NOUVELLES MŒURS
Le régime parlementaire tuera l'écriture, absolument comme l'abus de la lame a tué la chevalerie.
Depuis que deux lignes de l'écriture d'un homme suffisent, non plus à le faire pendre (ce qui était peut-être plus franc), mais à le faire calomnier ou à le rendre ridicule dans le premier journal venu, les honnêtes gens avertis finiront par s'abstenir de confier au papier l'affaire même la plus simple.
Ce sont là de nouvelles mœurs contre lesquelles il est bon de se mettre en garde .
Ah ! comme je comprends le mot d*un patron que j'avais Tan dernier : « il ne faut jamais écrire, » disait -il. — Et lui-même écrivait encore trop, à l'abus qu'on fait aujourd'hui du moindre petit papier.
Un de ces journalistes verbeux, véritable corneille qui abat des noix, pour qui la quantité remplace la qualité, et qui, pourvu qu'il remplisse son courrier, se soucie peu de ce qu'il déverse dedans, vantait bien haut l'autre jour — et triomphalement — sur ce ton agaçant de mouche du coche qui distingue sa petite trompette dans un grave et assez léger journal du soir, ce qu'il appelait la toute-puissance de la presse.
D'abord c'est elle-même qui s'est érigée de la sorte. « La presse est une puissance. » — Et qui a dit cela > la presse ; — absolument comme dans le Lion abattu par Vhomme, c'est l'homme qui est le plus fort.
Mais il n'y a pas que la presse qui soit une puissance à ce compte : tout corps de métier pourrait en dire autant et avec aussi peu d'autorité et de raison. Il ne s'agit pas d'être une puissance dans un temps où l'on abat tout pouvoir. Puissance de qui ? puissance de quoi? Dans tous les cas, puissance confuse et qui ne tient son autorité que d'elle-même.
Cette puissance (ou soi-disant telle) a vite oublié que hier encore elle ne réclamait que la liberté. Aujourd'hui qu'elle a la tolérance et l'impunité assurées, elle prouve déjà que, comme toutes les puissances du monde, dès qu'elle ne se sent plus de frein, elle est portée à abuser, — elle déborde...
I l6 NOTES ET PENSÉES
Dans un siècle où tout tend vers la République argentine, il suffit d'avoir les moyens d être propriétaire d'un journal, pour commettre de ces abus et de ces excès de presse.
Mais, dans ces conditions, tout propriétaire d'une maison jetterait des pierres sur les passants du haut de son toit, sans que ceux-ci pussent répondre autrement qu'en montrant le poing.
Du moins, quand on se bat en duel, on a son ennemi en face de soi et sur le même terrain.
— Mais de nos jours l'habileté parlementaire consiste à éloigner de soi tout danger personnel. C'esJ l'inviolabilité des avocats en toque et en toge, passée au service des journalistes. On attaque avec d'autant plus d'audace qu'on sait l'adversaire dans l'impossibilité de parer le coup et d'y riposter. Trop heureux encore pour celui-ci quand il ne s'agit que de rire un brin à ses dépens, et nullement de le compromettre (comme cela se pratique depuis quelque temps) avec des lettres qu'il a pu écrire dans des moments d'épanchement, de faiblesse ou d'amitié.