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bue sous le couvert de la magistrature : il fut envoyé officiellement à toutes les Cours , à tous les Evêques du royaume. Ces derniers , indignés de voir le parlement empiéter sur leurs droits les plus sacrés, en se faisant théologiens et juges de la doctrine , se hâtèrent de protester contre cette œuvre de scandale et d'iniquité j mais les protestations de Tépiscopat n'arrêtèrent point le parlement, décidé à pousser à outrance l'affaire des Jésuites, et à les juger sur V Extrait des assertions.
Nous n'avons pas à examiner en détail le livre des Assertions ; il a été jugé, convaincu et condamné comme une œuvre de faussaire :
dès . son apparition il est dénoncé comme tel à l'indignation des honnêtes gens. Plus tard, une réfutation complète vint mettre au grand jour la mauvaise foi des rédacteurs des Extraits j et la complicité des magistrats : elle démontra, pièces en main, sept cent cinquante
huit falsifications ! dans ces Assertions^ soidisant vérifiées.
On a bientôt fait de mentir et de calomnier 5 mais il faut du temps pour répondre, et le mensonge a produit son effet, ayant de pouvoir être confondu. Or dans le cas présent, il fallait un temps considérable pour retrouver, en des milliers d'in-folio, les textes altérés par les faussaires. La secte avait calculé toutes ces chances, et d'Alembert l'avoue avec son cynisme ordinaire : i< Ces Pères , dit-il , ont « même osé prétendre , et plusieurs évêques (c leurs partisans, ont osé l'imprimer, que le « gros recueil ai Assertions^ extrait des auteurs « ^é^niie^^ par ordre du parlement , recueil « qui a servi de motif principal pour leur u destruction , n'aurait pas dû opérer cet « effet ; qu'il avait été compilé à la hâte par « des prêtres jansénistes , et mxd vérifié par a des magistrats peu propres à ce travail;
« quil était plein de citations fausses^ de w passages tronqués ou mal entendus , d'ob^ « jections prises pour les réponses; enfin de (^ mille autres intidëli tés semblables...
« La plainte des Jésuites et de leurs déw fenseurs, fût-elle aussi jusle qu'elle le paraît a peu , qui se donnera le soin de vérifier tant « de passages ? En attendant que la vérité « s'éclaircisse ( si de pareilles vérités en « valent la peine ) , ce recueil aura produit le ix bien que la nation désirait , C anéantisse- « ment des Jésuites. Les reproches qu'on est w en droit de leur faire seront plus ou moins « nombreux j mais la Société ne sera plus ;
a c'était là le point important. » {Sur la deêtrucHon des Jésuites en France , par un auteur désintéressé, p. 146.)
Ainsi d'Alembert n'ose pas condamner les assertions , il les justifie même , elles ont produit la destruction des Jésuites, et, comme il le dit , c'était là le point essentiel ^ le but
atteint innocentait toutes les fraudes (1).
On nous a dit : Mais tous les magistrats
n'ont pu vérifier par eux-mêmes les milliers
de textes dénonces dans les assertions '^ ils ont
(1) Certains esprits un peu trop pressés blâmèrent les Jésuites de ne point réfuter assez promptement le livre des Assertions : ils en parlaient fort à leur aise. Le mensonge avait mis des années et quantité de mains à fabriquer son chef-^d'œuvre, et, pour lui répondre, il fallait au préalable compulser des milliers de volumes publiés dans les différentes parties de l'Europe, et depuis deux cents ans. Un pareil travail demandait du temps; mais les Jésuites en seraient venus à bout encore assez promptement, sans le pieux stratagème dont s'avisa le parlement pour empêcher les réfutations complètes de paraître à temps ; sur ce fait écoutons encore Tabbé Dazès :
t Avant que de faire paraître le livre des Assertions^ on avait eu soin de fermer, à Paris et à Lyon, la bibliothèque des Jésuites.
« La précaution était sage; ces bibliothèques étaient immenses et bien composées. Quinze jours avec des livres auraient suffi pour confondre ce monstrueux recueil de calomnies , et pour charger le parlement de Paris de tout l'opprobre , dont il voulait couvrir les Jésuites : on avait prévu cet inconvénient, et le scellé prudemment appliqué aux grandes bibliothèques de la Société en avait été le
dû s'en rapporter à leurs collègues chargés de ce soin , et jurant avoir vérifié et colla-^ tionné lesdits extraits. Soit j mais cela s'appelle en bon français plaider les circonstances
remède. Au défaut de cette ressource, des années suffirent à peine à une réfutation , qui eût été l'ouvrage de quelques semaines.
« Paris a servi de modèle : à Timitation de la capitale , on a fermé en province, les bibliothèques des Jésuites ; après quoi on les a invités à se défendre légalement sur toutes les noirceurs que leur impute l'infâme Extrait des Assertions.
ff Je crois bien qu'à la réquisition des Jésuites, leurs bibliothèques se seraient ouvertes , et qu'on leur aurait accordé la grâce de consulter quelques-uns des livres qu'on leur avait enlevés. Mais cette grâce eût été achetée par le dégoût de bien des formalités à essayer. Il aurait fallu que \é Frère de Pantevez^ toutes les fois qu'il aurait souhaité un livre, se rendit par-devant noble messire Esprit- Emmamiel de Brun^ baron de Boades , seigneur de Villepeix^ Meaux et autres lieux, chevalier^ conseiller du Roi en la cour du Parlement du pays de Provence, que ce noble messire Esprit'Emmanuel de Brun de Boades^ à la prière du Frère de Pontevez , se revêtît des attributs de sa dignité , vînt en grande cérémonie au collège des Jésuites , levât le scellé , présidât aux recherches que ferait dans la bibliothèque le Frère de Pontevez^ qu'il eût soin qu'aucun livre ne fût
attéauantes ? Or, elles le serout fort peu si l'on veut bien se rappeler ( et les magistrats ne pouvaient l'ignorer) que les Extraits sont une amplification des Provinciales et de tant d'autres pamphlets brûlés par les parlements eux-mêmes. Enfin , en admettant les excuses
enlevé que souz dû chargement , et qu'après le scellé fût remis comme auparavant à la bibliothèque.
* Je doute que le Frère de Pontevez eût voulu occasionner tous les jours tant de marches et contremarches à noble messtre Esprit- Emmanuel de Brun de Boades , seigneurde Vtllepeix^ Meaux et autres lieux. La grâce offerte aux Jésuites eût donc été inutile, à raison des formalités qu'il aurait fallu essuyer pour pouvoir Tobtenir. »
c On avait dit solennellement aux Jésuites : Il faut que la vérité soit mise dans tout son jour. Pour la mettre dans tout son jour, il aurait fallu qu'on eût laissé aux Jésuites le moyen de la chercher, de la manifester et de la faire triompher. Leur a-t-on laissé une seule de ces ressources? Non , on leur a ravi : 1" tout moyen de la chercher; V tout moyen de la manifester ; 3^^ tout moyen de la faire triompher. On ri a doncjamjais voulu qu'elle fût mise dans tout s&n jour. » (Voy. Op. cit. Il est temps de parler, t. S, p. Z50.)
Quand les Jésuites, après de grands efforts pour retrouver les livres nécessaires à la réfutation des Assertions, eurent terminé leur travail, leur ruine était consommée.
les plus complaisantes , il ne faut pas ce|>endant faire injure à Nosseigneurs du parlement, en les supposant incapables de démêler la vérité, à travers le brouillard dont on Tenvironnait , si réellement ils avaient voulu y voir clair.
Allons plus loin et demandons : si Messieurs des Comptes-rendus ninsultaient pas un peu Nosseigneurs du parlement et le bon sens de nos juges, en leur dénonçant, comme ils le firent, les prétendues doctrines de la Compagnie^ exposées dans les assertions.
En effet, durant des heures et des journées, on vient leur crier sur le ton le plus épouvanté : Messieurs, il y a au milieu de vous une Société dont la perversité n'a pas de limites; dont le nom seul est un opprobre , et Vexis^ tence est un crime d^Etat! Et cependant voilà deux cents ans que cette Société vit au milieu de vous , déshonore l'Eglise et PÉtat , assassine nos rois , abrutit toutes les générations
dans ses collèges , scandalise le peuple par ses prëdications , corrompt la société par une morale épouvantable, horrible à faire frémir , ruine le commerce par une concurrence insurmontable, et, pour tout dire en un mot, pervertit l'univers, pour arriver à le dominer, et préparer à son Général , résidant à Rome, Tempire universel !
En entendant ces énormités, les Sénateurs devaient se dire : Si l'accusation n'est pas une comédie, nous sommes les coupables , nous, les juges de la France, si durant deux siècles , nous avons toléré cette infâme Société , dont notre silence et notre inaction nous rendent les complices !
Non , les parlements ne se dirent point ces simples vérités 5 ils aimèrent mieux avoir dormi durant deux cents ans, et se réveiller aux formidables cris d'alarmes jetés par les Monclar, les René de la Ghalotais et les autres sauveurs de la France ^ ils adoptèrent
même leurs conclusions et condamnèrent les ci-devant soi-disant Jésuites , non point à la peine de mort (et cependant ce n'était pas trop pour tant de crimes avérés ! ), mais simplement à la suppression , tempérée par une pension offerte à tous ces criminels de lèsemajesté divine et humaine!
Si quelque chose doit surprendre dans le célèbre arrêt du 6 août 1762, c'est , du côté des accusés, des crimes énormes et sans nombre, et de celui des juges, une débonnaireté fabuleuse. Et cette appréciation paraîtra modérée, si l'on veut bien se rappeler les vu et les considérant de l'arrêt.
En effet, de quoi les «Jésuites n'étaient-ils pas accusés en tous genres de délits et de crimes ? La simple et rapide énumération de tant de forfaits remplit dans le prononcé de l'arrêt cent-quarante-qualre pages !
Suivant cet arrêt , les ci'-devant soi-disant
Jésuites^ touSj toujours et partout, ont été les H. g
mêmes, et essentiellement mauvais, par le seul fait d'avoir persévéré dans l'observation d'un Institut impie j attentatoire au droit naturel y et l'opprobre du genre humain.
Veut-on un échantillon de ces crimes énoncés dans l'arrêt? Nous le ferons trèscourt, et de plus nous prierons le lecteur de vérifier, sur le texte reproduit dans notre appendice (p. cLxvn), l'exactitude de nos citations : l'étrangeté des accusations pourrait faire supposer que nous énumérons des crimes fantastiques et des inventions pour rire.
Nous sommes donc condamnés pour avoir criminellement enseigné : le probabilisme , le péché philosophique, la simonie , le bla>sphème, le sacrilège, la magie , l'astrologie , l'irréli-^ gion , U idolâtrie , Uimpudicité , le parjure , le faux témoignage, les prévarications , le vol , Vlwmvcide, le parricide, le suicide ^ le régicide, etc. A tous ces crimes dignes de la potence , les ci-devant soi-disant avaient ajouté la pra-
tique d'une prodigieuse quantité de mëfaits dont l'ënumération remplit des pages entières ; et l'enseignement de choses téwÀraires , fausses y erronées, scandaleuses, remplies d'arrogance et d'orgueil, s' éloignant de FÉcri^ ture ; y substituant des termes allégoriques ; éludant, par de mauvaises ruses, les lois du jeûne , induisant une très-perverse explication du symbole des apôtres ; déprimant U adoption et la religion des anciens justes^ faisant injure a ces mêmes saints , a Abraham , aux pro^ phètes , à saint Jean-Baptiste , manifestant combien d'opinions scélérates s^ introduisent à titre de probabilité : doctrine à renvoyer à l'école d'Epicure , ressentant Vépicurisme , apprenant aux hommes a vivre en bétes, et aux chrétiens à vivre en pdiens; offensives des oreilles chastes et pieuses , nourrissant la concupiscence et induisant à la tentation; ouvrant le chemin à la cruauté et à l'avarice ; mena-çant les magistrats et la société humaine d'une
perte certaine; aplanissant la voie à des carrmges horribles; créant contre la vie des rois un péril toujours présent , doctrine dont le venin est si dangereux , et qui ne s*est que trop ojccréditée par les sojcriléges effets qu'on napu voir sans horreur! etc.. De plus on accusait les Jésuites d'avoir enseigne le contrat Mohatra ; propagé le Probahilisme 5 médit d'x\braham ^ écrit des choses injurieuses aux prophètes; appris aux hommes à vivre en bétes, loué V infâme Bu^emhahum, et spécialement son édition de Cologne^ 1757, qui toutefois n'a jamais existé^ comme il a été depuis parfaitement démontré.
On en conviendra , l'énumération drolatique dont nous venons de donner un fragment, diminuait singulièrement la gravité des accusations capitales^ données au commencement de notre citation , surtout en la voyant suivie d'une sentence , non de mort violente^ mais de la simple obligation de changer
d'habit , de s'appeler cir^evant Jésuites , de se retirer sous le toit paternel , avec une pension viagère, pour y vivre désormais en honnêtes gens et fidèles sujets de Sa Majestë (1).
(1) C'est avec une sorte de volupté que les arrêts des parlements nous appellent à satiété : ci-dei^ant soi-disant Jésuites. De plus, les Procureurs trouvent charmant de nous ôter le nom de Père et de nous appeler : Frère Berthier, Frère Montigny , Frère Lavalette, Frère Sacy , Frère Pontevez, Frère Berruyer, Frère Beaumanoir, etc... Cette spirituelle substitution , cette affectation d'enlever la particule à des noms distingués parmi la noblesse de France , avait sans doute beaucoup de sel. Aussi, cette délicate plaisanterie trouva d'ardents imitateurs parmi les juges de 93. A cette époque de fraternité, on entendit condamner à mort, avec des milliers de ci-devant nobles (et parmi eux des ci-devant juges des Jésuites), Louis Capet, ci-devant roi et la veuve Capet ^ ci-devant reine !
On le voit , les plaisanteries de Nosseigneurs du parlement furent prises au sérieux par leurs successeurs ; les fines railleries contre les bons Pères se transformèrent en injures atroces, et le brillant scepticisme du beau monde devint une impiété furibonde. Ce malheureux siècle, après avoir ri des ci-devant soi-disant Jésuites, devait pleurer sur les ci-devant nobles , sur le ci-devant roi; et frémir, en lisant ces mots froidement écrits sur un inventaire officiel de 93 : plus, avons trouvé : un ci-devant Christ/
En trente années , il le faut avouer , le rire sceptique de Voltaire et des parlements avait fait son chemin !
Parmi ces milliers de Jésuites capables et coupables de tant de crimes, pas un seul nommément accusé^ pas un seul de puni.
Après un bruit formidable, la montagne parlementaire accouchait d'une souris. Malheureusenaent, il n'y a si bonne comédie dont le public ne devine le secret : or , le secret de celle-ci était la ruine de l'Église, commencée par la nôtre. On voulait s'emparer de nos biens avant de confisquer ceux de l'Eglise.
On voulait nous ôter l'enseignement de la jeunesse, afin de la pervertir plus facilement , plus promptement et sans remède. En un mot, on voulait écraser Uinfdme^ et l'on nous faisait l'honneur de nous regarder comme le principal obstacle. Cet obstacle, il fallait à tout prix et n'importe comment le tourner ou mieux encore le renverser, le mettre à néant. Et cela se fit comme il avait été convenu entre les coalisés. On ne recula ni devant l'odieux, ni devant le ridicule. Et dans une
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affaire où la justice devait être méconnue, les acteurs résolurent de pousser jusqu'au dernier acte , une comédie parfaitement jouée , mais dont la moralité, à part les niais et les candides , n'échappait à personne.
Nous devons cependant le confesser , dans tous ces drames joués dans le sanctuaire de la justice, l'odieux l'emporta sur le ridicule : il y a de ces choses dont l'honnêteté publique ne rira jamais ; de ces profanations dont la vue l'indignera toujours. Et, parmi les plus révoltantes, il faut noter les passions haineuses dans les juges , et la dérision ajoutée à l'injustice. Quand Charles III, par un trait de plume , nous chassa de ses royaumes , il commit la même injustice que nos parlements ; mais il n'ajouta pas la dérision à l'injustice : il ne tenta point de couvrir sa victime de honte et de ridicule, pour diminuer l'horreur et la pitié excitée par sa mort : il Tache va d'un seuj coup 5 tandis que nos
parlements frappaient encore, après plusieurs années, les membres ëpars de la Compagnie.
Leur victime était morte, et cependant des arrêts sans fin, de 1761 à 1777, la poursuivaient jusque dans son tombeau. Et cela pour des crimes chimériques , car nous l'avons vu, pas un seul Jésuite ne fut nommément accusé et convaincu d'un seul crime , pas même d'un seul délit j la sentence de nos juges en est la preuve.
Mais , disent les habiles , c'est le corps de la Compagnie qui est coupable et condamné et non point les membres. La réponse est facile : si la distinction alléguée était admissible, il faudrait arriver à cette absurdité^ que la sentence des juges tombe sur un être de raison, sur une chimère, sur un corps indépendant des membres qui le constituent nécessairement (1).
(i) On a ri du sophisme de Jean -Jacques : L'homme est bon , mais les hommes sont méchants; et cependant corn-
Non, jamais on ne pourra faire admettre au bon sens, qu'un corps moral , comme un corps humain , composé de parties parfaitement saines , animées par un même esprit ,
bien de fois n'en a-t-on pas fait l'application aux Jésuites? A la vérité, la logique est un ornement superflu dès qu'il s'agit d'attaquer la Compagnie.
Le sophisme du Jésuite estimable et des Jésuites détestables se trouve formulé en cent ouvrages sérieux, et, qui le croirait ? jusque dans les auteurs des Compies-rendtis. Oui , ces grands logiciens avouent ne pas trouver un seul Jésuite coupable ; puis ils déclarent que tous le sont t Ce serait à n'en pas croire ses yeux, si les passions n'expliquaient pas toutes les contradictions.
Au reste, longtemps avant les Comptes-rendus, le sophisme en question était fort à la mode, et, la Sévigné du dix-huitième siècle , Madame la duchesse d'Orléans, écrivait : » Il faut reconnaître la vérité : là où les Jésuites
• gouvernent, il en résulte rarement de bonnes choses :
• personnellement ce sont des gens dignes d* estime^ mais en corps « ils sont fort dangereux / » Ainsi Madame la duchesse estimait les Jésuites en détail, mais point autrement. Nous aurions voulu entendre sa réponse, si un de ces Jésuites estimables , qu'elle voyait à la Cour, lui eût dit en renversant sa proposition : Madame la duchesse , toutes les dames composantlacourduroi sont des femmes perdues; mais chacune, jugée en particulier, est fort respectable.
Nous avons cité Madame la duchesse d'Orléans, la gra-
un même cœur y puisse constituer un corps infect et pestilentiel. Aussi, la distinction sophistique du corps et des membres n'eut aucun succès , sinon de ridicule, auprès des gens sensés. En France, les honnêtes gens, le clergé , Fépiscopat , la Cour elle-même recueillaient les membres de la Compagnie. Frédéric II , le plus illustre des prussiens , riant du poison dont les philosophes ses amis le menaçaient , appelait le corps de la Com-
cieuse mère du Régent Notre siècle en a fait une sorte de Saint-Simon féminin ; et cette seconde Sévigné a, grâce à son style épicé, plus de lecteurs que la première : son gros sel, son poivre à fendre la bouche , plaît à nos historiens en quête de malpropretés. Très-volontiers on la fait venir , avec Saint-Simon, pour déposer contre les Jésuites; maison a soin de ne point leur faire jurer de dire la vérité, toute la vérilé et rien que la vérité; le serment ne les obligerait pas. Veut-on avoir une idée du style hardi de Madame^ Qu'on ouvre rédition de ses œuvres, donnée par M. 6. Brunet,et l'on verra , si on a le courage d'aller jusque-là , des lettres entières où elle répète à satiété, des mots semblables à celui dont Victor Hugo n'a sali qu'une fois ses ouvrages et encore sous prétexte de rendre plus énergique la réponse de Cambronne, à Waterloo.
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pagnie dans ses Etats ^ il se montrait aussi confiant que le roi Voltaire, abritant en son château de Ferney un de ces abominables Jésuites^ en qualité de chapelain.
Devons-nous ajouter encore un mot sur ces jugements célèbres de nos parlements ? Oui, car ce mot leur fait honneur. Si la majorité nous condamna, ce fut partout à la pluralité d'un petit nombre de voix : de deux ou trois en plusieurs villes , comme Aix , Rennes , Toulouse , Rouen, etc. , où cependant les Comptes^rendus furent si violents , si passionnés, si pleins de falsifications et d'artifice ! Oui , nous le dirons à la gloire de la magistrature française , il se trouva dans nos parlements plus de trois cents juges que, ni l'impiété du siècle , ni la pression d'un public fanatisé par les passions du jour , ni les fureurs de la presse , ni les entraînements de l'esprit de corps , ni les flatteries , ni les me-
naces ne purent forcer à nous déclarer coupables. Plusieurs même nous défendirent courageusement , au risque de se perdre sans nous sauver ; et cela sans être de nos amis , mais uniquement par amour de la justice qu'ils avaient juré de rendre à tous et toujours.
Nous avons cru devoir signaler ce fait si honorable pour notre ancienne magistrature et si peu remarqué, dans un siècle où les applaudissements de la foule et de la presse étaient uniquement réservés aux turpitudes de répoque.
Une dernière objection nous reste à résoudre ; elle est surtout de ce siècle ; on nous dit : Soit, vous avez été jugés par des hommes passionnés, trompés ou mal informés, et vous êtes venus à mauvaise heure; mais enfin vous avez été condamnés par les premiers tribunaux du royaume, et tout jugement rendu
dans les formes a pour lui Taxioine des jurisconsultes : La chose jugée doit être tenue pour vraie.
Sans énumërer toutes les circonstances et tous les cas oii l'aphorisme de palais ne peut être appliqué sans injustice , nous nous bor* nerons à repousser son application aux jugements de 1762. Et d'abord nous nierons le jugement lui-même : il n'y a pas eu de ywg*^mé?/if proprement dit, mais simplement accusation et condamnation. En effet, qu'a-t-on vu dans ce procès , un des plus célèbres de Fhistoire ? Un fait incroyable : des accuses non cites, non interroges, non entendus, non confrontés , non défendus ; toute loi , naturelle ou écrite , ouvertement violée 5 les coutumes immémoriales, les formes de procédure méprisées. Et, de ce fait incroyable et trop peu remarqué, nous produisons aujourd'hui une preuve palpable. Sans doute le fait de la prévarication avait été signalé,
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constate^ llëtri par le dix*liuitième siècle luimême^ mais les détails, mais les pièces nous manquaient ^ mais l'historique, des faits restait dans Tombre que le parlement avait épaissie et pour cause.
Maintenant, nous l'espérons, les Mémoires du Président d' Egailles vont jeter assez de lumière sur les juges et les jugements de 1762 , pour enlever aux amis des parlements la suprême consolation de répéter le dura lexy sed lex : vous avez été jugés ^ et votre condanir nation n'a jamais été cassée et révoquée.
 ces légistes quand même , nous recom-* mandons la lecture des Mémoires du Président d' Egailles, et nous les prions de nous dire, après avoir examiné le long récit de tant de prévarications et d'illégalités, si nous avons été jugés, et si la chose jugée est l'expression de la vérité ? Oui , après cet examen , on se demandera si jamais les tribunaux français ont agi avec plus de parli pris , de passion ,
de violence et d'injustice. Oui , pour faire pâlir les excès de ces tribunaux, il faut attendre ceux de la Révolution. On vit alors dans les prisons de la Convention , devenues les salles d'attente du dernier jour et le vestibule de la guillotine, on vit alors de ces anciens membres des parlements appelés eux aussi des ci-devant , se frapper la poitrine et reconnaître la main de Dieu laissant tomber le fatal couteau sur la tête, maintenant blanchie, de ces jeunes sénateurs qui avaient proscrit les Jésuites; et leur faire expier, en 1793, les iniquités de 1 763.
Nous le savons, les libres-penseurs du dixneuvième siècle ne veulent pas voir, dans la révolution de 93 , un châtiment des folies et des crimes du dix-huitième siècle ; ils ne veulent pas y reconnaître la main^de Dieu; et, pour eux , les terribles expiations de cette époque sont de simples convulsions, inséparables de l'enfantement de la liberté ! De tels
entêtements dans le faux n'admettent aucune discussion : comment faire voir la main de Dieu, sa providence, à ceux qui nient son existence elle-même ? Comment faire lire dans rhistoîre , celle du gouvernement temporel de la Providence, à des aveugles volontaires et nolentes intelligere ?
Mais revenons aux Mémoires du Président (f Égailles. Dans la notice en tête de ces Mémoires nous expliquons comment et pourquoi ils paraissent après un siècle entier, pour faire réviser les iniques jugements de 1762 .11 suffira de rappeler ici , que , lors de notre procès , si les accusateurs et les ennemis des Jésuites avaient toute liberté de parler et d'écrire , les accusés n'avaient pas le droit de se défendre j et chaque fois que leurs amis voulurent user de ce droit imprescriptible, ils provoquèrent de nouvelles rigueurs contre la Compagnie , tout en s'exposant eux-mêmes à de graves condamnations. Et cependant
combien de fois n'a-t-on pas reproche aux Jésuites, et leur confiauce aveugle en la bonté de leur cause , et leur excessive réserve à parler, avant leur procès, quand déjà Forage annonçait la tempête où ils devaient sombrer ; et leurs justifications posthumes, venant jeter tardivement des fleurs sur un tombeau gardé à vue par leurs ennemis !
Le reproche fait aux Jésuites, de n'avoir pas su se défendre , de n'avoir pas essayé d'éclairer à temps l'opinion publique , est-il d'ailleurs bien fondé ? On en peut douter , si l'on se rappelle que les accusations^ vieilles comme la Compagnie elle-même , et cent fois victorieusement réfutées, n'avaient rien de nouveau, si ce n'est un notable degré d'acharnement excité par l'espoir du succès.
Sans doute, il n'est jamais inutile de rétablir la vérité , et les Jésuites pouvaient la défendre en se défendant : leur faute peut se
réduire à un excès de prudence et de con- H. * h
fiance; elle pouvait, elle devait être évitée; mais il faut bien le dire aussi , nos apologies n'auraient probablement pas retardé notre chute , d'une heure.
Du reste , on le sait, dans le sein même de la Compagnie, les opinions étaient divisées sur l'opportunité d'un combat de plume. Les uns y voyaient une chance de salut ; les autres jugeant les raisons inutiles^ devant un parti pris , craignaient , en se défendant , d'irriter sans profit, et d'aggraver la situation. Ce dernier avis, peut-être d'une excessive prudence , était celui des supérieurs , il l'emporta naturellement , comme le raconte M. Crétineau- Joly, citant \ Appel a la raison^ du P. Balbani : a Tandis que les Jésuites étaient accablés de w libelles et poursuivis par des arrêts, les w supérieurs des trois maisons (de Paris), « trop confiants dans leur innocence, peut- « être aussi dans les paroles qu'on leur don- (( nait, s'occupaient moins du soin d'écrire
« pour leur justification , que du soind'em-^ w pêcher qu'on ëcrivît. Le Révérend Père « Provincial porta même son attention trop « scrupuleuse , jusqu'à défendre, en vertu de « la sainte obéissance, de rien publier lace dessus ; et sa loi fut une sorte de charme c< qui suspendit plus d'une plume bien taillée. f< — Nous n'examinerons pasici^ laquelle des a deux fut plus aveugle^ de la défense ou de tt Yobéissance. »
Le P. Balbani, dont l'obéissance n'avait pas été complètement ar^Mg-fe, s'empressa, à peine sécularisé, de publier son /4ppel à la raison, imprimé , et pour cause , à cent lieues de la Bastille^ et à deux cent cinquante , comme il le dit lui-même , du galetas breton , où la liberté de la presse le forçait à se cacher.
Si les Jésuites , par un excès de prudence, jugèrent à propos de se taire, il n'en fut pas de même de leurs amis : plusieurs se mirent à l'œuvre, et, malgré la précipitation de leurs
réfutations des Comptes-^endus , ils réussi— rent à souhait au gré des honnêtes gens, mais beaucoup trop au sentiment des persécuteurs. Et de fait, la magistrature , furieuse de yoir rire à ses dépens , rendit arrêts sur arrêts, et donna force besogne à l'exécuteur des hautes-œuvres, chargé de brûler tous ces écrits, où l'on mettait le parlement en contradiction avec lui-même ; où l'on relevait les faussetés contenues dans les Comptes-rendus et les arrêts ; où l'on rendait ridicules, des juges se faisant théologiens , canonistes et prédicateurs du plus parfait j à la façon des jansénistes.
Mal en prit aux écrivains qui laissèrent deviner leurs noms : ils eurent tout juste le temps de se sauver en pays étranger, comme fit l'abbé de Caveirac condamné au carcan pour avoir fait rire aux dépens de Nosseigneurs du parlement (1).
(I) Le 12 janvier 1763 , d'Alembert écrivait à Voltaire :
L'abbe Dazès fut plus heureux ou plus adroit ^ il se fit imprimer à Anvers , et ses deux volumes intitules Compte-rendu des Comptes-rendus eurent tout le succès que peut espérer, en France, un homme de bon sens jetant à pleines mains le ridicule et l'odieux sur un pouvoir qui se faisait hypocrite et persécuteur. Malgré la vigilance de la magistrature blessée au vif, les dix mille exem-
Le châtelet vient de décréter Caveirac de prise de corps, pour avoir fait (ou supposé avoir fait) l'Appel à la raison^ eu faveur des Jésuites. Tous ces fanatiques en appellent de part et d'autre à la raison ; mais la raison fait pour eux comme la mort : la cruelle qu*elle est se bouche les oreilles et les laisse crier.
t On dit que Frère GriflFet pourrait bien se trouver impliqué dans Taffaire de Caveirac , qui très-sagement a pris la fuite. Notez que ledit Caveirac est l'auteur de Y Apologie de la Saint-Barthélémy ^ pour laquelle on ne lui a pas dit plus haut que son nom ; mais on veut le pendre ^mV Apologie des Jésuites. Au surplus, pourvu qu'il soit pendu , n'importe le pourquoi. Le parlement vient de faire pendre un prêtre pour quelques mauvais propos ; cela affriande ces Messieurs, et l'appétit leur vient en mangeant, i
plaires de la première édition coururent toute la France et l'Europe. La seconde édition , soi-disant imprimée à Arles , eut le même succès. De nos jours encore ^ cette mordante réplique aux Comptes-rendus a le charme de la nouveauté : le vrai ne vieillit pas.
Grâce à ce fond solide du vrai , le travail de l'abbé Dazès, nécessairement fait à la hâte, réfute cependant , sinon toutes, du moins les attaques capitales des Comptes-rendus , au
Peu de jours après , Voltaire répondit à son compère d'Alembert :
« Pour Tautre prêtre qu'on a pendu pour avoir parlé , < il me semble qu'il a Thonneur d'être unique en son t genre; c'est, je crois, le premier depuis la fondation de t la monarchie, qu'on se soit avisé d'étrangler pour avoir t dit son mot; mais aussi on prétend qu'à souper chez « les Mathurins , il s'était un peu lâché sur XalM Chauvec Un; cela rend le cas grave; et il est bon que ces Mesc sieurs apprennent aux gens à parler.
« Depuis quelques temps les folies de Paris^ne sont pas « trop gaies; il n'y a que l'opéra comique qui soutienne c l'honneur de la nation. »^
On voit comment nos deux libéraux parlaient entre eux de la liberté.
parlement de Provence, et le sieur Ripert de Monclar y est particulièrement maltraite.
Sa grammaire, son style, sa logique, son éloquence et malheureusement sa bonne foi y sont cruellement malmenés.
Maître Ripert chargea le parlement de Paris de répondre pour lui et d'ordonner , par arrêt , qu'on eût à cesser de rire à ses dépens. Nosseigneurs de Paris ne se firent pas prier : Todieux les trouvait impassibles, mais le rire les agaçait , et la crainte du ridicule les exaspérait ; aussi voyons-nous par Tarrêt rendu le 24 février 1 764 et portant condamnation du maudit ouvrage, et de trois autres piûA\cat\ou& ejusdem Jarinœ ^ combien la justice était émue. Le sieur Omer Joly de Fleury ( le Monclar de Paris ) porta la parole devant toutes les Chambres assemblées. 11 est impossible d'entendre un magistrat plus indigné : son réquisitoire est un chef-d'œuvre de fureur contenue sous des
phrases solennellement académiques. Voici le début, sur l'abbé Dazès : « L'auteur , dit « maître Joly , commence dès la préface , à a prendre le ton le plus insultant et le plus « audacieux que jamais écrivain puisse se w permettre. Il s'y fait gloire de provoquer « contre lui le glaive de la justice , de la « solliciter même pour qu'elle frappe de la « flétrissure la plus infamante l'ouvrage qu'il « produit; le mépris public de l'autorité « conduit bientôt à la révolte, et cet écrit « en porte tous les caractères (1). »
(I) Voici la première page du livre dénoncé par maître Joly de Fleury. Si l'auteur avait eu Tintention de mettre en mouvement la bile de MM. les Procureurs, il a pu voir son succès dépasser ses espérances; il débute ainsi :
t L'imprimeur chargé de la première édition de cet ouvrage en avait tiré dix mille exemplaires, et, pour les débiter promptement , il avait adressé en forme de supplique une épître dédicatoire à MM. du parlement de Provence. Il leur disait du ton le plus sérieux et le plus touchant: Brûlez-moi^ JUesseigneurs, brûlez-motet ma fortune est faite. La fortune a plus fait pour lui qu'il n'osait espérer. Le. parlement de Paris a daigné faire brûler l'ouvrage
Une fois lance dans le style véhément, maître Joly va toujours crescendo durant près de vingt pages in-quarto et tinit par réclamer, comme il convenait, une nouvelle brûlure pour le livre , ne pouvant saisir Tauteur. Nous aurions volontiers donne en entier ce spécimen dé style emporté, c'est du Démosthène de trois ou quatrième choix.
Malheureusement ces longues pages, grand format, demanderaient trop de place : nous
au pied du grand escalier, et tout de suite les exemplaires de la première édition ont été enlevés. L'imprimeur se réjouit et se réjouira toute sa vie de cette heureuse brû-: lure. L'auteur n'en a sans doute pas pleuré, il devait s'y attendre, il a pu en être flatté. Si son ouvrage n'eût point rempli son objet, s'il n'eût été que médiocre on n'y eût pas fait d'attention. C'est parce que le parlement l'a jugé tr&s-solide et très-convainquant qu'il y a répondu à sa manière, c'est-à-dire en le faisant brûler. Cette manière de répondre, si aisée et devenue si fort à la mode depuis quelques années, ne prouve que l'autorité du parlement, et l'abus qu'il en fait. Le public sait apprécier des condamnations émanées de magistrats qui sont en même Xi&sïv^^ juges et parties. On leur dispute la compétence, on leur met sous les yeux l'irrégularité de leurs démarches ,
regrettons de ne pouvoir les transcrire ici, car elles contiennent des choses curieuses , mais la plus remarquable de toutes est celle-ci, assez éloignée du genre de Démosthène, c'est que Torateur est si fâché, si furieux, si pressé de brûler sa partie, qu'il oublie de la réfuter, comme aussi de prouver une seule de ses propres assertions : oubli fâcheux, car déclamer n'est pas absolument synonyme de prouver , sinon quand on parle ou qu'on écrit contre la Compagnie et ses amis.
on fait voir la nullité et la fausseté des motifs qu'ils ont eu la maladresse de rapporter pour colorer leurs arrêts , et ils condamnent au feu les ouvrages oh tout cela est démontré. Des condamnations de cette sorte ne signifient rien, et, comme Ta dit dans sa lettre pastorale un des plus grands prélats du Royaume (Mgr Févêque de Langres) , l'opprobre que les magistrats prétendent y attacher est bien peu de chose aux yeux même des hommes. On voudrait d'autres preuves de leurs droits et de l'équité de leurs jugements. Inutilement en cherche-ton dans les réquisitoires qui précèdent leurs arrêts. On y trouve des sophismes , des contradictions , des répétitions des mêmes principes et des mêmes faits , mille fois démontrés faux ^ beaucoup de déclamations, de grands mots, et rien de plus » , etc.
Noas croyons inutile de poursuivre Texamen des publications pour et contre la condamnation des Jésuites ; dans toutes^ le fond est le même ^ les arguments et les conclusions semblables.
Mais si nous devons, par amour de la brièveté, laisser de côté, sans même les indiquer, tant de publications qu'on s'arrachait il y a cent ans , nous ne pouvons omettre de signaler à la reconnaissance de la Compagnie et des catholiques, trois monuments qui survivront à jamais dans l'histoire de l'Eglise : nous voulons parler des Actes de l'épiscopat français , de la lettre de Mgr de Beaumont, archevêque de Paris, et de la bulle du souverain pontife Clément XIII. Ces trois justifications de la Compagnie effacent toutes les autres ; elles sont la réponse péremptoire à toutes les attaques^ une réfutation complète de tous les pamphlets, et la cassation de tous les arrêts des parlements.
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Ainsi les parlements , d'accord avec les pamphlétaires de toutes les couleurs , déclaraient notre Institut et nos vœux impies; notre^ doctrine immorale , notre enseignement dangereux, et notre existence un péril. Mais FEglise de France , approuvée par le Saint- Siège, louait notre Institut^ nos vœux, nos œuvres et nos travaux , et, en même temps condamnait nos accusateurs et nos juges.
Rome avait parlé comme Tépîscopat français ; notre cause était gagnée , aux yeux des catholiques, en dépit de tous les arrêts de suppression et de bannissement.
Notre but n'ayant pas été de refaire ici l'histoire de notre suppression en France, ni même d'en indiquer les menus détails , nous renvoyons aux nombreux ouvrages oii . elle se trouve amplement racontée. M. Grétineaur-Joly en a publié un récit très-abrégé et néanmoins assez complet, assez intéressant, pour donner une idée vraie des causes
et des effets de notre suppression en France. {Voy.tom. K, ehap. VI ^Eâu ) Cet auteur est favorable à la Compagnie, soit ! Nous en convenons; mais son récit, appuyé sur d'incontestables documents historiques, n'a jamais çté sérieusement réfuté, ni même attaqué par des adversaires qui se respectent.
Si nous pouvons laisser de côté le long récit des faits, nous devons cependant les apprécier sommairement, et signaler à l'admiration de toutes les âmes loyales , de tous les hommes de cœur, l'immortel dévouement et le courage de nos défenseurs
Dans l'impossibilité de signaler et de louer tous ces dévouements , nous rappellerons au moins celui de l'épiscopat français et particulièrement celui de son plus illustre représentant l'archevêque de Paris. Un jour nous raconterons — nous en avons le désir et l'espérance — les luttes héroïques de Christophe de Beaumont , que ses contemporains , pré-
venant la posléritë, ont surnomme l'Athanase français. Mais avant tout parlons des protestations du cierge, représente par ses membres les plus ëminents, dans les assemblées de 1761 et 1762.
On avait accuse la Compagnie , et répété à satiété sur tous les tons : « qu'elle entravait et mécontentait Tépiscopat ». Louis XV le consulte sur ce fait et sur la question de savoir s'il convenait de conserver la Compagnie en France.
Les évêques réunis à Paris en 1761 répondent d'une voix unanime (moins celle du janséniste Fitz-James) : Votre Majesté est priée de conserver et protéger la Compagnie de Jésus, utile au bien de ses sujets et de VÉrglise.
L'année suivante, et dans le but d'arrêter le parlement, nouvelle protestation , plus solennelle et plus vigoureuse, adressée au roi. Une députation du clergé portait à Versailles
le VŒU et les représentations de l'épiscopat.
Le 9 mai 1 762, Mgr Antoine de la Roche- AymoD, archevêque de Narbonne, grand au-mônier de France, et transféré celte même année au siège de Reiras, et dès lors, premier pair du royaume , fut admis à l'audience de Leurs Majestés, le roi et la reine, à la tête des députés du clergé. Portant la parole au nom de rÊglise de France il affirma très-énergiquement et son dévouement au roi et la nécessité, pour Sa Majesté, comme pour les évêques, de résister sans peur et sans faiblesse aux attaques de l'impiété, aux entreprises des parlements. Malheur à nous , disait le prélat, si nous dissimulions des entreprises aussi réitéréeSy quelles ont été inconnues jusquà nos jours.
Bientôt une seconde démarche du clergé venait confirmer la première : une lettre adressée au roi, en faveur de la Compagnie, était signée par tous les membres de l'assem-
blëe : cette lettre, et de nouvelles réclamations contre les actes du parlement , rédigées en forme de remontrances, furent portées à Versailles. Mgr de La Roche-Aymon lut à Louis XV la lettre du clergé, et certainement il fallait du courage pour s'exprimer avec une telle énergie, devant un prince qui craignait tant de choses, plus que Dieu et sa propre conscience. Cette conscience avait parlé comme La Roche-Aymon j mais Louis , une fois de plus, n'osa se montrer roi, et la protestation de nos évêques demeura sans effet : ce fut toutefois une belle épitaphe pour le tombeau que les parlements nous creusaient sous les yeux de Louis XV.
Pour être restée sans effet , la protestation du clergé n'en est pas moins un monument pour la Compagnie ; et nous espérons qu'on ne s'apercevra pas trop de la longueur du fragment que nous allons transcrire ici :
« Sire, en vous demandant aujourd'hui la
conservation des Jésuites, nous avons Thonnêur de présenter à Votre Majesté le vœu unanime de toutes les provinces ecclésiastiques de son royaume. Elles ne peuvent envisager sans alarmes la destruction d'une société de religieux recommandables par l'intégrité de leurs mœurs , l'austérité de leur discipline, l'étendue de leur travail et de leurs lumières, et par les services sans nombre qu'ils ont rendus à l'Église et à l'État.
« Cette Société, Sire, depuis la première époque de son établissement, n'a cessé d'éprouver des contradictions : les ennemis de la foi l'ont toujours persécutée, et, dans le sein même de l'Église , elle a trouvé des adversaires, aussi dangereux rivaux de ses succès et de ses talents, qu'attentifs à profiter de ses fautes les plus légères...
« Et qui aurait pu prédire l'orage affreux qui les menaçait (les Jésuites) ? Leurs Constitutions déférées au parlement de Paris sont
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un signal qui est bientôt suivi par les autres parlements; et dans un délai si court, qu'à peine aurait-il ëtë suffisant pour Tinstruction d'un procès particulier r..* sans entendre les Jésuites , sans admettre leurs plaintes et leurs requêtes, leurs Constitutions sont déclarées impies, sacrilèges, attentatoires à la majesté divine, et à l'autorité des deux puissances; et, sous le prétexte de qualifications aussi odieuses qu'imaginaires, leurs cdlléges sont fermés, leurs noviciats détruits, leurs biens saisis, leurs vœux annulés...
« Nous cherchons en vain les causes qui ont pu armer la sévérité des lois : on ne reproche aux Jésuites aucun crime; un magistrat, célèbre dans cette affaire, convient même qu'ils ne peuvent être accusés du fanatisme qu'il attribue à l'ordre entier ; et pour avoir un prétexte de les condamner, on est obligé de renouveler d'anciennes imputations contre leur doctrine et leurs Constitutions. Mais si
cette doctrine et ces Constitutions sont aussi condamnables qu'on le suppose, comment se peut-il faire qu'aucun Jésuite de votre royaume ne soit coupable des excès qu'on prétend qu'elles autorisent ? Quelle étrange contradiction que de proposer comme des sujets fidèles et vertueux, les membres d'une société qu'on assure être vouée, par serment, à toute sorte d'horreurs, et de supposer que des milliers d'hommes puissent être attachés à des principes qui révoltent la nature et la religion, sans qu'aucune de leurs actions se ressente de la source empoisonnée qui doit les corrompre ! . « Nous ne vous répéterons point. Sire, tout ce que les évêques assen^lés par vos ordres, au mois de décembre dernier, ont eu l'honneur d'exposer à Votre Majesté au sujet des Constitutions des Jésuites. Après les éloges qu'en ont faits le concile de Trente, l'Assemblée de 1574, et plusieurs Papes qui ont illustré la chaire de saint Pierre par l'éclat
de leurs lumières et de leurs vertus, comment a-t-on pu oser les traiter d'impies et de sacrilëges?...
'< Ainsi, tout vous parle, Sire, en faveur des Jésuites. La religion vous recommande ses défenseurs, l'Église ses ministres, les âmes chrétiennes les dépositaires du secret de leur conscience , un grand nombre de vos sujets les maîtres respectables qui les ont élevés, toute la jeunesse de votre royaume, ceux qui doivent former leur esprit et leur cœur. Ne vous refusez pas. Sire, à tant de vœux réunis ; ne souffrez donc pas que, dans votre royaume , contre les règles de la justice, contre celles de l'Eglise, contre le droit civil , une Société entière soit détruite sans l'avoir mérité. L'intérêt de votre autorité même l'exige^ et nous faisons profession d'être aussi jaloux de ses droits que des nôtres.
« Les archevêques, évêques et autres ecclé-
siastiques, députes^ composant TAssemblëe
du clergë de France. » {Voy. Procès-verb de$ auembUesgén. du etergi de France ^ I. vin.)
Nous Tavons dit, Mgr de La Roche-Aymon avait exprimé les sentiments de la conscience royale et toujours catholique de Louis XV ; l'impression avait été vive. Mais bientôt cette conscience s'endormait de nouveau , magnétisée par la Pompadour. Déjà cette courtisane , complice des parlements, avait profité du sommeil de son royal esclave pour remplacer son sceptre par une quenouille ; et ce n'était pas avec ce nouvel insigne de la royauté que Louis XV pouvait arrêter les usurpations de ses parlements.
Puis , à cette époque , la France était doublement humiliée ; à l'intérieur par les scandales , à l'extérieur par les revers : il fallait la distraire pour l'empêcher de sentir sa honte : on lui donna la tragi-comédie des
Jésuites. Les acteurs s'acquittèrent en perfection âfi leurs rôles : le succès de la pièce , jouée au bénéfice du parlement , fut complet. D'Alembert, le feuilletoniste d'alors^ applaudit sans vergogne les turpitudes de ses amis, et, dans son compte-rendu, il écrivait avec l'épanouissement le mieux senti et son habituelle effronterie : Quant à nous^ mal^ heureuse et drôle de nation, les Anglais nous font jouer la tragédie au dehors , et les Jésuites la comédie au dedans. L'évacuation du collège de Clermont nous occupe beaucoup plus que celle de la Martinique. Par ma foi, ceci est très'sérieux , et les classes du parlement n'y vont pa^ de main-morte. Ils croient servir la religion, mais ils servent la raison sans s'en douter; ce sont des exécuteurs de la haute jus^ tice pour la philosophie , dont ils prennent les ordres sans le savoir. Nous pourrions continuer nos citations , mais il fau4rait aborder
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des pensées encore plus cyniques ; on peut d'ailleurs juger du reste par ce mince échantillon.
Les démarches, les protestations du clergé et de l'épiscopat ne purent sauver la Gom-* pagnie : ses ennemis avaient usurpé l'autorité du roi et juré de nous perdre : ils tinrent parole : le 6 août 1 762 notre arrêt de mort, minuté depuis un an, était prononcé.
Louis XV en fut peiné ^ mais il se tut (1).
(1) f Lors deTexpuIsion des Jésuites, le P» Frey de Neuville présenta requête au parlement pour , vu son grand âge , obtenir permission de rester en France; il était né en 4693. Le parlement rejeta sa requête. Louis XY, en étant instruit , dit au duc d'Âyen : J*ai appris que le parlement a rejeté la requête du P. de Neuville, j'en suis fâché. Le duc répondit : Sire, vous en êtes fâché et vous êtes Roi f Le Roi repartit : Veux-tu que je me fasse égorger une seconde fois? Va lui dire que je lui donne mille écus pour son voyage. Le duc d'Ayen partit aussitôt et exécuta sa commission. »
c Je tiens ce fait, nous dit un de nos anciens Pères, de la bouche même du P. de Neuville, alors à Vitré, ou il était convenu qu'il viendrait finir ses jours. »
Ce fait, et tant d'autres beaucoup plusgraves, nous mon-