LXXXVIII
Il n'y a pas deux morales, il y en a autant que d'intérêts personnels et de professions sociales. Molière prend son bien où il le trouve.
J'aime ce qui est grand et simple : j'aime Molière.
C'est étonnant comme les légendes se créent. Dernièrement je dînais à une table d'hôte, à Nemours. J'entendais causer trois commis voyageurs, fanatiques du journal le Temps et de M. Nefftzer. L*un d'eux s'écria tout à coup, à mon grand ébahissement : « Quel dommage qu'il soit mort ! — Il est mort? » dirent les deux autres. « Il a été fusillé pendant la Commune, » reprit quelqu'un avec le plus grand sang-froid. — « Non, vous confondez, dit un autre, il est mort il y a trois mois. » Et voilà M. Nefftzer enterré à la table d'hôte de Nemours.
Qu'est-ce qui avait pu donner naissance à ce bruit) Est-ce le plaisir, chez celui qui l'accréditait, de paraître mieux renseigné que les deux autres >
Et que doit-il en être de nos erreurs morales et de la plupart de nos opinions, qui ne peuvent être basées sur des faits, quand nos erreurs matérielles sont si grossières ? Il est vrai que l'humanité s'en tire par le Credo quia absurdum. Elle passe outre à l'erreur, sans y attacher plus d'importance (1872).
Nous sommes ainsi faits que nous discutons plus volontiers une vérité évidente qu'une absurdité ou un prodige.
Les malins se distinguent surtout dans ces circonstances, en ce qu'ils ne croient point à ce qui est trop simple, tandis qu'ils ajoutent foi aux plus énormes balourdises.
Un dimanche je me promenais au Jardin d'acclimatation avec Champfleury. Une autruche venait de pondre un œuf. Quand je dis à des personnes qui s'arrêtaient en passant : « Cet œuf vient d'être pondu, » elles crurent que je me moquais d'elles. Quelqu'un alla même jusqu'à me traiter tout bas, moi candide, de mauvais plaisant, — Qu'est-ce qu'il y avait pourtant de plus simple ? — Mais justement, voilà : c'était trop simple.
Ce n'est plus qu'en province que le mot cAa/e/ prend un accent circonflexe ; hasard, un 2, etc. — Il y a une orthographe de province, comme il y a des auteurs de province. Charles Nodier, Alphonse Karr sont des littérateurs qui ont gardé toute leur réputation à trois cents lieues de Paris. « Comme dit Alphonse Karr » est encore un cliché de province.
En prenant un type là où il le trouve (ce qu'on nomme aujourd'hui un document humain), le romancier se comporte comme le naturaliste qui tombe sur une plante rare, et qui s'en empare, l'étudié, l'analyse, la signale au monde savant. La plante est peut-être une excellente mère de famille, qui ne serait pas bien aise de faire parler d'elle, si elle se rendait compte du bruit qu'elle fait. — Ainsi le moraliste fait violence à ses modèles, qui n'aiment pas toujours à se reconnaître dans un portrait fait d'eux d'après nature.
La vie a des rouages contre lesquels il faut se mettre en garde.
Quand tu vois un grand personnage, dis-toi que les boyaux qui l'ont engendré n'avaient rien de plus fastueux que ceux de ton père et de ta mère.
Sainte-Beuve raconte que, dans son enfance, à Boulogne-sur-Mer, il y avait deux avocats célèbres
et rivaux, qui attiraient tout Boulogne à l'audience quand ils plaidaient. L'un d'eux avait un tic : c'était .de prendre les mouchettes d'une certaine manière avec les doigts, pour moucher la chandelle. L'autre avait une fille qui n'était pas jolie ; mais on était étonné de lui trouver à première vue une certaine ressemblance avec l'avocat, rival de son père. Cela faisait tout d'abord rêver : mais quand on lui voyait prendre les mouchettes, plus de doutes. C'était un trait de lumière. Elle avait exactement le même tic. h pater est... Cette fois c'étaient les mouchettes qui décelaient la naissance.
Je ne sais rien de plus sot que la rancune.
Il n'y a pas de différence entre la méchanceté et la sottise, quant aux conséquences. L'une et l'autre produisent les même effets.
Les gens, qui font trop souvent leur propre éloge, ont besoin d'en faire accroire aux autres et à euxmêmes. Ils plaident d'avance les circonstances atté-
nuantes en leur faveur. Ceux qui ne parlent jamais ni d'eux-mêmes ni de leur conscience n'ont rien à faire oublier ni à se faire pardonner.
(Lettre à Burty sur une eau-forte, représentant le pont des Arts). — Et à propos de ce pont cythéréen, tant aimé et pratiqué en son temps par Joseph Delorme, un mot entendu par lui, et qu'on croirait inspiré par un poète chinois, ne semblera peut-être pas déplacé ici. Où diable la poésie va-t-elle se nicher > Sainte-Beuve avait entendu ce regret exprimé par une ouvreuse du Théâtre - Français : « Ah ! disait-elle, levant les bras en l'air, avoir vingt ans, passer le pont au bras d'un beau jeune homme, sentir le vent souffler entre ses jambes... » C'est l'éternelle chanson de Lisette devenue vieille.
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• Quand il arrive un grand malheur, une catastrophe, dites-vous, après le fnoment inévitable de stupéfaction ou de douleur, que les gens qui y ont péri sont tout simplement allés là où nous irons tous un peu plus tôt un peu plus tard. Le cours des fleuves n'est jamais ralenti par une lourde pierre qui s'engouffre au milieu : il y a tout simplement un moment de remous, après quoi l'eau comme la tombe se referme. Et c'est fini.
La première des délicatesses consiste à respecter celle des autres.
Il y a des hommes qu'on peut toujours remplacer, il y a des hommes qu'on ne peut jamais remplacer.
Une jolie pensée dans le Figaro : « Les artistes sont des somnambules qu'il ne faut pas réveiller. »
Il y a plusieurs façons d'être réactionnaire, et la pire de ces façons, c'est d'être républicain clérical.
On est souvent mieux payé d'une mauvaise action que d'une bonne.
Celui qui nous délivrera des légendes dites poétiques rendra un grand service à l'humanité — quand ce ne serait qu'à la poésie.
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— Comment ! vous ne pouvez pas cirer vousmême vos bottines > vous avez besoin que votre femme vous les cire > disait hier mademoiselle C... à un de mes amis qui n'a pas de bonne.
— Mes ancêtres, répondit-il, n'ont jamais ciré euxmêmes leurs bottines ; et ce n'est pas étonnant : ils portaient des sabots.
Le suicide, le duel, l'adultère, le régicide... On a beaucoup écrit, décrété, légiféré et commenté sur ces quatre choses importantes de la vie sociale, et l'on n'a Jamais pu les empêcher. C'est qu'elles sont dans la nature, qui n'est pas toujours selon le Code.
Sachez bien une chose : que pour tant qu'on ait été malheureux, on ne Ta jamais été autant qu'on peut le devenir.
Les sots ont toujours réponse à tout : on n'a jamais le dernier mot avec eux. Les gens d'esprit savent s'avouer battus en se taisant."
Jésus a été le dernier dieu de l'antiquité.
Je crois que rien ne se fait bien sans gravité, même les choses en apparence frivoles et légères.
La bourgeoisie, à quelque opinion qu'elle appartienne, n'a que des vertus négatives. La générosité et la grandeur ne sont pas sou loti
Dieu est à l'égard des hommes comme la mère de d'Alembert qui voulut que son fils la reconnût, quand il fut devenu célèbre et qu'il pouvait lui faire honneur : mais elle l'avait abandonné en le mettant au monde.
Certains problèmes n'exigent que du bon sens et de l'honnêteté pour les résoudre.
Il faut toujours craindre en politique de faire le jeu de ses adversaires.
La politique ne doit pas être éternellement une question de nerfs.
C'est en politique surtout qu'il ne faut pas prendre ses désirs pour des réalités.
Toutes les fois qu'on marche au nom d'une foi quelconque, on risque de trouver la désillusion au bout.
Il n'y a pas de pays moins voltairien que la patrie de Voltaire. Dès qu'une idée claire et lumineuse se présente, il se trouve inévitablement mille petits esprits, pleins d'étroitesse, mais retors et tout puissants, pour l'arrêter.
Certaines gens aiment à s'enfermer dans une impasse ou à faire fausse route. Quant à moi, je suis pour les grandes routes, les routes nationales, celles qui mènent quelque part.
Dix catholiques valent cent libres penseurs : mais, en revanche, dix libres penseurs valent cent catholiques. — En dehors du domaine des faits et de la science (et cette dernière est elle-même sujette à se
tromper), je ne crois pas qu'il existe aucune chaire de vérité.
Croire et espérer peut justifier les pressentiments de Victor Hugo et de tous les mystiques de cet ordre élevé. Qui sait?... Mais il est bien difficile que la transformation sur laquelle ils comptent, ce phénomène ascendant de leur être, qu'ils attendent après leur disparition de la vie terrestre, ne soit pas un fait purement matériel, — une loi naturelle de plus inconnue encore à l'homme.
Cela se rattachera peut-être dans l'avenir à quelque science physique nouvelle, quand l'œil de l'homme, armé de nouveaux instruments, aura enfin découvert quelque chose.
La vie est un mécanisme. Dès que le poisson est hors de l'eau, il s'asphyxie. Il est organisé pour vivre dans son élément. L'homme aussi, dans le sien. Dérangez quelque chose à ce mécanisme, et toute la machine s'en ressent. Mais la vie ? — La vie, la vie... eh bien, l'avenir en découvrira le secret, et alors adieu les grands et sacrés mystères.
Dieu est aussi nécessaire à Victor Hugo pour son art que le Diable à Mérimée pour le sien. — A tout instant on trouve Dieu dans l'un et le Diable dans l'autre.
On n'a pas plus le droit d'entrer dans la conscience que dans la bourse des gens.
Un régime qui envoie André Chénier à l'échafaud, et qui a failli y envoyer Hoche, est un régime exécrable. La réhabilitation posthume de Robespierre est un sophisme.
Toutes les fois qu'un délicat se trouve en face d'un homme grossier, il sera brisé et broyé. Le délicat n'a pas bec et ongles pour se défendre. L'homme grossier est armé de toutes pièces.
Quand le clergé chante aux enterrements, c'est qu'il est content. Quand il n'est pas content, cela se voit bien : il s'en va sans presque rien dire.
Le génie de certains hommes, quand ils ont, dans la jeunesse, jeté, comme des volcans en éruption, tout ce qu'ils contenaient de fier, de sauvage, d'indompté, — mais le meilleur d'eux-mêmes, de leurs facultés, de leurs dons naturels, — leur génie, dis-je, se renouvelle ensuite par le travail, et ils continuent à produire. Seulement on sent qu'il n'y a plus l'inspiration. Leur cerveau ressemble en ce cas à ces timbales milanaises, qu'on utilise encore en y mettant du macaroni, quand on en a mangé le contenu primitif, celui qui leur avait donné toute leur essence et tout leur prix. (Recommandé à Charles Monselet).
Les plus braves sont les plus paillards comme Henri IV, — ceux qui aiment le mieux la cotte... — ceux-là ont le moins peur des hommes : est-ce parce qu'ils aiment tant les femmes }
Se déclarer athée, c'est affirmer le doute.
On s'étonnerait de voir un honnête homme entrer dans un mauvais lieu. On ne s'étonne pas de voir la foule afiSuer à certains spectacles. C'est une façon honnête et permise de toucher — sinon de goûter — au fruit défendu. Les honnêtes femmes sont curieuses : celles de la province veulent toutes aller dans un bal public, quand elles viennent à Paris, et après le premier moment de dégoût instinctif pour les danses lascives de ces dames, on ne peut plus les en arracher. Les plus prudes y passeraient la nuit... à regarder.
Les hommes d'Etat, véritablement dignes de ce nom, au lieu de produire un remous, créent un courant.
Le vrai moyen de bien faire en temps opportun, quand on le peut, est peut-être de n'avoir pas de principe arrêté, de principe absolu en quoi que ce soit, d'avance, tant qu'on n'a pas eu l'occasion d'appliquer la théorie à la pratique.