LX^VII
Les Comptes'-rendus d'Aix et de Rennes ont obtenu ex-sequo le premier prix d'éloquence. Si celui de Bretagne a plus de vigueur et d'animositë , celui de Provence a, coiQoie
quantité de choses dans ce goût-là contre les anciens maîtres de Pierre Corneille.
Comment le nom de M. Charles n'a-t-il point passé à la postérité comme ceux des Procureurs d'Aix et de Rennes? Cela tient peut-être à la vulgarité de ce nom trop terne dans les phrases à efiet ou figurent à merveille les Ripert de Monclar, les Caradeuc de la Chalotais. Pour se faire un nom , même aux dépens des Jésuites , il est bon d'en avoir un assez sonore, pour s'encadrer avec euphonie dans les périodes destinées à pulvériser ces hommes dont r existence est un crime d'État !
Avec plus de souplesse et d'esprit que M. Charles, René de la Chalotais survécut à son triomphe oratoire de Rennes, en se faisant l'ami des philosophes , comme il l'avait été des Jésuites avant d'être Procureur. Dans les anecdotes manuscrites de nos anciens Pères bretons , nous trouvons celle-ci sur le futur auteur des Comptes-rendus :
c M. de la Chalotais, aspirant à la chai^ d'avocat général , entra dans la congrégation des Jésuites de Rennes et eut le talent de s'en faire nommer Préfet. Alors, se proposant d'aller à Paris solliciter la place qu'il ambitionnait, il pria le Père Recteur de lui donner une lettre pour le P. Préville qui avait la confiance de M. de Lamoigiion ,
il convenait à ce sol poétique, plus de fleurs et d'emportement ; il s'élance même à des hauteurs de raisonnement, où la logique n'a plus rien à voir.
Les Comptes-rendus eurent alors un incontestable succès; ils étaient l'expression des colères du moment ; on se les arrachait ; ils retentirent en Europe comme de formidables coups de tam^tarriy et, comme en Chine, ils précédaient une exécution capitale.
alors chancelier de France. Le Recteur de Rennes eut la simplicité de se prêter aux désirs de M. de la Ghalotais, et le P. Préville , l'innocence de les seconder auprès du Chancelier. Celui-ci, plus connaisseur, refusa le P. Préville, en lui disant qu'il était trompé , et qu'il serait dupe ainsi que ses confrères. Le Jésuite insista tant , que le chancelier céda.
c Au bas de l'escalier , le P. Préville est frappé d'apopFexie; on l'emporte à la Maison-Professe , et c'est de sa poche que M. de la Chalotais tire ses provisions !
« On sait comment il a témoigné sa reconnaissance. »
Que d'anecdotes on pourrait ajouter à celle-ci , pour prouver le talent des Jésuites à deviner les hommes et lire dans l'avenir I
En eflTet les Jësuites allaient être exécutés. Us étaient jugés et condamnés dans tous les Parlements , non sur V Institut^ comme on le prétendait, mais uniquement sur les Comptes-^ rendus où il est défiguré comme à plaisir.
Les réfuter aujourd'hui serait peine inutile } si l'on en parle encore, on ne les lit plus, et d'ailleurs les réfutations imprimées à l'époque de leur grande vogue furent solides et complètes. Sans doute ces défenses étaient improvisées ; mais il était si facile de démontrer, ou l'ineptie, ou la mauvaise foi des dénonciateurs de l'Institut , que , malgré la rapidité de l'improvisation, la défense, du moins pour le fond , ne laissa rien à désirer. Et sans se donner la peine de transcrire ici un spécimen de l'attaque et de la défense, il suffira de rappeler ce fait capital et propre à déterminer à priori la valeur et la portée des Comptes^rendus.
Ce fait le voici : L accusé , comme nous
Tavons dit, c'est V Institut de la Compagnie, et le crime des Jésuites est d^avoir très-exactement pratiqué ce détestable Institut.
Voilà le résumé complet des Comptes-ren^ dus 5 si toutefois l'on y ajoute Finévitable péroraison des orateurs exaspérés , à savoir que Y Institut est une honte pour la France , un danger pour TEtat , un obstacle à la civilisation du monde , un foyer de corruption pour les mœurs, et, pour TEglise elle-même, un péril permanent. Messieurs les Procureurs proclamaient ces grandes vérités , poussaient le cri d'alarme devant toutes les Chambres assemblées en montrant les coupables, représentés par les deux in-folio de Prague seuls cités à comparaître.
Les accusateurs Font répété à satiété : la criminalité de V Institut est évidente , et leur but unique est de sauver l'Etat et l'Eglise.
Mais déclamer n'est pas démontrer : si les dénonciateurs avaient prouvé au lieu d'une
haine aveugle contre V Institut^ la criminalité de ce code religieux, tout était dit: il fallait, sans perdre un moment, jeter V Institut et ses impies sectateurs dans un même bûcher.
Malheureusement pour les Comptes-rendus et la gloire de leurs auteurs, il se trouva des amis des Jésuites , -r- et ils en ont toujours, même au milieu des plus grandes épreuves, — qui se permirent de donner un démenti formel et complet aux accusateurs de Vlnsti-^ tut. Oui, malgré les clameurs de la foule et les admirateurs jurés des Comptes-rendus^ ils vinrent à bout de faire entendre la vérité, à qui ne se bouchait pas obstinément les oreil* les ; et leurs réfutations improvisées ne laissèrent point de réplique aux hommes de bonne foi.
Si V Institut y répondaient les défenseurs' des Jésuites, est cette outre d'Eole d'où sortaient toutes les tempêtes qui bouleversaient l'Eglise
et la société y comment ne Tavez-vous pas
saisie et percée plus tôt ? Gomment excuserezvous la France et l'Europe entière , de complicité ou d'imbécillité , durant plus de deux siècles? Car, il ne lui a pas fallu moins de temps, pour découvrir et constater cet abîme de honte et de misère oii elle était plongée sans le savoir! Comment justifierez-vous tant de villes , tant de royaumes y tant de princes et même tant de parlements, qui^ sur le vu et très*sérieux examen de leur Institut^ si contesté, ont cependant appelé les Jésuites , leur ont permis de le pratiquer et leur en ont donné les moyens ? Gomment appelezvous impie, un Institut qualifié de pieux par un concile universel ? Comment dénoncezvous à l'Eglise, et traitez-vous d'abominable, un Institut tant de fois approuvé, loué et béni par elle ?
A ces réponses et mille autres semJilables, mettant à néant les grotesques découvertes des Cowptes^rendus j et montrant à priori Vim-^
quitë^ Pabsurditë de tous ces Caveant consules délayés en des discours sans fin , on répliquait par la main du bourreau , chargé de brûler les écrits où l'on se permettait d'avoir raison.
Mais, nous dit-on, les J ésuites français n'ont pas été condamnés et bannis uniquement pour avoir pratiqué V Institut ^ mais pour avoir enseigné les abominables doctrines dénoncées par les Provinciales et les Extraits des assertions.
A cette seconde et capitale accusation, les amis des Jésuites ont eu des réponses aussi promptes, aussi claires, aussi fortes, aussi complètes que pour le premier chef d'accusation. Au fond, ce sont à peu près les mêmes réponses, et, comme les accusations, elles varient seulement dans la forme.
La principale mise en accusation de la Compagnie de Jésus se trouvait dans le célèbre factum intitulé : Extraits des assertions
dangereuses et pernicieuses en tout genre, que les soi-disant 3ésvjtes ont, dans tous les temps et persévéramment , soutenues , enseignées et publiées dans leurs livres^ avec l'approbation de leurs supérieurs et généraux. Cette énorme compilation est une sorte de réchauffé et d'amplification des Provinciales. Mais Pascal^ en quittant Port-Royal , n'y laissa point sa plume ^ on s'en aperçoit au style de ses pesants continuateurs : la fine moquerie de leur ancien secrétaire est devenue de la passion furibonde. Si Pascal, — ses amis le disent , mais il est permis d'en douter , — a menti sans le savoir, les rédacteurs des Extraits ont menti hardiment et de science certaine. Seulement, pour mieux tromper le public, qu'ils savaient incapable de vérifier leurs allégations , ils ont pratiqué l'art du faussaire , avec la plus grande intrépidité.
Calomnier la doctrine des Jésuites était facile^ mais, pour donner une base à la calom-
nie , et la faire accepter comme l'expression de la vérité, il fallait falsifier les écrits de la Compagnie et dénaturer les faits. Cette besogne abominable ne pouvait être Pœuvre d'un seul honfime : aussi y comme pour fabriquer de la fausse monnaie, il fut nécessaire de créer un atelier bien disposé , bien outillé et pourvu d'un bon nombre d'ouvriers habiles.
L'atelier fut établi dans le couvent des Blancs-^Manteaux , à Paris , et les ouvriers chargés de battre la fausse monnaie, à l'usage des parlements, furent choisis parmi les religieux de la maison, les amis les plus dis-^ tingués du parti ultra-janséniste et quelques manœuvres payés à tant la pièce (1).
(1) Dans l'opuscule intitulé : « Du rétablissement des Jésuites » et publié à Emmerick , en 1800, par Tabbé de Fontenay, l'auteur donne sur la fabrication des Assertions certains détails dignes d être conservés : il affirme les tenir d'un témoin oculaire, et les avoir recueillis peu après la suppression.
« J'ai entendu raconter , nous dit-il , par le P. de Mon-
Les faux-monnayeurs ayant poussé la fabrication avec une ardeur incroyable , bientôt les parlements eurent entre leurs mains les preuves irrécusables de leur savoir-faire; et
tigny, Jésuite, et Procureur général des Missions étrangères à Paris, homme recommandable par la simplicité de ses mœurs et par la candeur de son caractère, que dans un des premiers jours de janvier de Tannée 1758, après qu'il eut dit la messe^ de grand matin , un }eune homme s'approcha de lui dans la sacristie, et lui dit tout bas, qu'ayant une affaire de très-grande importance à lui communiquer , il le priait de lui désigner un endroit où il pût lui parler en particulier. Ce religieux le conduisit dans sa chambre : Jà, après s'être assuré qu'il ne pouvait être entendu de personne, le jeune homme lui dit, avec cet embarras qu'on éprouve auprès d'un inconnu, quand on a un grand secret à lui découvrir, que se trouvant sans ressource à Paris, il s'était vu dans la nécessité d'accepter un travail qu'on lui avait proposé, qui lui rapportait une centaine de livres par mois, et qui consistait à faire, avec d'autres collaborateurs, des extraits de l'Institut des Jésuites. Ils se rassemblaient dans le couvent des Blancs- Manteaux , à Paris , bénédictins de la congrégation de Saint-Maur , jansénistes effrénés , qui leur traçaient la marche qu'ils devaient suivre. Ce jeune homme ajouta qu'ayant étudié chez les Jésuites, et connaissant leurs bons principes dans tous les genres , il ne se livrait à ce travail qu'avec les plus vifs remords; que si, lui P. de
cette fausse monnaie , ils la certifièrent bonne et véritable , après soigneux examen.
Nosseigneurs du parlement avaient senti que les déclamations des Comptes^rendus
Montigny, voulait lui donner cent louis d'or, une fois payés , il le cesserait entièrement, ou que, s'il le jugeait plus utile , il le continuerait pour l'instruire de tout ce qui se tramait contre sa Société.
c Ce Jésuite lui répondit qu'il ne lui était pas libre de disposer d'une somme aussi considérable, mais qu'il en parlerait à ses supérieurs , et que s'il voulait revenir dans huit jours, il lui ferait part de la décision qui aurait été portée. La décision fut qu'on ne lui donnerait rien , parce qu*il paraissait que c'était un aventurier et un es croc, comme Paris en est plein. Les Jésuites se croyaient encore alors assurés de leur existence; et dans une confiance trop présomptueuse peut-être, ils ne pouvaient s'imaginer qu'on songeât à détruire un corps si utile à la Religion et à l'État. Ils ne connaissaient pas leurs ennemis.
c Au jour marqué , le jeune homme revint. Quand il apprit le refus qu'on lui faisait, il donna les marques de la plus vive douleur. Vous vous en repentirez, dit-il au P. de Montigny ; mais ce sera trop tard. Les Jésuites eurent en effet bientôt lieu de s'en repentir. Le P. de Neuville, célèbre prédicateur, étant allé peu de temps après à Versailles, pour faire sa cour à M. le Dauphin qui l'honorait de ses bontés, lui parla du sujet de la demande de ce jeune homme , et des moyens qu'il disait qu'on prenait pour