Notes historiques sur le musée de peinture de la ville de Rouen
On convient généralement que la Révolution française a été fatale aux arts ainsi qu'à la littérature. Il n'en pouvait être autrement. Les ordres religieux abolis , que devenaient ces merveilles d'architecture que la piété de nos pères avait consacrées à Dieu? Ces monuments que nous admirons aujourd'hui , dans les débris qu'ils ont laissés sur le sol , ne devaient pas survivre au but de leur fondation. Le mérite de l'art, faiblement ou peu généralement apprécié , ne suffisait point , malgré les efforts de quelques hommes, pour protéger les peintures et les sculptures sacrées qui enrichissaient les chapelles , couvraient les saintes reliques ou servaient à la célébration des divins mystères, du moment qu'on était convenu de ne plus voir en elles qu'une expression de la crédulité. Les écussons attiraient naturellement le mépris sur les tombeaux et les verrières qu'ils ornaient d'ordinaire , et la haine qu'on avait inspirée au peuple pour l'autorité civile et religieuse se retournait contre celle de la science et du
génie. Tout ce qui attestait la supériorité excita le soupçon, tout revêtit, aux yeux des populations égarées, le caractère de la superstition et de la féodalité. Ce fut peu de s'attaquer aux statues des rois et des saints , aux châteaux et aux églises ; on prit , en plusieurs endroits , de simples feuilles de lierre et d'acanthe , des masques de chimères antiques et des lions égyptiens pour des signes féodaux (1) ; un zèle farouche sembla s'attacher à faire disparaître de la face de la France tout ce que le génie des arts avait fait depuis plusieurs siècles pour la glorifier et l'embellir. Il en coûte de le dire : même dans ce pays, qui eut part moins que tout autre aux malheurs de cette époque , que de ruines , que de pertes irréparables ! On a gaspillé les fonds publics à détruire et à dévaster, et , pour comble de ridicule, un citoyen ombrageux exprima hautement ses alarmes de voir subsister au-dessus de la cathédrale déserte un coq qu'il considérait , lui aussi , comme un emblème de fanatisme (2).
Si , malgré l'esprit de vandalisme qui régnait presque partout , de nombreux objets d'art ont été conservés à ce département, nous en sommes redevables, nous ne devons pas l'oublier, à quelques personnes intelligentes et actives qui songèrent de bonne heure à les réunir sous les
(1) Voy. Instruction sur la manière d'inventorier et de conserver dans toute l'étendue de la République tous les objets qui peuvent servir aux arts , etc. An II de la République.
Voy. aussi les rapports sur le vandalisme, par le citoyen Grégoire. An III.
(2) J'ai tiré des archives départementales la plupart des renseignements qui m'ont servi à composer cette notice. Je me dispenserai d'y renvoyer le lecteur, chaque fois que ces renseignements auront été empruntés aux liasses spéciales à cette matière. Les archives municipales de Rouen ne m'ont servi que pour la seconde partie
yeux de l'autorité centrale , et à former un musée départemental et public de ces dépouilles , que la confiscation avait mises aux mains de la nation , on plutôt avait livrées en proie à l'ignorance et à la cupidité La loi du 5 novembre 1790 avait décidé qu'il serait fait de l'ordre du département , par les directoires de districts ou par tels préposés que ceux-ci commettraient , un catalogue des livres, manuscrits, médailles, machines, tableaux, gravures et autres objets de ce genre qui se trouveraient dans les bibliothèques ou cabinets de corps, maisons et communautés supprimés et conservés provisoirement. Au corps législatif, il était réservé de déterminer les objets à conserver d'après les observations des municipalités , vérifiées par les directoires de districts , et d'après l'avis du département ; ces dispositions et celles de la loi du 20> mars 1791 , étaient insuffisantes ; le directoire de la Seine- Inférieure prit sur lui d'y suppléer. Il s'attribua un rôle plus important que celui que les lois lui assignaient. Nous nous garderons de lui en faire un reproche , puisque ce fut à notre profit ; nous nous empresserons même de reconnaître la vérité du témoignage qu'il se rendait à luimême en l'an IV, en déclarant que l'Administration n'avait point entendu concentrer les sciences et les arts dans un cercle étroit , mais conserver plus sûrement des objets scientifiques qui auraient pu être confondus , lors de la vente, avec le mobilier des maisons nationales.
Dès le mois de juillet et le mois d'août 1791 , MM. Lemonnier et Le Carpentier s'étaient livrés à l'examen et au triage des tableaux qui provenaient des établissements religieux supprimés dans l'étendue du district de Rouen , et se trouvaient accumulés avec les livres et les archives dans le couvent des Jacobins. M. Lemonnier, peintre de l'Académie royale et membre de la Commission des monuments , était venu dans ce pays , qui l'avait vu naître et où
se trouvaient ses principales œuvres , pour éclairer et seconder les administrateurs du département. Ce fut à ses instances qu'on adjoignit M. Le Carpentier au travail du dépôt. Celui-ci s'était établi à Rouen . après quelques années d'absence , pour faire les dessins de l'Histoire pittoresque de France , emploi que la Révolution était venue tout-à-coup arrêter. Ces deux artistes , accompagnés de M. Goube , administrateur du district de Rouen , et de Dom Gourdin , ancien religieux de Saint- Ouen , furent introduits, le 18 août 1791 , auprès du directoire du département, et appelèrent l'attention de ses membres sur les monuments de l'art et de la littérature. M. Lemonnier présenta un mémoire tendant à ce qu'il fût très incessamment désigné un local pour le muséum ou bibliothèque publique, et que ce choix une fois déterminé, on profitât du reste de la saison pour faire partir deux commissaires à l'effet de recueillir dans le département les livres choisis des bibliothèques , devenues domaines nationaux , les tableaux , sculptures , vitraux , inscriptions , vases et médailles , etc. Cette demande , nous le constatons à l'honneur du directoire, fut prise en sérieuse considération. Dom Gourdin et M. Le Carpentier furent autorisés , par arrêtés des 5 et 13 septembre 1791 , à parcourir les églises collégiales et maisons supprimées , dans toute l'étendue de la Seine-Inférieure, pour y procéder à l'inventaire raisonné des bibliothèques, tableaux et monuments d'art. Ils parcoururent Rlainville , Argueil , Beaubec , Forges , Neufchâtel , Gournai , Bellozanne , Aumale , Saint-Martin-d'Auchi , le Tréport , Eu , Dieppe , Veules , Saint- Valeri-en-Caux , Valmont, Montivilliers , le Havre, Ingouville, Graville, le Valasse , Ouville , Caudebec et Saint- Wandrille Us trouvèrent à Saint-Martin-d'Auchi deux tableaux de Restont , l'Annonciation et Saint Martin partageant son manteau ; à l'abbaye du Tréport , trois tableaux , le premier de l'un
des Vanloo , représentant la fondation de l'abbaye par Robert comte d'Eu , les deux autres représentant la Cananéenne et la Samaritaine, d'après Boullogne et Ph. de Champagne ; au couvent des Capucins du Havre, un bon tableau de contretable , l'Adoration des Bergers, de Sacquespée (1); aux Feuillants d'Ouville, plusieurs tableaux d'un mérite remarquable , dont quelques-uns figurent encore aujourd'hui au musée ; aux Capucins de Caudebec, Notre-Seigneur descendu de la croix , sur les genoux de sa mère, peint par Sacquespée; à Saint Wandrille, la Multiplication des pains , saint Benoît , entouré de ses religieux , recevant le viatique ; l'Aumône faite par la Vierge encore enfant, de Daniel Halle (2); saint Benoît mourant entouré de ses religieux , de Sacquespée ; la Trinité, de LeTellier, et une belle collection de médailles de bronze; à l'abbaye du Valasse, ils n'avaient trouvé qu'un petit nombre de tableaux : le reste, ainsi qu'une partie notable de la bibliothèque , avait déjà été vendu par le commissaire du district , malgré les réclamations de la municipalité. Le district de Gournai n'avait rien produit ; tout avait été vendu ou pillé.
L'enlèvement des livres et des œuvres d'art se fit presque partout sans obstacle. Le Havre obtint que le tableau de la contretable des Capucins resterait dans leur église , jusqu'à ce qu'elle eût été complètement fermée. A Fécamp , le trésorier de Saint-Etienne , le sieur Mettais , s'opposa à
(1) Tableau original peintfen 1670; 7 pieds 7 pouces sur 5 pieds 4 pouces de large. Lettre de Le Carpentier. Au Havre se trouvait un autre tableau du même maiîre, représentant une offrande à la Vierge, peint en 1671 ; 6 pieds 10 pouces sur 4 pieds 10 pouces de large.
(2) Second essai sur le département de la Seine, par S.-B.-J. Noël, p. 142, 143.
l'enlèvement du beau tableau de La Hire , qui provenait de l'église supprimée des Capucins et avait été déposé dans l'église paroissiale. Le peuple s'attroupa autour des voitures où Ton avait chargé les trésors littéraires et artistiques du pays, et se mit à couper les cordes qui les retenaient. Le conseil municipal , pour calmer cette effervescence , jugea prudent de faire remettre au sieur Mettais le tableau qu'il réclamait , et requit main-forte pour le départ des commissaires et de leur butin ; mais Fécamp ne gagna rien à cette résistance : le trésorier et le major de la garde nationale , pour en avoir été complices , furent très sévèrement repris , et le chef-d'œuvre de La Hire fut enlevé quelques jours après et escorté , pour plus de sûreté , à une grande distance de la ville , par un détachement de cavalerie.
A la suite de cette tournée , M. Le Carpentier reçut une commission spéciale pour le déplacement de la Mort de saint François , de Jouvenet , et peu de temps après , le 26 janvier 1792 , il fut chargé de la visite de tous les établissements religieux supprimés de la ville de Rouen , et du transport des objets d'art qui s'y rencontreraient au couvent des Jacobins. Ce nouveau versement , qui porta à sept cent vingt-huit le nombre des tableaux , ne fit qu'augmenter le pêle-mêle qui existait déjà. 11 devenait urgent , plus que jamais , de mettre à part les chefs-d'œuvre dont l'intérêt public réclamait la conservation. Le travail de triage et de classement fut entrepris par MM. Lemonnier et Le Carpentier , et bientôt ils furent en mesure de présenter au directoire de département un état des tableaux rassemblés au dépôt. Il en résultait que sur le nombre, cent quarante-un étaient des originaux faits pour honorer l'école française , et méritaient d'être recueillis dans le musée que le département se proposait de former; que quatre-vingt-dix-sept étaient de bonnes copies ou des ori-
ginaux d'un mérite intérieur, propres à décorer les églises ; que-quatre cent quatre-vingt-dix étaient inutiles ou d'une composition si médiocre qu'ils devaient être vendus ou distribués aux églises de campagne. Le directoire décida , par arrêté du 21- mai 1792 , que les tableaux de première classe seraient réparés , nettoyés et suspendus provisoirement tant dans l'église Saint-Ouen que dans les salles des Jacobins , pour y rester à la disposition du département ; que ceux de deuxième classe seraient accordés à litre de dépôt provisoire aux fabriques des villes et bourgs de la Seine-Inférieure , pour être également à la disposition de l'Administration, dans le cas où l'Assemblée nationale en ordonnerait autrement; qu'il serait fait par M. Le Carpentier un second choix des tableaux de troisième classe ; que les meilleurs seraient mis en réserve pour en être disposé ainsi qu'il serait statué ultérieurement. Quant aux portraits, ils devaient être rendus aux familles qui les réclameraient.
Le soin de former une collection de tableaux à l'église Saint-Ouen fut confié à M. Lemonnier , sous la surveillance d'un administrateur du département , M. Rondeaux de Montbray, que le progrès funeste de la Révolution fit bientôt disparaître de la scène politique, au grand préjudice des arts et de la littérature dont il soutenait généreusement la cause. Le sieur Bellot , peintre de Paris, transporta à Saint-Ouen et répara , d'après leurs ordres , quarante tableaux de grande dimension ; les plus petits et ceux qui semblaient d'une plus haute valeur furent laissés à la garde de M. Le Carpentier et placés dans deux salles du couvent des Jacobins, comme particulièrement propres à orner un musée. Les frais qu'entraînèrent le rassemblement , la réparation et le placement des tableaux , découragèrent le département ; il fut décidé qu'on s'en tiendrait là pour le moment. Quoique le projet de M. Lemonnier n'eût
reçu qu'un commencement d'exécution , il ne laissa pas de s'applaudir de ses résultats. « J'espère , écrivait-il à son « ami M. Rondeaux, que vous n'aurez que de la satisfaction a de cette entreprise , qui va fixer la marche uniforme « dans les départements , par le rapport exact que j'en « ferai au Comité des arts à Paris. » Dans une autre lettre, il annonçait que le ministre lui avait adressé des félicitations pour ses opérations à Rouen. L'Administration départementale , de son côté , ne pouvait manquer de lui témoigner sa reconnaissance pour les importants services qu'il rendait gratuitement au pays. Elle le fit , mais sans profit pour la gloire de l'artiste , en lui confiant , de l'aveu du Conseil national , l'exécution d'un tableau allégorique propre à rappeler à tout cœur français que l'homme libre chérit l'égalité
Ce qui est certain , c'est que cet essai de musée , organisé avec célérité , dans la crainte des événements , fut accueilli dans cette ville avec une faveur marquée , et ne fut point sans influence pour inspirer au peuple le respect des œuvres d'art. Malheureusement, cette exposition ne dura guère. A en croire M. Vauquelin (1), la barbarie l'aurait fait disparaître sous le prétexte le plus insensé. Mais rien ne put décourager M. Lemonnier. Il continua à avertir les administrateurs ; il redoubla d'efforts pour ranimer en eux le goût des arts qu'affaiblissaient de plus en plus les préoccupations politiques. « Dans l'intérieur des maisons religieuses, leur écrivait-il, on trouvera beaucoup de choses qu'il faut soigneusement recueillir. Qu'on enlève tout , je vous prye , très strictement, moyens tableaux ,
(I) Voyez Mémoire du citoyen Auber sur la nécessité de réunir et de rendre publics, dans le département , les chefs-d'œuvre de l'art , et en particulier ceux de la commune de Rouen.
tous objets de curiosité , et surtout les estampes. C'est là où on retrouvera les belles épreuves ; jusqu'à présent elles ont toutes été pillées ou vendues pour la forme. Je suis sur de ce que j'avance. Faites en sorte qu'on ne pille plus , et que les municipalités ne s'approprient plus rien de choses essentielles. » Une autre fois il leur disait : « Sauvés promptement de votre ci -devant église cathé- « drale les objets d'art et de richesse de tout genre ; « surveillés la conservation des chefs-d'œuvre de Cham- « pagne , de Jouvenet, de Le Tellier, ainsi que les statues, « notamment celles de Brézé et son sarcophage , les co- « lonnes et les marbres, dont on peut faire un emploi utile. « Qu'il ne soit porté aucune atteinte aux portes de Saint- « Maclou , aux plus beaux vitraux épars. » Assurément , on ne peut songer sans peine à ces marbres et à ces peintures arrachés , sans respect du passé , de lieux pour lesquels ils avaient été faits , de leur musée naturel , s'il est permis de parler ainsi. A une église seule convenaient ces ornements que la pensée religieuse avait inspirés pour la décoration des autels , et ces pieux monuments que l'affection des familles avait destinés à couvrir la cendre des morts et à perpétuer leur mémoire. Hors de là, remploi le plus utile semblait encore misérable Mais , hélas ! au point où on était arrivé, on ne comprend que trop le sentiment d'effroi qui animait M. Lemonnier ; l'enlèvement de ces objets était devenu une mesure nécessaire ; c'était, le seul moyen de les préserver de ia friponnerie des spéculateurs , du vandalisme des administrations inférieures.
Lorsque le décret du 16 août 1792 ait ordonné l'aliénation de toutes les maisons occupées par les religieux et religieuses, de nouvelles visites durent avoir lieu. Jusqu'alors , en effet , on ne s'était occupé que des couvents d'hommes. Le sieur Bellot fut nommé , par arrêté du dé-
parlement ( 16 août 179*2) , commissaire, aux fins de se transporter dans les maisons religieuses du département , et d'en enlever avec soin tous les monuments relatifs aux arts et aux sciences , pour le tout être déposé dans la salle des ci-devant Jacobins (1). Le 28 octobre même année, le Conseil du département arrêta, d'après les ordres du Ministre de l'intérieur , qu'il serait nommé , par chaque district , un homme de goût , ami des arts , qui se transporterait dans chacune des maisons royales , religieuses et des émigrés, situées dans l'arrondissement du district, pour y prendre note , marquer d'une étiquette ou cachet tous les objets dont il jugerait la conservation utile au progrès des sciences , avant qu'il fût procédé à la vente du reste du mobilier. Ces objets devaient être recueillis par les soins de cet homme de goût, dans un ou plusieurs dépôts provisoires . en attendant que le département les fît transférer au dépôt général , sous l'inspection d'un commissaire délégué à cet effet. Ce ne fut point sans chagrin que M. Le Carpentier se vit alors préféré un étranger qu'il ne considérait que comme son broyeur de couleur ; il se plaignit avec amertume d'être dépouillé d'une opération dont il se disait le premier auteur ; et cette disgrâce , qu'il attribuait à M. Lemonnier , mit la mésintelligence entre ce peintre et lui. 11 ne paraît pas , du reste, que le sieur Bellot soit demeuré longtemps à Rouen ; M. Le Carpentier continua à y résider , fut nommé professeur de l'Ecole de dessin , et demeura chargé de toutes les opérations relatives à la recherche, conservation et restauration des
(I) Avant le 1er novembre 1792 , l'artiste délégué avait déjà recueilli plus de 500 tableaux dans les communautés de femmes du district de Rouen. Il n'avait pourtant encore parcouru que les deux tiers de ces établissements.
tableaux provenant des églises supprimées , et déposés aux Jacobins Si M. Lemonnier lui reprochait avec quelque raison de manquer d'activité , il possédait en revanche , à un degré remarquable , quelque chose de ce goût archéologique propre à notre époque, et il est incontestable qu'il a rendu de grands services à ce département. Nous leur devons surtout , à l'un comme à l'autre , d'avoir su reconnaître des traces d'un talent véritable dans des œuvres trop méconnues , et d'avoir ajouté à la liste de nos peintres célèbres , en signalant et en protégeant leurs œuvres , les noms de Sacquespée et de Le Tellier.
Cependant , lïdée de former un vaste muséum où seraient rassemblés les livres et les objets d'art et de science préoccupait toujours nos administrateurs. Le 18 février 1793 , le Conseil de département rendit à ce sujet un arrêté remarquable dont nous allons citer les principales dispositions :
« 9. Le directoire est chargé de poursuivre la demande de l'établissement du corps administratif, dans la cidevant abbaye de Saint-Ouen , avec la réunion d'une vaste bibliothèque de département , des monuments de sculpture et chefs-d'œuvre de peinture et autres objets d'instruction , et de se faire autoriser à acheter cet édifice
« 10. Il sera composé, de la collection des livres des communautés religieuses et de ceux qui proviendront des émigrés , une bibliothèque la plus étendue qu'il sera possible pour le chef-lieu de département , et une collection de doubles qui se rencontreront , pour en former six autres , pour être placées dans les six districts hors de Rouen , dans la ville de chaque district.
« 12. Le directoire est chargé de faire dresser le tableau indicatif des monuments dans chaque district, de faire continuer la recherche et le triage des tableaux pré-
cieux dans les couvents de femmes supprimés , de faire faire la réparation des tableaux précieux et tout ce qui sera utile à la conservation ; de faire , à cet effet , les dépenses qui seront nécessaires , etc. , etc.
« Le directoire est autorisé à faire placer les tableaux qui seront jugés dignes d'être conservés, dans des endroits publics où ils seront exposés aux regards des citoyens et puissent servir à diriger le goût et élever le génie des artistes. »
Plusieurs mois s'écoulèrent sans que le directoire songeât à déterminer remplacement du musée. M. Le Carpentier se plaignit de ces retards et insista de nouveau sur les dangers auxquels les tableaux étaient exposés , non-seulement aux Jacobins , mais encore dans l'église Saint- Onen , où plusieurs, placés contre les vitraux, étaient , disait-il , exposés à l'intempérie des saisons et menacés d'une ruine prochaine. Touché de ces observations , le directoire de département désigna enfin (le 31 juillet 1793 ) l'hôtel de Saint-Ouen pour le placement de la bibliothèque et du musée; les gendarmes furent tenus d'évacuer les salles du rez-de-chaussée, et les livres et les tableaux y furent transportés. On avait eu soin , au préalable , de brûler les portraits de rois et de reines , les portraits de famille et les généalogies , pour obéir à l'esprit de la loi , dit l'arrêté. A la suite de cette opération , M. Le Carpentier fut chargé de différentes commissions par l'agent national du district. Il visita , du 8 brumaire 1793 (29 octobre ; jusqu'à nivôse an III (décembre, janvier 1794) , quelques établissements nouvellement fermés dans la commune de Rouen : la juridiction consulaire , le séminaire des vieux prêtres , la Cathédrale , le séminaire Saint-Nicaise , l'église Saint-Vincent , la salle du tribunal du district , les églises Saint-Romain , Saint-Jean , Saint- Nicaise, Saint-Godard, la Madeleine , Saint-Paul, Saint-
Ouen (1) , l'ababye de Jumiéges , la chapelle Saint-Maur, l'hôpital Saint-François et le couvent de Gravelines.
On verra par la seconde partie de ce mémoire quels objets provenaient de ces différents endroits ; mais je dois dire ici quelques mots de certaines pièces curieuses constatées lors de la visite et qui n'ont point figuré au catalogue du musée. Parmi les vases sacrés du trésor de la Cathédrale , il s'en trouvait un seul qui , au rapport du commissaire , méritât d'être conservé pour l'excellence de sa ciselure et sa haute antiquité. Il paraîtrait qu'il représentait des cérémonies religieuses en l'honneur de Bacchus , peu reconnaissables vraisemblablement , puisqu'il avait été transformé en ciboire. Malheureusement , soit précipitation , soit ignorance , le vase fut confondu avec le reste et condamné à être brisé sous le marteau pour la fonte. Lorsqu'on se présenta à la municipalité , avec l'ordre du district , pour le conserver , il n'était plus. Après que M. Le Carpentier , aidé de M. Jadoulle , sculpteur, eut enlevé de la Cathédrale les tombeaux, les statues et les bas-reliefs, il se rendit à l'abbaye de Jumiéges, qui était encore occupée par des soldats. Je ne sais s'il fit attention à tous les objets d'art que renfermait cette riche abbaye (2) , ou si la plupart étaient déjà dispersés ou dé-
(1) L'église Sainte-Croix-Saint-Ouen fournit au Musée deux lions de marbre blanc qui servaient de support à un tombeau. Le Carpentier les regardait comme antiques et les croyait venus d'Italie. (Voir son cat. Sculptures, n" 8.)
(2) « Épars au loin , sur le pavé , des fragments de marbre et de pierre indiquent la place qu'occupoicnt la tombe d'Agnès Sorel et celle des fils de Klovis ; la même main dévastatrice n'a point respecté la contrétable de l'ancienne église, monument de sculpture reproduisant , en huit cartouches , les principaux mystères de la religion du Christ; où les figures, exécutées, pour la plupart, d'après le style grec , offroient les draperies les plus soignées et
truits ; toujours est-il qu'on est assez surpris de ne le voir prendre note que du grand tableau du réfectoire , peint par Jouvenet , et représentant la Cène , seul objet que les administrateurs du district de Caudebec-Yvetot eussent signalé dans leur procès-verbal du 17 avril 1793. Il fit enlever à Saint-Vincent de Rouen quelques tableaux et deux anges dorés de Caffieri ; à la succursale de Saint-
formoientun contraste frappant avec le style et le goût qui dominoient alors dans la sculpture. Enfin , ce que le fer d'une soldatesque effrénée n'osa détruire dans les guerres de religion, quand Jumiéges fut 1 ré au pillage, en 1562, le fer de la révolution l'a renversé. » Second Essai sur le département de la Seine-Inférieure, par S.-B.-J. Noël , p. 171. Le monument d'Agnès Sorel attira l'attention de 'autorité et donna lieu à cette curieuse correspondance :
« Paris, brumaire, an V de la République une et indivisible. « Le Ministre de l'intérieur à l'Administration centrale du département de la Seine-Inférieure.
« Je suis informé, citoyens , qu'il existoit un monument de la fameuse Agnès Sorel dans l'église de la ci-devant abbaye de Jumiéges , dans le voisinage duquel (sic) est morte cette héroïne. Je ne doute pas que ce monument, précieux pour l'histoire, n'ait excité l'attention et la surveillance des autorités constituées. Je vous invite à m'in former de l'état où se trouve actuellement ce monument. Salut et fraternité, Benezech. »
« Rouen , 4 frimaire an V.
« L'Administration centrale du département de la Seine-Inférieure à l'Administration municipale du canton de Duclair.
« Citoyens , la fameuse Agnès Sorel termina sa carrière dans le voisinage de la ci-devant abbaye de Jumiéges, dans laquelle la reconnaissance d'alors lui éleva un monument précieux pour l'histoire. Il a sans doute excité l'attention et la surveillance des autorités constituées qui se sont succédé, et nous aimons à espérer que les arts n'auront pas à regretter sa perte , dans ce moment où des circonstances plus heureuses permettent de recueillir les chefsd'œuvre épars, jusqu'ici trop négligés peut-être; nous vous conjurons de tranquilliser nos craintes sur le célèbre tombeau de cette
Romain , une couverture de fonts baptismaux , curieux morceau de sculpture sur bois qui avait été apporté de l'église Saint-Etienne-des-Tonneliers et qui a été restitué à l'église Saint-Romain , après la révolution ; à la chapelle Saint-Maur , douze jolis vitraux du xvie siècle , réparés par Nicolas Vereul, en 1581 , par François Vyel , en 1599, et dont quelques-uns sont du peintre Jacques Tuchon (1).
héroïne, en nous informant promplement , et avec exactitude, de l'état où il se trouve actuellement. » Suivent les signatures.
« Duclair, le 13 frimaire an V de la République françoise une et indivisible.
« L' Administration municipale du canton de Duclair à F Administration centrale du département de Iq Seine-Inférieure.
« Citoyens , le tombeau d'Agnès Sorel n'est pi s ; il se trouve ensevely, comme plusieurs autres tombeaux , sous les débris de la ci-devant abbaye de Jumiéges Cet édifice , acquis par les citoyens Lécuyer frères , d'après l«s dispositions des lois des 28 ventôse et 6 floréal, a été démoly, et nous n'avons pas cru devoir nous opposer à cette démolition avouée par le Gouvernement ; nous avons réclamé contre l'ouverture des tombeaux pendant les chaleurs de l'été , dans la crainte des exhalaisons insalubres qui auroient augmenté la contagion des maladies alors régnantes. C'est là qu'a dû se borner notre zèle.
« Le tombeau d'Agnès Sorel étoit un carré long, élevé de quatre pieds au-dessus du rez-de-chaussée , revêtu d'un marbre noir sans inscription ni décoration remarquable. Ainsi les arts n'ont point à regretter de chef-d'œuvre dans cette destruction ; mais les amateurs de l'antiquité regretteront toujours de ne plus trouver dans ce territoire aucune trace d'une femme célèbre par son attachement au bien public et à la gloire de la France. Salut et fraternité. » Suivent les signatures.
Les administrateurs du canton de Duclair se trompaient : le tombeau d'Agnès Sorel avait été acheté par un commerçant de Rouen, dans un but tout pratique. Il fut donné au Musée de Rouen par M. Boutigny, et prêté, plus tard , au propriétaire des ruines de Jumiéges.
(i) Archives du département, registre de la confrérie Saint- Maur , dans le fonds de la Madeleine.
M. Le Carpentier montra dans l'accomplissement de sa mission une vigilance digne d'éloges ; mais la bonne volonté de cet artiste ne pouvait prévenir toutes les dévastations. « Je vois avec douleur, écrivait-il à l'agent national du district , qu'un zèle mal entendu et une barbarie ignorante détruisent et nous enlèvent chaque jour des monuments précieux. » S'il en était ainsi à Rouen , qu'était-ce dans les autres districts ?
Celui de Montivilliers ne sut le croira- t-on , trouver un homme de goût à qui confier le soin de recueillir les objets d'art La municipalité de Fécamp avait laissé le régiment de Beauvais commettre des dégâts inappréciables dans sa belle église abbatiale. Dans le district de Caudebee, on avait vendu à d'avides spéculateurs , pour un prix modique, dans la maison de l'émigré M. Grossin de Bouville , des sculptures d'un goût recherché , venant de Rome et d'Herculanum , des plâtres antiques, des figures en marbre , des dessins , estampes , gravures et mille objets précieux.
La loi du 8 pluviôse an II , en répartissant les bibliothèques et les objets d'art entre les districts d'où ils provenaient, loin de remédier au mal, ne fit que l'aggraver. Pour l'exécution de cette loi, le département prit un arrêté, le 18 germinal (même année), en vertu duquel les districts furent autorisés à se ressaisir , dans le dépôt commun , de tous les objets d'art et de science qui leur avaient appartenu ; il n'y resta guère que ce qui provenait du district de Rouen. Ainsi s'évanouissait le projet poursuivi , depuis 1 790 , par l'Administration départementale , malgré de nombreux obstacles et au prix de sacrifices considérables. Quelques mois après , lorsque l'École centrale fut en activité , et qu'on s'occupa de réunir les objets de science et d'art des districts d'Yvetot et de Cani, qui ne voulaient point s'assujettir aux frais d'établissement de leur biblio-
thèque, il ne fut point malaisé de sentir les inconvénients de la mesure qu'on avait adoptée ou plutôt qu'on avait subie. La belle collection de Grossin de Bouville , transportée à Yvetot avec les dépouilles de l'abbaye de Jumiéges, fut négligée et bientôt réduite à néant. Quand le département la réclama , on lui apprit qu'elle ne valait plus le port. La loi du 8 pluviôse an II ne fut guère mieux inspirée , en disposant que les commissaires de districts se concerteraient avec les délégués des Sociétés populaires. Par bonheur, à Rouen, les délégués furent deux littérateurs de mérite , MM. Noël et Licquet , dont les avis ne purent qu'être avantageux.
En résumé , l'Administration de la Seine-Inférieure et celle du district de Rouen ont montré une sollicitude qui les honore, pour tout ce qui fait la gloire de l'esprit humain ; ce jugement ne semblera point trop favorable, si Ton veut faire attention à ce qui se passait presque partout, et même à Paris , et si l'on prend en considération le courage qu'il fallait pour brider cette manie de destruction que des lois imprudentes ou méprisables avaient encouragée. Dès l'année 1791 , le district, informé par Dom Gourdin du projet qu'on avait conçu de lui enlever, au profit de la Bibliothèque royale, ses livres et ses manuscrits, avait protesté immédiatement contre cette funeste mesure. En l'an V, la ville de Rouen sut défendre son Jardin botanique , et , bientôt après , une propriété plus chère encore, parce qu'elle n'est pas moins nécessaire et qu'on l'acquiert avec plus de peine , la propriété de son dépôt de tableaux. Alors, l'Académie de Rouen n'existait plus, et il fut réservé à la Société d'Émulation de prendre en main la défense de ce Musée encore informe , mais plein d'avenir ; elle le fit dans sa séance du 9 messidor an V, en adoptant et en approuvant , pour être adressé en son nom au Gouvernement , aux autorités constituées et à l'Institut national , le
mémoire du citoyen Auber sur la nécessité qu'il y avait de réunir et de rendre publics , dans le département, les chefsd'œuvre de l'art , et , en particulier, ceux de la commune de Rouen. Elle ne se borna point à solliciter du Gouvernement la conservation du dépôt de tableaux ; elle appela l'attention de l'Administration centrale du département sur ces chefs-d'œuvre , auxquels l'hôtel de Saint-Ouen n'avait point offert un plus favorable asile que le couvent des Jacobins. Une loi du 14 fructidor an VII ayant accordé l'ancienne église des Jésuites en remplacement des salles de cet hôtel , destiné à l'établissement de la municipalité, on s'empressa d'y transporter les statues et les tableaux , et on adopta, pour le Musée , le plan proposé par l'ingénieur en chef M. Le Masson. A l'extrémité de cette chapelle , soumise encore à la profanation révolutionnaire , devait se trouver la statue d'Apollon ; au milieu du transept , l'autel de la patrie ; à l'aile gauche , la statue de la République; à l'aile droite, celle de la Liberté. Le Musée et la meilleure partie de la Bibliothèque devinrent des établissements départementaux et une dépendance du Lycée ; mais gardons-nous de croire qu'il y eût déjà un ordre satisfaisant. La plupart des tableaux étaient dans le réfectoire et le dortoir, et il n'y avait d'exposés dans la chapelle que ceux qu'on y avait suspendus pour la distribution solennelle des prix , en l'an VIII. Ce n'était point leur domicile définitif. La pluie qui s'infiltrait à travers les voûtes de l'église endommageait sensiblement les tableaux qui s'y trouvaient placés ; et , d'ailleurs, il fallait rendre à l'Ecole centrale des appartements qui lui devenaient indispensables ; un quatrième déménagement était donc nécessaire; M. Le Carpentier, désigné comme conservateur des objets d'art , en fut de nouveau chargé. En vain le Conseil général , dans sa session de l'an II , avait-il déclaré que ni la Bibliothèque , ni le Musée ne pouvaient être
abandonnés à une administration municipale ; une loi en remit bientôt à la ville la direction et la charge , et M. Beugnot, préfet de la Seine-Inféreure , qui s'était distingué par la protection qu'il avait accordée aux arts et aux lettres , dut abandonner au maire de la ville la suite des mesures qu'il avait prises pour l'organisation du Musée. Enfin , le 25 floréal an XII , le Conseil municipal, sur le rapport du citoyen Noël, délibéra que les parties de l'Hôtel-de- Ville sises au deuxième étage seraient mises à la disposition du maire pour le placement du Musée et de la Bibliothèque publique, et qu'une somme de 30,481 fr. serait portée en dépense dans le budget de l'an XIII , pour les réparations à faire au bâtiment, l'appropriation du Musée et le nettoiement des tableaux. La délibération fut homologuée par le préfet le 10 ventôse an Xi II ; un devis des travaux fut arrêté le 15 thermidor (même année ) et fut l'objet d'une soumission , le 1 5 frimaire an XIII , en vertu du consentement donné par le préfet le 9 brumaire précédent , sur la proposition du maire. Je n'entre pas dans le détail de quelques difficultés qui entravèrent encore l'organisation de cet établissement. Dès cette époque, on doit le considérer comme fondé ; il avait été ouvert au public , en même temps que la Bibliothèque, le 4 juillet 1809; il avait pour conservateur M. Descamps (t), et se composait de deux fonds , qui sont aujourd'hui encore ses fonds principaux , l'un de beaucoup le plus nombreux , que nous allons con naître par l'inventaire de M. Le Garpentier , l'autre d'un prix inestimable , formant le lot 5 des tableaux répartis au sort entre 1 5 musées de l'empire , en vertu d'un arrêté des Consuls de l'année 180.9.
(J) ÏNominé conservateur du Musée de Rouen dès le V). juin 1806.