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la sépulture du jeune Fournier, trouvèrent un cadavre flottant sur Peau, dans un remous de la rivière. Il portait au doigt une bague avec les deux initiales F. F. Les Indiens ne sachant trop si ce cadavre était celui de Fournier, et se doutant bien que cette bague servirait à son identification, essayèrent de la lui enlever. N'ayant pu y parvenir, ils lui coupèrent la main et la portèrent au curé de Rimouski, à cette date, Messire Thomas-Ferruce Picquari dit Destroismaisons. Celui-ci reconnut les initiales du jeune arpenteur et s'empressa d'avertir sa f ami] le. Et, en attendant qu'on pût venir chercher le cadavre, il ordonna aux Sauvages de l'inhumer sur les bords de la rivière, à l'endroit où on l'avait retrouvé. Les parents de la malheureuse victime durent bien projeter de transporter sa dépouille mortelle dans le cimetière de sa paroisse natale, mais ce projet n'eut pas de suite, au moins dans les premières années. Aussi Frédéric Fournier dort son dernier sommeil, depuis quatre-vingt-dix ans déjà, sur les bords de la rivière Matapédia, au pied de la montagne, qui depuis cet accident a pris son nom.

Il est intéressant de noter comme, au début de toute colonie, les moindres événements ont de l'importance. L'imagination populaire s'empare des faits qui sortent un peu de l'ordinaire, les amplifie et leur prête des circonstances qui les rangent tout de suite dans le domaine du merveilleux et de la légende. Aussi, il ne faut pas être surpris si la mort tragique de l'arpenteur Fournier a été l'objet d'une légende, que nos bienveillants lecteurs nous reprocheraient peut-être de ne pas leur raconter.

A cette époque aussi, tout événement quelque peu tragique avait son dénouement obligato dans une complainte, composée toujours par un poète populaire. Et l'on sait s'il y en avait autrefois de ces bardes, plus habiles dans le maniement de la hache que dans celui de la plume, mais qui ne paraissaient pas s'en douter ! L'inspiration poétique était parfois remarquable, mais nos frustes chansonniers, précurseurs des Décadents de nos jours, ne se mettaient pas en peine de suivre les règles de l'Art Poétique ni de la Grammaire de l'Académie ... La complainte de Fournier que nous citons telle que nous la tenons de MM. Henri Paquet, Pierre Côté et Lucien Morin, de Val- Brillant, en est une preuve entre mille.

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