‹ Notes & penséesChapitre 2 sur 32 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

J'ai plus souffert par mes qualités que par mes défauts et mes vices (car j'ai des uns et des autres).

Je crois qu'il ne reste plus, de ceux que nous avons connus, que l'ombre dans notre imagination.

Partout où l'on travaille, l'on chante. Le chant fait passer agréablement les journées de travail. Les menuisiers, les blanchisseuses chantent, le rabot ou le fer à la main. L'homme de lettres ne peut pas chanter.

De même que l'appétit vient en mangeant, les idées viennent en travaillant.

Les gens délicats sont plus susceptibles que les autres ; ils ont l'épiderme plus sensible.

L'exemple du bien est contagieux comme l'exemple du mal.

Je suis, moi, pour que le droit de tous se fonde.

Préault me raconte un mot qu'il tenait d*un de ses vieux parents, et qui circulait dans le peuple lors du mariage de Louis XVI avec Marie-Antoinette.

Msirie-Thérèse aurait dit : « Je ne puis mieux me venger de la France, qu'en lui donnant ma fille. »

La liberté, comme toutes les institutions, a besoin d*être fondée.

La fille de Lamartine, toute jeune, encore enfant, se promenait un jour dans un parc à Florence, et elle disait : « Le ciel, les étoiles, la lune, les arbres verts... » Quelqu'un qui l'entendait lui demanda: « Qu'est-ce que vous dites donc, mon enfant ? » Elle répondit : « Je dis comme papa. »

On n'a pas le droit de punir les opinions d'un homme : on peut frapper ses actes, non sa pensée.

Les pédants ne montrent que l'envers de ce qu'ils savent. Us ne savent pas faire aimer la littérature grecque : ce qu'ils en écrivent ressemble à des tapisseries des Gobelins vues par derrière.

Ceux qui s'étonnent de l'intelligence des animaux oublient que c'est le même principe qui a créé leur intelligence à eux. Mais l'homme ne veut pas convenir qu'il est lui-même un phénomène.

Le meilleur moyen de décharger sa bile est d'écrire ce qu'on a sur le cœur. Comme cela l'on n'en fait pas une maladie.

Tout ce qui coule d'inspiration et comme de source, à point nommé, est bon, parce qu'il est sincère.

Dans une conférence récente (ii novembre 1875), About a dit quelque chose de juste et de fort spirituel : « On voit tous les jours des couvents hériter de quelqu'un ; on ne voit jamais personne hériter d'un couvent. »

En fait de croyances, les hommes ont raisonné comme s'il suffisait de ne rien savoir pour tout connaître. Je ne sais pas, donc je sais. Telle est la force de l'argument, sur lequel se base, depuis des milliers d'années, tout article de foi. Ne rien savoir a paru le commencement de la sagesse pour tout croire et tout affirmer. Ordinairement on demande des preuves plus certaines en témoignage dans les plus simples opérations de la vie : mais en fait de mysticisme et de métaphysique, il suffit d'un fou ou d'un charlatan de génie pour en imposer aux hommes. La force brutale, le pouvoir temporel s'en emparent ensuite comme moyen politique et achèvent d'implanter parmi les nations ce que la persuasion seule ne réussirait pas toujours à faire prendre. Il reste bien des réfractaires : mais les ignorants, qui font la majorité, mordent au merveilleux ; et à la rigueur on sait les y réduire.

Les chansons de Béranger, Ma grand* mère et Ma nourrice, sont de Timmoralité saine.

Béranger est encore un consolateur de l'humanité avec sa gaudriole.

Les sots veulent avant tout paraître intéressants les esprits dits positifs sont surtout intéressés.

L'hiver est la saison des riches. Les pauvres n'oublient leur misère que l'été et se font illusion en cette heureuse saison. L'hiver les ramène à la dure et froide réalité... Comment chanter les douceurs du coin du feu quand on y regarde à deux fois avant d'acheter du charbon et du bois>

Les écrivains d'aujourd'hui découpent leur vie en romans et comme par tranches. C'est bon une fois sous une émotion sincère ; mais quand un roman est écrit à froid et composé exprès pour faire de la copie, il est rare qu'il soit bon. Il peut encore être bien monté, bien machiné, ce qu'on appelle réussi : mais c'est une pièce d'industrie, c'est une œuvre voulue, elle n'est plus inspirée, et cela se sent.

Chaque époque donne toujours naissance à un vice qui se développe plus tard sous un régime favorable. Ce vice pressenti fait les grands moralistes, dont on dit ensuite que leurs créations ont devancé les temps. Molière écrit Tartufe, dit Sainte-Beuve, « quelques années avant que le vrai Tartufe triomphât sous Louis XIV. Le Sage fît Turcaret quelques années avant que Turcaret fût au pinacle sous la Régence. » On a dit de Balzac que toute une génération s'était modelée sur ses personnages. C'est vrai, mais il en avait eu la vision sous Louis-Philippe. Ses hommes sont venus ensuite sous l'Empire.

Sainte-Beuve a méconnu Balzac en cela : un des héros de Mercadet, l'homme aux expédients, se retrouve certainement dans ce prince de ..., gendre

d'un financier célèbre. — A un point de vue supérieur, Voltaire avait dénoué son siècle et l'avenir, ce qui a fait dire à Musset :

Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire : Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.

C'est l'éloge de Voltaire que Musset faisait là sans le vouloir, et la fameuse apostrophe de Rolla perd de son amertume, quand on la prend au pied de la lettre.

La plus belle comédie des temps modernes, parce qu'elle en a réalisé le type le plus commun, est celle des Faux bonshommes. Le faux bonhomme est partout... où n'est-il pas }

Y a-t-il quelqu'un qui vaille mieux que sa réputation ? — Oui, certes. — Et qui? — Tous ceux sur qui la badauderie s'exerce et clabaude avec le plus d'acharnement.

Je ne connais personne dont on ne m'ait dit du mal.

Je trouve absurde d'écraser un petit nom avec un grand nom, car les hommes, même paraissant s'exercer dans un genre pareil, ne se ressemblent guère : chacun a son individualité (LacKambeaudie et La Fontaine) ; mais je trouve trois fois plus absurde d'essayer d'écraser un grand nom avec un petit nom. Il me semble alors qu'un homme, parce qu'il se serait caché la vue de la lune avec la main, s'écrierait : « Voyez, ma main est plus grande que la lune. »

En fait de style, se jeter à l'eau tout d'abord ; et de quelque manière qu'on nage, pourvu qu'on traverse la rivière, peu importe !

L'humanité est ainsi, qu*elle ne peut pas vous accorder un bienfait sans vous en demander une rémunération.

Quand j'entends vanter l'humeur perpétuellement ég-ale d'un homme, — son bon caractère, comme disent les grisettes, — je pense : cet homme doit être un oisif.

La mort est l'espérance et la consolation de la vie.

Les femmes sont comme les chats : elles se font plaisir d'abord à elles-mêmes.

Il n'y a pas deux grandes lignes en histoire, et il y a une foule de chemins de traverse qui déroutent.

En politique, les propositions mûres et hardies viennent plus souvent d'hommes dont la considération est suspecte que des plus réputés honnêtes

gens. Les honnêtes gens sont peu osés, circonspects, timides, empêtrés dans la routine : ils veulent et ne veulent pas tout à la fois. Les autres se précipitent, le front haut, vers le point qu'il s'agit de conquérir. Quand ils ne l'enlèvent pas d'assaut, ils sont tenaces et restent sur la brèche. Ils finissent par l'emporter. Témoin Mirabeau (qui n'était pas une vierge, au dire de Sainte-Beuve)... et l'on en citerait bien d'autres.

Le progrès n'est possible qu'à la condition de ne pas être interrompu à chaque instant par des cataclysmes sociaux. C'est pour cela qu'il est moins avancé en France que chez les autres nations.

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