VOYAGEUR ET HOMME DE LETTRES
Maximilien était avant tout un chrétien, un philosophe, un savant, un poète et un homme de lettres.
Je l'ai connu au Mexique ; j'ai fait son portrait dans le livre que j'ai publié alors sur cette longue et douloureuse campagne. Vingt trois ans se sont écoulés depuis. Ils n'ont pas modifié mes idées sur l'empereur.
Maximilien était de haute taille, svelte, bien découplé. Son allure était lente, majestueuse, un peu roulante comme celle des marins. Dans la limpidité de son œil bleu venaient se refléter la bonté et la clémence ; sa figure pleine d'expression était encadrée par de longs et soyeux favoris blonds.
L'instruction de l'empereur e'tait solide.
Archéologue érudit, naturaliste distingué, c'était lui qui écrivait à son médecin avant de s'interner dans cette ville de Queretaro qui devait le voir fusiller :
— « Périr l'épée à la main, c'est le sort possible, mais il n'y a point de honte ! Comme je regrette que les sciences de la paix ne puissent fleurir à côté de celles de Mars ! Quelles belles choses vous auriez trouvées sur toute la route de Mexico ! Ainsi, dans ce bois de Calpulapani j'ai vu, pendant que les balles sifflaient autour de nous, de superbes papillons voltiger çà et là tout tranquillement. Ici, à Queretaro, nous avons découvert un nouvel hémiptère. Il a des mandibules doubles qui étonnent tout le monde. Si j'avais pu emporter des flacons, j'en aurais, malgré la préoccupation de la guerre, conservé quelques-uns pour vous les montrer.»
L'empereur était fort sur les sciences exactes.
Quand il était officier de la marine autrichienne — où il est parvenu au grade d'amiral — il passait pour un des meilleurs navigateurs de l'Europe-
Je tiens ce fait de la bouche d'un homme qui s'y entendait, le célèbre commodore Maury de la marine conféde're'e américaine.
Il est de tradition dans l'armée autrichienne d'être polyglotte. 'Ses officiers savent presque tous deux ou trois langues vivantes. Maximilien en parlait sept avec une facilité, une éloquence presqu'incroyable. Pour ma part, je lui ai entendu prononcer de l'anglais de façon à ne pas être désavoué par le scholar le plus difficile du Royaume-Uni.
Nature de poète et d'artiste doublée des vertus énergiques et chevaleresques du soldat, Maximilien ne restait pas inactif au milieu des rares loisirs que lui laissaient ses croisières, ses travaux administratifs, et plus tard la gouverne d'un empire.
Il faisait des vers ou écrivait ses mémoires. Plus d'une page remplie d'exquise délicatesse et du plus fin esprit d'observation se trouve ainsi disséminée parmi ses oeuvres posthumes. Vous en jugerez dans l'instant.
En 1862, Maximilien faisait publier à Vienne r.t'i premiers livres. Ils ne furent tirés qu'à cin-
quante exemplaires destine's à la famille royale et aux cours e'trangères. L'année suivante il résolu d'en mettre une édition à la portée du public. Elle s'imprimait à Leipsick. Ce fut un écrivain allemand connu sous le pseudonyme de Halm, mais dont le vrai nom était celui de Miinch-Bellinohausen, qui fût chargé des revises. Interrompue pendant le court règne de Maximilien cette publication fut reprise après sa mort, en 1867, et menée à bonne fin par les ordres de l'empereur d'Autriche.
Ces divers travaux sont intitulés :
« Souvenirs de ma vie. — Esquisses de voyages. — Aphorismes. — Poésies. Ils ont été traduits par M. Jules Gaillard, sous les yeux et avec les corrections des revises françaises faites par l'empereur lui même.
Maximilien se plaisait à répéter :
— Jamais on n'éprouve d'aussi nobles émotions que dans les voyages lointains.
Dans une lettre à l'Impératrice sa mère, il disait: « — Quelles douces sensations n"ai-je pas éprouvé dans mon premier voyage le long des côtes, quand je me dirigeais vers cette noble Acropole d'Athènes, cette citadelle divine où brille encore la flamme du génie grec, où ses pensées immortelles semblent vivre encore dans le marbre ? Avec quelle anxiété, quelle attente n'ai-je pas gravi le Vésuve pour épier les secrets de l'activité infatigable des puissances souterraines ? Avec quelle ardeur impatiente ne suis-je pas entré à la Tribune de Florence, ce sanctuaire de l'art, pour y étudier, dans une admiration silencieuse, ces chefs-d'œuvres éternels, depuis ceux du siècle de Phidéas jusqu'à ceux de l'époque florissante de Raphaël Sanzio ? Et pour admirer l'Alhambra, ce rêve mystérieux des enchanteurs arabes, avec quelle hâte n'ai-je pas traversé la fraîche verdure des bois, sans m'arrêter à ces buissons de roses, à ces fontaines jailUssantes qui m'environnaient ? Comme mon cœur battait, quand je passai la porte du Peuple pour entrer dans la ville éternelle ; quand je montai
les marches de la basilique de Saint-Pierre; quand je visitai pour la première fois, à la clarté de la lune cet immense Colyse'e ou règne un silence de mort ! Quelle ardeur de désir et d'impatience quand je parcourus pour la seconde fois le désert — le désert sans limites — quand sur un rapide coursier je dévorai l'immensité des sables brûlants pour aller méditer l'origine des Pyramides ? Comme les heures me semblaient longues, tandisque je traversais les montagnes de Juda pour visiter en pèlerin le sépulcre du Sauveur ! Combien fut solennel le moment où je franchis la dernière crête des rochers, et où mes yeux découvrirent les coupoles de Sion qui s'élevaient vers le ciel ! De pareils moments ne se présentent qu'en voyage ; il n'y a rien de plus noble ni de plus pur dans la vie humaine ! »
Maximilien a surtout voyagé en Grèce, en Italie, en Espagne, au Portugal, en Asie Mineure. Il est allé un peu partout : il a vécu à Madère. Il a visité l'Algérie, l'iVlbanie, ; il a traversé la ligne, a passé des heures charmantes à Bahia el au Brézil. Il a étudié le royaume des Deux Siciles, « étrange pays. »
Il a écrit des pages enlevées sur Naples et le roi Ferdinand, sur Florence et les beaux arts, Séville et l'Andalousie, Grenade et les Maures, les îles Baléares, Valence, Lisbonne, Funchal, Alger, sur un coin de l'Albanie et du Monténégro, sur les forêts vierges du Brézil. Il a la plume d'un historien quand il analyse d'une main exercée la chronique de ce pays ; quand il nous raconte le passé des fiers Guanches ; quand il nous dit leurs traditions, leur religion, leurs coutumes, leurs migrations, leurs combats.
Profond observateur, Maximilien écrit en connaisseur sur les hommes, les villes, les paysages, les tableaux de maîtres, les merveilles de l'architecture qui pendant des années ont défilés devant ses yeux. C'est le côté artistique de cet esprit simple et vibrant que je viens vous montrer danscette étude. Nous oublierons donc un instant cet empereur qui a été grand pendant la vie, encore plus grand devant la mort. Nous apprécierons à sa juste valeur le travailleur, le penseur, l'écrivain.
Laissons parler Maximilien : il en est temps.
Le 30 juillet 1851 Maximilien, quittait son palais de Miramar.
— « Le soleil e'tait à son lever, nous dit-il. Je fis à la hâte un tour de jardin, je cueillis les dernières violettes, je promenai mes regards de tous côte's ; enfin je descendis l'escalier de marbre de l'embarcadère et je m'éloignai avec la chaloupe le cœur oppressé d'une mélancolie profonde. Le monde est ainsi fait. Possède-t-on les plus beaux, les plus admirables sites, ceux-là même que vous envient les riches de la terre, on fuit.»
Et pourtant il l'aimait son château de Miramar, sis sur un des bords les plus enchanteurs de l'Adriaticiue : il l'aimait autant que l'océan, ce qui n'est pas peu dire pour un marin.
Plus tard dans un jour d'expansion, n'est-ce pas ainsi qu'il en parlait ?
(( — La mer vibre et chante des légendes merveilleuses : elle roule l'écume blanche des va-
peurs, et de'pose au pied du château le fraisbaiser des nymphes. Et quand elle recule bruyante, un frisson agite l'air des salles : c'est la réponse qui s'échnppe de la fière demeure de Miramar, parfum de fleurs bercées par le vent du soir emporté vers la mer bleue. Les rayons du soleil couchant embrasent la barque : le crépuscule enveloppe encore l'occident, et déjà la lumière de la lune éclaire le levant ; elle étincelle tremblante sur l'onde.
» Le silence se fait sur la vaste mer ; on n'entend que le bruissement de la barque qui, sur les flots phosphorescents glisse vers Jes bords fleuris. Elle vole vers eux, guidée par la lampe qu'on voit briller au balcon comme un phare lointain.
» L'esquif s'arrête près du château. Une rose tombe du balcon. Alors la vague bruit et chante de nouveau : d'elle s'élève un chant d'amour, et chancelante elle atteint la rose, la rose divin gage de celle qui porte mon nom. »
Mais, trêve de souvenirs, hélas ! oui, le 30 juillet 1851, Maximilien fuyait Miramar.
Maximilien fuyait sur sa belle frégate la Novara — la Novara sur laquelle il allait faire une partie du tour du monde, la Novara qui devait le conduire au Mexique comme empereur, et qui devait l'en ramener mort et défiguré par les balles mexicaines. Est-ce que les navires seraient comme des livres ? Auraient-ils leurs destinées ? Habent suafata libelli.
Ses premiers impressions de voyage sont sur Naples et sur le Vésuve.
((x\ mesure que se fait l'ascension du volcan, la belle vie terrestre ne se montre plus que par de rares échappées ; on se voit entouré de l'image incolore de l'universel néant. De sombres murs, d'énormes blocs grisâtres, de noires masses, des montagnes de cendres mouvantes et de laves calcinées se dressent de toutes parts et enveloppent le groupe des pauvres voyageurs qui s'aventurent au milieu de ce royaume de la mort, immense, lugubre au milieu de cette dévastation de la nature, dans cette vallée de la mélancolie. Les deux pointes de Moftte Somma du Vésuve étaient autrefois réunies ; mais les entrailles du
globe se révoltèrent ; la montagne s'entrouvrit et par le gouffre béant se répandirent des flots de lave qui se refroidissaient à la longue et formèrent la mer inanimée, pétrifiée, incolore, entourée d'un sable de cendres mouvantes, qui sépare les deux sommets. Le regard se promène avec angoisse sur ces masses monotones qu'ont enfantées la montagne et devant lesquelles toute vie s'est enfuie. Par intervalles seulement on aperçoit au loin, comme de rares clartés dans une nuit ténébreuse, quelques fragments de paysage, la ville de la joie, les flots argentés de la mer, la riante et fertile plaine. Ainsi enveloppé par la mort, le voyageur songe involontairement à ces âmes meurtries auxquelles il ne reste plus que de beaux souvenirs. Naguère elles étaient, comme les autres, verdoyantes; mais éloignées de la foi, privées des secours d'une religion consolatrice elles se sont abimées dans une mélancolie profonde. Leur observation peut avoir quelque attrait pour le psychologue, mais elle nous remplit le cœur d'une tristesse infinie. )/ Nous voilà arrivés dans l'enfoncement qui sépare l'extrémité des deux points du Vésuve.
Quel coup d'œil, quelle sensation inexprimable ! Les escarpements e'taient revêtus de souffre blanc : le sol de lave était tout noire, la cendre grisâtre, des morceaux de soufre jaune et rouge gisaient à terre çà et là. Des vapeurs bouillantes s'échappaient de dessous les grands blocs de lave ; le paronama de Naples et de la mer nous était caché par le cône de la montagne. La vapeur et le brouillard voilaient le firmament : l'air était tantôt froid et âpre, tantôt d'une lourdeur étouffante et surchargé de souffre. Tout respirait la mort et la destruction. On devinait sous ses pieds l'action de forces puissantes et inconnues, on voyait des couleurs comme on en voit jamais ; on se sentait enveloppé d'une atmosphère toute nouvelle ; on ne croyait plus vivre sur notre belle terre, mais au sein du chaos, au milieu des éléments primordiaux avec lesquels Dieu créa le monde, parmi les vapeurs empoisonnées qui planaient sur l'abîme avant que l'air et l'eau eussent été séparés, avant que le soleil eut séché et animé toutes choses. C'était un de ces aspects qui ne peuvent se
décrire et qu'il faut avoir contemple's pour se faire une idée du travail de la nature et comprendre combien l'homme est petit, et petite est sa science ! Nous n'étions pas encore au bout du cratère que j'étais impressionné par la vue de ce qui m'entourait comme je ne l'avais été par aucune autre chose dans le cours de ma vie.
« Le cratère a réellement quelque chose d'une gueule, de la gueule des dragons légendaires ; ce sont bien là les couleurs dont l'imagination se plaît à révêtir ces monstres fabuleux. L'intérieur du cratère exhale ces mêmes vapeurs empoisonnées et humides qui enveloppaient jadis de terreur et de mort les chevaliers chasseurs du dragon.
« A la hauteur où j'étais, sur le bord de l'abîme, je me sentais comme perdu ; je croyais être sur les confins d'une autre planète, sur le seuil mystérieux d'un monde étrange et nouveau. Je me sentais abandonné au milieu de cette solitude, au sein de ce chaos silencieux : j'étais comme environné des frissons des mondes légendaires ; sans mes amis qui étaient là, une indicible épou-
vante m'eut chassé de ces lieux, et j'aurais fui devant les forces muettes et assoupies de la nature. Je ne me sentais pas assez fort pour résister à de pareilles impressions ; j'étais comme subjugué par le charme mystérieux et souverain de ces puissances souterraines. Déjà des spectacles moins étranges font frissonner l'homme quand il est seul ; un entourage de glace ou de granit, la chute d'une cascade de rocher en rocher lui font croire souvent que l'eau l'enchante ;et l'attire, que le murmure sinistre lui parle, et •si alors un orage vient à gronder dans le ciel, si l'ouragan mugit, si la foudre enveloppe d'un réseau de feu le pauvre abandonné, son cœur tressaille et se resserre, il jette autour de lui des regards d'angoisse, comme si le tonnerre menaçait son âme défaillante, comme si chaque trait de foudre lui était destiné ! Il y a de la vérité dans ces impressions ; c'est le langage de la nature qui remplit de frayeur la conscience de l'homme et lui fait voir son néant ; c'est la force .mystérieuse et profonde des éléments que J'homme frivole ne ^considère pas quand ils
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sommeillent, mais dont les avertissements sont d'autant plus redoutables dans leurs réveils momentane's.
« Nous sortimes enfin, nous quittâmes les bouts du cratère et nous redescendîmes dans la sombre vallée. Je me retournais encore par moments pour contempler le vieux Vésuve, ce laboratoire de la nature, où il est donné à l'homme de se rapprocher des forces primitives. Une image triste et nue se dresse devant nous avec des couleurs d'un autre monde, avec une majesté imposante et terrible. On se croit transporté à l'époque où la race pécheresse ne foulait pas encore un sol enfermant dans son sein les germes de la vie, et où la molle masse d'argile n'avait pas encore été touchée par le souffle du Tout Puissant. L'esprit de Dieu semble encore planer sur la terre et sur les eaux, méditant sur la matière inerte avant de prononcer les paroles de vie, \tfiat créateur, qui devaient retentir comme un tonnerre à travers la nature. Le Vésuve est une portion survivante du chaos, sans autre nuance que le gris terne et mort qui est la teinte fondamentale de toutes choses.
« Voilà ce que nous enseignent ces époques primitives vers lesquelles nous reporte la montagne géante ; mais elles nous font en même temps soulever le voile de l'avenir. De même que Dieu a créé, il détruira ; de même que les différentes couleurs ont été engendrées par le gris, ces couleurs admirables, vivants témoignages de l'œil tout-puissant, s'effaceront un jour pour retourner à la teinte fondamentale. Comme le feu qui purifie, comme la nature est sortie de la fumée et des nuages, si belle que Dieu luimême s'est réjoui de son œuvre et à dit : ;' Elle est bonne », un jour viendra oîi les nuages et la fumée soustrairont de nouveau le vieux globe pourri aux yeux fécondants du Créateur.
« Tout obsédé de ces pensées redoutables, je demandai un asile à la petite église de l'Ermitage pour y implorer le pardon de mes péchés. Quand la société toute entière se trouva réunie, Taumonier de la frégate nous dit la sainte messe, et l'on reprit à la hâte, à travers de riches vignobles le chemin de Résina. Le ciel s'était éclaire!, la perspective était encore plus riante
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que dans la matinée ; au milieu d'une verdure incomparable et baignée par les flots élincelants de la mer, Naples apparaissait dans toute sa magnificence à nos yeux éblouis,
« Dans cette ville, le peuple vit. Il n'est pas moralement atrophié, replié sur lui-même comme dans les autres villes ; tous ses faits et gestes s'exécutent en plein air. Son activité se déploie dans la rue, et c'est pour le voyageur nouvellement débarqué un spectacle d'un attrait sans égal, un merveilleux divertissement Les boutiques sont à l'air, libres et découvertes ; les comestibles sont entassés par les rues. Au milieu des plus beaux produits du midi vous voyez les moutons et les pourceaux, les chiens et les enfants jouer et se bousculer. Ceux-ci sont les derniers vrais petits Murillos ; ils vont et viennent hardiment dans leur costume primitif, entre les boutiques de macaroni et les gargotes, et attrapent leur dîner là où ils le peuvent, au besoin même dans le fumier. A tous les coins de rue pour ainsi dire, on voit des caisses de bois aux couleurs vives sur lesquelles s'élève un berceau à
colonnes, orné d'oranges et de feuillage et entourant l'image d'une Madone. Derrière ces colonnes se trouvent de petits barils allongés, posés horizontalement ou verticalement selon la circonstance et versant de l'eau fraîche.
» Le soir arriva calme et pur : le soleil, s'abaissait à l'horizon. Nous avions devant nous la ville et sa mondaine munificence, ses palais, ses musées, ses villas couronnées de verdure, de fleurs, sa physionomie sensuelle et joyeuse : les flots dorés du golfe baignaient les rives enchantées de Castellamare, et au milieu des bois d'orangers apparaissait la poétique Sorente, la ville aux belles femmes. Une vapeur violette enveloppait le Vésuve : la riche et fertile catitpana se déroulait à nos pieds, et tout autour de nous au milieu du parfum des fleurs, du bruissement des cyprès et des lauriers, des voluptueuses caresses de la brise du soir, parmi ces monuments de marbre, la mort étendait son empire.
« A quoi tend votre agitation joyeux Napolitains ? Où allez-vous ainsi en dansant ? Vous allez au tombeau ; et les myrtes ont beau
répandre leur parfum, la rose épanouir ses brillantes couleurs, le ne'rium et le laurier frémir harmonieusement, le marbre resplendir et étaler des inscriptions orgueilleuses .... la tombe, la froide tombe est le sinistre terme du pèlerinage terrestre. »
Naples pour Maxim ilien est la ville du plaisir et du printemps de la vie ; Florence celle des âmes fatiguées et rêveuses. Gaëte est le port dans lequel la barque de Pierre jeta l'ancre pour se mettre à l'abri des tempêtes du monde.
« Déjà, écrit-il dans son livre de bord, les portes toutes béantes de l'enfer se flattaient d'avoir vaincu la tiare trois fois sainte; déjà elles croyaient le chef de la chrétienté tombé pour ne plus se relever. Tout à coup, parmi de sombres nuages, d'effrayants éclairs, le tonnerre retentit. Il ébranla les cieux, et les réels supports du prince de ce monde entendirent en tremblant une voix qui criait ;
— Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les por:es de l'enfer ne prévaudront pas contre elle !
« Le pasteur des âmes trouva dans sa fuite un refuge assure' sur les roct.ers de Gaëte, et les portes de l'enfer durent engloutir de nouveau la tourbe écumante et retomber sur elles-mêmes devant la force du Tout- Puissant. Une plaque de marbre placée au haut de la citadelle indique l'endroit ou l'illustre fugitif donna un jour le seul bien que lui eussent laisse' les orages du monde, et que tant de cre'atures humaines voulaient encore recevoir malgré la fureur de ses ennemis, la bénédiction apostolique. Pie IX a])parut sur ce rocher et prononça à haute voix sa toute puissante bénédiction. Des témoins oculaires m'ont affirmé que ce fut un spectacle singulièrement imposant de voir le prince de l'Eglise se dressant au dessus des remparts, dans son simple habit blanc, et prononçant d'une voix calme et ferme les paroles sacrées sur la foule des fidèles qui abimés dans un muet recueillement courbaient la tête devant lui. Le lieu semblait merveilleusement choisi pour un acte aussi sublime et aussi solennel. »
De Gaëte les hasards du voyage mènent Maximilien à la grotte de Capri. Elle lui arrache ce cri d'enthousiasme :
« Le bateau nous de'posa près d'un mur de rochers ; de petites barques miniatures nous emportèrent plus rapides que le vent ; c'était à croire que, comme au temps de la fable, une baguette magique allait nous entr'ouvrir ces retraites myste'rieuses et nous donner accès dans un temple de fée.
Ce n'était point un rêve : une ouverture étroite perçait l'escarpement ; encore queli|ues coups de rames et nous voguions légèrement comme poussés par le souffle des Elfes, sous la voûte de pierre ; derrière nous se fermait le monde habité avec ses agitations terrestres et la lumière de son soleil, et soulevés par les ailes du zéphyr nous glissions sur les lames d'azur entre des profondeurs scintillantes, sous les vapeurs irisées d'un dôme féerique. Des reflets argentés pareils à ceux des rayons fantastiques de la lune se jouaient dans la pénombre bleuâtre, teintaient le cristal des stalectites
et caressaient la transparence du marbre. Nous nous trouvions dans la retraite de la nymphe de Capri. De petites crêtes d'argent couronnaient les vagues légères, l'eau murmurait doucement, une fraîcheur délicieuse étaient partout répandue. Mais la nymphe était absente, et pour notre bonheur ! Le monde est ainsi fait : aussi longtemps que les déesses ont hanté cet asile, aucun mortel n'a pu les découvrir, et quand les hommes y pénétrèrent, elles avaient disparu : et la lueur mystérieuse de la grotte est seule restée comme un charmant reflet, comme un poétique souvenir des naïades qui se berçaient mollement sur les flots argentés ».
Gibraltar fascine Maximilien.
« C'est un rocher monstrueux qui s'élève comme un Titan gigantesque au-dessus de l'Océan et de la Méditerrannée. De quelque point qu'on le contemple il présente aux regards un aspect toujours nouveau. Gibraltar a la puissance et l'attraction à la fois séduisante et horrible, que ne manque jamais d'exercer la grandeur écrasante. En elle résident la beauté et l'attrait de
Gibraltar, ce rocher, chauve, dénudé, calciné par les rayons du soleil, image toujours changeante mais une image de l'éternel repos et de la force .majestueuse. «)
Mahon, la capitale de l'île de Minorque est pour lui l'image de la mélancolie sans fin.
« Le pays tout entier me parut désolant, sans une ombre de poésie. Les moulins à vent jouent ici un grand rôle ; de toutes parts on voit leurs ailes tourner, de toutes parts on les entend gémir. Semblables à des arbres desséchés où à des fantômes gigantesques, ils se dressent au milieu d'une contrée nue et augmentent l'ennui qu'on y éprouve. Autant un moulin à eau, avec son écume et son bruit cadencé parait beau, animé et poétique, autant un moulin à vent, avec sa masse grisâtre et ses grands bras, semble laid, endormant, insipide. Le premier annonce l'animation et la fraîcheur de l'eau ; le second a l'air d'un télégraphe destiné à nous écarter d'un pays avide et désert ; et c'est bien là, en effet le caractère de cette contrée. »
Lisbonne ne lui plaît pas.
« C'est un immense amas de maison sur le bord d'un fleuve sans rien de caractéristique et de pittoresque. Pour être caractéristique il lui manque des édil^ces saillants et originaux ; pour être pittoresque il lui manque la campagne. La ville s'élève sur une colline et se termine brusquement à l'horizon sans avoir cet arrière plan si nécessaire à l'harmonie de la perspective. Tout cela est si étendu, si large, et se détache tellement sur le bleu du ciel que l'on cherche involontairement une chaîne de montagnes où la vue puisse se reposer. On se représente Lisbonne comme une ville riche en monuments historiques, située dans la contrée la plus riante, sous le chmat le plus doux. On l'embellit de tout l'éclat des teintes méridionales, de toute la magnificence d'une végétation tropicale ; on s'imagine que le Tage coule sous un ciel d'azur au pied d^antiques palais de marbres, portant sur ses ondes argentées des centaines de gondoles dorées et de gallions chargés de métaux précieux. Sur ces bords on se figure un peui)le gai, chantant des stances mélodieuses aux accords de la
guitare. Pure fantaisie que tout cela ! La ville est grande mais dissémine'e sans aucun plan. Il n'est pas rare de rencontrer des champs parmi les maisons, et les maisons sont d'une architecture vulgaire et monotone. »
Madère le console de Lisbonne.
« Le 4 juillet, au lever du jour, quand je montai sur le pont, il semblait qu'une œuvre magique se fut accomplie pendant la nuit. Sous les rayons dore's du soleil des tropiques, au sein d'une mer étincelante et azure'e, baignée dans un air limpide, une île majestueuse se dressait devant moi, une île de basalte, aux teintes violettes, revêtue de la verdure la plus fraîche du printemps. C'était une image saisissante et bien faite pour transporter l'âme et la remplir d'allégresse. Une sérénité céleste régnait dans ce tableau, et cependant il était saturé d'une légère vapeur. La lumière était d'une clarté surnaturelle, comme une âme qui se manifeste dans des yeux inspirés. Un air délicieux pénétrait à flot dans la poitrine allégée ; on pressentait un monde nouveau, un paradis terrestre,
« J'ai beaucoup parcouru le monde, et je puis dire que je n'ai rien vu d'aussi beau. J'ai cueilli la rose des Alpes sur les glaciers étincellants ; j'ai traversé sur le fier coursier arabe les bois de cyprès de Smyrne ; j'ai ravi le nérium aux rives enchantés du golfe de Lépante ; je me suis bercé sur les flots azurés de la grotte de Capri ; j'ai dérobé des fleurs aux jardins féeriques de l'Alhambra : mais ici je trouvais réunis tous ces trésors de la nature et je ne sais quoi encore d'inexplicable qui fait pour moi de Madère un paradis terrestre. Est-ce l'air transparent comme le cristal, où respirer est une volupté ? Est-ce la variété infinie et enchanteresse des fleurs où leur parfum pénétrant ? et ce printemps éternel qui fait que juillet même a plus de charme ici que notre mois de mai ? Est-ce enfin ce climat toujours égal, toujours frais et vivifiant, aussi beau dans la nuit que dans la journée, toujours caressant, toujours doux ? Je ne puis le dire, mais je sais du moins que j'ai vécu ici doublement, toujours heureux, toujours ravi, et que ce serait pour moi une félicité sans égale de posséder une maison de campagne en ce pays.
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« La végétation de l'univers entier est représentée à Madère de la façon la plus grandiose. Les plantes du Nord, chênes vigoureux, fougères touffues, chèvrefeuilles odorants; celles de l'Italie, châtaigniers et oranges ; les superbes camélias de la Chine ; le caféier d'Arabie que je n'avais pas encore vu ailleurs aussi fécond, aussi répandu ; le précieux ananas d'Amérique que je voyais aussi pour la première fois en plein air ; le bananier toujours chargé de fruits ; cent autres plantes rares qui ne se rencontrent chez nous que dans les serres des palais, où elles sont étiolées, et où cependant on les admire, sont ici comme chez elles dans leur éclat, dans leur fleur ; puis ajoutez à toutes ces espèces exotiques les vignes les plus précieuses du monde. »
La ville de Bahia l'émerveille. Quant au nouveau monde, où la mort l'attendait sept ans plus tard, il lui cause une curieuse sensation.
— s Dès les premiers jours passés sur le sol d'Amérique j'ai senti le fardeau qui m'écrasait. »
Et comme s'il avait eu un pressentiment, il parle ici pour la première fois du Mexique.
— « Mon digne hôte nous montra un vieil ouvrage des plus intéressants sur le Mexique. On y voyait dessiné avec des armes et des costumes, un zodiaque des anciens mexicains. Encore un pays que je visiterai si Dieu me prête vie. »
Les pages qu'il consacre à Alger, à Blidah, aux gorges de la Chiffah, aux paysages de l'Atlas, aux fantasias arabes, aux trappistes de Staouëli, à la re'ception que lui fait le général Yusuf, sont admirables de coloris et de vérité.
Puis Maximilien tourne la proue de sa frégate dans une autre direction.
— (( Aux confins de la civilisation se trouve dit-il, un pays sauvage qui porte le nom harmonieux d'Albanie. Ce sont des cantons forestiers ou l'homme et le sanglier, le turc et le chrétien se font tour à tour une chasse furibonde, et vivent animés de haines et de ressentiments implacables. En ces lieux, la messe se dit encore comme au temps de Dioclétien, dans les trances de la peur ; les fidèles se rassemblent
dans des endroits te'nébreux qui ne sont e'clairés que par les lumières de l'autel. »
Pendant cette croisière Maximilien protège ses coreligionnaires et sème partout le bien et la paix sur ses pas.
Mais en voilà assez. Dans ces pages prises au hasard dans son journal de route, je vous ai montré l'écrivain.
Jugeons maintenant le critique d'art et le poète.
MAXIMILIEN, CRITIQUE d'aRT ET POETE
Nous sommes à Florence, au palais Pitti. Maximilien e'crit à l'archiduchesse Sophie sa mère.
— « La madone de Saint Sixte est une vierge calme, victorieuse, au regard profond et empreint d'une mélancolique fierté'. Comme elle comprend la nature surhumaine de l'enfant qu'elle porte dans ses bras, comme elle sait que ses mains sont le trône auguste du fils de son Dieu. On lit dans son regard qu'elle s'honore elle-même comme étant l'instrument immaculé de la puissance créatrice, qu'elle sent toute la grandeur de ses souffrances, mais aussi toute la splendeur infinie de sa glorification. C'est pourquoi elle s'avance sur les nuages comme la noble Reine des anges, pleine de majesté, et elle montre à la foule de ceux qui espèrent, le Sauveur du monde. Elle entend l'hosanna des mille et mille bouches qui chantent l'allégresse, mais son oreille semble aussi percevoir les lointaines clameurs du peuple
qui demande le Crucifiement. Nulle auréole n'entoure sa tête; nul joyau ne relève son simple et modeste vêtement : la mère du Christ dans ce tableau n'a besoin d'aucune parure éclatante, d'aucun accessoire qui détourne le regard de l'objet principal, comme en emploient si souvent les artistes de nos jours pour diviser et distraire l'attention du spectateur. Le plus bel ornement de la madone de Saint Sixte est le divin Enfant, et la plus sainte auréole, l'éclat de ses grands yeux limpides qui remplissent d'une pieuse confiance ceux qui les contemplent. Il y a dans ces yeux de la consolation, de la vérité et une profondeur infinie : la sérénité du ciel s'y reflète comme dans un lac tranquille. Et quelle création admirable que cet Enfant qui repose dans ses bras ! On devine en lui le Rédempteur : sur ses traits pleins de gravité on pressent la tâche divine qu'il doit accomplir ! Sous les boucles foncées s'ouvrent deux grands yeux noirs qui regardent fièrement sur le sombre monde du péché comme s'ils voulaient dire :
— Je triompherai de vous, pécheurs endurcis : tremblez devant l'Enfant qui vous jugera un jour et qui vous punira.
'( Et il se penche en arrière, il soulève ses e'paules comme pour se préparer, dans une attitude calme et sereine, à la lutte avec le monde.
« Dans une autre salle où nous entrâmes, de nombreux artistes étaient en train d'étudier la Vierge à la Chaise. Comme ces pauvres Madones doivent s'ennuyer d'être éternellement copiées par la foule inintelligente des barbouilleurs ! Heureusement que ce sont des saintes femmes que la vanité ne tourmente guère. Pourquoi donc fallait-il qu'en contemplant ce tableau de Raphaël, la madone de Saint Sixte me revint toujours à la mémoire ? Cela tenait sans doute à la ressemblance des visages : toutes deux ont le même corps, mais elles n'ont point le même esprit, la même expression, la même façon d'être éclairées par la lumière. Pour l'une c'est la lumière céleste ; pour l'autre la lumière de la terre. La Sixtina est une vision qui plane, une image transfigurée après l'épreuve du com-
bat et de la douleur ; la madone à la Chaise est une femme de la terre pour qui Theure de la souffrance n'a pas encore sonnée ; elle est assise tranquillement et, si j'ose m'exprimer ainsi, à l'aise sur ce siège que la gloire à venir n'a pas encore transformé en trône. Les plis d'un turban lui tombent sur l'épaule ; ses vêtements sont choisis. Elle se penche doucement sur son enfant : elle le serre dans ses bras : elle regarde le spectateuravecdegrandsyeux réfléchis, comme Raphaël seul pouvait les peindre, et qui, tels que la lune dans une nuit calme et sereine, répandent dans le cœur malade des rayons d'une douceur ineffable et d'un profond apaisement.
« Raphaël a peint la madone de Saint Sixte avec des intentions célestes, la Seggiola avec des inspirations d'un profond amour, la madone du Grand Duc avec un sentiment de pureté enfantine. Cette dernière est une calme et silencieuse prière, tandis que la Sixtina est une extase et que la Seii^io/a exprime l'admiration des œuvres du Créateur adressée à lui-même dans la personne de son Fils. Dans la Sixtina je vois sous
une seule et même forme la mère auguste du Christ et la servante du Seigneur ; dans la madone à la Chaise je ne vois que la mère heureuse et florissante ; dans celle du Grand Duc que l'humble et pieuse servante.
« J'aurais voulu pouvoir m'arrêter des heures entières devant la Vision d'Ezéchiel. C'est un petit cadre doré d'un pied et demi de haut sur un de large, et qui renferme le ciel dans sa magnificence et son immensité. Oui, c'est bien Dieu le Père que nous voyons ici, le Dieu créateur et souverain maître du monde. Le roi de l'univers est sur son trône de nuages, porté par les mystérieux symboles des évangélistes, le Dieu de l'Ancien Testament. C'est bien là Jéhovah devant la face duquel on s'affaisse tremblant dans la poussière, abimé dans l'adoration et en même temps relevé par la pensée consolante que chacun de nous a été créé à son image, et que l'âme immortelle emprisonnée dans cette enveloppe éphémère, émane de Celui qui était, qui est et qui sera. La chevelure grise ondoie majestueusement ; la barbe imposante flotte
autour du visage tout rayonnant de grandeur divine et de puissance créatrice ; les bras étendus pour bénir s'élèvent au dessus des nuages qui ne sont point là rassemblés pour former un point d'appui et de repos, mais un trône glorieux. C'est une volupté céleste de méditer devant ce tableau et d'abimer son âme dans cette contemplation sublime. On croit entrevoir l'instant suprême où l'on verra un jour le Maître face à face. L'art d'un Raphaël était seul capable de produire un pareil effet et de trouver sa récompense dans sa propre création.
« Je retrouvai ici Van Dyck dans son thème le plus admirable, le royal et infortuné couple d'Angleterre. Ce ne sont que deux bustes ; je reconnus avec bonheur l'image vaporeuse et poétique de la noble reine, un peu différente de celle que possède le musée de Dresde, mais remplie d'un charme original et d'une suave mélancolie. On voit là, Charles et Henriette en vêtements de deuil. »
Et Maximilien ajoute d'un ton presque prophétique :
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« L'avenir a répandu comme un voile sur les traits sérieux de Charles ; il fût une victime de l'ordre le plus élevé, et n'eut que le tort de se soumettre à sa destiné avec trop de résignation et de douceur. 11 pécha par faiblesse ; il a du être infiniment plus gracieux et moins roide que Louis XVI. Il a été donné à tous deux, sinon de vivre, du moins de mourir énergiquement. Pourquoi faut-il que leurs femmes aient, été si séduisantes et si belles ? Pourquoi faut-il que ce qui est tendre et exquis soit toujours froissé et brisé ? »
Ce jour-là Maximilien a-t-il vu dans l'avenir ?• Ne lisons-nous pas entre ces lignes poignantes son nom et celui de la malheureuse impératrice Charlotte ?
La chapelle de Michel Ange, à San Lorenzo, lui déplaît souverainement. Elle lui produit une impression des plus désagréables, un effet glacial et repoussant.
« Ici reposent dans le sommeil de la mort, ditil à son entourage, des coeurs à jamais perdus,
et leur vaine philosophie en s'e'levant à ellemême ce tombeau n'est parvenue qu'à exprimer le malaise de la conscience. Si Michel-Ange a eu de son époque une connaissance exacte et profonde, ce monument lui a merveilleusement re'ussi, et les statues inde'centes qui l'entourent, dépourvues de grâce et d'âme si je puis le dire, Tie montrent que trop clairement d'où soufflait l'esprit qui a hanté ces lieux. La position demi assise, demi couchée des grands Médecis exprime sous une forme sensible et matérielle, l'aversion d'une philosophie orgueilleuse et frivole pour le repos de la mort. Ils semblent se débattre et ne vouloir point du linceuil qu'aucune créature humaine n'a encore soulevé, mais qui recouvre dans la paix la dépouille du croyant. Ces monuments portent l'empreinte d'une lutte maladive de lagrandeur terrestre contre le soi-disant néant: le marbre reste froid, et sous cette enveloppe de pierre la mort semble ricaner et se moquer de la vie. Le mot paix ne saurait retentir sur ces tristes parvis qu'aucun souffle chrétien ne réchauffe. »
En lisant cette page e'crite par Maximilien, on songe involontairement à ces lignes du chapelain Burchard. Parlant d'un Médécis, il disait :
— Il mourut sine hue, sine cruce, sine Deo.
Tour à tour le groupe de Niobe' avec ses enfants, le Vase de Me'décis, la Flore du Titien, la Méduse du Caravage, l'architecture de la Tribune, la Vénus de Médécis, la rêveuse et superbe Fomarina, le Jean de Monfort et le Charles Quint de Van Dyck, l'Hercule de Rubens, l'Adoration des Mages de Durer, l'Adam et Eve de Cranach lui arrachent des criticjues et des descriptions pleines de logique et de vie.
Raphaël, Rubens et Van Dyck lui font faire les réflexions suivantes :
— « Sérieux et rêveur, consumé par une ardeur profonde, sans énergie virile mais sans faiblesse féminine, sorte d'être intermédiaire et mélancolique, n'appa'rtenant à la terre que par une enveloppe frêle et nerveuse, moitié chérubin, moitié génie, avec un regard profond, plein d'une douce langueur, tel nous apparaît Ra])haël
dans un portrait charmant. C'est bien là le jeune homme qui a vu plus haut que tous les autres, qui dans l'extase de l'amour le plus brillant a exprimé par la peinture une philosophie profondément religieuse, et qui dans l'accès même du sentiment n'a rien perdu de la sincérité intelligente et de la force.
« Van Dyck est grand et beau comme ses admirables personnages ; c'est le peintre des princes et des grands de ce monde, un artiste aristocratique, et son portrait nous le présente bien, ainsi, plein de dignité, de noblesse et de génie.
« Rubens nous a laissé son visage, un visage voluptueux et presque effronté, avec un regard entreprenant qui a savouré déjà bien des choses, une moustache finement retroussée, une expression saine et vigoureuse. Il peignait avec humour ; il aimait la plénitude des formes et la fraîcheur des chairs enlacées de guirlandes bachiques, et ce même homme était capable de créer avec une foi énergique un François Xavier sublime, un imposant Loyola. Tout cela est exprimé et se lit sur les traits du visage. Ra-
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phaël succomba à l'ardeur qui le consumait lentement, Rubens florissait au sein des jouissances et des joies de la vie. Il y puisait sa force pour enfanter de grandes œuvres. »
La collection des chefs d'œuvres de la Tribune de Florence laisse à Maximilien « l'impression que cause une société appartenant au.\ conditions et aux spécialités les plus diverses, aux âges les plus différents, aux croyances les plus opposées. »
« Ici, Adam et Eve, monarques et madones, Vénus et Apollon, bacchantes, enfant Jésus, fauves plongés dans l'ivresse, les temps de Raphaël et ceux de Praxitèle, tout cela est confondu et mis en harmonie par le sentiment véritable et le goût de l'art. La Tribune à elle toute seule mérite que l'on fasse un grand voyage à Florence. »
L'Espagne, Séville, l'Andalousie, Grenade vont maintenant accaparer l'esprit de ce poète. La cathédrale de Séville est une merveille.
« C'est dit-il l'un des plus beaux monuments de l'art chre'tien. La gravité du style gothique règne ici sous ces voûtes mystérieuses et immenses, surchargées d'ornements et de gracieuses dentelles frémissantes du souffle de la foi : les élégants arceaux courent de pilier en pilier comme autant de fleurons d'un superbe diadème : les hautes fenêtres qui s'élancent vers le ciel et leurs sombres vitreaux qui répandent qu'une lumière adoucie et mystérieuse achèvent cet ensemble vraiment incomparable. A l'extrémité de la nef nous franchîmes la grille d'une chapelle assez grande. Ici reposaient les ossements de celui, sous le nom duquel j'ai été baptisé, celui de qui j'ai l'honneur de descendre et que l'Eglise a constitué mon principal défenseur devant le trône de Dieu. On célébra la grand messe derrière les grilles dorées du chœur. La cathédrale se montrait dans son imposante majesté. Le moment suprême de l'élévation arriva : les sons graves et touchants de l'orgue retentirent sous les voûtes gothiques, les têtes des fidèles s'inclinèrent au son des cloches, une
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colonne d'encens monta comme un nuage vaporeux au dessus de l'autel pour saluer le sacrifice auguste qui faisait descendre parmi nous le x^Iître du monde, le Fils de Dieu. C'était un de ces moments sublimes, émouvants, solennels qui n'appartiennent qu'à la vraie religion catholique, et ravissent en adoration et en extase le cœur de l'homme. Je me sentis tout à fait transporté, et j'invoquai pour ma famille absente l'intercession de Saint Ferdinand qui a joint les exploits de l'épée aux pieux élans de la prière. Je me levai fier d'être chrétien. Je me sentis affermis dans ma foi, je me sentis rassuré à l'ombre toute puissante de l'Eternel. »
Nommez-moi un prince catholique qui a su parler d'une manière plus sublime.
Pour Maximilien, l'Alcazar est «l'œuvre d'un peuple croyant mais pour qui n'a pas brillé la vétitable lumière. La sensualité qui joue un si grand rôle dans la vie musulmane a marqué de son sceau cet édifice merveilleux. On s'étonne, on admire et cependant on ne ressent autre
chose qu'une excitation agréable de l'imagination :1a gravité supérieure fait entièrement défaut. L'Alcazar est une tente royale et magnifique dont les colonnes élégantes soutiennent de superbes brocards de Damas, des tapis de l'Inde et des voiles de dentelles au merveilleux tissus. On regarde et l'on se demande si les tièdes haleines du vent ne vont pas soulever le voile de dentelle, si les tapis dorés ne vont point se mettre à onduler sous la brise du soir. Illusion merveilleuse produite par la magie de l'art oriental ! Les siècles ont passé, les générations se sont succédées sous ces voûtes féeriques, et les tapis de l'Inde sont encore là suspendues aux mêmes colonnes auxquelles les Califes les ont jadis attachées. Cette tente fantastique que les rois de l'Orient ont dressée sur les bords du Quadalquivir est bâtie toute en pierre et en solides matériaux. Ces riches tapisseries, ces ingénieux entr(ilacements de figures régulières qui témoignent de la science des maîtres qui les ont dessinés, ne sont autre chose qu'une mosaïque de briques peintes et de pierres délicate-
ment sculptées : ces voiles de dentelles qui ravissent nos yeux sont le travail à jour le plus léger et le plus fin qu'une main humaine ait jamais façonné avec du mortier et de l'argile. Dans ces lieux ou florissaient jadis la splendeur et l'éclat du despotisme oriental, ne règne plus maintenant que le calme de la mort, et le pas de l'étranger retentit seul dans ces salles où les riches tissus de Cachemire protégeaient les pieds des Califes contre le froid du marbre, où les vapeurs légères de l'ombre montaient gracieusement sous les voûtes dorées, où les roses enlaçaient de leurs festons les colonnes de jaspe, ou le son des luths et le murmure des jets d'eau retentissaient dans le calme des nuits éclairées par la lune. »
Il visita seul l'Alhambra, avec un ami.
« La reine des nuits, dit-il, trônait radieuse dans le sombre azur ; les étoiles brillaient comme des diamants ; la nuit sereine et paisible avait je ne sais quoi de mystérieux. Les arcades et les portiques paraissaient plus gracieux, plus élancés que jamais sous cette lumière dont les
rayons inondaient les cours de marbre et dansaient comme des sylphes sur les eaux des fontaines. Les bassins et les terrasses portaient le sceau myste'rieux des nuits andalouses, les roses exhalaient en silence leurs parfums, une haleine légère faisaient fre'mir le feuillage des orangers, et les calices d'ivoire du jasmin nous envoyaient le salut discret de leurs senteurs enivrantes. Les reflets de l'eau semblaient à une légion de lutins, dansant au bord des plates-bords, se perdant sous les fleurs couvertes de rosée, pour ressortir et étinceler de nouveau à la clarté de la lune, comme si, au milieu de leurs éclats folâtres et parés de leurs robes d'argent, ils voulaient faire leur cour aux rayons de l'astre des nuits.
« Shakespeare a rêvé le Songe d'îine nuit d'Eté ; Mendelsshon en a entendu les harmonies et les chants : moi je puis dire que je l'ai vu !
« Du haut de la tour de Coniack j'aperçus vers l'orient la montagne du dernier Soupir du Maure — el tdtimo Suspiro del Moro. C'est de là qu'Abou Abdallah, le roi vaincu par les chrétiens, pût dans sa fuite apercevoir pour la
dernière fois sa belle Grenade et son fe'érique Alhambra. Il s'y arrêta quelques temps ; d'amers soupirs s'échappèrent de son sein et des larmes coulèrent sur son visage.
« Comme on comprend cette douleur ! ajoute Maximilien. »
Hélas ! l'histoire se répète ! i6 ans plus tard, le 19 juin 1867, il contemplait lui aussi du haut du Cerro de las Campanas, son ingrate ville de Queretaro qui, l'envoyait à la mort.
Avant de quitter l'Espagne, Maximilien résume ainsi ses idées, sur l'art.
■ — « Ce sont les Grecs,, ces artistes si ingénieux, si délicats qui ont su inventer l'harmonie des jouissances. Les Romains plus grossiers se sont formés à leur école. Chez nous autres Autrichiens, buveurs de bière, le sentiment de ces choses nous fait complètement défaut. Nous aussi, nous n'avons pas de soleil pour nous sourire, nous n'avons pas un climat auquel on puisse se fier. Notre air est âpre, rude comme
notre vie. Ce n'est que dans le Midi qu'on retrouve encore l'écho des bons vieux temps classiques. Les anciens Arabes ont semé en quelques sortes des oasis dans la suite des âges ; nous voyons encore les restes de leurs rêves pétrifiés et comme cristalisés à Séville, à Grenade, au Caire, à Damas.
» L'harmonie des jouissances entendues dans un sens élevé, suppose la fleur de tous les arts, les lignes heureuses de Tarchitcture, les riches couleurs de la peinture, les nobles formes de la sculpture, les plus doux accents de la musique. Elle fond tout cela avec les parfums de la nature, avec les avantages d'un climat et d'un siècle privilégiés, avec tout ce qui flatte les sens sans les troubler, avec tout ce qui embellit l'existence et raffine l'esprit. C'est ainsi que se forment les talents, que l'esprit devient créateur et que le cœur sait trouver la poésie et les chants. »
Voilà en peu de mots quelles sont les pensées de l'Empereur sur le vrai et sur le beau. Etudions maintenant ses idées en général sur les hommes et sur les choses.