‹ Notes pour servir à l'histoire de l'Empereur Maximilien, d'après ses œuvres, les récits du Capitaine d'Artillerie Albert Hans, du médecin particulier de S.M., le Docteur Basch et des témoins oculaires de l'exécutionChapitre 5 sur 13 · MAXIMILIEN MARIN, OBSERVATEUR, PHILOSOPHE, BIBLIOPHILE ET CHRETIEN · texte numérisé non relu

MAXIMILIEN MARIN, OBSERVATEUR, PHILOSOPHE, BIBLIOPHILE ET CHRETIEN

Je VOUS ai parlé de Maximilien, voyageur, homme de lettres et critique d'art.

Causons du marin, de l'observateur, du philosophe, du poète, du bibliophile et du chrétien.

L'empereur aimait à nous citer souvent ces mots anglais :

— Take a coolly.

Il en avait fait sa devise particulière. En aucune circonstance il ne l'a démentie. Il se plaisait à la répeter à son équipage quand il était dans la marine autrichienne. Les loups de mer étaient ses hommes. Il les aimait comme on aime sa famille.

Un jour, en parlant d'eux, il disait : — ( Le vrai matelot a raison d'être fier. Le monde lui appartient, l'océan est sa patrie :

son esprit ne connaît d'autres bornes que celles du vaste globe. Il a droit de cité dans tous les pays de la terre, il est reçu paitout en ami ; et pourtant il est partout dans sa patrie, car son vaisseau en est une portion et lui sert jusqu'aux antipodes de forteresse puissante et rédoutée. En lutte incessante avec les éléments, environné de dangers continuels, il acquiert le sérieux et l'énergie du caractère ; élevé au sein des privations, il reste enfant en quelque sorte, et il jouit des moindres choses avec candeur et naïveté.»

Le capitaine de vaisseau anglais est pour cet amiral autrichien un des modèles du marin :

— « Dans les petites marines, principalement dans celles qui sont encore en voie de formation l'on se fait une idée tout à fait fausse du capitaine tel qu'il se comporte en réalité dans les grandes marines. Le capitaine anglais est le souverain de son vaisseau. C'est lui qui le conduit en mer, le fait rentrer dans le port où le mène au combat ; il regarde ses sujets d'un œil de maître. Pour les affaires secondaires, il a

ses organes, ses mandataires qu'il laisse agir selon son grade, et il reste souvent des jours entiers s'en se montrer sur le pont : un long apprentissage et une longue pratique lui donnent la ferme assurance que le service se fait ponctuellement et sévèrement comme il doit être fait. Il n'apparaît que dans les grandes .circonstances pour fonder la réputation de son vaisseau par de brillantes manœuvres ou par la victoire, ou encore comme un J'u/ùer/onna/is pour répandre autour de lui la terreur et le respect. Les autres ont à s'occuper de choses moins importantes.

« Dans les marines en voie de formation, au contraire le capitaine est tout : 11 est le génie universel, le secours indispensable dans les moments difficiles, le factotum en activité perpétuelle. Il doit commander et exécuter à la fois : il doit monter le quart lui-même bien qu'il ait sous ses ordres de nombreux officiers, sans quoi sa propre vie et celle le l'équipage ne serait pas pas en sûreté. Il doit faire le maître d'école pour la jeunesse et le geôlier pour les mutins : il doit faire lui-même la ronde et s'assurer que

ses ordres sont re'ellement exécutés. Il doit en personne envoyer de tous les coins du vaisseau l'équipage à la manœuvre : il doit être le surveillant et à la place des cadets hisser les signaux de sa propre main. Mais le pire inconvénient d'un tel état de chose est que, avec le temps, capitaine et officiers s'y accoutument ; que le capitaine n'a jamais confiance en ses officiers, et que ceux-ci naturellement n'acquièrent jamais cette confiance en soi-même si nécessaire au marin. Ils se laissent bientôt aller à la paresse inhérente à l'humaine nature, et se trouvent heureux de se décharger du fardeau de la responsabilité sur les épaules de leur chef. Insensiblement, celui-ci de son côté, trouvera plaisir à s'occuper des détails insignifiants, et toujours prêt à se louer lui-même, il n'aura que des paroles chagrines sur l'impéritie des officiers et des cadets. Mais comment ceux-ci peuventils apprendre quelque chose, quand on ne laisse aucun jeu au développement de leur spontanéité et qu'on ne le mesure pas aux progrès de leur éducation ? C'est une nécessité désolante que chez les petits, tout soit petit fatalement. »

Maximilien aimait son équipage et il savait s'en faire aimer. En 1853 il commandait la Minerve, sur les côtes de l'Albanie. Un de ses matelots, Marco Rugger, tombe tout-à-coup à l'extre'mité.

Que disent à ce propos les mémoires du futur empereur ?

« L'équipage s'était groupé, par un mouvement de sympathie autour du moribond. Je demandai que quelqu'un commençât les prières des agonisants ; mais personne n'en eut le courage. Dans notre siècle, on se sent aux heures solennelles pris d'un embarras étrange. La religion est devenu un objet incommode ; c'est un feu qui brûle encore mais qui ne réchauffe plus. Je vis le cercle demeurer muet et honteux autour de moi. Le moment important d'où dépend le salut peut être perdu par légèreté. Je ne réfléchis pas longuement : en un instant je descendis dans ma cabine et je rapportai un fragment de la vraie croix avec mon livre de prières. Je fis assujettir la précieuse relique sur le hamac ; moimême je m'agenouillai auprès du moribond.

Cet acte rompit le charme jeté par le mauvais esprit, et bientôt un chœur de pieuses prières s'e'leva pour le salut de la pauvre âme. Au moment où les derniers rayons du soleil nous éclairaient par les ouvertures de l'avant, mon jeune matelot expira. La cloche du vaisseau fit entendre un glas funèbre, et la nuit qui tombait étendit paisiblement son linceuil sur celui qui n'était plus.

« Je n'avais encore vu mourir personne. Il me fallut faire un effort extraordinaire pour rester jusqu'au dernier moment. Mourir me sembla alors beaucoup plus facile que je ne me l'étais figuré. La mort de Rugger fut solennelle, et grâce à Dieu, édifiante. Je vis des larmes dans les yeux de nos jeunes officiers. D'ordinaire ils ne pensent guère à ces choses là. Cette grave leçon fut salutaire à moi-même et à tous. Dans le cours de la soirée, les matelots me demandèrent encore — ce qui me causa un vif plaisir — • la permission de dire le chapelet en commun auprès du défunt. Avant minuit le cercueil fut prêt ; on le descendit lentement dans ma balei-

nière ; les rames se mirent en mouvement. Appuyé sur la lisse de plat bord, j'entendis longtemps dans le silence de la nuit la chaloupe ramer vers la falaise. Le corps fut de'posé dans une petite chapelle où il fut confié à la garde de la population catholique de la côte.

« Je priai encore, car il convient à celui qui voit sa famille éprouvée de se tourner vers son Dieu. Ce Dieu n'est pas sourd aux prières de ceux qui ont une foi inébranlable en sa toute puissance, et une supplication filiale a toujours soulagé l'âme du fardeau qui l'oppressait. Il n'y a que le libre penseur dont l'orgueil refuse de

s'incliner jusqu'à l'heure de la mort ;

mais ce moment suprême apprend même à un Voltaire à bégayer des prières et à chercher en tremblant des consolations. »

Maximilien pratiquait depuis sa plus tendre enfance les idées saines et pieuses.

Pendant ses courses à travers le monde il eut occasion d'étudier certaines questions sociales

qui assombrissent de plus en plus, aujourd'hui, l'avenir du travail et de la famille. ■*

A Valence il visite une manufacture de soie fort importante.

« Je ne trouve rien au monde, dit-il, de plus ennuyeux qu'une fabrique : tout y marche dans un cercle mathématiquement compassé ; tout y est calculé à la seconde, et le génie de l'homme prouve par ses monstrueuses inventions combien il est facile de se passer de cette intelligence qui se rencontre chez les classes ouvrières. Les travailleurs sont transformés en machines inertes. Nous vivons actuellement dans une période malheureuse, dans la période de la crise : ridée nouvelle de la nécessité des fabriques n'a pu encore se naturaliser parmi nous ; l'équilibre ne s'est pas encore établi. L'ancien état de chose lutte avec le nouveau, et il manque au nouveau une ^base nécessaire que le temps seul peut donner. Quand la période des fabriques aura son histoire et son expérience acquises, c'est alors seulement que, grâce aux tempéraments qu'on y apportera, leur utilité se démontera d'elle-même

aux générations à venir. Mais à ce quoi je ne puis encore m'habituer c'est à voir un riche fabricant produire en masse ce qui satisfait le luxe effréné des riches et solliciter leur amour pour le faste, tandis que les ouvriers qu'il exploite, véritables serfs assujettis à la tyrannie de son capital, ne sont plus que des ombres de créatures humaines. Elles travaillent avec une régularité mécanique, et dans l'hébétement de leur âme elles offrent leur corps épuisé en sacrifice à son sac d'écus pour apaiser les besoins de leur estomac. L'ingénieuse invention d'une machine ne saurait me faire oublier mes semblables. Je ne suis pas pour cela assez fier d'appartenir à la génération présente; je ne suis pas assez égoiste dans mon admiration pour ce qu'on appelle le génie de notre siècle. Une fabrique me fait toujours éprouver un sentiment de malaise. Je ne parle pas bien entendu de celle où l'homme conserve sa spontanéité, et peut tirer parti de son intelligence ; mais, devant les résultats purs du soi-disant génie industriel, je tombe dans une sorte d'hébétement et dans un immense ennui. Toutes ces belles choses me font l'effet de n'avoir

été créées que pour le moment. Nous vivons dans le siècle de la hâte, et c'est pour ce besoin de l'époque qu'on a inventé les fabriques.

« C'est un prolétariat. L'homme y est rabaissé par l'influence des machines à la condition de l'animal dénué de volonté. La vapeur travaille suivant les principes mathématiques ; l'homme n'est plus qu'un accessoire. Son action est enfermée dans des limites aussi étroites que le va-et-vient d'une navette. Il ne conduit plus rien. Il n'est plus là que pour boucher les trous dans le travail des roues qui marchent d'ellesmêmes. A force de se rompre à cette routine, son intelligence finit par s'émousser. Cet état n'est qu'un raffinement de l'esclavage. Il y a un abime entre la caste de l'intelligence qui invente les machines, les monte, les met en mouvement, et la masse innerte, demi-affamée des bouchetrous. Une fois entrés dans ce rouage, ils transmettent la malédiction qui pèse sur eux à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants, n

Mais remettons-nous en route. Nous sommes au Brésil. L'illustre voyageur voit un jour la

foule se ranger respectueusement devant le passage rapide d'un palanquin.

Ecoutez cette page.

« Chacun se demande. — Qu'est-ce ?

« C'est un riche Brésilien qui s'en va faire la sieste. Un instant après, il repose au milieu de ses trésors, et s'endort dans son hamac élégant, sous sa froide véranda où pénètre la brise de mer. De fidèles esclaves l'environnent : il sommeille doucement et sans mauvais rêve Si vous voulez savoir comment il est parvenu à la richesse, comment il a rassemblé les millions qui lui font un oreiller si commode, vous avez facilement la réponse en pleine rue. C'est par le commerce de la chair humaine, par le trafic des noirs fait sur une échelle gigantesque, ou par la fabrication de la fausse monnaie. Cet homme n'en est pas moins un personnage très honorable ; il aura quelques beaux titres de noblesse : il va ù la cour. Il dort aussi paisiblement que les saints au paradis. Et pourquoi ne dormirait-il pas ? La notion de la conscience est tout-à-tait absente

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SGus le ciel des tropiques : sous ce climat d'une éternelle douceur, ce degré de sensibilité morale paraît être inconnu. La conscience faisant défaut, il ne saurait y avoir de religion véritable, et naturellement le besoin ne s'en fait pas sentir. Mais c-e que ces nababs du Brésil ne peuvent supprimer, c'est l'expression féroce de leur yeux noirs, sombres, toujours en quête de quelque chose : on ne peut les regarder sans éprouver un sentiment d'horreur, une sorte de frisson.

« Il y a proprement quatre facteurs — trois d'entre eux sont négatifs — dont les influences diverses et combinées concourent à détruire au Brézil le lien domestique et social :

— « L'absence de la maison patriarchale, héréditaire, solidement constituée et cohérente, dans laquelle les générations successives poursuivent leur existence avec les mêmes principes et les mêmes mœurs : — l'absence complète de l'idée et du sentiment de la conscience, effet inévitable d'un chmnt toujours égal, de la richesse d'une nature exhubérante, ce ciui entraîne à son tour le troisième point : l'absence absolue de cette base

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religieuse qui fait que l'homme aspire à quelque chose de supérieur à la simple nature ; mais justement le malheur a voulu qu'ici la nature fut trop belle : quatrièmement enfin la plaie hideuse et à jamais flétrissable de l'esclavage, cette plaie qu'il est du devoir de tout honnête homme de combattre par la parole et par les actes, à quelque condition sociale et à quelque pays qu'il appartienne.

« Or l'esclavage suppose et engendre à son tour les trois vices pre'cédents.

H Comment donc la prospe'rite' d'une maison pourrait-elle subsister à côté de cette institution désastreuse ? Comment une conscience humaine pourrait-elle se former là où il y a des hommes hors la loi, et où des êtres qui ont une âme sont asservis à l'arbitraire et aux caprices d'autres êtres, leurs semblables ?

« La religion n'est-elle pas une dérision, une pure comédie là où le blanc s'arroge le droit de traiter l'image du Créateur comme une bête de somme, ou plutôt comme une chose ? Comment peut-il tenir une religion pour véritable et même

en respecter une en général, quand il rejette en dehors des droits de l'homme une partie de l'humanité et ne la considère que comme des masses de chair et de sang faites pour être bâtonnées ? »

Philosophe à ses heures, l'empereur s'amusait à noter certaines de ses penséee. En voici quelques-unes cueillies au hasard.

— « La lutte est le charme de la vie. Quand elle cesse, c'en est fait de la machine : l'esprit s'est enfui. Mais tant que l'esprit est à son poste et que le cœur bat, la lutte est perpétuelle : et dans la lutte seulement est la vie qui se termine elle-même par le combat suprême de la mort.

— « Il faut commencer par obéir et par apprendre à apprendre, pour plus tard commander et enseigner à enseigner.

— « On reconnaît ceux qui sont grands à leurs ennemis ; les hommes qui n'en ont point n'ont pas non plus d'amis en partage.

— « Le mouvement de développement dans la vie des peuples est un courant puissant et irrésistible. Les hommes qui ont été vraiment grands ont fixé leur attention sur ce courant : ils en ont étudié la direction et la force, et lui ont creusé un lit pour l'avenir. C'est ainsi qu'ils se sont rendus maîtres de la situation et qu'ils ont laissé aux siècles leur empreinte. Les hommes ordinaires se tiennent assis sur le bord. Ils gémissent sur la violence et sur la rapidité du torrent. Les fous lui opposent des digues ; ils sont emportés par lui et ils laissent après eux l'héritage d'une inondation.

— «On peut faire attendre les grands, on ne doit jamais faire attendre les petits. Les grands ont de l'argent et par conséquent du temps ; pour les petits, le temps est de l'argent.

— « Celui qui ne craint point la mort a fait un grand progrès dans la vie.

— « Il est plaisant de voir comment les hommes ne font en réalité que se tromper mutuellement, tout en se trompant eux-mêmes. Une

tromperie en efface une autre. Quant aux scrupules qu'une première tromperie soulève parfois dans la conscience, on s'en débarrasse bien vite par une seconde ingénieusement imaginée pour calmer les nerfs. Il n'y a de vérité que Dieu, mais aussi que d'illusions il dissipera au Jugement dernier ! Combien de gens alors feront cette découverte amère, qu'ils se sont trompés jusqu'au jour de la mort.

— «Souverains et ministres — parmi ces derniers surtout, le ministre des finances — devraient toujours posséder des biens imposables, sur lesquels ils pourraient expérimenter à merveille et par eux-mêmes toute l'échelle de l'élévation des impôts.

— « Une preuve manifeste d'intelligence et d'entente de la vie est de savoir s'accommoder avec dignité et avec grâce à ce qu'on ne peut éviter, et de savoir trouver un bon côté aux situations les plus désagréables.

— « Dans la discussion,, celui qui se passionne est perdu : car la passion renonce aux arguments pour les affirmations violentes et brutales.

— « On commence les re'volutions avec de belles paroles ; on les achève avec du sang.

— « L'ambition est un ballon. Jusqu'à une certaine hauteur pour l'aéronaute l'ascension est agréable : elle lui fait jouir d'une vue splendide et d'un panorama immense. Mais quand il monte plus haut, le vertige survient : le tableau est couvert de brouillard ; il est conlus ; lair se raréfie et finalement il risque de faire unt chute et de se casser le cou.

— « Les nations qui exercent l'empire n'apprennent pas les langues étrangères, mais elles

' forcent les nations plus faibles à apprendre la leur. C'est seulement lorsqu'une nation commence à décliner qu'elle se met à balbutier des idiomes étrangers ; témoins les Romains à l'égard du grec.

— « Les choses bien réussies sont celles qui une fois faites, semblent exister ainsi depuis longtemps.

— (( Le corps met plus de temjjs à se décomposer que la mémoire du mort à s'effacer. >,

La note poétique et virile est la prédominante de Maximilien. Il écrit alors des pages d'un coloris chaud, enlevé, vibrant. Lisez ce qu'il dit sur les combats de taureaux :

— « Je ne cherche pas à le nier, écrit-il, j'aime les anciens temps ; non pas ceux du siècle dernier, où dans le nimbe de la poudre et du fard, au milieu des foules et des langoureuses idylles, à travers les prés fleuris, on s'avançait en roucoulant vers le béant abîme ; non, mais les temps de nos vieux ancêtres, où l'esprit chevaleresque se développait dans les tournois ; où les femmes étaient fortes, ne demandaient pas un flacon d'odeurs et ne feignaient pas de s'émouvoir pour une goutte de sang répandu ; où l'on chassait le sanglier et l'ours en pleine forêt, et non comme aujourd'ui derrière des barricades ! Ces temps ont enfanté une race énergique. Et nous que nous est-il resté des divertissements virils de nos pères ? La chasse peut-être ? Hélas ! pas même la chasse ! Nous nous appelons chasseurs, mais nous ne faisons en somme autre chose que fusiller à distance respectueuse et en parfaite sécurité

de pauvres bêtes apprivoisées. La guerre seule subsiste, la guerre que depuis trente ans les efforts de nos modernes philosophes n'ont pas re'ussi à supprimer — et avec elles ont survécu deux plaisirs chers à certaines nations. Le premier est la chasse au renard en Angleterre, où l'hoinme s'expose à des dangers vraiment dignes de lui, et ne redoute aucun obstacle pour arriver à son but. On a beau dire que c'est une chose vaine de mettre sa vie en péril pour un objet insignifiant ; je crains fort que ceux qui reculent devant les dangers inutiles ne retrouvent pas leur courage au moment de la nécessité. L'autre plaisir est la corrida espagnole, véritable fête populaire des anciens temps. Elle surexcite, il est vrai, les passions violentes et sauvages qui sont au fond de la nature humaine, mais elle développe aussi le courage et l'énergie. Celui qui prend à ce spectacle un plaisir enthousiaste ne manquera pas de cœur pour d'autres choses plus importantes, et tout au moins il ne s'énervera pas dans une mortelle apathie. Il y a encore chez ce peuple un fier et noble esprit chevale-

resque ; et en dépit de ces jeux sanglants que leur ont le'gue' leurs ancêtres, les Espagnoles de nos jours sont pieux et bienfaisants. Chaque chose a son caractère, et le cachetde son époque; la variété en ce monde est le plus grand charme de l'existence. »

Causant de la force, ne disait-il pas un jour en parcourant la Trtbime de Florence ?

(( Le groupe des Lutteurs me frappe par sa vérité, par sa vie. C'est une image fidèle et hardiment conçue de la virilité et de la beauté antiques : elle nous reporte aux temps des jeux olympiques, vers cette jeunesse du monde où le corps ne succombait pas comme aujourd'hui sous le débordement maladif des forces intellectuelle, où il y avait harmonie entre le physique et le'moral, où l'homme n'était complet qu'à la condition d'être sain et vigoureux. On voit les athlètes se sourire aux applaudissements d'une foule enthousiaste : la lutte est indécise, l'assistance haletante les contemple et se demande quel sera le vainqueur. Tous deux sont d'une

force herculéenne : les yeux brillent, les muscles se tendent, on dirait deux lions en un combat acharne' ; un moment ils s'abattent dans le sable de l'arène : un léger nuage de poussière les dérobe aux regards, mais bientôt ils reparaissent. Le vaincu veut se relever : l'autre l'a déjà saisi par l'épaule, et lui appuyant sur le flanc son genoux nerveux, rend inutiles tous les efforts de son bras. Au milieu de l'enthousiasme universel, il attend ainsi triomphant la couronne du vainqueur. La Grèce tout entière a assisté au combat ; voilà sa récompense. C'est ce moment le plus émouvant de la lutte — quand le vainqueur enlace son adversaire étendu sous lui — que l'artiste a fixé dans le marbre et conservé à la postérité. H

Admirateur de la vie puissante que l'art antique savait donner à la pierre, tout de même,. Maxiinilien préférait contempler la magnificence plus sereine des couleurs. Ses études sur les grands maîtres que vous venez de lire, en font foi.

yo MAXIMILIE>J

Vous avez eu la note virile : étudions maintenant la note poe'tique.

Nous sommes au Brésil, en pleine forêt vierge.

— a Nous nous dirigâmes vers une foret magnifique. Un long sifflement aigu, semblable à celui qu'on entend sur les chemins de fer, se mit à retentir dans la profondeur des bois. Ce bruit singulier s'élève trois fois par jour dans les forêts de la zone tropicale, le matin, le midi, et à la chute du jour. L'auteur de ce long soupir, plein d'angoisse, est une cigale, la cicada maiii/era. On ne peut ni la voir ni la découvrir ; mais son cri donne le signal régulier et infaillible de ce bruit étrange, indescriptible qui retentit à certains moments sous les tropiques. C'est comme un vaste concert de voix invisibles, accordées sur tous les tons qui résonne dans l'atmosphère paisible des forêts. Vous n'apercevez rien, vous n'observez aucun mouvement ; pas une branche agitée, pas un murmure dans le feuillage. Soudain retentit ce long sifflement, tantôt tout près de vos oreilles, tantôt à une grande distance ;

c'est comme l'appel du veilleur. Avant l'heure du midi tout n'était que silence ; à peine entendait-on bourdonner un insecte : ce signal annonce que le silence est arrive' à son terme. Aussitôt s'élève sur tous les tons, un chant de joie universelle par saluer l'astre fécondant, parvenu au zénith. D'abord ce long appel est suivi de quelques accents isolés, semblables au prélude des instruments ; puis les voix se multiplient et ce sont des murmures, des cris, des tintements, des roulades ; la mesure s'introduit dans la mélodie et le grand unisson de la vie retentit avec de pleins accords sous les voûtes de l'immense cathédrale de verdure. L'impression est souveraine. On se sentait isolé sous l'éclat sévère des plantes muettes ; on marchait en silence sous le poids de la chaleur du jour, au milieu de ces splendeurs féeriques mais inanimées : tout à coup on se sent salué de tous côtés, par un concert invisible. Cette foret pénétrée d'un puissant souffle de vie, cette ombre mystérieuse, sous laquelle des milliers de plantes inconnues goûtent le repos du midi, et enfm ce

merveilleux concert exaltèrent en moi cette admiration enthousiaste, ces transports de joie, dont mon âme était remplie depuis mes premiers pas sur ce sol nouveau.

(( En marchant sous la voûte épaisse de la forêt, je passai en revue les souvenirs de mes nombreux voyages et j'arrivai à cette conclusion. L'homme qui a le sentiment de la nature doit voir trois grands spectacles pour connaître ce que la terre offre de plus sublime : d'abord, une matinée dans les Aljics, sur un sommet élevé dans l'air pur, loin du mouvement du monde. Là, environné des richesses de la flore alpestre, comme d'un magnifique émail naturel, gentianes azurées, roses souriantes, pensées, myosotis, œillets et violettes, baignés dans la fraîche vapeur du matin que percent peu à peu les rayons de la lumière, il voit les étoiles s'éteindre dans le firmament argenté. Une haleine puissante semble soulever le sein de la terre qui se réveille. Les flocons de nuages se dissipent dans les vallées : l'orient se couvre d'une teinte de pourpre qui devient de plus en plus éclatante : les

cimes et leurs champs de neige sous la lumière dore'e, s'éclairent de plus en plus : les sapins secouent la rose'e de leurs branches. Soudain le soleil franchissant les dentelures des monts gigantesques s'élève dans tout son éclat, envoyant ses rayons comme des messagers de joie aux vertes vallées et aux lacs éiincelants : et de toutes les profondeurs montent, en signe de gratitude, le chant des oiseaux et le son harmonieux des cloches.

« Tel est le premier tableau. Le monde est celui du milieu du jour dans le paradis des tropiques, avec cette exhubérance de parfum et de fleurs, de vie et de sons, avec ce sentiment d'allégresse qu'éveille le soleil à son apogée, — voluptés que mon cœur savourait en ce moment avec une admiration pleine de reconnaissaissance.

(1 Le troisième tableau est celui du soir dans le désert, quand le disque enflammé, voilé d'une teinte de sang, s'abaisse dans les vapeurs où se joue le mirage, au moment de disparaître à l'horison lointain, dans la mer de sable. Le firmament devient pourpre ; la vaste plaine se couvre

d'une poussière d'or et d'argent ; peu à peu les couleurs s'effacent, le ciel se constelle de diamants. Les vautours planent, et seml labiés à de noirs fantômes, décrivent leurs cercles sur l'arrière plan, où règne une blancheur de fournaise ; le chameau comme une ombre en voyage poursuit silencieusement sa route. Les croyants prient tournés vers la Mecque, tandis que les étoiles du couchant allument leurs flambeaux sur la voûte au sombre azur. Un souffle frais et vivifiant qui est le baume de la nuit, passe comme une douce haleine sur le sol argenté ; la lune dans son plein, et deux fois plus grande au début de sa carrière, s'élève calme et pure du côté de l'orient.

« Quiconque a recueilli ces trois tableau dans son âme est un initié. Le culte de la nature non-seulement lui est permis ; il est pour lui obligatoire.

«Je marchais entre deux murailles de feuillage. Tout à coup un objet passa devant moi ; rapide comme la pensée. Mes sens étaient tellement éveillées que rien ne m'échappait, ni un son, ni

un mouvement. Je vis de nouveau cet objet passer comme l'éclair, s'élever et s'abaisser. Ce mouvement se concentra devant une liane tout près de moi ; c'était une vibration incessante, un bourdonnement, une oscillation mille fois répétée. On eût dit une pensée saisie au vol et enfermée dans un battement d'ailes, pensée flottante et suspendue dans les airs. J'étais en présence d'une colibri. Les Brésiliens l'appellent Bejia flor, baise fleur. Ici la réalité dépasse toute description, toute attente. Ce petit être est insaisissable : on ne saurait reproduire ses mouvements, ni le garder en captivité. Semblable à une image apparue en songe, il se trouve là sans être attendu et fuit au moment le plus intéressant. Ce n'est que mort qu'il tombe entre les mains de l'homme.

« Le colibri ne se laisse pas plus analyser que l'arôme des fleurs. Il est si petit, si gracieux, si rapide (ju'il se soustrait en quelque sorte à la définition commune de la substance des corps. Il semble ridicule de le classer dans les règes de la nature. C'est une mignonne créature qui

bourdonne dans l'atmosphère des tropiques : elle a la vie animale avec la forme et les couleurs d'une fleur fantastique et l'e'clat e'tincelant du lapis-lazuli pierre pre'cieuse qui brille d'une lumière propre et mystérieuse. Au Brésil on prend les colibris pour des âmes d'enfants morts.

« Le nid de cet oiseau est semblable à une fleur ; ses œufs ressemblent à des perles. Les mouvements du colibri quand il navigue dans l'air et vit du parfum des fleurs ont quelque chose d'espiègle et de tout à fait original. Si quelque part une plante aromatique du monde tropical déploie son éclat, soudain le petit être ailé apparaît comme par un coup de baguette, sans qu'on sache d'où, ni comment.

« Il va et vient, se balance et se précipite, scintillant de l'éclat des pierres aux rayons du soleil : son œil perçant comme une pointe de dian ant cherche la fleur quil va honorer de ses baisers, et aussitôt il s'arrête devant celle qu'il a choisie. Il vibre suspendu dans l'air ; son cori^s étincelant paraît en repos : il plonge sa tête dans le calice de pourpre et il en suce le miel.

Vous croyez maintenant pouvoir le conside'rer à l'aise. Il est déjà loin : il folâtre en bourdonnant dans l'azur, puis soudain il revient à sa fleur, et satisfait il s'évanouit dans la verdure où se cache son nid.

(( Nous avancions dans un océan de verdure qui présentait les nuances les plus diverses ; la lumière dorée du soleil était amortie par le feuillage et ne nous donnait qn'une clarté crépusculaire et fantastique. Transporté dans des régions inconnues, loin de tout ce que j'avais vu jusqu'alors, je me sentais comme enivré, comme bercé dans un songe délicieux où la nature m'apparaîssait sous l'aspect d'un jardin enchanté. Cependant quelques objets formaient comme un lien entre ce tableau et mes souvenirs antérieurs : c'était des plantes que je connaissais pour les avoir vues dans nos serres-chaudes, mais comme elles étaient transfigurées ! Autour d'elles, les intervalles étaient remplis par des objets entièrement nouveaux. Les formes les plus étranges, les plus inconnues flottaient comme sur un abime de trésors que le regard troublé ne pou-

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vait saisir, que les sens étonnés ne pouvaient embrasser. L'âme est envahie par une sensation voluptueuse, mais l'impression est trop puissante et trop nouvelle pour qu'il soit possible de se rendre compte du détail. Quand la nature déploie son énergie primitive et prodigue tous ses trésors sous les tropiques, l'homme se sent écrasé et ne peut que s'étonner et admirer.

(( Nous savions que le soleil se couchait au loin dans les forêts de l'ouest, mais nous ne le voyons pas. Une vapeur dorée s'élevait lentement ; de place en place, à travers le feuillage on voyait le firmament se couvrir de teintes plus éclatantes. L'ombre portée par les broussailles montait le long des tiges des arbres, les couleurs des objets brillaient encore une fois avec un reflet métallique ; les derniers rayons glissaient sur les feuilles azurées des palmiers qui se balançaient doucement ; une lumière rosée flottait comme une haleine mourante dans le branchage. Tout à coup la cigale — la cicada ina7iifera — donne son long signal mélancolique ; une lueur argentée, dernier reste du jour se répandit avec

la fraîcheur sur la vaste forêt, et un moment après on put dire comme dans le récit de la Genèse :

« — Le soir se fit !

« Le soir dans le monde primitif ! Si de pareils spectacles ont partout quelque chose de sublime, ici leur gravité est saisissante, écrasante. On est pris d'un frisson religieux en se représentant cette période de la création ou déjà tout germait, fleurissait, bruissait, excepté l'homme et sa race Loin de ses semblables, dans une forêt qui n'a jamais été profanée et s'étend sur le quart d'un continent, le voyageur au moment où le jour le quitte, sent son cœur saisie d'une anxiété inexprimable ; il se trouve comme perdu, il est incertain entre le sentiment joyeux d'une liberté sans limites et une inquiétude qu'il ne saurait réprimer. »

Mais trêve de ces citations ; vous connaissez maintenant Maximilien aussi bien que moi. Cette plume fine, aisée, toujours prête à saisir la nature dans ce qu'elle a de plus noble, de

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plus grand, de plus poétique, ce penseur délicat et profond, cette âme d'élite va bientôt voir devant lui se fermer à jamais les portes d'ivoire des deux rêves, des pensées élevées. Le Mexique l'attend avec ses adulations, ses triomphes éphémères, ses trahisons terribles, ses lâches abandons. Le martyre va couronner cette vie bien remplie mais trop courte.

Maximilien a-t-il eu un pressentiment quand à Grenade, il contemplait dans la Capella reale les images de pierre de ses ancêtres, si belles dans la physionomie de la mort ?

— (( C'étaient de grands hommes, disait-il, qui ont fait des morceaux d'histoire, qui ont joué leur rôle sur la vaste scène du monde. Ils ont produit une race puissante et qui a régné au loin. Maintenant ils reposent délaissés dans une chapelle solitaire : vanité des vanités ! Jadis une cour somptueuse les environnait de son éclat ; aujourd'hui un sacristain misérablement vêtu prend une torche, ouvre la petite porte de fer, et me conduit par un étroit escalier dans un

caveau sombre et bas, sans ornement ni parure, où la vérité se montre triste, nue, et m'accueille avec un ricanement sinistre. Là, ne pénètrent jamais le regard d'oublit:ux héritiers. Le cœur se serre en voyant ces couples royaux, autrefois si puissants, si fiers, emprisonnés dans leurs étroits cercueils, et l'affreux mcvien/o mort retentit comme un glas au fond de lame et nous fait frissonner. » ^

Relisez dans « Vienne et les Viennoises n par Victor Tissot la description du caveau de la chapelle des Capucins où dort maintenant cet Empereur dans une caisse d'acajou placée dans un sarcophage en bronze, avec quatre griffons et quatre têtes d'anges déployant leurs ailes. Vous n'aurez pas un mot à changer aux lignes que vous venez de lire.

En laissant Madère, Maximilien avait inscrit ce qui suit dans son livre de bord :

— « Tenant à la main une rose cueillie au cimetière et respirant son parfum, je quittai cet

ile inoubliable où sept mois plus tard, s'éteignait une vie qui m'était chère.»

Or cette personne che'rie appartenait à la maison d'Autriche.

Curieux retour des choses d'ici bas, celui qui un jour cueillait à Madère la rose du cimetière repose maintenant à côte' de cette princesse dans l'église des capucins de Vienne !

Poète, savant, philosophe, Maximilien était aussi bibliophile.

Son tact, ses patientes recherches lui avaient permis de se former au Mexicjue une riche bibliothèque.

Là, dans son château de Chapultepec se coudoyaient pêle-mêle les merveilleuses éditions des Aide, des Estienne, des Plantin, des Elzevir, les heures de Notre Dame aux splendides enluminures, une foule de manuscrits introuvables sur l'histoire d'Amérique, et les incunables de la typographie américaine, six volumes gothiques imprimés en 1543 et en 1547, restés complètement inconnus aux bibliophiles.

Sept mille volumes consacrés exclusivement au Mexique e'taient là réunis à grands frais, et les rayons en bois de fer de la bibliothèque ployaient qui, sous les livres de la littérature française, anglaise, espagnole ; qui sous les travaux d'économie politique, de théologie, d'éducation, d'histoire ecclésiastique, de théologie, d'éducation, d'histoire ecclésiastique, de droit, de géographie, de sciences exactes et physiques, de philosophie, de monographies sur l'Asie, l'Afrique, l'Amérique.

Dans sa soif de savoir, l'Empereur s'abreuvait à toutes sources.

Le Canada assistait à ce rendez-vous universel et sous les yeux du visiteur toujours bien reçu dans la bibliothèque, défilaient les « Voyages de Cartier aux terres Neufves du Canada » ; « la nouvelle découverte d'un très grand pays situé entre le Nouveau Mexique et la mer Glaciale par Hennepin » ; les ouvrages du baron de la Hontan ; l'histoire de la Nouvelle France, par Lescarbot ; l'histoire du Canada et le grand voyage au pays des Hurons, situé en Amérique,

vers la mer douce, es derniers confins de la Nouvelle France dite Canada» par Gabriel Sagard Théodat.

Maximilien recherchait les éditions canadiennes. Dans le catalogue dressé par ses soins et sous ses yeux, figuraient la relation du P. Bressani éditée par le P. Martin et imprimée par Lovell de Montréal, les biographies de madame d'Youville et de mademoiselle Mance, ainsi que les Relations des Jésuites. Ce dernier travail classé sous le numéro d'ordre 19S2 était ainsi consigné dans le guide de la bibliothèque impériale.

Je l'ai noté moi-même.

— Relations des Jésuites, contenant ce qui s'est passé de plus remarquable dans les missions des Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France ouvrage publié sous les auspices du gouvernement canadien, 3 vols. ; Québec, chez A. Côté 1858, très grand in-8, à 3 colonnes, demie-reliure, maroquin vert, non rognée, tête dorée.

Puis venaient les remarques du bibliophile. Il avait fait écrire dans son catalogue : " Exem-

plaire d'une collection importante devenue rare. C'est une réimpression de la collection in-8 en 48 vols, imprimée à Paris au commencement du XVII« siècle et devenue introuvable.»

Après la catastrophe de Queretaro ces trésors d'érudition déposés entre les mains d'un fidèle ami de l'Empereur, don José Maria Andrade, furent précipitamment arrachés du palais, emballés furtivement dans plus de 200 caisses, chargés à dos de mulets et conduits hors de Mexico. Après un mois d'incroyables pérégrinations elle arriva heureusement à la Vera Cruz, et de là en Europe.

Cette précieuse bibliothèque, joyeuse amie de l'empereur lorsque brillait les beaux jours de jadis colorés par les teintes roses de l'avenir, — devenues teintes de sang le 19 juin 1867 ; cette collection unique restée plus tard sa seule et sincère confidente lorsque sonnèrent les heures du mensonge et de la trahison, a été dispersée le 18 janvier 1869 dans la salle des ventes de Leipsic.

Avec l'adjudication du dernier volume sombrait le dernier épave du naufrage mexicain.

Qu'ajouter de plus à ce croquis imparfait où s'estompe le profil d'un homme qui sent en ce moment courir sur sa tombe le refrain frissonnant de la ballade allemande ?

— Hue ! Hue ! les morts vont vite !

Vous qui me lisez, vous comprenez maintenant que devant l'empereur Maximilien nos esprits se soient échauffe's ; que nous nous soyons enthousiasmés ; que nous ayons fait l'impossible — nous qui l'avons servi — pour lui prouver notre dévouement.

J'avais alors à peine dépassé mes vingt ans. Maximilien en avait 32. Huneau, canadienfrançais, s'était fait tuer pour sa cause au combat de Médellin ; Beaugrand, devenu plus tard maire de Montréal, servait comme maréchal de logis chef a la contreguérille du colonel Dupin ; Arthur Taschereau — un nom qui oblige quand il s'agit d'aller de l'avant, — était lieutenant de chasseur et aide de-camp du général Wachter ; celui

qui fait cette étude e'tait capitaine au 2® bataillon d'Infanterie légère d'Afrique.

En ces temps historiques, Mâximilien nous donnait à pleines mains son savoir, son érudition. Il nous communiquait toutes les vibrations, toutes les aspirations de son cœur. Il savait aussi nous mener gaiement au combat.

Mâximilien devait, en suivant le fil ordinaire de la vie, entrer dans l'histoire par la porte ouverte aux gens de lettres et aux savants.

Il y a été précipité brusquement par un peloton d'exécution commandé par un officier de vingt-trois ans !

Je m'arrête. Le capitaine Hans va maintenant nous raconter cette page lugubre de l'histoire du Mexique, mais avant de quitter le grand mort permettez moi de vous citer ce trait.

Un jour, causant avec son état-major, Mâximilien disait :

— « Regardez cette maisonnette assise près du bois. J'ai e'té marin. Sur l'oce'an, lorsqu'on voit à l'horizron s'élever un point blanc, une voile lointaine, cette vue eVeille chez le navigateur un sentiment de curiosité sympathique : notre âme se porte vers cette petite tache, vers ce point sur lequel des inconnus nos semblables, poursuivent leurs destinées. C'est alors qu'au sein de cette merde verdure, on regarde, comme maintenant, s'élever vers le ciel les blanches colonnes de fumée qui laissent diviner au voyageur que là-bas, entre les vagues immenses du feuillage, une existance indépendante et ignorée lutte et se soutient à force de travail. Les yeux du passant s'attachent avec intérêt à ces manifestations silencieuses d'une vie solitaire : et ce n'est pas sans mélancolie que l'imagination en travail se représente la manière de vivre de ces êtres qui, si loin du monde, séparés de tout ce qui leur fut cher et précieux, sont allé chercher un asile dans la vaste et impénétrable forêt. Ces colonnes de fumée sont les bornes milliaires de la civilisation qui s'efforce de jaillir au sein de la forêt vierge ; ce sont les feux de bivouacs des

avant-postes où la Providence a envoyé de vaillants pionniers. Accablés de dégoûts et de chagrains dans l'ancien monde, ils ont prit la hache du colon pour aller servir de premiers instruments à cette civilisation même, qui s'avance toujours à leur insu. Quand on songe aux motifs qui ont poussé tant de vaillants lutteurs dans les solitudes sauvages, le cœur se sent attristé à la vue de ces colonnes de fumée. Une sympathie secrète dirige involontairement le regard du côté de ces germes de vie. Mais dès qu'on a vu les colons, et qu'on a eu quelques rapports avec eux, cette sympathie se change en une mélancolie profonde ; et en s'cloignant, on se retourne pour regarder longtemps, longtemps encore, ces signaux de la terre qui s'élèvent vers le ciel. »

Voici comment un jour l'empereur, appréciait les colons d'Amérique devant ses officiers, et j'en étais.

Nous sommes descendants de pioniers aussi hardis. En de semblables circonstances nos

pères vinrent cre'er ici la Nouvelle-France, J'ai crû être agréable à ceux qui sont fiers de cette lignée, en leur faisant connaître sous son véritable jour, mais dans l'humble mesure de mes forces, Maximilien, voyageur, critique d'art, marin, poète, bibliophile, philosophe et chrétien.

D'ailleurs dans ces pages que vous venez de lire, l'empereur s'est peint lui-même. A vous maintenant de juger cet Homme, à qui peuvent s'appliquer volontiers ces paroles c^u'un historien allemand disait de don Juan d'Autriche :

— (' C'est le propre de certaines âmes que de se complaire dans des désirs et des projets vagues. Quand leurs premiers desseins eut échoués, elles se livrent à des plans plus vastes encore, comme si, sentant doublement leurs forces, elles voulaient défier la fortune. Le monde est ainsi fait. Il excite l'homme à désirer, à vouloir. Il éveille en lui toutes les espérances, lui prodigue les encouragemens et les promesses, lui persuade que les destinées l'appellent, après quoi il lui ferme ses barrières et le fait mourir. »

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