CCCXVII
Aux approches de l'Exposition universelle de 1867, M- Duruy, ministre de l'Instruction publique, arriva un matin, de très bonne heure, chez Sainte-
I. J'allais mettre le signet à ce volume, le même jour que M. Pichon écrivait dans la Justice (10 mai 1887) : « Les voix révolutionnaires se sont accrues. Est-ce étonnant? Pas le moins du monde. La politique actuelle est ce qu'il y a de mieux pour renforcer les opinions extrêmes. On ne la ferait pas différente si Ton avait le parti pris de créer^ d'une part,
Beuve. Il n'était pas neuf heures. M. Duruy venait de sa propriété de Villeneuve-Saint-Georges ; en parfait gentleman, il conduisait lui-même. Ce roulement de voiture à une heure si matinale fît regarder derrière les rideaux de la salle à manger de la petite maison de la rue Mont-Parnasse. — « C'est le ministre... — Quel ministre > demanda le secrétaire. — M. Duruy. » On le fit entrer au salon, et Ton monta prévenir Sainte-Beuve qui se rasait, selon son habitude, tous les matins, dans une pièce d*en haut. Sainte-Beuve fit prier le ministre par son secrétaire de l'excuser et de vouloir bien attendre un peu, qu'il eût fini sa toilette. Le secrétaire, homme d'amitié autant que de principes, qui vivait à la fois dans deux milieux littéraires où il était bien informé, et dont l'existence, à trente ans, ressemblait à un somnambulisme perpétuel, où la littérature était son principal rêve, aborda délibérément le grand maître de l'Université, comme un jeune homme qui ne doute de rien. « Eh bien, monsieur le ministre, dit-il, vous n'avez donc pas voulu
Tindifférence et d'augmenter, de Tautre, les mécontents et les désespérés. Que fait-on dans Tordre politique ? Rien. Dans Tordre social ? Rien. Dans Tordre municipal ? Rien. Si avec cela on n'aboutissait pas à augmenter le chiffre des violents, ce serait un miracle. Si Ton veut toute notre pensée, il vaut même mieux q^u'il en soit ainsi que si l'indifférence s'emparait décidément du suffrage universel. On peut ramener à soi, par un changement d'attitude après avoir constaté ses fautes, les électeurs aigris ou même découragés. On ne triomphe pas de l'indifférence, parce qu'elle est fille du scepticisme qui est le dernier mot de Tesprit sur lui-même. »
décorer notre ami Monselet ? (Monselet avait été proposé pour la croix par le comité de la Société des gens de lettres, sur Tavis de Champfleury , qui n'était pas lui-même encore décoré). — Non, répondit M. Duruy ; le ministre de Tlnstruction publique n'est pas un petit abbé, le ministre de rinstruction publique est collet monté... — Monselet non plus n'est pas un abbé, répondit le secrétaire de Sainte- Beuve, car il est marié et il a beaucoup d'enfants... — Comment ! il est marié et il a des enfants ! mais on ne m'avait pas dit cela ^ ... Du reste, s'il y a eu des erreurs, j'apporte un plan à Sainte-Beuve qui les réparera... » Le secrétaire répondit qu'il n'y avait pas eu d'erreurs ; seulement qu'on aurait aimé à voir décorer Monselet, l'homme de lettres par excellence; et, comme Sainte-Beuve tardait à descendre, pour faire prendre patience au ministre, il lui dit : « on vous a refusé ces jours-ci l'instruction gratuite et obligatoire... » M. Duruy répondit textuellement : «oui, l'on aime mieux encourager les canons rayés et les frégates cuirassées... On trouve que ces engins portent plus loin que rinstruction.,. » Là-dessus Sainte- Beuve entra et le secrétaire s'empressa de remonter à son ouvrage, dans lequel il s'enfonça jusqu'au cou, se demandant s'il n'avait pas été trop hardi. Il copiait en ce moment des lettres autographes de Proudhon, sur lequel Sainte-Beuve faisait des articles. Il entendait au-dessous de lui le bruit de la conversation, qui
I . C'est ainsi que les ministres sont toujours bien renseignés.
Pigitized by VjOOQIC
dura longtemps, et plus elle se prolongeait, plus il s'attendait à des reproches, de la part du maître, pour avoir osé parler, comme il l'avait fait, au ministre.
Quand Sainte-Beuve rentra dans sa chambre, qui lui servait de cabinet de travail, il avait l'air tout guilleret. — ^ Vous lui avez donc demandé la croix pour Monselet? dit-il à son secrétaire. — Oui... — Vous avez bien fait. Quand vous nous avez quittés, il m'a dit : « quel est ce jeune homme ?» — « C'est mon secrétaire... » — « Il vient de me demander la croix... » — « Pour son ami Champfleury ? » — « Non, pour Monselet. » — « Ah ! oui, parce que Champfleury l'avait demandée pour Monselet à la Société des gens de lettres; mais, moi, je vous la demande pour Champfleury et pour Monselet... »
M. Duruy était venu expliquer à Sainte-Beuve un projet qui consistait à préparer, pour l'Exposition de 1867, un Tableau de la littérature, des arts et des sciences, depuis 185 1 . Dans sa pensée, chaque branche principale de ce vaste travail aurait eu à sa tête un sénateur académicien, lequel devait choisir ses collaborateurs. Ainsi l'on arrêta tout de suite que l'on proposerait le Théâtre à Monselet, le Roman à Champfleury, la Poésie à Théophile Gautier... Sainte-Beuve aurait écrit nécessairement une Introduction. Dans la matinée, ayant reçu la visite de M. Germain, doyen de la Faculté des lettres de Montpellier, et professeur d'histoire, historien lui-même et membre de l'Institut, Sainte-Beuve lui proposa l'Histoire.
Quelques jours après, Sainte-Beuve lut, dans le
Journal des Débats, une lettre de laquelle il résultait que M. Duruy avait légèrement altéré leur plan, sous Tinfluence de M. Cousin. Cette lettre concluait à la démonstration de la banale formule du beau, du vrai et du bien, dont on commençait à abuser.
Sur ce, il écrivit à M. Duruy une lettre par laquelle il donnait sa démission, lui désignant d'autres écrivains plus aptes que lui à cette démonstration. La lettre de Sainte-Beuve disait ceci : « Si j'avais une devise, ce serait le vrai, le vrai seul. — Et que le beau et le bien s'en tirent ensuite comme ils pourront ! »
On peut la lire tout au long dans la Correspondance de Sainte-Beuve, où elle a été recueillie à sa date (9 décembre 1865).
Quand Monselet fut décoré, Sainte-Beuve l'invita à dîner, et profita de l'occasion pour le réconcilier avec son ami Paul Chéron, de la Bibliothèque (en ce temps-là impériale), qui gardait une dent à Monselet d'un article du Figaro.
Le secrétaire fut chargé de communiquer l'invitation, à laquelle il ajouta ce quatrain :
L'auteur de Port-Royal, Sainte-Beuve, a voulu Nous faire tous les trois boire en sa maisonnée ; ' Et celui qui de nous deux aura le plus bu, Aura certainement la croix une autre année»
Aucun des deux ne l'a eue.
Chéron est mort ; L'aulre ne regrette rien.