‹ Notes historiques sur la vie de Molière. 2. éd. rev. par l'auteur et considérablement augmChapitre 4 sur 7 · MOTES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

MOTES HISTORIQUES

aux brillantes folies que devait éclairer, à Versailles, le soleil de mai. Cette fois, en effet, il ne s'agissait plus d'une après-midi consacrée à quelque invention de divertissement. C'était une série de jours qu'allait enchaîner l'un à l'autre la succession de toutes les fantaisies dont se peuvent charmer les yeux et les oreilles, travestissements, cavalcades, courses de bagues, concerts de voix et d'instruments, récits de vers, festins servis par les Jeux, les Ris et les Délices , comédies mêlées de chants et de danses , ballets , machines , feux d'artifice, illuminations, courses de têtes, loteries, collations; une semaine entière (du 7 au 14 ) passée hors de la vie commune, dans les régions de la féerie ; — pour personnages , tout ce que la jeune cour de France avait de plus illustre, de plus élégant, de plus beau; des hommes qui s'appelaient Bourbon - Condé , Guise, Armagnac, Saint-Aignan, Noailles, Foix, Coislin, Lude, Marsillac,Villequier, Soyecourt, Humières, LaVallière; par-dessus tous, le

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Roi, ce premier Louis XIV dont le souvenir s'est trop perdu dans un long règne , le Louis XIV amoureux de vingt-cinq ans ; — à distance , et comme une sorte de réserve pour venir en aide aux nobles acteurs, la troupe auxiliaire du Palais-Royal, Molière en tête ; — pour spectatrices, les reines et les dames , parmi lesquelles se cachait la véritable héroïne de la fête, mademoiselle de La Vallière, relevée depuis cinq mois de ses premières couches. " Le dessein de l'action où le roi figurait était du duc de Saint- Aignau ; cela s'appelait le Palais d'AIcine nii les Plaisirs de l'île enclianiè.e; de lui aussi étaient la plupart des vers que les comédiens récitaient à la louange des reines ; de Bensserade, les vers flatteurs ou malins à l'adresse des divers personnages. Personne n'avait entrepris sur la part de Molière. Quand, le second jour du drame royal, le paladin Roger, c'est-à-dire le roi, voulut donner la comédie aux dames, un théâtre se dressa aussitôt en plein air, éclaii'é par mille bougies et flambeaux, et la troupe

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de Molière (8 mai) y joua h Princesse d'Elide ; l'auteur de la pièce représentait, dans le prologue, le valet de chiens Lyciscas ; dans la comédie, le fou Moron. Quand la trilogie héroïque fut terminée, les plaisirs n'en continuèrent pas moins. Le cinquième jour (1 1 mai) , « sur un de ces théâtres doubles du salon du roi que son génie universel avait " lui-même inventés, » Molière donna les Fâcheux. Le jour suivant (12 mai) une loterie prodigue avait répandu les bijoux dans les plus belles mains, une course particulière avait eu lieu l'après-midi entre Guidon-le-Sauvage (le duc de Saint- Aignan) et Olivier (le marquis de Soyecourt), où celui-ci venait d'être vaincu ; le soir, on s'assembla pour voir, encore sur le théâtre, la troupe de Molière dans une comédie nouvelle de cet auteur qui n'était pas même terminée. Le roi, les reines, les dames, les courtisans prirent leurs places, les violons jouèrent, la toile se reploya, et l'on vit paraître successivement, dans les trois premiers acte'^ de la pièce que nous con-

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iiai.-s.sunb , M'"" Poiuclle, Orgoii et Tartutc. .Si l'on veut bien mettre cet événement à «a date, se faire quel<|uc idée de la société telle qu'elle était alors, se ra|ipeler encore en quel lieu, dans quelle occasion, au milieu de quels amusements, cette apparition vient se produire, on reste frappé d'admiration et de surprise. Tartufe en 1664 ; la dévotion outrée, crédule , imbécile, mais enfin sincère, traduite en ridicule par un comédien; toutes les paroles, toutes les habitudes des personnes pieuses moqueuse ment enqdoyées sur la scène ; et cela devant un monde de belles dames et de grands seigneurs qui, pendant six jours, ont dépensé leur esprit et leur magnificence aux fadaises de la mytiiologie ou du roman chevaleresque ! Tartufe devant le paladin Roger, après les vers du duc deSaint-Aignan, après le ballet des douze signes du zodiaque et la chute enflammée du palais d'Alcinc ! C'est pourtant ce que constate une espèce de procès-verbal, écrit en style de menusplaisirs, où sont racontées fort exactement

les sept journées des « Fêtes de Versailles en 1664. » Et, sans ce témoignage, en effet, on pourrait faire comme a fait, toujours d'après Grimarest, le dernier biographe de Molière (1846), ne pas soupçonner même un fait aussi énorme. Six cents personnes cependant y assistaient, suivant le compte du procès-verbal ; pas une n'a daigné nous dire quelle impression avait causée ce divertissement imprévu parmi ceux qui en furent les témoins, et Bussy-Rabutin était de ce nombre. Pour trouver quelque chose du temps sur ce sujet, il faut encore recourir au pauvre Loret, à qui l'on avait fermé la porte de Versailles, qui n'avait pu rien voir et rien entendre. Loret ne nous dira pas, il est vrai, ce qui s'est passé ce jour-là; mais par lui, et par lui seul, nous saurons un peu de ce qui s'en est suivi. Voici ce qu'on lit dans sa lettre du 24 mai :

(De la cour) uii ([uidaiii m'écrit, El ce (luidam a bon esprit, Que le comédicu Molière,

Dont la muse n'est point ânière,

Avait fait quelque plainte au roi,

Sans m'expliquer trop bien pourquoi ;

Sinon que, sur son Hypocrite (comédie morale),

Pièce, dit-on, de grand mérite,

Et très fort au gré de la cour.

Maint censeur daube nuit et jour.

Afin de repousser l'outrage,

Il a fait coup sur coup voyage

Et le bon droit représenté

De son travail persécuté.

Mais, de cette plainte susdite

N'ayant pas su la réussite.

Je veux encore être, en ce cas,

Disciple de Pythagoras.

De ce témoignage, demeuré unique jusqu à nos jours, ce que nous pouvons conjecturer, c'est que les trois premiers actes du Tar- /u/e furent très bien reçus à Versailles, que les spectateurs s'en divertirent beaucoup sans songer à mal, que le blâme vint du dehors, de Paris, qu'en peu de temps il grandit au point d'intimider Molière et d'embarrasser le roi. Le roi, qui se sentait complice, hésita, faiblit, et le procès-verbal dont nous avons parlé, imprimé bientôt après chez le libraire de la cour, annonça

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que, tout en reconnaissant •■ les bonnes intentions de l'auteur, " le roi avait ^' défendu pour le public » la comédie de 2'artufe.

Après le soir (12 mai), où furent représentés les trois premiers actes du Tartufe^ il y eut encore une journée de réjouissances que Molière termina par le ^lariacje forcé; ce qui a fait dire à Grimarest et à ses copistes qu'il avait composé cette pièce pour la fête de Versailles, quoique la cour Icût déjà vue deux fois au mois de janvier et le public douze fois depuis le I ô février. Ainsi, sur sept jours, il y en avait eu quatre remplis de sa personne et de ses œuvres, la Princesse d'Elide, les Fâcheux, Tartufe, le Mariage forcé , et ce n'est pas exagérer, ce nous semble , que de le mettre de moitié avec le roi dans les succès de cette grande semaine. Mais Molière avait maintenant une femme, et, de ce moment, sa biographie ne peut plus marcher seule ; les anecdotes qui concernent Armande Béjart deviennent une charge de la communauté. Or, on ra-

conte ici que le rôle de la princesse d'ÉIido, joué i)ar la femme de l'auteur, devint funeste au mari ; que les charmes qu'elle y montra lui attirèrent force galants, parmi lesquels lU y en eut trois, non pas des plus obscurs, qu'elle rendit heureux tour à tour, l'un par intérêt, l'autre par amour, le dernier par dépit. Sans entrer plus avant dans cette intrio'ue, il faut voir d'abord d'où elle est parvenue aux écrivains de quelque crédit qui l'ont ramassée. Entre les milliers de pamphlets, d'histoires controuvées, de romans stupides, que répandit sur la terre étrangère l'émigration protestante de 1 685 , s'était trouvé un livret ordurier, fait pour l'amusement de ce qu'il y avait de moins délicat dans les gens de théâtre, et dicté par une haine de mauvais aloi contre la veuve véritablement indigne de Molière.

Cet ouvrage, publié en 1688, à Francfort, avait pour titre : /a Fameuse comédienne ^ ou Histoire de la Guêrin. Quoifju'il s'en fût fait en peu de temps deux ou trois éditions, on peut tenir pour certain qu'il ne

s'était pas élevé encore au-dessus de la classe de lecteurs pour laquelle il était écrit, quand il plut à Bayle, qui ne haïssait pas le commérage graveleux, d'en tirer quelques citations pour son Dictionnaire (1697), et depuis les biographes n'ont pas manqué d'y butiner de longues pages. On est allé même jusqu'à lui chercher un auteur, et nous avons sous les yeux ce passage d'un livre justement considéré : » Lancelot et l'abbé Lebeuf croyaient cet ouvrage de Blot ou du célèbre La Fontaine (note tirée des Stromaies de Jamet le jeune par l'abbé de Saint-Léger) ; - ce qui fait quatre noms employés au service d'une sottise pour le moins, l'ouvrage étant certainement postérieur à 1 G85, et Blot étant mort dès 1655. Quant à La Fontaine, nous laisserons toute liberté à ceux qui croient trouver son style dans le verbiage plat et vuli|;aire de ce libelle, que l'homme le moins habitué au commerce des coulisses reconnaîtra sans peine pour venir de là et devoir y rester. Maintenant il faut dire que

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l'auteur, quel qu'il fût, comédien ou comédienne, qui pouvait connaître quelque chose du portier de l'hôtel Guénégaud, ne savait pas le premier mot de la cour de France, où il place l'historiette dont nous parlons. C'est à Charabord qu'il fait jouer la Princesse d'Elide, et les trois amants qu'il donne à mademoiselle Molière sont l'abbé de Richelieu, le comte de Guiche et le comte de Lauzun. Prendre ces noms n'était pas chose difficile, car ils avaient assez retenti; mais, outre (|ue l'on ne voit nulle part la moindre trace d'une liaison pareille chez les deux derniers surtout, il se trouve encore, par grand hasard, que les deux premiers n'étaient alors ni à Versailles, ni à Paris, ni en France, que l'abbé de Richelieu était en Hongrie et le comte de Guiche en Pologne ; ce qui nous dispense sans doute de chercher s'il n'y aurait pas aussi un alibi pour le troisième.

Certes, s'il ne s'agissait (|ue de l'iionneur d'Armaude ijijart , nous mettrions peu d'intérêt à relever ces mensonges, et nous

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abandonnerions volontiers lafemme de G uérin au caquet de ses pareilles; mais il s'agit de Molière, et, dans ce livre, publié quinze ans après sa mort, on le fait agir et parler, à tel point que ses biographes ont cru Tentendre et ont dévotement recueilli ces reliques de sa conversation, ces confidences de sa pensée. Ce qu'il y a de pire dans cet emprunt, c'est que, tout à côté des feuillets que l'on copiait avec amour, il y en a d'autres qu'on a fait semblant de ne pas voir, parce qu'ils accusaient Molière d'un vice honteux. Ces feuillets, qui ne sont ni plus ni moins vrais que le reste, il fallait oser les regarder , les éprouver, comme nous avons déjà fait, par un peu d'étude historique, et cette confrontation aurait conduit à rejeter le tout avec même dédain. Dans le sale et odieux récit qui concerne Molière et Baron, figure un troisième personnage appelé le duc de Bellegarde, et il n'était l)esoin que de ce nom pour s'apercevoir qu'on lisait une fable. Le seul duc de Bellegarde qu'il y ait eu en France était Roger

de Saint-Lai'v, mort en 1646. 11 eut l»ieii un neveu, fils de sa sœur et mari de sa nièce, Jean-Antoine Arnaud de Gondrin, marquis de ]Montespan, qui se lit noniincr par ses amis, et sans conséquence, duc de Bellegarde ; mais c'était, au temps où 1 on met cette hideuse aventure , un vieillard septuagénaire, retiré du monde, et qui, mort dans un âa'c très avancé, n'a laissé aucune espèce de souvenir. Les noms célèbres , ceux surtout qui ont brillé dans les fastes de la galanterie , semblent toujours être à la disposition des romanciers ignorants , et il n'est pas douteux que l'auteur de la Fameuse comédienne n'ait pris celuici par quelque mémoire vague du brillant seigneur qui l'avait porté sous Henri IV et sous Louis XIII , sans plus de souci de l'anachronisme que des érudits, hélas!

n'en prenaient tout à l'heure , quand ils attribuaient à un homme mort en 16").j un ouvrage de 1688. Ce qu'il fallait dire encore sans crainte aucune, c'est «juc, môme à part cette preuve matérielle de fausteté,

le récit qui la contient est démenti par toute la vie de Molière , même par ce qui s'y laisse voir de moins glorieux. Son triple ménage avec la Béjart, la Debrie et sa femme , indique assez des habitudes toutes contraires à celles que veut lui prêter ici l'auteur de la Fameuse comédienne , qui raconte d'ailleurs ces choses tout uniment et comme s'il s'agissait de mœurs ordinaires. On sait que, grâce au ciel, l'infamie n'a jamais manqué à ce genre de dépravation, et Molière, souvent attaqué, n'eut jamais à baisser le front devant un reproche qui l'aurait mêlé avec les Boisrobert et les d'Assoucy.

Retournons maintenant aux suites des fêtes de Versailles dont ce vilain livre , si chéri des biographes, nous a trop écarté. S'il nous a fallu retrancher de l'histoire de la femme quelques amants illustres , nous pouvons ajouter une circonstance fort remarquable à l'histoire du mari. Le Tartufe restait défendu » pour le public , - ce qui le rendait, pour les audiLcurfe privilégiés,

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un plaisir de haut goût. Le roi avait eu tant de part dans le délit reproché à l'auteur par les dévots de la ville, qu'on ne pouvait véritablement l'en croii'e fort irrité. Une occasion se présenta bientôt , et la plus singulière assurément qui se pût offrir, de montrer à tous combien peu avait été altérée la faveur du comédien. On sait l'insulte faite à l'ambassadeur de France dans la ville de Rome, l'an 1662. Après bien des pourparlers et des menaces , l'affaire s'était accommodée de la façon la plus honorable pour la France, et le pape envoyait au roi un légat chargé de rendre la satisfaction complète. Ce légat , cardinal et neveu du saint-père, fut extrêmement fêté de la cour, et , parmi les divertissements qu'on lui offrit à Fontainebleau, la comédie ne fut pas oubliée. Le mercredi 30 juillet 1664. l'auteur du Tartufe et sa troupe jouèrent la Princesse d'Élide devant l'envoyé de Rome. 11 paraît même (ju'on lui tit venir lenvie d'entendre une lecture de cette pièce (jui venait de scandaliser les

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gens, et Molière se vanta bien haut cl avoir obtenu son approbation. Cependant l'ouvrage s'aeherait. Les trois premiers actes, joués à Versailles, furent représentés une seconde fois , le 25 septembre , à Villers- Coterets , où le roi était allé visiter son frère, et la pièce entière fut essayée au Raincy, chez le prince de Condé, le 29 novembre. C'était encore là une approbation dont Molière pouvait se faire honneur, comme de celle d'un homme éclairé, d'un excellent juge pour les choses d'esprit ; mais c'est une étrange méprise <j[uc de faire du prince de Condé, en 1664, un arbitre souverain de ce qui touchait à la religion. Rien n'était plus notoire, au contraire , que son incompétence volontaire à cet égard , et on peut dire que le héros chrétien , si magnifiquement loué par Bossuet , ne s'était pas encore révélé.

Ainsi, dès 1664, bien avant qu'il fût dans le commerce du public, le Tartufe était devenu un événement du monde , et, si on ne consultait que la physionomie

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géncial'j de cette époque , tout cinjnrinte tle plaisir, de gloire et d'amour, on aurait peine à trouver l'occasion , là-propos de cette œuATe amère et terrible, qui semble faite à l'avance pour les derniers ans d'un long règne à peine commence. C'est en y regardant de près , et dans le détail , que l'on parvient à se l'expliquer. 11 y avait alors un parti religieux , sévère , grondeur et persécuté, partant tout naturellement disposé à la censure des dérèglements joyeux de la cour. Le roi , qui donnait eu effet l'exemple du désordre, et à qui ce parti était suspect pour ses anciennes liaisons avec les cliefs de la Fronde , ne pouvait que trouver bon qu'on se moquât ausbi de cette cabale austère qui l'importunait , et il ne vit pas certainement autre chose dans le Tartufe cpiunc plaisante représaille contre la dévotion rigoureuse , chagrine , sans complaisance pour les faiblesses. La cour le prit ainsi et s'en égavii fort; mais la ville s'alarma. La ville était et est restée toujours , tant que dura cet

état de société , très favorable au jansénisme. En fait d'opposition , on prend ce qu'on trouve, et la querelle religieuse était devenue, pour bien des gens à qui l'on avait interdit le débat politique, un pis-aller assez sortable. Ceux-là donc, et nous voulons dire les magistrats , les bons bourgeois , les notables de paroisse , étaient fort disposés à blâmer ce que Versailles approuvait. Voici comme on s'y prit pour les désarmer, et les intéresser même au succès du Tartufe. Dans l'action de ce drame, il arrive un moment où le professeur de dévotion outrée , l'homme dont Orgon suit avec une entière bonne foi les rudes maximes , vient à employer, pour excuser et justifier sa passion, une doctrine j)lus commode, plus humaine, une doctrine corrompue et corruptrice. Cette doctrine était précisément celle dont les jansénistes accusaient les jésuites, leurs ennemis déclarés. On leur fit entendre que tout l'objet de la comédie nouvelle était là et qu'en un mot le Tartufe continuait les Provinciales.

Ainsi , les deux opinions belligérantes furent amenées à croire qu'il y avait du bon pour chacune d'elles dans l'œuvre défendue , et, le mystère s'en mêlant , tout le monde voulut en goûter.

Ce que nous disons ici n'est pas une supposition plus ou moins ingénieuse pour éclaircir un point obscur de l'histoire. Nous aurions eu peut-être quelque mérite à le deviner ; mais la vérité est que nous avons eu seulement grand plaisir à l'apprendre. C'est de Racine encore que nous tenons cette lumière. Bien peu de temps après l'époque où nous sommes, Racine, élève de Port -Royal, se crut offensé, dans sa dignité toute nouvelle d'auteur dramatique, par un écrit janséniste qui traitait " d'empoisonneurs publics •> les écrivains de théâtre. Racine , l'homme le moins doux qu'il y ait eu, môme parmi les poêles, oublia tout le respect qu'il devait à ses maîtres , et il écrivit contre eux deux lettres furieuses. Dans la seconde , on lit ce qui suit : - C'était chez une personne qui ,

en ce temps-là, était fort de vos amies ; elle avait eu beaucoup d'envie d'entendre lire le l^artufe, et Von ne s'opposa point à sa curiosité. On vous avait dit que les jésuites étaient joués dans cette comédie : les jésuites, au contraire, se flattaient qu'on en voulait aux jansénistes; mais n'importe. La compagnie était assemblée ; Molière allait commencer, lorsqu'on vit arriver un homme fort échauffé, qui dit tout bas à cette personne : « Quoi ! madame , vous allez entendre xme comédie le jour que le mystère d'iniquité s'accomplit, ce jour qu'on nous 6tc nos mères! - Cette raison parut convaincante ; la compagnie fut cono'édiée. Molière s'en retourna bien étonné de l'empressement qu'on avait eu pour le faire venir, et de celui qu'on avait pour le renvoyer. •< Le commencement de cette historiette confirme pleinement ce que nous avons avancé; latin nous fait connaître à quelle époque la chose se passa. Ce fut, en effet, le 26 août 1664 que l'archevêque de Paris fit sortir de Port-Royal douze religieuses.

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Les circonstances qui ont accompagné ou s;uivi la première apparition du Tarhife étant ainsi bien connues , nous n'avons plus qu'à suivre la niai'clie do Molière après cette tentative glorieusement avortée. Son caractère, parfaitement lionnèto, était fort irritable. 11 avait rencontré un obstacle , et, quoiqu'il n'en fût véritablement résulté aucun dommage , aucun danger pour lui , quoiqu'il fût resté en aussi bonne position auprès du roi , et que sa réputation dans le public n'eût fait sans aucun doute qu'y gagner, il en gardait un vif ressentiment. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il écrivit le Festin de Pierre. La fable en était populaire; il y avait plus de six ans déjà qti une troupe de campagne d'abord, puis la troupe italienne, ensuite celle de l'hôtel de Bourgogne , en avaient rassasié les spectateurs , et il n'est nullement à croire, comme Voltaire l'a dit , qu'il y eût pour la troupe de Molière un besoin pressant de la reproduire. Ce qui est plus certain, c'est qu'elle semblait convenir fort bien à la si-

tuation où se trouvait l'auteur du Tartufe. On l'avait traité , ces derniers mois , de libertin , d'impie et d'athée : ce sont mots dont les dévots de toutes les robes ne sont point avares. Il allait montrer sur son théâtre un libertin puni , un impie foudroyé, un athée plongé dans l'abîme. Malheureusement il y a , au fond même de ce sujet , quelque bonne foi qu'on y apporte , quelque sérieuse intention qu'on ait de le faire servir à l'édification du prochain , un inconvénient contre lequel nul talent ne saurait prévaloir. C'est que le libertin amuse, qu'il met le spectateur de son parti, tant que dure son péché en action , et que le châtiment surnaturel , qui arrive à la fin pour terminer la pièce , n'épouvante et ne corrige personne. Et , dans le fait , on ne voit pas que Molière , qui pouvait assurément beaucoup , se soit donné trop de peine pour éviter ce mauvais résultat. Son don Juan incrédule, moqueur, brave , mettant toujours l'honneur à part dans sa mauvaise conduite, toujours heureux jus-

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qu'à ce qu'un miracle s'opère . n'était pas fait certainement pour rendre odieux le libertinage , surtout quand l'auteur n'avait songé à lui opposer qu'un valet poltron , gourmand et cupide , dont il eut encore le tort de se donner le rôle sous le nom de Sganarelle. Aussi personne n'y fut -il trompé , et le Festin de Pierre , joué le 1 5 février 1665, aggrava ce qu'il semblait vouloir réparer. On doit permettre aux partis , même à ceux dont ou se tient le plus éloigné , d'être clairvoyants sur leurs intérêts. Les dévots sentirent bien qu'on leur faisait un nouvel outrage , et ils s'en plaignirent. Dès la seconde représentation , il fallut retrancber quelques passages, cette scène " du pauvre » notamment, dont le dernier mot a de quoi confondre , lorsqu'on l'entend prononcer à deux siècles en arrière de noi'.s. Une polénii([ue violente s'engagea contre la pièce, qui disparut bientôt de la scène sans être imprimée. L'effet qu'elle avait produit sur les personnes sincèrement pieuses , sur les plus

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purs adeptes du jansénisme , se retrouve encore dans l'ouvrage déjà cité du prince de Conti. " Y a-t-il , " s'écrie le prince théologien, >■ une école d'athéisme plus ouverte c[ue If Festin de Pierre , où , après avoir fait dire toutes les impiétés les plus horribles à un athée qui a beaucoup d'esprit, l'auteur confie la cause de Dieu à un valet à qui il fait dire , pour la soutenir, toutes les impertinences du monde \ Et il prétend justifier à la fin sa comédie, si pleine de blasphèmes , à la faveur d'une fusée qu'il fait le ministre ridicule de la vengeance divine ! » Tout cela pouvait être mieux dit, mais ne manquait pas de raison, et, s'il était possible de croire que Molière eût conçu le dessein candide d'écrire un drame contre l'impiété , il faudrait reconnaître qu'il n'y avait pas réussi.

Le roi avait défendu à IMolière de montrer son Tarlufe devant le public; il nous semble fort probable que pareille injonction lui avait été faite pour qu'il ne publiât pas ^^on Ffslin de Pierre. Quand lamitié existe

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clioz celui qui commande, elle l'oblige à indemniser celui qui obéit, et le roi n'y manqua pas. Au mois d'août suivant, il pria son frère de lui céder ses comédiens, leur assura une pension de sept mille livres, et la troupe de Monsieur devint " la Troupe duRoi, " ce qui n'empêcha pas celledel'hùtel de Bourgogne de continuer à s'appeler ' la Troupe royale. » Ce fut dans ce temps aussi que Molière devint père du seul enfantqui lui ait survécu, de cette fille dont le sieur de Modène fut parrain le 4 août 1665. Le 15 septembre suivant, la nouvelle troupe du roi alla représentera Versailles l'amour médecin, encore " un impromptu, fait, appris et joué en cinq jours, » encore •• une pièce mêlée d'airs, de symphonies, de voix et de danses. ■> Molière y paraissait de nouveau dans le caractère de Sganarelle, cette fois père de famille, bon bourgeois, malin, entêté et pourtant crédule. On n'a pas remarqué c[ue, dans la première scène, il avait jeté un trait plaisant sur la profession de son père. " Vous êtes orfèvre,

monsieur Josse ! » mot devenu proverbial, n'était que la moitié de la leçon comique adressée aux donneurs d'avis ; l'autre regardait " monsieur Guillaume, qui vend des tapisseries. - Ce qui donne une véritable importance à cette spirituelle bluette, c'est la nouvelle audace qu'y déploya Molière, encore tout froissé de son premier engagement avec les dévots, contre d'autres ennemis qu'il lui avait plu de se donner. Le Festin de Pierre contenait déjà ([uelques moqueries sur les médecins; mais ces moqueries venaient de don Juan, " impie en médecine - comme en tout le reste. Maintenant, à Versailles, devant la cour, et le roi prêt à rire, Molière vient livrer à la raillerie la plus cruelle, non pas seulement la médecine, non pas seulement les médecins, mais des hommes connus de tous, parfaitement indiqués par l'imitation burlesque de leur gestes, de leur langage, de leurs noms. Or, voilà ce qu'il faut croire, non pas sur le dire des commentateurs, qui n'y voient pas bien clair, mais sur le témoi-

gnage des contemporains. Guy Patin, médecin aussi , mais médecin frondeur , ne hantait pas les théâtres, il est même fort douteux qu'il ait jamais ni vu ni compris Molière; mais il connaissait apparemment les gens de son métier, et c'est lui qui nous apprend (22 septembre) qu'on « ajoué à Versailles une comédie des médecins de la cour, où ils ont été traités de ridicules devant le roi, qui en a bien ri. On y met, ajoute-t-il, en premier chef les cinq premiers médecins, et, pardessus le marché, le sieur des Fougerais. » Plus tard, quand la pièce fut donnée au public, il écrit encore (25 septembre) : " On joue présentement à l'hôtel de Bourgogne (au Palais- Royal) r Amour malade (l'Amour médecïîi); tout Paris y va en foule pour voir représenter les médecins de la cour, et principalement Esprit et Guenaut, avec des masques faits tout exprès ; on y a ajouté des Fougerais. - Guy Patin se trompe évidemment sur le nombre des médecins joués, comme sur le titre de la pièce et le

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thcàli'c OÙ 011 la donne ; mais il no &aui'ait tto tromper sur la qualité des gens qu'il désigne. Les " cinq premiers médecins - sont en effet cinq personnes de cette profession, ayant chacun le titre de « premier médecin ■• dans les maisons des personnes royales ; et il n'y en avait réellement ni })lus ni moins, savoir : pour le roi, Valot ; pour la reinemère, Seguin; pour la reine, Guenaut; pour IMonsieur, Esprit; et pour Madame, Yvclin. Des Fougerais (Desfonandrès) n'étant pas de ce nombre et figurant dans la ]nèce, il s'ensuit qu'un des cinq a été épargné, puisqu'il ne s'y trouve en effet que cinq médecins ridicules. Après cela, que les applications soient distribuées bien ou mal, il n'en reste pas moins certain qu'elles se firent dès lors, qu'elles portaient sur des hommes parfaitement reconnaissables, qui avaient charge dans la famille royale et réputation dans la ville; que Molière n'eut pas à les désavouer et qu il ne fut nullement inquiété pour y avoir donné lieu.

On a cherché un motif puéril à cette violente déclaration de 2;uerrc contre la médecine et les médecins ; nous croyons (|n ou serait pins prés de la vérité eu lui donnjn'.L une cause attiigeante. Cet homme, (]ui ^e moquait si l)ien des prescriptions et des remèdes, se sentait malade. Avec une dose ordinaire de faiblesse, il aurait demandé à tous les traitements une g-uérison peut-être impossible. Ferme et emy>orté comme il était, il aima mienx nier d'une manière ai»soluc le pouvoir de la science, lui fermer tout accès auprès de lui, etemplover ce (jui lui restait de santé à remj)lir sa vie selon son goût et sa passion. II y avait donc dans son fait, à l'égard de la médecine, quelque chose de pareil à la révolte du pécheur incorrigible contre le ciel, une vraie bravade d'incrédulité; mais il la soutint avec tant de constance et de bonne humeur, il se livra lui-même si gaiement pour enjeu à cette folle gageure, qu'on ne j)eut se défendre d'une admiration conipatissante en voyant une raillerie, qui naît du désespoir,

ne s'arrêter que par la mort. Son mal était à la poitrine, et se révélait par une toux fréquente, dont il savait tirer, pour ses rôles, des effets plaisants. « La toux de Molière •• est demeurée longtemps, comme la claudication de Béjart, une tradition du théâtre. Elle annonçait son entrée en scène, elle entrecoupait son débit d'une façon toute divertissante. Il se fait dire lui-même par Frosine, dans l'Avare^ que sa fluxion ne lui sied pas mal, et qu'il a bonne grâce à tousser. Dans une pièce hostile, dont nous parlerons plus tard, un des personnages s'écrie en l'entendant :

Oui, c'est lui; je le viens de conuaitre à sa loux.

Outre cette incommodité habituelle, il lui survenait par intervalle des accès de maladie aiguë qui le tenaient au lit et mettaient ses jours en danger. Le premier dont nous ayons pu trouver la trace est de bien peu de temps postérieur à l'Amour médecm.

Nous le tenons de Charles Robinet, qui

avait pris la succession de Lorct, mort ou 1665. Il écrit le 21 février 1666 :

Je vous dirai, pour autre avis,

Que Molière, le dieu du ris

Et le seul véritable Moine

Dont les dieux u'out qu'uu vain luutunie,

A si bieu fait avec Clolou,

Que la Parque au gosier gloutou

A permis que sur le théâtre

Tout Paris encor l'idolâtre.

Peu de mois après cette résurrection, le 4 juin 1666, Molière donnait au public /«^ M isant/u'ope. Nous n'avons pas, Dieu mçrci, à nous occuper de tous les commentaires dont cette pièce a été le sujet. C'est le sort des chefs-d'œuvre de susciter parfois un blâme paradoxal, mais surtout de subir sans cesse le verbiage de l'enthousiasme démonstratif. Ici nous cherchons seulement à rétablir la vérité de l'histoire. On a déjà fort bien, mais fort tard, réfuté l'assertion de Grimarest, qui découvrit, on 1705, ([wo le Misajilltrope avait été d'abord froidement accueilli du public, lorsque deux coutem-

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porains, doux rivaux, Donneau de Visé et Subligny, avaient constaté, dès le lendemain, le succès de l'œuvre nouvelle, succès moins vit' sans doute, moins bruyant, moins général, que nel'eùt été dans tous les temps celui d une fiirce excellente, mais tel entin que Tun (Visé) en faisait le texte d'une longue lettre adressée à la cour, que l'autre (Subligny) faisait dire, le 17 juin, à sa " Muse daupliinc . •<

Une chose de ton grand cours El do beauté très singuliiirc Est une pièce de Molière.

Toute la cour en dit du bien.

Après son Misrnilhrope, il ne faut plus voir rien ; C'est un clief-d'aMivre ininiilable.

Il csi un autre point sur lequel on s'égare depuis quelque temps avec une singulière liljcrté. C'est l'application, aux personnages nommés dans l'histoire, de tous les traits que l'on rencontre dans les livres. Cette manie, non pas de trouver, mais de fournir des - clés, » a toujours fait le désespoir des écrivains moraux ou satiriques.

SLR LA ME UE MOLIKKE. 1 i l

même de leur vivant, et quand on savait où rencontrer les gens dont il était question. Jugez ce qu'il en doit être aujourd'hui de ces désignations faites au hasard, sans nulh' connaissance du monde où Ion prétend s'introduire, et pour le seul plaisir d'écrire des noms illustres dans un commentaire ! Que l'on ait signalé de la ressemblance entre Alceste et le duc de Montaubicr, cela est incontestable et contemporain; mais quel homme de cette époque se serait avisé de reconnaître dans Oronte, dans ce faquin de qualité tout au plus, qui prétend que " le roi en use honnêtement avec lui, " le duc de Saint-Aignan, mauvais poète sans doute, connue tout grand seigneur de l'Académie française, homme d'esprit pourtant et du plus exquis savoir-vivre, le Mécène d'alors, respecté de tous, tendrement aimé du ]'oi, comblé de ses plus hautes faveurs, cité partout pour " le modèle d'un parfait courtisan? " Dans ce tcmj)s aussi, qui aurait seulement pensé que Cx^limène pût être la duchesse de Longucville, la sœur

de monsieur le Prince, vouée depuis treize ans aux pratiques de la religion la plus austère? En songeant que de pareilles sottises ont été dites et sont répétées, on se sent prêt à écouter plus patiemment un dernier commentateur qui veut que Molière ne soit pas allé cherelier si loin et si haut ses modèles, qu'il les ait pris tout simplement dans sa maison, dans sa troupe, dans son entourage, et qu'avec les seules figures de sa femme, de ses camarades et de ses amis, il ait composé ce tableau, où nous avions cru voir la peinture des travers et des vices de la société la plus polie,

Le Misanthrope fit, quoi qu'on en ait dit, son chemin tout seul sur le théâtre pendant deux mois, non pas à la cour, car le deuil de la reine-mère (morte le 20 janvier 1666) avait suspendu toute espèce de fête, mais au Palais-Royal. Ce fut seulement le 6 août que Molière fit représenter le Médecin maigre lui. Au mois de novembre le logis royal se rouvrit pour la comédie, et il est fait mention d'une représentation du Mi-

santlirope, donnée le 26 chez Madame. Molière eut bientôt à reprendre ses travaux de commande pour les plaisirs du maître. Il fournit d'abord au Ballet des Muses, exécuté à Saint-Germain le 2 décembre, la comédie encore inachevée de Mklicerte ; puis, pour une seconde représentation du même ballet, 5 janvier 1667, il remplaça ce fragment de pièce en vers par une pièce complète en prose, le Sicilien ou l'Amour -peinire. Une lacune se trouve ensuite dans cette vie si occupée, et nous ne saurions qu'en croire, si Robinet ne venait à notre aide en nous disant, à la date du 17 avril 1667 :

Le bruit a couru que Molière Se trouvait à l'extrémité Et proche d'entrer dans la bière; Mais ce n'est pas la vérité.

Je le connais comme moi-même :

Son mal n'était qu'un stratagème Pour jouer même aussi la Parque au trait fatal.

Ce mal néanmoins était si vrai qu'il le tint deux mois de plus éloigné de la scène. Il y reparut le 1 0 juin dans le Sicilien, joué pour

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la première fois ce jour-là sur le théâtre du Palais-Royal : >. Eilui, - dit encore Robinet le 1 1 juin :

Kt lui, loul rajeuni du lait De quel([Ui; aulre infaïUe d'Inache Qui se couvre de peau de vache, S'y remontre enfin u nos yeux Plus que jamais facétieux.

Or, pondant cette maladie, la seconde en moins de f^uinze mois, qui avait condamné Molière au repos et au laitage, la scène politique s'était agitée. Après six années d'un règne hautain, mais calme et sédentaire, le roi Louis XIV, qui n'avait encore eu de querelles qu'au loin par ses ambassadeurs et ses vaisseaux, venait défaire tout à coup sonner la tronqjctte et marcher des soldats vers la frontière la plus prochaine. Il s'agissait d'aller prendre ou conquérir la part d'héritage qu'on prétendait « dévolue » à l'infante Marie-Thérèse par la mort de Philippe IV , c'est-à-dire les Pays-Bas. Quoique la succession lut ouverte depuis plus d'un an (17 septembre 1065), c'était à

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peine >i, durant l'hiver de I6()7, alors qne se dansait à Saint-Gerninin le Ba/k/ des Muses, on avait pu croire disposé pour lu guerre ce jeune roi qui se divertissait si bien. Cependant, après le carnaval de cett(; année, après une dernière fête de Versailles, " qui avait duré les trois jours gras et coûté des millions à tout le monde, » trois armées s'étaientmiscs en mouvement, dont l'une avait pour chef le maréchal de Turenne. Bientôt le roi lui-même, et à sa suite toute la cour, avait pris le chemin de la Flandre. " Paris est un désert, » écrivait le 20 mai madame de Sévigné. Dès le IC, en effet, le roi avait quitté Saint-Germain avec sa femme et sa maîtresse; le 3 juin, il entrait à C'harleroy; le 25, il avait pris Tournay ; le 2 juillet, il étaitdevant Douai, qui se rendit le 6 ; le 31 , il prenait possession d'Oudenarde, et le 5 août il manquait Dendermonde. Ce jour-là même, à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal, Molière donnait au public lacoinétlie que depuis trois ijns il lui était défendu de jo\ier, fai-

blement déguisée par le titre de Vlmpos' teur.

De ce véritable coup d'Etat nous n'avons qu'un témoin, et ce témoin n'est pas plus que Robinet. Ce pauvre écrivain adressait à Madame ses lettres imprimées ; il venait de finir sa missive hebdomadaire, et l'avait datée du 4 août. Le vendredi 6, pendant qu'on l'imprimait , il alla au Palais-Royal, et, en sortant du spectacle , il écrivit à la bâte une vingtaine de vers détestables, que personne n'a lus parce qu'ils sont en forme de préface , pour annoncer le nouveau triomphe de Molière, triomphe qui , selon lui , devait durer » longtemps . •• Le samedi 6 , un ordre du premier président défendit de jouer la pièce le lendemain , et le prudent Robinet n'en parla plus.

C'est là tout ce que nous savons des contemporains sur ce sujet, et nous tenons le rf>ste de Molière lui-même. Le roi étant à l'armée, le chancelier avec le conseil à Compiègne, la police de Paris appartenait sans conteste au pai'lement. Le chef de cette

compagnie, qui savait comme tout le monde la défense faite à Molière de jouer publi- (|uenient le Tartufe, lui demanda compte de cette infraction au commandement qu'il avait reçu. Sur quoi , et c'est Molière qui le dit, " tout ce qu'il put faire pour se sauver lui-même de l'éclat de cette tempête, ce fut de dire que le roi avait eu la bonté de lui en permettre la représentation , et qu'il n'avait pas cru qu'il fût besoin de demander cette permission à d'autres, puisqu'il n'y avait que le roi qui l'eût défendue. " C'était le cas d'en référer au roi, qui pouvait en quelques jours confirmer ou démentir cette allégation, et, en attendant sa réponse, de laisser , comme on dit au Palais, •■ les choses en l'état." C'est ce qui fut fait, et rien de plus. Le dernier acte notoire étant une défense déjouer la pièce, la représentation en demeura suspendue.

Molière n'eut pas, heureusement pour lui, l'occasion de prononcer le mot, déjà vieux de son temps, dont on lui a fait honneur, et qui ne serait certainement pas resté im-

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