ESPRIT DE COTERIE
« Quoi qu'on dise de vous, ne vous défendez jamais... C'est surtout quand on est innocent qu'on se défend mal, et bien des gens ne restent calomniés que parce qu'ils ont essayé de repousser la calomnie en se défendant... »
(Emile de Girardin, cité par Louis Ulbach, Revue politique et littéraire , 30 avril 1881, p. 573.)
Un esprit superficiel, commun, perfide avec préméditation, est celui qui prend sciemment l'apparence de la vérité, en toute occasion, pour la vérité elle-même. Où en serait-on, cependant, si Ton jugeait toujours ainsi sur les appa-
rences > Dans les mille et une petites coteries qui composent la société parisienne et forment comme autant de petits Etats provinciaux et fermés — une sorte de République fédérale qui se cantonne dans tous les coins de Paris — c'est malheureusement cette tendance générale qui domine aux dépens de la vérité, et qui sert de lien à tous ces commérages de petite ville. Aussi la société est-elle sujette souvent à se déjuger, et à en appeler le lendemain de ses préventions de la veille. Elle se laisse entraîner dans le premier moment : mais <i ces hauteurs ^ws/e milieu de la bourgeoisie contemporaine, qui se fait une opinion et un esprit par à peu près et d'après son journal, le premier mouvement est souvent mauvais. Elle subit V emballement d'esprits secs, étroits, sans enthousiasme, avides, cupides, calculant la portée de leurs calomnies, d'autant plus enclins à dénigrer qu'ils jugent l'humanité en masse d'après eux-mêmes... Aussi faux témoins que des portières et capables de tous les artifices , de toutes les coalitions pour mieux servir leurs rancunes et leurs intérêts. Ils ont des alliés dans tous les camps, et c'est là un des signes de cet esprit de coterie qui règne entre corsaires, se faisant la chasse d'habitude, mais prêts cependant à se donner un coup de main, quand la solidarité l'exige.
Un livre , dont l'auteur seul doit être rendu responsable, paraît-il, c'est dans la façon d'attaquer l'ennemi (ou celui que l'on croit tel) que se révèle la perfidie de ces bons apôtres du reportage. Pantalon est lancé en avant — en éclai-
reur — en uhlan : — le vieux loup, devenu berger, endosse l'habit de Prudhomme pour la circonstance ; sous prétexte de morale, il étend la tache, il fait son métier. Si tous ceux qu'il essaie de compromettre , en les provoquant , ne se laissent pas prendre à ce piège grossier, on les calomnie sous main, on fait courir le bruit qu'ils ont contribué au livre. Cela se dit jusque chez H... : Ménalque et Démophile en sont convaincus et le répètent. Mais le livre est signé d'un nom qui, pour être peu connu, n'en est pas moins celui d'un écrivain qui a déjà fait ses preuves. N'importe ! Acates est son complice. Acates seul a pu fournir ces notes, ces documents : ses plus anciens amis, qui devraient le connaître mieux que personne, lui disent en face qu'il a fait une mauvaise action. Il n'y attache pas d'importance, leur rit au nez et leur tourne le dos. Un autre, qui tient de près kFerulus, lui fait la leçon d'une façon outrageante. Acates se décide encore à passer outre. Mais voici qu'un ami officieux, homme d'esprit, écrivain très répandu, l'avertit à la rencontre qu'on l'a vu, positivement vu, touchant et partageant ses droits d'auteur avec son collaborateur chez le libraire... Que dire> que répondre > Panurge, accusé d'avoir volé les tours de Notre-Dame, et confondu par tant de calomnie, aurait cherché des excuses. Acates n'en cherchera pas. Il sait qu'on n'arrête pas la calomnie : qu'une fois lancée, elle suit sa voie et acquiert même de la consistance : comme la glace qui ne fond pas, elle finit par se changer en granit. Il faut du temps ensuite pour la pulvériser. Acates a donc pris cette ré-
solution suprême : Rester indifférent, rire des intrigants, des sots et des petits esprits, poursuivre son chemin droit et honnête, pouvoir répondre sans cesse de ses actions, avoir toujours bien présent que ceux qui l'attaquent ne le valent pas, qu'autant sa vie à lui a été simple et transparente comme du verre, autant la leur est à double et triple fond, compliquée, vraie vie de polichinelles^ aussi peu puritaine que possible malgré les grands airs et les affectations d'austérité et de vertus en tous genres qu'ils mettent en vers et en prose ; — surtout aussi peu désintéressée que possible, bien que la générosité et le libéralisme soient leur dada. — Vrais tartufes du journalisme , qui battent monnaie tous les matins sur le dos de la badauderie parisienne.