MAXIMILIEN PRISONNIER
Il ne me reste plus qu’a mettre devant les yeux du lecteurs le récit de l’emprisonnement de Maximilien ; puis après viendra celui de son agonie, de sa mort. Alors, ceux qui liront ces notes pourront juger définitivement cet homme.
Les. heures de prisons seront racontées par le docteur Basch, ami intime et médecin particulier de Maximilien. Sans phrases, sans commentaires, il va narrer la douloureuse passion de son maître, dans un journal à peine connu. Ces notes tenues pendant les trente quatre jours qui ont précédés l'exécution feront encore mieux
ressortir le caractère viril de l’empereur.
On se rappelle que le siège de Queretaro a duré deux mois et sept jours. Le journal du docteur Basch commence le 15 maïs 1867.
C'est une pièce historique à garder et à con-
sulter : la voici.
oo
15 mai.
Vers le soir le général Mejia est venu voir l'Empereur qui lui a dit :
— Je suis préparé à tout: j'ai fini avec moi-même.
— Mejia répondit :
— Votre Majesté sait très bien que je n'ai jamais eu peur d’un fusil.
La maladie de l'Empereur fait de grands progrès et m'inspire de sérieuses inquiétudes.
16 mai.
Moi et les deux domestiques nous couchons dans la chambre de l'Empereur.
Il a eu une nuit tranquille,
Ce matin, on a publié un arrêté en vertu duquel tous ceux qui ne se présenteront pas dans l’espace de vingt-quatre heures seront fusillés après ce délai. Par suite de cet ordre, les généraux Escobar, Casanova, Valdez, Morett et le ministre Aguirre, qui s'étaient tenus cachés, sont venus nous rejoindre en prison.
Maximilien est très souffrant, et montre le plus grand calme, bien que l’ordre de le fusiller puisse arriver d’un instant à l’autre.
—Je ne donnerai pas à mes ennemis, dit-il, la joie de leur laisser voir de la faiblesse ou de la crainte.
Le général Pancho Velez étant parti pour Mexico, le commandement et la surveillance en chef sont échus au général Etcheguerray.
Prisonnier moi-même, sans communication avec le monde extérieur, j'ai prié ‘Empereur de demander en consultation le médecin en chef de l’armée républicaine, Maximilien en est satisfait, attendu que l'ennemi ne pourra pas soupçÇçonner qu’il simule sa maladie. Le docteur Riva de Neyra l'a visité en compagnie d’un officier. Ma proposition a réussi : le docteur a appuyé sur la nécessité d’un changement immédiat de demeure, Le changement doit s’opérer aujourd’hui, mais on sait ce qu’il faut attendre des promesses mexicaines,
Les repas de l'Empereur sont apportés par un
marchand nommé Rubio. Nous autres, nous
nous nourtissons, en attendant mieux, des restes du repas impérial. On ne pense pas le moins du monde à nous; s'il ne tenait qu’à nos gardiens, nous pourrions mourir de faim.
Aujourd’hui, en passant devant la chambre que j'ai habitée, j'ai, au milieu de beaucoup de débris, retrouvé mon journal.
Le bruit de l’arrivée de Juarez court dans Queretaro. L’offcier de garde nous donne des détails sur le siège et sur la trahison de Lopez.
Alarme vers 7 heures. On entend quelques coups de fusil Grande agitation. Notre officier de garde fait entrer des soldats en armes. Un second officier vint me chercher et me tran. quilliser aussitôt en m’apprenant qu'il demande mon aide comme médecin. Je suis conduit chez un officier républicain mortellement blessé,
J'apprends la cause de l'alarme. Dans la grande église de la Cruz où sont enfermés tous
nos officiers, (480) des cartouches touchées par des étincelles de cigarres ont fait explosion. Effrayés, ils se sont précipités vers la porte. L'officier de garde, croyant qu’il s'agissait d’une
révolte, a ordonné de décharger les armes sur la masse. Trois officiers ont été blessés, et du nombre celui chez lequel j'ai été appelé.
L'Empereur informé demande le colonel Margosio : il lui annonce qu’il répond de lui et de son entourage, mais non de ce que pourront tenter les autres officiers.
17 mai.
Je couche de nouveau dans la chambre de Maximilien, ainsi que Grill et Severo. La nuit est encore mauvaise ; il dort à peine deux heures. Ce matin, à 9 heures, on nous mène dans une autre prison, au couvent des religieuses de Santa-Teresa.
L'Empereur est emmené dans une voiture dans laquelle Etchaguerray. son aide de camp et moi prenons place ; une escorte à cheval entoure la voiture. Les autres prisonniers, même les généraux, sont conduits à pied. Pendant que nous traversions la place de la Cruz, un homme est sorti de la maison de Lopez et à apporté la casquette de général de l'Empereur.
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La population se conduit avec un tact parfait. Les fenêtres des maisons sont fermées, point de spectateurs ; les rues sont vides, désertes ; les quelques personnes que l’on rencontre portent sur leur visage l'empreinte de la compassion. Dans le voisinage immédiat de notre nouvelle demeure, qui touche à l’Alameda, le gros du convoi des prisonniers nous rejoint. Tous se découvrent respectueusement.
—Aucun monarque, me dit l'Empereur en souriant, ne peut se vanter d’avoir pareille cour.
La demeure ménagée pour lui et pour nous consiste en déux grandes chambres ayant vue sur la cour. Les murs et le plancher forment tout l’ameublement. Maximilien est heureux de la fraîche verdure des arbres de la cour.
Il tient quelques sièges de la générosité de l'ennemi ; ces sièges, le lit et le fauteui! de Mejia sont encore une fois les seuls ornements de sa chambre. La seconde pièce est habitée par Salm, Aguirre, Castillo et son aide de camp le colonel Guzman, Ormacheä, Blasio et moi, Sur le désir exprimé par Maximilien, on ne nous
a pas éloigné de lui. Il obtient du linge de lit grâce à la complaisance d’un médecin, le docteur Curié, dont j'ai fait la connaissance pendant le siège.
Nous nous arrangeons le plus commodément possible. Nous nous sommes procuré des couvertes de selles de mulets; l'Empereur nous a fait acheter des plaids mexicains pour couvertures, et les ustensiles les plus nécessaires, peignes, brosses, savons, essuie-mains.
Sa santé est un peu meilleure. Tous les offciers prisonniers sont tenus de se rendre à l'appel (/sta) : leurs noms y sont lus.
Dans une proclamation, Escobedo a l’imprudence de vanter son fait d'armes. La liste des officiers est publiée. L'Empereur Maximilien y figure comme empereur du Mexique, le ministre Aguirre, le secrétaire Blasio et moi sommes désigné comme sous-lieutenants. (1)
1 Une nouvelle liste parut le 24; Maximilien n'y était plus dit empereur, mais archiduc. (Note du Dr. Basch)
18 mai.
La surveillance des prisonniers est confiée à un autre général Refugio Gonzalez, ex-brigand renommé.
Personne ne peut encore communiquer avec nous. Les autres prisonniers du couvent reçoivent des visites. De la porte, je parle au docteur Prautl qui passe justement dans le corridor pour aller voir les prisonniers. Il est libre comme tous les médecins, et employé dans les hôpitaux de l’armée républicaine. Il me raconte qu’un officier libéral, pris par nous, m'a desservi auprès d’Escobedo. Cet officier, soit dit en passant, a reçu mes soins ; l'expression de sa reconnaissance est toute mexicaine, Ils sont tous ainsi sans différence de partis, hypocrites, sournois, venimeux.
L'Empereur garde toujours le lit Nous qui l’entourons, on nous dispense de nous rendre à l'appel, mais un officier contrôle notre présence et celle de Maximilien. On semble aussi sur-
veiller mes actes comme médecin. On conserve
PRISONNIER 137 A RE RE tout au moins mes ordonnances à la pharmacie, tandis que celle de Riva de Neyra sont renvoyées.
Aujourd’hui, deux malles dérobées le 15 à l'Empereur, lui sont revenues ; il s’en réjouit, car elles renferment quelques livres.
8 heures du soir. Je suis dans sa chambre, il dort. Pradillo ouvre doucement la porte pour me donner cette nouvelle :
— Ils viennent d'emmener le prince de Salm- Salm.
19 mai.
L'Empereur se trouve beaucoup mieux. L’entrée de Pradillo ne l’a pas réveillé, etila tranquillement dormi toute la nuit.
Hier soir, le général Mendez a été découvert dans sa cachette ; on l’a fusillé aujourd’hui ; c'est la première victime de la dernière loi d’'Escobedo.
Le major Gowitz, prisonnier avec nous, a reçu une lettre d’un marchand aïlemand établi à sa. Luis de Potosi. Il prétend savoir de
source certaine que toutes les puissances européennes et l'Amérique du nord s’employant auprès de Juarez, celui-ci s’abstiendra de répandre du sang.
L’espérance renaît en nous, malgre l'exécution de Mendez. Voilà déjà le cinquième jour, et les mexicains ont l'habitude d’être plus expéd ifs dans ce genre de justice.
Jusqu'à présent, les officiers supérieurs ont seuls eu accès auprès de l'Empereur. Maintenant, la curiosité va trop loin. Deux officiers subalternes, en lambeaux, sont venus pour voir Maximiliano, et, lorsque trouvant ce désir singulier, nous voulons leur refuser l’e trée, ils nous montrent, signé par Escobedo, un ordre qui les y autorise. D'ailleurs ces républicains sont sincèrement convaincus qu’ils traitent Maximilien et nous de la façon la plus chevaleresque du monde. Ils nous laissent respirer et nous accordent de ne pas périr de faim et de saleté si nous pouvons nous tirer nous-mêmes d'affaire.
L'Empereur est furieux d’un procédé contre
lequel il ne peut rien.
ut tem inner PRISONNIER 139 PR EDP M ANT A RSR CR se
—Ce genre de curiosité est tout à fait inconvenant, dit-il, avec irritation, mais que faire ? Pour moi, ils ne m’ameneront pas à témoigner de la colère ou de la mauvaise humeur.
Escobedo, accompagné du général Diaz, de Leon et de colonel Villanueva, fait une visite à l'Empereur.
Nous sommes dans une attente anxieuse, inquiets aux plus haut point. Quel est le sens de la visite d'Escobedo et de son aide de camp? Peut-être est-ce la signification de la condamnation à mort ! Peut-être, et c’est l’espérance à laquelle nous nous rattachons, est-ce le commencement des négociations ? L'espoir et l’agitation augmentent d'autant que l'entretien se prolonge. Tous ceux d’entre nous qui savent Escobedo ià, se rassemblent et forment de grands groupes devant notre port”.
La visite a duré une demi-heure et n’était
qu’une formalité.
Escobedo se rend chez Mejia.
Un bruit se répand : douze anciens conducteurs de nos guérillas ont été découverts ; ils
seront fusillés demain. Voilà la nature des nouvelles qui nous intéressent.
Notre garde de nuit fait un bruit effroyable ; toutes les dix minutes, les postes crient, —il y en a environ onze,—à pleine gorge leur æniinela alerta ! (Alerte, sentinelle ! ) L'Empereur, dont la maladie exige du repos, ne peut fermer l’œil.
20 mai.
Voici le sixième jour de notre captivité. On nous traite affectueusement dans les discours ; les actes démentent complètement les paroles. Habitude mexicaine toujours : « 4 /a dishocition de usted» (A votre disposition): et ils sont furieux quand on les prend au mot.
L'Empereur se sent assez bien. Son calme est admirable, Il éprouve le besoin de s'occuper, de se distraire. Par Pitner j'ai eu le Xomancero de Heine.
Notre garde est augmentée depuis hier. Les républicains sont dans l'alarme ; on dit que le général impérialiste Olvera marche vers Quere-
taio, dans les environs duquel de ses gens ont été vus. On parle de nous cor. luire à Mexico ; il est aussi question d’une rançon pour l’Empereur.
A 11 heures, la princesse de Salm est arrivée de San Luis de Potosi. Elle s’était, assure-t-on, déjà rendue au camp d’Escobedo pendant le siège pour obicrur la permission de pénétrer dan: Queretaro. Elle avait appris que son mari était Liessé, et croyait que l’on- accorderait à la femme de soigner son époux.
—Si cela est vrai, lui fut-il répondu, on vous autorisera à entrer dans Queretaro ; sinon pas de permission.
Les républicains, —la trahison nous l’a prouvé, et la princesse de Salm nous l’a dit,—ont toujours entretenu une excellente police secrète dans la ville. Ils firent donc demander si le prince de Salm était réellement blessé, et ils annoncèrent à la princesse que ce bruit était faux et que sa demande était refusée. Elle reprit aussitôt le chemin de san Luis de Potosi, siège du gouvergement républicain.
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Le prince de Salm m’apprend que les nouvelles apportées par sa femme contredisent formellement les espérances que nous avions conçûes dans les derniers jours. L’indien Juarez a soif de sang; il veut laisser libre cours à la loi du 25 janvier 1862, La vie de l'Empereur tient à un cheveu.
—Où il n’y a rien, l'Empereur a perdu aussi son droit, m’a-t-il dit aujourd’hui.
La princesse de Salm a eu un long entretien avec lui; elle lui a donné des détails sur la disposition des esprits dans san Luis, sur le siège de Mexico et sur la basse trahison de Mar-
quez. (1)
(1) La princesse de Salm-Salm était le type du dévouement. Lors de la mort de son mari, tué en 1870, À la bataille de Saint-Privat, la princesse était allé déterré son corps aux avant postes français pour le transporter dans la sépulture de famille. Un correspondant militaire frappé d'admiration, écrivait ce qui suit :
‘“ Et voilà les femmes. Bien que celle-là soit sublime, d’autres avant elle l'ont été : d'autres après elle le seront,
‘ Des fleurs, des parures et des fêtes tant que le bonheur sourit, il semble qu'elles n'aient souci que de cela, et, en effet on ne leur demande, comme aux roses les matins d'été, que de s'épanouir dans leurs grâces,
Elle se rend au camp d’Escobedo. A quatre heures elle en revient, et avec elle le colonel Villanueva. Un moment plus tard arrive un autre aide de camp d’Escobedo, le colonel Palacio, porteur d’un ordre : l'Empereur doit se rendre au quartier général. Palacios. reconnaît Pitner comme l’un des prisonniers de Sainte Gertrude, et il lui donne l'assurance qu'il ne s’en tirera plus indemne. ‘’tner lui explique par suite de quelles circonstances il a repris du service actif, et termine en disant au. vindicatif Palacios.
—Je ne puis mourir plus honorablement qu’en la compagnie de l'Empereur.
Mais du courage et des forces, que leurs larmes n’amollissent pas, elles en ont aux jours d'épreuves,
Mères, filles ou épouses; elles lutteront pour l'être adoré jusqu’à leur dernier souffle, puisant une vaillance surliumaine à une source divine : l'amour,
La princesse Agnès de Salm-Salm, née au Canada, était fille du colonel Le Clerc.—C'est un enfant de votre noble pays où l'âme française s'est retrempée dans une nature vierge. — Cette France au-delà de l’Atlantique, détachée de sa patrie, est restée à elle ; elle en a la langue et surtout le cœur. C'est une France primitive, aimante et généreuse, L’héroïne nous appartient autant qu'au Canada français,
il 144 MAXIMILIEN
Salm m’apprend encore que la situation est plus grave qu’on ne l'avait cru, et que, dans l’état des choses, sauver la vie de l'Empereur ‘est une tâche bien difficile. J’ai compris, d’après les paroles de Villanueva et de Palacios,
que la loi du 3 octobre est l'accusation capitale
contre l'Empereur. Palacios rapporte que les
; lL ! républicains tiennent de Bazaine des pièces dans | ' Ÿ lesquelles il accuse en quelque sorte l'Empereur,
et lui reproche de n'avoir voulu abdiquer à aucun prix.
Voilà des invitées directes de la part de celui À qui a le plus contribué à la chûte de l’empire. 14 Villanueva ajoute :
LR — J'avoue, en effet, que vous nous êtes un É grand poids.
Malgré sa faiblesse l'Empereur quitte le lit Fi pour répondre à l'invitation d’Escobedo. En | compagnie du prince et de la princesse de Salm, | du colonel Villanueva et de Palacios, il se rend : Ju au camp.
Avant sa sortie, il me remet deux document ; 1 11 l’un est une lettre du général Aurellano qui, du
lieu où il se tient encore caché, lui a écrit ; le second est une poésie que lui a dédiée un officier français prisonnier.
— Gardez ces papiers, et au cas où je ne reviendrais pas, ce qui est bien possible, détruisez la lettre d’Aurellano, me dit-il.
Familiarisé avec l’idée de la mort, il part d’un pas calme et salue en souriant les officiers emprisonnés.
Trois longues’ heures de tourment, trois heures s’écoulent pendant lesquelles nous sommes suspendus entre l’angoisse et l’espérance, La crainte disparaît, l'espérance revient et croît d'autant plus que l’absence se prolonge, car si elle avait eu une raison fâcheuse, le bruit en serait déjà venu jusqu’à nous. A huit heures on entend le roulement d’une voiture. L’Empereur rentre ; la force morale a triomphé du corps pendant cette longue conversation avec Escobedo ; mais épuisé, il s’affaisse,
Il me raconte ensuite qu’il a trouvé Escobedo extraordinairement aimable et que selon son
Ernie nn per rase
éÙ habitude à lui, Maximilien, ils se sont entrete-
ï nus en marchant.
Par de Salm, qui jouait le rôle d’interprète, 14 f j'apprends que l'Empereur a fait les propositions suivantes :
—4@ L'Empereur se déclare prêt à donner l’ordre de rendre les deux villes de Mexico et de ‘4 la Vera Cruz encore occupées par les impériaux. a «Il s'engage à ne plus se mêler des affaires 1 mexicaines.
| « Il accepte d’être avec son entourage conduit
| sous escorte à la Vera-Cruz. Il demande que le
| nouveau gouvernement épargne les officiers : A mexicains. »
| Le gouvernement mexicain paraît disposé à
entrer en pourparlers.
DD : 21 Mail.
Il a eu une nuit calme. L’espérance se ranime en nous. La garde est moins sévère. On | me laisse aller seul chez les généraux et le général Morett est même autorisé à voir l’Empe-
mm atapnsenmen puise
PRISONNIER 147 FRA ER Ra reur, Le «cenfinela alerta /»n est criéé avec moins de force que la nuit précédente.
Je vois que la méfiance de ces mexicains est l'obstacle le plus grand au développement favorable des négociations. Faux et sans foi comme ils sont, ils ne comprennent pas la signification du mot honneur. Bornés dans leurs jugements, ne se rendant nullement compte des affaires ordonnées à l’européenne, ils croient que, une fois partis, l'envie de revenir pourrait s'emparer de nous. Les deux partis, le nôtre comme l’autre, ont en vérité assez fait, pour étuuffer dans son germe la pensée la plus lointaine d’un tel retour,
La princesse de Salm se rend de nouveau chez Escobedo. Elle est maintenant le seul intermédiaire européen entre l'Empereur et le quartier général. Elle revient à cinq heures du soir ; Villanueva est avec elle. Rien n’est encore décidé, mais le colonel affirme que des ordres précis concernant les prisonniers arriveront dans deux jours.
Les Etats-Unis interviennent, paraît il. Juarez veut que l'Amérique du Nord se porte garant
pour l’avenir.
hi L'état de santé de Maximilien ne laisse rien à 40 désirer.
22 mai.
C’est le neuvième jour de notre captivité,
Les Supremos Poderes, que nous connaissons si
bien, ont repris la garde et témoignent d’une
1h grande bravoure, d’un grand courage vis-à-vis
“A | des prisonniers. Pendant la nuit, ils crient à
faire éclater leurs poumons et nous tiennent éveillés.
Les allées et les venues sont encore une fois interdites avec rigueur. Le côté chevaleresque des Mexicains s'affiche à nouveau avec éclat.
. La princesse de Salm s’est donné hier toutes les peines du monde pour que l'Empereur ait une meilleure demeure, avec un jardin, afin qu'il puisse se remettre. Cependant, la peur qu’elle 4 | ï a montrée sur le champ de bataille ne la quitte
18 pas. Des visions de fuite, d'enlèvement la tour- 4: mentent sans cesse,
Elle rentre à deux heures : deux officiers linsultent. Celui qui a la garde aujourd’hui est
un modèle de grossièreté. Cet homme, à peine capable d’être gardien d’une tour, trouve que l'Empereur a trop de serviteurs ; mais il n’est pas le seul officier républicain aussi borné. L'un d'eux, le général Blanco, faisant visite à Maximilien, lui a dit avec la plus grande naïveté, combien le général Corona est modeste et populaire.
—Figurez-vous, senor, que Corona visitant la filature de coton de Rubio, est resté tête découverte pendant tout le temps qu’il y a passé.
—N'y at-il pas de quoi rire de ces républicains ? remarqua l'Empereur, lorsque Blanco se fut éloigné : oter son chapeau, c'est se rendre populaire ! C’est comme si Blanco avait eu l'intention de m'inspirer du respect pour ces républicains qui, en vérité, sont misérablement petits !
Dans l'après-midi, on nous transfère au couvent des capucins. La translation s’opère à cinq heures ; l'Empereur, les généraux, le prince de Salm sont emmenés ; on nous promet de revenir bientôt nous prendre.
Deux marchands allemands de San Luis de Potosi, le vice-consul hambourgeois Bahsen et un monsieur Stephan visitent les prisonniers. Ils racontent que le sort tragique de l'Empereur inspire le plus grand regret à la population de leur ville.
Juarez était tout d’abord décidé à faire immédiatement fusiller l'Empereur et les généraux,
mais des détails sur la trahison de Queretaro et sur le siège l’en ont détourné. Hier il a donné
ordre de surseoir à toutes les exécutions.
Les heures s’écoulent démesurément longues.
La nuit vient, et le message promis n'arrive pas encore, Nous commençons à craindre de ne plus voir l'Empereur ; il est possible qu’on le conduise à San Luis de Potosi avec les géné- Taux.
Enfin, à huit heures apparaît un officier chargé de l’ordre tant souhaité.
C'est à de Sal que je parle en entrant au couvent des Capuchinos.
— Où est l'Empereur ?
—Il est dans un caveau.
Salm, voyant l’effroi que me causent ces mots, ajoute :
—Tranquillisez-vous, il vit, mais il est réellement dans un caveau. Je vais vous y conduire.
J'ouvre la porte ; une froide odeur de moisissure me saisit. Dans une grande salle, la nécropole du couvent, et dans un angle profond, un lit ; devant le lit, une petite table ; sur la table un cierge. L'Empereur est couché, il lit César Cantu.
—-On n’a pas encore eu le temps de mer -parer une chambre, me dit-il en souriant; en attendant, il leur a fallu me placer avec les défunts.
Ils se sont vraiment surpassés par cette énorme grossièreté de mettre dans un caveau sépulcral un prisonnier qui attend la mort !
Je passe la nait dans le caveau, seul avec l'Empereur ; je couche sur une table sur laquelle on devait ensevelir. Il y a un cercueil à côté de moi. Cependant, après les heures d’inquiétude endurées dans la journée, les morts ne troublent
pas men repos.
mi. 1 152 MAXIMILIEN
01 L'Empereur n’a pas eu une mauvaise nuit ; :k il a dormi sans interruption. Il émigre dans une petite cellule sombre, à l’air lourd ; elle s'ouvre 4: ainsi que toutes celles qui nous sont assignées, sur un corridor. Comme il n’y a que deux ouvertures, la surveillance est plus facile ; nous jouis- | sons relativement d’une plus grande liberté et nous pouvons, sans être dérangés, aller des uns k chez les autres. Nos cellules sont de vrais 4 cachots, mais la cour les élargit quelque peu
pendant le jour.
| L'officier de garde, un garçon d'environ seize ans, joue, — l'Empereur me le fait remarquer, — avec une petite poupée qui porte une couronne . Mi sur la tête, un habit bleu, des pantalons rouges. Le visage est recouvert d’un masque mobile sous
Li lequel on voit une tête de mort.
k Ils sont dans la crainte continuelle de voir
l'un de nous s'échapper.
24 mai.
{ |: L'Empereur a eu une nuit agitée.
C'est aujourd’hui le dixième jour de notre
14h captivité.
Le calme avec lequel Maximilien reçoit les officiers ennemis les confond ; Palacios, le chat louche, en est même apprivoisé, et lui dit d’avoir confiance, car tout ce qu’on fait, c’est de bon cœur. Singulier genre chevaleresque. Ils accordent un trou sans air à l'Empereur, et trouvent pour eux, dans le même couvent, des appartements clairs, aérés.
Il faut que de bien mauvaises nouvelles soient arrivées aujourd’hui ; je le vois aux visages bouleversés de Bahsen, de Stéphan et à l'abattement de Salm.
L’espérance de sauver Maximilien semble diminuer. M. Stéphan pense cependant qu’il ne serait pas difficile de s’échapper d'ici.
L'ordre de commencer le procès de l’'Empereur est arrivé. Nous connaissons la loi ; s'il passe en conseil de guerre, la situation est désespérément mauvaise, par cette raison seule qu’un conseil de guerre est chargé d’exprimer la volonté de l’assassiner,
Jusqu'à cette heure, le procès ne doit être fait qu’à l'Empereur et aux deux généraux Miramon
et Mejia.
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A cinq heures du soir, Maximilien est séparé de nous ; on le transporte au premier étage avec les deux autres accusés.
L'intervention du vice-consul Bahsen a été heureuse ; autorisation m'est donnée de rester avec l'Empereur, mais il m'est défendu, comme à lui, à Miramon et à Mejia de parler à qui que ce soit pendant la durée du procès. Mon cœur est soulagé,
Bahsen a déjà parlé à un avocat de Queretaro, Vasquez, selon les conseils duquel l'Empereur doit, en cas d’interrogatoire, poser la question d’incompétence du tribunal et réclamer des défenseurs tels que Vasquez, de Queretaro, Martinez de la Torre et Mariano Riva Palacios de
Mexico.
Je cache soigneusement le billet renfermant les indications de Bahsen, et je m’empresse de gagner l'étage du couvent où les prisonniers ont chacun une cellule,
Celle de Maximilien est un petit trou sans air, avec une porte et une fenêtre, ou plutôt un trou carré dans un mur ; vitres et volets manquent.
PRISONNIBR 155
Pour ne pas voir la sentinelle, il a fait suspendre des zarapes. L’arrangement est le même que dans le caveau ; il y a seulement une table en plus.
Je ne puis entrer immédiatement parce que le procureur qui soutiendra l’accusation contre l'Empereur, est là et lui parle. Je pénètre quand il s’est éloigné. La porte est entr'ouverte ; un poste suit du regard tout ce que nous faisons. Par des manœuvres, j'arrive à ouvrir un peu plus la porte, et aussitôt je passe à l'Empereur le papier remis par Bahsen.
Je n'ose lui nommer l'avocat, crainte d’éveiller des soupçons et de me ravir la possibilité de rester avec lui.
1] lit le billet et me dit:
— J'ai fait ce que l'avocat me conseille. Te suis un peu avocat ; ils a@tont un rude combat à soutenir avec moi ; je ne me rends pas si facilement.
Puis il me raconte le premier interrogatoire.
— L’accusation est si ridicule, si inhabile et
si haineuse, que si elle devait être portée devant
oo,
di) 156 MAXIMILIEN
un congrès je ne me choisirais pas un défenseur. Du reste, je me suis très bien entretenu avec le AS procureur. Avant tout, avant qu’il ne commence la lecture de l’acte d'accusation, je lui ai déclaré ! 1 ne pas être en état de répondre à une imputation de caractère politique, parce que les documents et les preuves me manquent, et que, en présence de choses aussi graves, je ne pouvais, ï F4 ER en conscience, parler sans preuves à l’appui. Lu Il s’est informé de mon identité, je lui ai dit qui je suis, où je suis né, qui sont mes parents, ce que j'ai fait autrefois, et ainsi de suite. Quant
; à l’accusation, il n’a putirer un mot de moi. Après les premiers points, il me demandait si
40 j'avais quelque chose à ajouter, et comme ma Hi réponse était toujours la même, il a fini par la
dicter lui-même à son greffier chaque fois que l'occasion en revenait#
Afin que mes rapports avec lui soient libres, Maximilien a demandé au procureur | d'expliquer à l'officier de garde que je suis son médecin. L’officier ministériel l’a assuré que ma
présence ne sera pas gênée ; cependant nous
devons converser en espagnol. Cet ordre a peu d'influence sur ce que nous disons, car l’Indien qui se tient devant la porte de la cellule n’est vraiment pas en état de juger dans quelle langue | nous parlons ; pourvu que de temps en temps | il entende un mot espagnol, sa conscience est | satisfaite. L'Empereur est de très bonne humeur ; | l’activité intellectuelle que nécessite le procès iui | vaut cela. | |
25 mai.
Le onzième de notre captivité, le premier de j) notre mise au secret. | Après l’agitation d'hier, le calme dans l’isolement complet est très pénible. Le secret est sévère ; personne ne peut entrer. Miramon et Mejia ne doivent ni venir ni se voir. C’est au poste de garde que le cuisinier livre la nourri- (à ture destinée à l'Empereur.
Dans sa cellule, une couronne d’épines est accrochée à un clou.
L'Empereur me la montre en disant :
—J'y ai droit, et ils ne me la disputeront pas. Si j'en sors, je l’emporterai en Europe comme souvenir.
Je suis obligé de limiter le nombre des visites que je lui fais afin de ne pas éveiller les soupçons de l'officier. La plupart du temps, je suis seul dans ma chambre. C’est une cellule, semblable à l’autre, seulement elle n’a pas un seul meuble, Pendant des heures entières je la parcours dans le sens de la diagonale.
Le procureur qui devait revenir ce matin n'arrive qu’à six heures du soir, et reste trois heures.
Treize points d'accusation sont formulés ; lecture de chacun d’eux est faite par deux fois à l'Empereur.
Il est très faible, garde le lit, et je ne puis l’autoriser à le quitter que dans l'après-midi.
Sa nourriture consiste en soupe, hachis, poulet, thé, café et un peu de vin rouge.
ne
26 mai.
Le douzième de la captivité, le second de la mise au secret.
Il est décidé que le procès s:-a porté devant un conseil de guerre.
—L'accusation est rédigée d’une façon absolument haineuse, dit l'Empereur, et en grande partie basée sur des mensonges plausibles,
C'est mexicain.
A onze heures du matin, Escobedo vient voir l'Empereur. L’entretient est court, mais assez long pour ne pas faire préjuger d’une condamnation à mort. À quoi ne se rattache-t-on pas ? Au temps, au lieu, aux mines, aux gestes !
On a fini par permettre au cuisinier d'apporter les repas à l'Empereur.
Nous cherchons et nous trouvons le moyen de rentrer en communication avec le monde extérieur, Notre cuisinier de campagne, Aguirre, a enveloppé un billet dans un cigare ; il s'offre pour tous services. L'Empereur communique
avec de Salm ; on cache des billets dans le pain,
ti ME
Le derteur Riva de Neyra, de retour de Mexicc. ñit faire une visite à l'Empereur.
Comr. «st de l'intérêt de celui-ci que le procès dure le plus longtemps possible, je dépeins au docteur, sous les couleurs les plus vives, le caractère de sa maladie. Cependant malgré l'agitation constante il se porte mieux relativement. Riva de Neyra entre dans mes idées.
Un officier suisse, Charles Benaut, qui a la garde en ce moment, me donne une assurance tranquillisante. D’après ce qu'il sait et autant que l'opinion publique s'exprime parmi les offciers et les soldats, les choses vont bien et Maximilien et nous, nous serons bientôt remis en liberté.
Miramon et Mejia subissent un nouvel interrogatoire.
Ce soir, je recommencerai à coucher auprès de l'Empereur.
Vers onze heures, Bahsen qui va partir pour Mexico, prend congé de l'Empereur. Celui-ci lui donne une longue lettre pour Juarez.
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27 mai,
L'Empereur est autorisé à entrer en relation avec les personnes qui ont un laissez-passer du procureur, À sa demande, de Salm en obtient un ainsi conçu : « Le prisonnier de Salm peut communiquer avec l'Empereur. »
Le père Aguirre amène un avocat libéral de Queretaro qui s’est offert pour défendre Maximilien. Lui et Vasquez l'avocat choisi, vont travailler ensemble.
Les télégrammes qui appellent ici les ambassadeurs, Magnus le premier, les avocats Martinez de la Torre, Mariano Riva Palacios, sont déjà partis avant-hier, On dit que Marquez ne voulait laisser passer personne.
Miramon et Mejia auxquels il est permis de se voir, ont reçu défense de se rapprocher de l'Empereur.
28 mai.
Le colonel Gagern, le commandant ennemi qui, le 27 avril, au ..mitiario, s’est enfui devant
nous avec tout son bataillon, vient voir l’empe-