‹ Notes pour servir à l'histoire de l'Empereur Maximilien, d'après ses œuvres, les récits du Capitaine d'Artillerie Albert Hans, du médecin particulier de S.M., le Docteur Basch et des témoins oculaires de l'exécutionChapitre 13 sur 13 · DEVANT LA MORT · texte numérisé non relu

DEVANT LA MORT

Après l'exécution le géne'ral Escobedo fit appeler le père Soria et exigea de lui la remise des lettres écrites par l'empereur. Celle à l'archiduchesse Sophie ne fut pas ouverte : c'était la mère du condamné et elle ne pouvait rien contenir qui parût dangereux. Celle à l'impératrice Charlotte, par des motifs graves de politique et de raison d'Etat, dut être décachetée. Il a été permis au secrétaire de prendre cette copie :

« Ma bien-aimée Carlotta.

« Si Dieu permet que tu guérisses un jour et que tu lises ces lignes, tu apprendras toute la cruauté du sort qui me frappe sans relâche depuis ton départ pour l'Europe. Tu as emporté avec toi ma fortune et mon âme. Que nai-je écouté ta voix. . . .? Tant d'événements, hélas ! tant de coups subits ont brisé le faisceau de mes espérances. La mort pour moi est la délivrance heureuse et non l'agonie. Je tomberai glorieusement comme un soldat, comme un roi vaincu, mais non déshonoré .... Si tes souffrances sont trop vives, si Dieu t'appelle bientôt

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à me rejoindre, je be'nirai sa main divine qui s'est appesantie sur nous .... Adieu .... Adieu !

« Ton pauvre Max, n

Cette lettre e'tait écrite en français.

Que reste-t-il à ajouter à tous ces faits qui appartiennent maintenant à l'histoire ?

Un de'tail : ce sera tout. Après cela le lecteur pourra briser la coupe. Il l'aura vue pleine jusqu'à la lie ; il l'aura vu vider par Maximilien et par ses ge'néraux avec le plus grand courage.

Un témoin oculaire écrivait de Queretaro en date du 24 août 1S67, c'est-à-dire deux mois et cinq jours après l'exécution de l'Empereur :

« Avant mon départ de Mexico, j'avais entendu dire que le corps de l'empereur avait été enlevé et dirigé vers la côte. Imaginez ma surprise, lorsque l'on me demanda ce matin si je voulais visiter le cadavre ; et jugez,'s'il est possible, de l'horreur et du dégoût que j'éprouvai lorsque je vis et lorsque j'entendis ce que je vais rapporter. Je ne puis décrire les sentiments qui m'assiègent à la pensés du spectacle dont j'ai été

témoin dans cette ville, rendue à jamais célèbre par l'exécution de Maximilien et de ses généraux. « J'ai trouvé le cercueil contenant les restes, dans une chambre au premier étage de la ' maison occupée par le senor don Mûnos Lerdo. Un soldat montait la garde à la porte, laissant entrer quiconque désirait voir le cadavre, avec une complaisance activée par une libéralité de quelques réaux. L'appartement paraissait avoir été employé à l'usage de magasin ; il était trèssombre et très-sale. Le cercueil était au centre de la chambre, appuyé sur deux bancs de bois grossiers. Il était couvert d'un drap noir, orné de franges d'or communes ; au-dessus était un faux couvercle. En le soulevant, il laissait voir trois carreaux de verre, à travers lesquels on apercevait les dépouilles mortelles de l'infortuné Maximilien, à l'aide d'une chandelle de suif fournie par le soldat. L'empereur était vêtu d'un habillement composé d'une redingote bleue garnie par devant d'une rangée de boutons de métal, d'un pantalon bleu, et de fortes bottes de cavalerie. Ses mains étaient couvertes de gants blancs, très-sales. Sa bouche et ses paupières

étaient entr'ouvertes, laissant voir les dents et les yeux. La barbe a presque entièrement disparu, ainsi que la plus grande partie de ses cheveux. Ils ont été coupés par le docteur Licea, chargé de l'embaumement, et vendus jusqu'à cinq onces, ou $80 pour une petite mèche ! Le corps de l'empereur est resté dans la maison Licea jusqu'à la semaine dernière, époque à laquelle il a été transporté dans l'endroit où il est aujourd'hui, et pendant ce temps il a servi de moyen de spéculation. Le docteur a disposé de tous les effets appartenant à Maximilien dont il a pu se saisir, et il a vendu pour de fortes sommes de petits morceaux de vêtements tachés de sang. Le docteur affirme que le gouvernement ne lui a pas payé sa facture d'embaumement, se montant à $40,000 (1 !), et qu'il a dû pourvoir a ses intérêts du mieux qu'il a pu."

Trêve de ces horreurs ! et fermons ce livre. Ma tâche d'appréciateur et de compilateur est terminée. Je vous ai montré le savant, le

lettré, l'artiste, le philosophe, le chre'tien. Le capitaine Albert Hans, dans des pages merveilleuses de coloris et de précision vous a conté la trahison (i) : le docteur Basch vous a mis dans le secret de son journal de prisonnier ; l'empereur Maximilien lui-même vous a démontré comment on pouvait franchir la tête haute, le pardon sur les lèvres, le cœur humble, l'âme sereine le seuil redoutable et mystérieux de l'éternité.

Vous connaissez maintenant tout ce qu'il y a de triste, de navrant dans ces notes receuillies pour servir plus tard à l'histoire d'un homme qui mérite d'être mieux compris et surtout de ne pas être oublié.

Quand à l'épilogue de tout ce drame, le voici à mon sens.

Avec la mort de Maximilien s'est évanoui pour les populations américaines comprises

(i) Ce livre intitulé Queretaro^ souve?iù-s d'im officier de l'empereur Maxùnih'e?!, avec carte et portraits, a été édité par Dentu, à Paris, en 1869. Il est fort bien écrit et restera comme un document important acquis à. l'histoire du

Mexique.

entre la Louisiane et le Guatemala, ce grand rêve que Hyppolite Castille avait fait en 1856 :

— Le rôle de la France, écrivait-il alors, est de poursuivre l'épanouissement de la race latine jusqu'au Mexique et dans les états du Sud, rétablissant là, comme en Europe l'équilibre entre cette race et la race anglo-saxonne germaine.

Cette idée fomiulée par Castille n'était pas nouvelle. Après le 18 brumaire, Napoléon ne voulait-il pas entraîner le Czar Paul I dans une coalition contre l'Angleterre, en lui promettant de répandre d'un côté la prépondérance latine en x'Ymérique pendant que l'autocrate s'engagerait à propager en x\sie les idées slaves ?

Cet épanouissement de la race latine entrevu par certains utopistes, ce grand problème politique que Maximilien a touché de la main et qui l'a foudroyé — nous l'accomplissons tous les jours dans l'Amérique du Nord, sans bruit, sans secousses, mais avec la lenteur, avec la sûreté implacable de la lave qui coule du cratère et qui s'avance vers les campagnes.

Le Canada français représente la seule grande, nous pourrions dire la seule espérance de la France américaine.

Presque toujours l'Américain, sans idées générales, sans horizon politique, ne voit rien au-delà de l'heure présente et de l'effet apparent. Il se figure que l'Amérique est à lui, parce que la dénomination d'Etats-Unis occupe sur la carte un immense territoire ; mais il n'a pas conscience du travail ethnographique qui se fait en lui et en dehors de lui.

Quel but peuvent se proposer tous les Français restés patriotes dans le Nouveau-Monde ? Quelle ambition peut les animer dans l'exil ? sinon celle qui a fait battre les cœurs de tous les expatriés, dans tous les pays, à savoir, de se créer, sous les horizons lointains, une image aussi réelle que possible de la patrie absente, d'y transporter la langue, véhicule de toute la pensée, de tous les sentiments ; la langue, lien mystérieux conservé avec les ancêtres disparus, lien des âmes à travers les âges ; la langue entraînant avec elle les traditions, la force

morale, les souvenirs, les espérances, tout ce qui peut constituer la virilité d'un peuple. Ce rôle nous a été assigné par la Providence. N'ayons crainte ! Sans guerre, sans effusion de sang, sans forfanterie nous amenons à nous ce qui nous entoure.

Notre mission est de faire et de réaliser tôt ou tard, dans une partie de l'Amérique du nord le rôle que Maximilien n'a fait qu'entrevoir pour les races latines de l'Amérique centrale. Notre consigne est d'avancer.

Nous sommes en route depuis 1763. Alors, nous n'étions que 60,000 français : aujourd'hui nous comptons plus de deux millions.

Nous ne sommes pas pressés. Nous savons que nous arriverons. Le jour n'est pas loin, où le Canada français réalisant ses destinées se lèvera devant les peuples latins étonnés, pour leur dire :

— Saluez mes pairs ! Ici, dans l'Amérique du Nord, je suis la France catholique et américaine.

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