‹ Notes pour servir à l'histoire de l'empereur Maximilien [microforme]Chapitre 9 sur 33 · EH · texte numérisé non relu

EH

foule se ranger respectueusement devant le passage rapide d’un palanquin.

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« Chacun se demande.—Qu'est-ce ?

« C’est un riche Brésilien qui s’en va faire la sieste. Un instant après, il repose au milieu de ses trésors, et s'endort dans son hamac élégant, sous sa froide véranda où pénètre la brise de mer. De fidèles esclaves l’environnent : ilsommeille doucement et sans mauvais rêve Si vous voulez savoir comment il est parvenu à la richesse, comment il a rassemblé les millions qui lui font un oreiller si commode, vous avez facilement la réponse en pleine rue. C’est par le commerce de la chair humaine, par le trafic des noirs fait sur une échelle gigantesque, ou par la fabrication de la fausse monnaie, Cet homme n’en est pas moins un personnage très honorable ; il aura quelques beaux titres de noblesse : il va à la cour. Il dort aussi paisiblement que les saints au paradis. Et pourquoi ne dormirait-il pas ?

1a notion de la conscience est tout-à-fait absente

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sous le ciel des tropiques : sous ce climat d’une éternelle douceur, ce dégré de sensibilité morale paraît être inconnu. La conscience faisant défaut, il ne saurait y avoir de religion véritable, et naturellement le besoin ne s’en fait pas sentir. Mais ce que ces nababs du Brésil ne peuvent supprimer, c’est l'expression féroce de leur yeux noirs, sombres, toujours en quête de quelque chose : on ne peut les regarder sans éprouver un sentiment d'horreur, une sorte de frisson.

«Il y a proprement quatre facteurs — trois d’entre eux sont négatifs—dont les influences diverses et combinées concourent à détruire au Brézil le lien domestique et social :

—(« L'absence de la maison patriarchale, héréditaire, solidement constituée et cohérente, dans laquelle les générations successives poursuivent leur existence avec les mêmes principes et les mêmes mœurs :—l’absence complète de l’idée et du sentiment de la conscience, effet inévitable d’un climat toujours égal, de la richesse d’une

rature exhubérante, ce qui entraîne à son tour le

üvisième point : l'absence absolue de cette base

religieuse qui fait que l’homme aspire à quelque chose de supérieur à la simple nature ; mais justement le malheur a voulu qu'ici la nature fut trop belle : quatrièmement enfin la plaie hideuse et à jamais flétrissable de l'esclavage, cette plaie qu’il est du devoir de tout honnête homme de combattre par la parole et par les actes, à quelque condition sociale et à quelque pays qu’il appartienne.

« Or l'esclavage suppose et engendre à son tour les trois vices précédents.

« Comment donc la prospérité d’une maison pourrait-elle subsister à côté de cette institution désastreuse ? Comment une conscience humaine pourrait-elle se former là où il y a des hommes hors la loi, et où des êtres qui ont une âme sont asservis à l'arbitraire et aux caprices d’autres êtres, leurs semblables ?

« La religion n'est-elle pas une dérision, une pure comédie là où le blanc s’arroge le droit de traiter l’image du Créateur comme une bête de somme, ou plutôt comme une chose ? Comment peut-il tenir une religion pour véritable et même

en respecter une en général, quand il rejette en dehors des droits de l’homme une partie de l’humanité et ne la considère que comme des masses

de chair et de sang faites pour être bâtonnées P »

Philosophe à ses heures, l'empereur s’amusait

à noter certaines de ses penséee. En voici quel-

ques-unes cueillies au hasard.

—« La lutte est le charme de la vie. Quand elle cesse, c'en est fait de la machine : l'esprit s’est enfui. Mais tant que l'esprit est à son poste et que le cœur bat, la lutte est perpétuelle : et dans la lutte seulement est la vie qui se termine elle-même par le combat suprême de la

mort,

—( Il faut commencer par obéir et par apprendre à apprendre, pour plus tard commander

et enseigner à enseigner.

—( On reconnaît ceux qui sont grands à leurs ennemis ; les hommes qui n’en ont point n’ont

pas non plus d'amis en partage.

—( Le mouvement de développement dans la vie des peuples est un courant puissant et irrésistible. Les hommes qui ont été vraiment grands ont fixé leur attention sur ce courant : ils en ont étudié la direction et la force, et lui ont creusé un lit pour l'avenir. C'est ainsi qu’ils se sont rendus maîtres de la situation et qu'ils ont laissé aux siècles leur empreinte. Les hommes ordinaires se tiennent assis sur le bord. Ils gémissent sur la violence et sur la rapidité du torrent. Les fous lui opposent des digues ; ils sont emportés par lui et ils laissent après eux l'héritage d’une inondation.

--( On peut faire attendre les grands, on ne doit jamais faire attendre les petits. Les grands ont de l'argent et par conséquent du temps ; pour les petits, le temps est de l'argent.

—( Celui qui ne craint point la mort a fait un grand progrès dans la vie,

—\Ilest plaisant de voir comment les hommes ne font en réalité que se tromper mutuellement, tout en se trompant eux-mêmes, Une

tromperie en efface une autre. Quant aux scrupules qu’une première tromperie soulève parfois dans la conscience, on s’en débarrasse bien vite par une seconde ingénieusement imaginée pour calmer les nerfs. Il n’y a de vérité que Dieu, mais aussi que d'illusions il dissipera au Jugement dernier ! Combien de gens alors feront cette découverte amère, qu'ils se sont trompés jusqu’au jour de la mort.

—(Souverains etministres—parmi ces derniers surtout, le ministre des ftnances—devraient toujours posséder des biens imposables, sur lesquels ils pourraient expérimenter à merveille et par eux-mêmes toute l'échelle de l'élévation des impôts.

—( Une preuve manifeste d'intelligence et d'entente de la vie est de savoir s’accommoder avec dignité et avec grâce à ce qu’on ne peut éviter, et de savoir trouver un bon côté aux situations les plus désagréables.

—( Dans la discussion, celui qui se passionne est perdu : car la passion renonce aux arguments pour les affirmations violentes et brutales.

Q —( On commence les révolutions avec de

belles paroles ; on les achève avec du sang.

—( L’ambition est un ballon, Jusqu'à une certaine hauteur pour l’aéronaute l'ascension est agréable : elle lui fait jouir d’une vue splendide et d’un panorama immense, Mais quand il monte plus haut, le vertige survient : le tableau est couvert de brouillard ; ilest confus : l'air se raréfie et finalement il risque de faire une châte et de se casser le cou.

—(« Les nations qui exercent l'empire n’apprennent pas les langues étrangères, mais elles forcent les nations plus faibles à apprendre la leur. C’est seulement lorsqu'une nation commence à décliner qu’elle se met à balbutier des idiômes étrangers ; témoins les Romains à l'égard du grec.

—4 Les choses bien réussies sont celles qui une fois faites, semblent exister ainsi depuis longtemps.

—« Le corps met plus de temps à se décomposer que la mémoire du mort à s’effacer. »

La note poétique et virile est la prédominante de Maximilien. Il écrit alors des pages dr".

coloris chaud, enlevé, vibrant, Lisez ce r dit sur les combats de taureaux :

—1( Je ne cherche pas à le nier, écrit-il, j'aime les anciens temps ; non pas ceux du siècle dernier, où dans le nimbe de la poudre et du fard, au milieu des foules et des langoureuses idylles, à travers les prés fleuris. on s’avançait en roucoulant vers le béant abîme ; non, mais les temps de nos vieux ancêtres, où l’esprit chevaleresque se développait dans les tournois ; où les femmes étaient fortes, ne demandaient pas un flacon d’odeurs et ne feignaient pas de s’émouvoir pour une goutte de sang répandu ; où l’on chassait le sanglier et l'ours en pleine forêt, et non comme aujourd’ui derrière des barricades ! Ces temps ont enfanté une race énergique. Et nous que nous est-il resté des divertissements virils de nos pères ? La chasse peut-être ? Hélas ! pas même la chasse ! Nous nous appelons chasseurs, mais nous ne faisons en somme autre chose que fusiller à distance respectueuse et en parfaite sécurité

de pauvres bêtes apprivoisées. La guerre seule subsiste, la guerre que depuis trente ans les efforts de nos modernes philosophes n’ont pas réussi à supprimer—et avec elles ont survécu deux plaisirs chers à certaines nations. Le premier est la chasse au renard en Angleterre, où l’homme s'expose à des dangers vraiment dignes de lui, et ne redoute aucun obstacle pour arriver à son but. On a beau dire que c’est une chose vaine de mettre sa vie en péril pour un objet insignifiant ; je crains fort que ceux qui reculent devant les dangers inutiles ne retrouvent pas leur courage au moment de la nécessité, L'autre plaisir est la corrida espagnole, véritable fête populaire des anciens temps. Elle surexcite, il est vrai, les passions violentes et sauvages qui sont au fond de la nature humaine, mais elle développe aussi le courage et l'énergie. Celui qui prend à ce spectacle un plaisir enthousiaste ne manquera pas de cœur pour d’autres choses plus importantes, et tout au moins il ne s’énervera pas dans une mortelle apathie. Il y a encore

chez ce peuple un fier et noble esprit chevale-

resque ; et en dépit de ces jeux sanglants que leur ont légué leurs ancêtres, les Espagnoles de nos jours sont pieux et bienfaisants. Chaque chose a son caractère, et le cachet de son époque ; la variété en ce monde est le plus grand charme de l’existence. »

Causant de la force, ne disait-il pas un jour en parcourant la 7rtbune de Florence ?

« Le groupe des Zuffeurs me frappe par sa vérité, par sa vie. C’est une image fidèle et hardiment conçue de la virilité et de la beauté antiques : elle nous reporte aux temps des jeux olympiques, vers cette jeunesse du monde où le corps ne succombait pas comme aujourd’hui sous le débordement maladif des forces intellectuelle, où il y avait harmonie entre le physique et le”moral, où l’homme n'était complet qu’à la condition d’être sain et vigoureux. On voit les athlètes se sourire aux applaudissements d’une foule enthousiaste : la lutte est indécise, l’assistance haletante les contemple et se demande quel sera le vainqueur. Tous deux sont d’une

force herculéenne : les yeux brillent, les muscles se tendent, on dirait deux lions en un combat acharné ; un moment ils s’abattent dans le sable de l’arène : un léger nuage de poussière les dérobe aux regards, mais bientôt ils reparaissent. Le vaincu veut se relever : l’autre la déjà saisi par l'épaule, et lui appuyant sur le flanc son genoux nerveux, rend inutiles tous les efforts de son bras. Au milieu de l'enthousiasme universel, il attend ainsi triomphant la couronne du vainqueur, La Grèce tout entière a assisté au combat ; voilà sa récompense. C’est ce moment le plusémouvant de la lutte—quand le vainqueur enlace son adversaire étendu sous lui—que l’artiste a fixé dans le marbre et conservé à la pos-

térité. »

Admirateur de la vie puissante que l’art antique savait donner à la pierre, tout de même, Maximilien préférait contempler la magnificence plus sereine des couleurs, Ses études sur les grands .aaîtres que vous venez de lire, en font foi.

Vous avez eu la note virile: étudions maintenant la note poétique.

Nous sommes au Brésil, en pleine forêt vierge.

—4 Nous nous dirigâmes vers une forêt magnifique. Un long siffiement aigu, semblable à celui qu’on entend sur les chemins de fer, s : mit à retentir dans la profondeur des bois. Ce bruit singulier s'élève trois fois par jour dans les forêts de la zone tropicale, le matin, le midi, et à la chûte du jour. L'auteur de ce long soupir, plein d'angoisse, est une cigale, la cicada manifera. On ne peut ni la voir ni la découvrir ; mais son cri donne le signal régulier et infaillible de ce bruit étrange, indescriptible qui tretentit à certains moments sous les tropiques. ‘C’est comme un vaste concert de voix invisibles, accordées sur tous les tons qui résonne dans l’atmosphère paisibic des forêts. Vous n'apercevez rien, vous n’observez aucun mouvement ; pas une branche agitée, pas un murmure dans le feuillage. Soudain retentit ce long sifflement, tantôt tout près de vos oreilles, tantôt à une igr-nde distance ;

c'est comme l'appel du veilleur. Avant l'heure du midi tout n’était que silence ; à peine entendait-on bourdonner un insecte : ce signal annonce que le silence est arrivé à son terme. Aussitôt s'élève sur tous les tons, ‘in chant de joie universelle par saluer l’astre fécondant, parvenu au zénith. L’abord ce long appel est suivi de quelques accents isolés, semblables au prélude des instruments ; puis les voix se multiplient et ce sont des murmures, des cris, des tintements, des roulades ; la mesure s’introduit dans la mélodie et ie grand unisson de la vie retentit avec de pleins accords sous les voûtes de l’immense cathédrale de verdure. L’'impression est souveraine. On se sentait isolé sous l'éclat sévère des plantes muettes ; on marchait en silence sous le poids de la chaleur du jour, au milieu de ces splendeurs féériques mais inanimées :

tout à coup on se sent salué de tous côtés, par un concert invisible. Cetie forêt pénétrée d'un puissant souffle de vie, cette ombre mystérieuse, sous laquelle des milliers de plantes inconnues goûtent le repos du midi, et enfin ce

merveilleux concert exaltèrent en moi cette admiration enthousiaste, ces transports de joie, dont mon âme était remplie depuis mes premiers pas sur ce sol nouveau.

«En marchant sous la voûte épaisse de la forêt, je passai en revue les souvenirs de mes nombreux voyages et j’arrivai à cette con‘lusion. L'homme qui a le sentiment de la nature doit voir trois grands spectacles pour connaître ce que la terre offre de plus sublime : d’abord, une matinée dans les Alpes, sur ‘in sommet élévé dans l'air pur, loin du mouvement du monde.

Là, environné des richesses de la flore alpestre, comme d’un magnifique émail naturel, gentianes azurées, roses souriantes, pensées, myosotis, œillets et violettes, baignés dans la fraîche vapeur du matin que percent peu à peu les rayons de la lumière, il voit les étoiles s’éteindre dans le firmament argenté. Une haleine puissante semble soulever le sein de la terre qui se réveille, Les flocons de nuages se dissipenc dans les vallées : lorient se couvre d’une teinte de pour-

pre qui devient de plus en plus éclatante : les

cimes et leurs champs de neige sous la lumière dorée, s'éclairent de plus en plus : les sapins secouent la rosée de leurs branches.

Soudain le soleil franchissant les dentelures des monts gigantesques s'élève dans tout son éclat, envoyant ses rayons comme des messagers de joie aux vertes vallées et aux lacs étincelants : et de toutes les profondeurs montent, en signe de gratitude, le chant des oiseaux et le son harmonieux des cloches.

« Tel est le premier tableau. Le monde est celui du milieu du jour dans le paradis des tropiques, avec cette exhubérance de parfum et de fleurs, de vie et de sons, avec ce sentiment d’allégresse qu’éveille le soleil à son apogée, —voluptés que mon cœur savourait en ce moment avec une admiration pleine de reconnaissaissance.

« Le troisième tableau est celui du soir dans le désert, quand le disque enflammé, voilé d’une teinte de sang, s’abaisse dans les vapeurs où se joue le mirage, au moment de disparaître à l’horison lointain, dans la mer de sable, Le firma-

ment devient pourpre ; la vaste plaine se couvre

d’une poussière d’or et d’argent ; peu à peu les couleurs s’effacent, le ciel se constelle de dia-

mants. Les vautours planent, et semilables à

de noirs fantômes, décrivent leurs cercles sur à l'arrière plan, où règne une blancheur de four- É naise ; le chameau comme une ombre en voyage ! poursuit silencieusement sa route. Les croyants prient tournés vers la Mecque, tandis que les étoiles du couchant allument leurs flambeaux sur la voûte au sombre azur. Un souffle frais et vivifiant qui est le baume de la nuit, passe comme une douce haleine sur le sol argenté ; la lune

dans son plein, et deux fois plus grande au début de sa carrière, s'élève calme et pure du côté de l’orient.

« Quiconque a recueilli ces trois tableau dans son âme est un initié Le culte de la nature | non-seulement lui est permis ; il est pour lui | obligatoire.

| «Je marchais entre deux murailles de feuillage. | Tout à coup un objet passa devant moi ; rapide | | comme la pensée. Mes sens étaient tellement

éveillées que rien ne m'échappait, ni un son, ni

un mouvement. Je vis de nouveau cet objet passer comme l'éclair, s'élever et s’abaisser. Ce mouvement se concentra devant une liane tout près de moi ; c'était une vibration incessante, un bourdonnement, une oscillation mille fois répétée. On eût dit une pensée saisie au vol et enfermée dans un battement d’ailes, pensée flottante et suspendue dans les airs. J'étais en présence d’une colibri. Les Brésiliens l’appellent Bejia flor, baise fleur. Ici la réalité dépasse toute description, toute attente. Ce petit être est insaisissable : on ne saurait reproduire ses mouvements, ni le garder en captivité. Semblable à une image apparue en songe, il se trouve là sans être attendu et fuit au moment le plus intéressant, Ce n’est que mort qu'il tombe entre les mains de l’homme,

« Le colibri ne se laisse pas plus analyser que l’'arôme des fleurs. Il est si petit, si gracieux, si rapide qu’il se soustrait en quelque sorte à la définition commune de la substance des corps. Il semble ridicule de le classer dans les règes de

la nature, C’est une mignonne créature qui

bourdonne dans l’atmosphère des tropiques : elle a la vie animale avec la forme et les couleurs d’une fleur fantastique et l’éclat étincelant du lapis-lazuli pierre précieuse qui brille d’une lumière propre et mystérieuse. Au Brésil on à prend les colibris pour des âmes d’enfants morts. | « Le nid de cet oiseau est semblable à une fleur ; ses œufs ressemblent à des perles. Les mouvements du colibri quand il navigue dans l'air et vit du parfum des fleurs ont quelque chose d’espiègle et de tout à fait original. Si quelque part une plante aromatique du monde tropical déploie son éclat, soudain le petit être ailé apparaît comme par un coup de baguette, sans qu’on sache d’où, ni comment.

«Il va et vient, se balance et se précipite,

scintillant de l’éclat des pierres aux rayons du

soleil : son œil perçant comme une pointe de 4 diamant cherche la fleur qu’il va honorer de ses baisers, et aussitôt il s'arrête devant celle qu'il a

choisie. Il vibre suspendu dans l'air ; son corps

étincelant paraît en repos : il plonge sa tête

dans le calice de pourpre et il en suce le miel.

Vous croyez maintenant pouvoir le considérer à l'aise. Il est déjà loin : il folâtre en bourdonnant dans l’azur, puis soudain il revient à sa fleur, et satisfait il s’évanouit dans la verdure où se cache son nid.

« Nous avancions dans un océan de verdure qui présentait les nuances les plus diverses ; la lumière dorée du soleil était amortie par le feuillage et ne nous donnait qn’une clarté crépusculaire et fantastique. Transporté dans des régions inconnues, loin de tout ce que j'avais vu jusqu'’alors, je me sentais comme enivré, comme bercé dans un songe délicieux où la n: | pnaraissait sous l’aspect d’un jardin e hé. Cenendant quelques objets formaient comme un lien entre ce tableau et mes souvenirs antérieurs : c'était des plantes que je connaïssais pour les avoir vûes dans nos serres-chaudes, mais comme elles étaient transfigurées ! Autour d’elles, les intervalles étaient remplis par des objets entièrement nouveaux. Les formes les plus étranges, les plus inconnues flottaient comme.sur un

abime de trésors que le regard troublé ne pou-

vait saisir, que les sens étonnés ne pouvaient embrasser. L'âme est envahie par une sensation voluptueuse, mais l'impression est trop puissante et trop nouvelle pour qu’il soit possible 4e se rendre compte du détail Quand la nature déploie son énergie primitive et prodigue tous ses trésors sous les tropiques, l’.omme se sent écrasé et ne peut que s'étonner et admirer.

« Nous savions que le soleil se couchait au loin dans les forêts de l’ouest, mais nous ne le voyons pas. Une vapeur dorée s'élevait lentement ; de place en place, à travers le feuillage on voyait le firmament se couvrir de teintes plus éclatantes. L'ombre portée par les broussailles montait le long des tiges des arbres, les couleurs des objets brillaient encore une fois avec un reflet métallique ; les derniers rayons glissaient sur les feuilles azurées des palmiers qui se balançaient doucement ; une lumière rosée flottait comme une haleine mourante dans le branchage, Tout à coup la cigale — la cicada manifera — donne son long signal mélancolique ; une lueur argentée, dernier reste du jour se répandit avec

la fraîcheur sur la vaste forêt, et un moment après on put dire comme dans le récit de la Genèse :

«—Le:soir se fit !

« Le soir dans le monde primitif ! Si de pareils spectacles ont partout quelque chose de sublime, ici leur gravité est saisissante, écrasante. On est pris d’un frisson religieux en se représentant cette période de la création où déjà tout germait, fleurissait, bruissait, excepté l’homme et sa race Loin de ses semblables, dans une forêt qui n’a jamais été profanée et s'étend sur le quart d’un continent, le voyageur au moment où le jour le quitte, sent son cœur saisie d’une anxiété inexprimable ; il se trouve comme perdu, il est incertain entre le sentiment joyeux d’une liberté sans limites et une inquiétude qu'il ne saurait réprimer.»

Mais trève de ces citations; vous connaissez maintenant Maximilien aussi bien que moi.

Cette plume fine, aisée, toujours prête à saisir la nature dans ce qu’elle a de plus noble, de

plus grand, de plus poétique, ce penseur délicat et profond, cette âme d'élite va bientôt voir devant lui se fermer à jamais les portes d'ivoire des deux rêves, des pensées élevées. Le Mexique l'attend avec ses adulations, ses triomphes éphémères, ses trahisons terribles, ses lâches abandons. Le martyre va couronner cette vie bien remplie mais trop courte.

Maximilien a-t-il eu un pressentiment quand à Grenade, il contemplait dans la Capella reale les images de pierre de ses ancêtres, si belles dans la physionomie de la mort ?

—( C’étaient de grands hommes, disait-il, qui ont fait des morceaux d’histoire, qui ont joué leur rôle sur la vaste scène du monde. Ils ont produit une race puissante et qui a régné au

loin, Maintenant ils reposent délaissés dans

une chapelle solitaire : vanité des vanités ! Jadis

une cour somptueuse les environnait de son éclat ; aujourd’hui un sacristain misérablement vêtu prend une torche, ouvre la petite porte de fer, et me conduit par un étroit escalier dans un

caveau sombre et bas, sans ornement ni parure,

où la vérité se montre triste, nue, et m'accueille avec un ricanement sinistre, Là, ne pénètrent jamais le regard d’oublieux héritiers. Le cœur se serre en voyant ces couples royaux, autrefois si puissants, si fiers, emprisonnés dans leurs étroits cercueils, et l’affreux wemento mort retentit comme un glas au fond de l’âme et nous fait frissonner. »

Relisez dans « Wenne et les Viennoises » par Victor Tissot la description du caveau de la chapelle des Capucins où dort maintenant cet Empereur dans une caisse d’acajou placée dans un sarcophage en bronze, avec quatre griffons et quatre têtes d’anges déployant leurs ailes.

Vous n'aurez pas un mot à changer aux lignes que vous venez de lire.

En laissant Madère, Maximilien avait inscrit ce qui suit dans son livre de bord :

—« Tenant à la main une rose cueillie au

cimetière et respira’.c son parfum, je quittai cet

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82 MAXIMILIEN île inoubliable où sept mois plus tard, s’éteignait une vie qui m'était chère.»

Or cette personne chérie appartenait à la maison d'Autriche.

Curieux retour des choses d’ici bas, celui qui un jour cueillait à Madère la rose du cimetière repose maintenant à côté de cette princesse dans l’église des capucins de Vienne !

Poète, savant, philosophe, Maximilien était aussi bibliophile,

Son tact, ses patientes recherches lui avaient permis de se former au Mexique une riche bibliothèque.

Là, dans son château de Chapultepec se coudoyaient pêle-mêle les merveilleuses éditions des Alde, des Estienne, des Plantin, des Elzevir, les heures de Notre Dame aux splendides enluminures, une foule de manuscrits introüvables sur l’histoire d'Amérique, et les incunables de la

typographie américaine, six volumes gothiques imprimés en 1543 et en 1547, restés complètement inconnus aux bibliophiles.

Sept mille volumes consacrés exclusivement au Mexique étaient là réunis à grands frais, et les rayons en bois de fer de la bibliothèque ployaient qui, sous les livres de la littérature française, anglaise, espagnole ; qui sous les travaux d'économie politique, de théologie, d’éducation, d'histoire ecclésiastique, de théologie, d'éducation, d'histoire ecclésiastique, de droit, de géographie, de sciences exactes et physiques, de philosophie, de monographies sur l’Asie, l'Afrique, l'Amérique.

Dans sa soif de savoir, l'Empereur s’abreuvait à toutes sources.

Le Canada assistait à ce rendez-vous universel et sous les yeux du visiteur toujours bien reçu dans la bibliothèque, défilaient les « Voyages de Cartier aux terres Neufves du Canada»; « la nouvelle découverte d’un très grand pays situé

entre le Nouveau Mexique et la mer Glaciale

par Hennepin» ; les ouvrages du baron de la Hontan ; l’histoire de la Nouvelle France, par Lescarbot ; l’histoire du Canada et le grand voyage au pays des Hurons, situé en Amérique,

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vers la mer douce, ès derniers confins de la Nouvelle France dite Canada» par Gabriel Sagard Théodat,

Maximilien recherchait les éditions canadiennes. Dans le catalogue dressé par ses soins et sous ses yeux, figuraient la relation du P. Bressani éditée par le P. Martin et imprimée par Lovell de Montréal, les biographies de madame d’Youville et de mademoiselle Mance, ainsi que les Relations des Jésuites. Ce dernier travail classé sous le numéro d’ordre 1982 était ainsi consigné dans le guide de la bibliothèque impériale.

Je l'ai noté moi-même,

— Relations des Jésuites, contenant ce qui s’est passé de plus remarquable dans les missions des Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France ouvrage publié sous les auspices du gouvernement canadien, 3 vols. ; Québec, chez A. Côté 1858, très grand in-8, à 3 colonnes, demie-reliure, maroquin vert, non rognée, tête dorée.

Puis venaient les remarques du bibliophile, Il avait fait écrire dans son catalogue : “ Exem-

plaire d’une collection importante devenue rare. C’est une réimpression de la collection in-8 en 48 vols. imprimée à Paris au commencement du XVIIe siècle et devenue introuvable.»

Après la catastrophe de Queretaro ces trésors d’érudition déposés entre les mains d’un fidèle ami de l'Empereur, don José Maria Andrade, furent précipitamment arrachés du palais, emballés furtivement dans plus de 200 caisses, chargés à dos de mulets et conduits hors de Mexico. Après un mois d’incroyables pérégrinations elle arriva heureusement à la Vera Cruz, et de là en Europe.

Cette précieuse bibliothèque, joyeuse amie de l'empereur lorsque brillait les beaux jours de jadis colorés par les teintes roses de l’avenir, — devenues teintes de sang le 19 juin 1867 ; cette collection unique restée plus tard sa seule et sincère confidente lorsque sonnèrent les heures du mensonge et de la trahison, a été dispersée le 18 janvier 1869 dans la salle des ventes de Leipsic.

Avec l’adjudication du dernier volume som-

brait le dernier épave du naufrage mexicain.

ES Te

éme pan

Qu'’ajouter de plus à ce croquis imnarfait où s’estompe le profil d’un homme qui sent en ce moment courir sur sa tombe le refrain frissonnant

de la ballade allemande ?

—Hue ! Hue ! les morts vont vite !

Vous qui me lisez, vous comprenez maintenant que devant l’empereur Maximilien nos esprits se soient échauffés ; que nous nous soyons enthousiasmés ; que nous ayons fait l’impossible —nous qui l’avons servi—pour lui prouver notre dévouement.

J'avais alors à peine dépassé mes vingt ans.

Maximilien en avait 32. Huneau, canadienfrançais, s'était fait tuer pour sa cause au combat de Médellin ; Beaugrand, devenu plus tard maire de Montréal, servait comme maréchal de logis chef a la contreguérilie du colonel Dupin; Arthur Taschereau—un nom qui oblige quand il

s’agit d'aller de l'avant, —était lieutenant de chasseur et aide de-camp du général Wachter; celui

qui fait cette étude était capitaine au 2° bataillon d’Infanterie légère d'Afrique.

En ces temps historiques, Maximilien nous donnait à pleines mains son savoir, son érudition. Il nous communiquait toutes les vibrations, toutes les aspirations de son cœur. Il savait aussi nous mener gaiement au combat.

Maximilien devait, en suivant le fil ordinaire de la vie, entrer dans l’histoire par la porte ouverte aux gens de lettres et aux savants.

Il y a été précipité brusquement par un peloton d'exécution commandé par un officier de vingt-trois ans !

Je m'arrête. Le capitaine Hans va maintenant nous raconter cette page lugubre de l’histoire du Mexique, mais avant de quitter le grand mort permettez moi de vous citer ce trait.

Un jour, causant avec son état-major, Maximilien disait :

—(« Regardez cette maisonnette assise près du bois. J'ai été marin. Sur l’océan, lorsqu'on voit à l’horizon s'élever un point blanc, une

voile lointaine, cette vûe éveille chez le naviga-

teur un sentiment de curiosité sympathique :

notre âme se porte vers cette petite tache, vers ce point sur lequel des inconnus nos semblables, poursuivent leurs destinées. C’est alors qu’au sein de cette mer de verdure, on regarde, comme maintenant, s'élever vers le ciel les blanches colonnes de fumée qui laissent diviner au voyageur que là-bas, entre les vagues immenses du feuillage, une existance indépendante et ignorée lutte et se soutient à force de travail. Les yeux du passant s’attachent avec intérêt à ces manifestations silencieuses d’une vie solitaire : et ce n’est pas sans mélancolie que l'imagination en travail se représente la manière de vivre de ces êtres qui, si loin du monde, séparés de tout ce qui leur fut cher et précieux, sont allé chercher un asile dans la vaste et impénétrable forêt. Ces colonnes de fumée sont les bornes milliaires de la civilisation qui s'efforce de jaillir au sein de la forêt vierge ; ce sont les feux de bivouacs des

MARIN, OBSERVATEUR, ETC. 89 avant-postes où la Providence a envoyé de vaillants pionniers. Accablés de dégoûts et de chagrains dans l’ancien monde, ils ont prit la hache du colon pour aller servir de premiers instruments à cette civilisation même, qui s’avance toujours à leur insu. Quand on songe aux motifs qui ont poussé tant de vaillants lutteurs dans les solitudes sauvages, le cœur se sent attristé à la vue de ces. colonnes de fumée. Une sympathie secrète dirige involontairement le regard du côté de ces germes de vie. Mais dès qu'on a vules colons, et qu’on a eû quelques rapports avec eux, cette sympathie se change en une mélancolie profonde ; et en s’éloignant, on se retourne pour regarder longtemps, longtemps encore, ces signaux de la terre qui s'élèvent vers le ciel. »

Voici comment un jour l’empereur, appréciait les colons d'Amérique devant ses officiers, et

j'en étais.

Nous sommes descendants de pivniers aussi

hardis. En de semblables circonstances nos

PATES TEE CL TRI Lu .

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