CCLXXXVIII
Les hommes supérieurs, ou, tout simplement, les esprits pondérés sont volontiers pour ce qu'on a appelé « la. liberté de la diffamation. »
Le droit de tout citoyen, incontestablement, est d*avoir recours à la Loi, mais j'estime, avec mon maître Sainte-Beuve, qu'un homme public ne doit jamais intenter de procès de presse. Il n'en avait jamais fait, bien qu'il en eût souvent l'occasion, pensant, comme il me le disait lors de la discussion d'une nouvelle loi sur la presse en 1868 (cène devait pas être la dernière), dans laquelle il se prononça pour la liberté de la presse, que cette liberté peut être définie, dans sa plus grande extension, « la liberté d'être calomnié et diffamé. » — On ne s'en porte pas plus mal après. — En 1869, il défendit au Temps, où il venait d'entrer, de répondre pour lui aux injures et aux diffamations du Pays, « Le plus souverain mépris en pareil cas, écrivait-il à M. Nefftzer, est le silence. C'est ma règle invariable, et je m'en suis toujours bien trouvé. »
On sait le mot de Thiers, que nous découvrîmes, justement, un jour avec Sainte-Beuve, dans un recueil de pensées manuscrites communiqué par une grande dame bas-bleu, laquelle avait oublié, la malheureuse I certaine dragée qu'elle y avait déposée à l'adresse même de Sainte-Beuve. En faisant tout haut la lecture de ces albums devant le causeur des
Lundis, je tombai sur un passage le concernant, et où il était abominablement traité. Le maître critique renvoya les cahiers avec une lettre de sa belle encre (on peut lire le document complet dans les Lettres à la Princesse^ à qui Sainte-Beuve fit part des élucubrations littéraires de sa cousine).
Voici le mot de Thiers que nous avions relevé dans ces cahiers, et que j'ai retenu de mémoire, — une perle où se révèle la plus sage des philosophies, en matière de diffamation, de la part d'un homme d'Etat. C'est l'opinion d'Emile de Girardin mise en pratique. Comme la grande dame en question demandait à Thiers s'il ne poursuivrait pas un article de journal : — « Baste ! répondit-il, je suis un vieux parapluie sur lequel il pleut depuis plus de cinquante ans. Quelques gouttes de plus ou de moins ne peuvent plus l'endommager 1 »
Fit-il pas mieux que de déposer une plainte en diffamation >