CL VI
L'homme sage est celui qui ne conserve aucune illusion.
On devient un homme sage quand l'expérience a passé par là, mais on ne saurait naître un homme sage. Il n'y a pas plus de science innée que de science infuse.
La politique, considérée à un point de vue philosophique, est la vraie science des hommes. Mais il ne faut pas en faire une science doctrinaire et purement théorique. Il faut savoir ce que vaut l'humanité en général et chaque homme en particulier. Susceptible
de toutes les passions bonnes ou mauvaises. N'importe l'homme parfois — et sa valeur morale — s'il a cette science humaine, que les bons, les meilleurs, les honnêtes gens, les hommes parfaits, droits et intègres ne possèdent pas toujours.
Les optimistes nient les vices qu'ils ignorent. Les parlementaires, pris en général dans la classe saine de la bourgeoisie où ne fleurissent pas les fleurs du mal connues d'en haut et d'en bas, se voilent volontiers la face quand on leur raconte certains traits de la vie privée, qui font peu d'honneur (j'en conviens) à rhumanité. Ils ne veulent pas y croire, leur prud'homie se révolte, ils crient à l'invraisemblance. C'est qu'ils ne sont pas philosophes et ne veulent pas voir la vie et l'humanité comme elles sont. Cette philosophie, qui est la -connaissance ïntus et in cute de la nature humaine, est cependant nécessaire dans l'art de gouverner. Elle rend à la fois indulgent, sceptique et pratique. Elle apprend à discerner, à voir clair. — Après cela, les Morny méprisent trop l'espèce. Les gens de police sont trop portés à ne voir que des fripons partout, comme certains médecins qui voient en tout sujet des malades de leur spécialité. Avec des tendances un peu moins pessimistes, — et en sachant les appliquer à propos, — on rentre dans le vrai de la nature humaine.
Les amoureux posthumes de Marie-Antoinette ont tous le regret de n'avoir pas couché avec la reine.
Leur dévouement aurait été jusque-là. Ce ne sont pas des chevaliers du brassard, mais du cuissard. Ils auraient fait volontiers cocu Louis XVI, tout en se faisant tuer pour Sa Majesté. C'est le plus bel honmiage que de tout temps les disciples aient rendu à un maître, les sujets à un roi. Ceux-ci y étaient d'autant plus portés que Louis XVI, barré et bridé par la nature, fiit longtemps à se décider avemt d'accomplir ses devoirs conjugaux. Or, en ce cas-là, comme dans la Sensitive de Labiche, vos meilleurs amis sont toujours prêts à venir à la rescousse.
La vieillesse doit nous réconcilier avec la mort.
Il y a des gens qui non-seulement ne sont reconnaissants de rien, mais qui finissent même par vous en vouloir du bien qu'on a pu leur faire.
On remercie la Providence, quand on en est content ; — dans le cas contraire, on garde l'argent, l'encens et le remerciement. — Dans mon pays, les mendiants, à qui Ton refuse l'aumône, même quand ils vous ont
récité le Pater, entrecoupe de mots patois, disent dans lïdiome local :
— Encore un paier de f . . .
Il ne faut pas introduire les petites gens chez soi , parce qu'ils deviennent jaloux de ce que vous possédez.
La peur d'en trop faire fait qu'on n'en fait jamais assez.
On a beaucoup de peine à faire triompher le bon sens, et l'on n'y réussit pas toujours.
Les gens d'esprit, bien élevés, en face de la sottise, font contre mauvaise fortune bon cœur.
La morale elle-même marche à progrès lents, et non pas selon une loi fatale et comme providentielle.
C'est-à-dire qu'elle peut être enrayée selon les époques, et prendre l'empreinte des hommes dominants. Napoléon III avait bien imposé ses moustaches à son temps.
Tous les gouvernements, même les mieux établis, ont toujours l'abîme au-dessous d'eux comme les plus forts navires.
11 faut voir les choses non pas telles qu'on voudrait qu'elles fussent, mais telles qu'elles sont.
Etre mort, ce n'est un malheur que pour ceux qui vous survivent.
Ceux qui font l'histoire ne l'écrivent pas.
Il est toujours dangereux de heurter violemment du coude une parcelle de l'opinion, quelle qu'elle soit.
Il y a l'abus du bon sens, comme il y a l'abus de l'esprit.
Il n'est pas de haute et noble école de littérature sans poésie : la poésie, c'est la vraie source de l'art. Le fleuve, plus bas, peut s'épandre en mille caprices, mais le réservoir fécond et inépuisable est tout en haut,
Les gens qui vous ont vu à l'état de rapin ne vous le pardonnent jamais ; et deviendriez-vous célèbre et tout-puissant comme Ruy Blas, — cet autre Gil Blas, mais à aspirations plus hautes, — qu'il se trouverait toujours quelque don Salluste pour vous rappeler le temps où vous étiez... copiste.
Défiez-vous en politique des gens à qui vous avez fait une confidence, et qui ont refusé d'entrer dans vos vues. Don Salluste est dans le vrai de la raison d'Etat quand il veut faire disparaître Don César.
Dans un petit volume, intitulé ; Notes historiques sur la vie morale, politique et militaire du général Hoche , par le citoyen Privât , un de ses aides de camp (Metz, an VI), — je trouve le jugement suivant sur rhumanité (pages 16 et 17) :
« O vous qui fûtes les témoins de ses vertus familières ! vous ne perdrez pas le souvenir de ce jour où, sorti comme d'un tombeau, Hoche revenait des cachots de TAbbaye. Un ordre infâme, lancé sur le rapport d*un imbécile (le nommé Jardin), Ty retenait depuis trois mois. Pâle, défiguré, dénué de tout, il arrive dans la caserne, il est accueilli avec les transports de l'attendrissement ; ses nombreux camarades entourent et pressent le prisonnier qui, plus fier de son innocence que de la liberté qu'on vient de lui rendre, ne fait entendre que ces paroles proférées avec l'accent de l'indifférence et de la générosité : « Que voulez-vous, mes amis ? ne vous ai-je pas dit cent fois que l'espèce humaine ne valait pas un f > »