‹ Notes pour servir à l'histoire de l'Englise française de Strasbourg, 1538-1794Chapitre 43 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le culte luthérien français au XV IP et jusqu'au

milieu du XVIIP siècle.

A peu près au moment où le culte français disparaissait ainsi dans l'Eglise réformée de Strasbourg, il faisait son apparition, modestement, il est vrai, dans TEglise luthérienne de notre ville. Il ne faudrait point trop s'en étonner. L'annexion politique de Strasbourg avait été précédée, dans une certaine mesure et pour certaines couches sociales, d*une annexion intellectuelle. Dans le domaine de Tesprit, l'influence française régnait alors en souveraine absolue sur l'Europe. On parlait la langue de Louis XIV à la cour de Londres comme à celle de Varsovie, et l'on admirait les produits de sa littérature à Madrid, comme à Stockholm et à Berlin. Pour imiter si fadement parfois les poètes encensés à Versailles, l'Angleterre oubliait son Shakespeare, l'Italie sa Divine Comédie, l'Allemagne ses grands poëmes héroïques et chevaleresques du moyen-àge. Dès avant le milieu du XVIP siècle, nous pouvons constater à Strasbourg et voir ensuite croître incessamment cette influence française. Les demandes d'ouverture d'écoles françaises, consignées dans les procès-verbaux des Conseils, l'accueil fait à ces demandes par le Magistrat, qui n'avait assurément

rien à gagner à favoriser ces tendances S montrent bien qu'il s'agissait d'un besoin réel chez une partie au moins de la population strasbourgeoise. Les professeurs de langue étaient nombreux dans notre ville, et Ton y imprima de bonne heure, pour les besoins de la jeunesse studieuse et de Tâge mûr, des manuels de conversation dans les deux langues'. La plupart des jeunes Strasbourgeois de bonne famille ne se bornaient point à apprendre le français à domicile. Souvent ils allaient dès leur enfance, «en échangeai» chez quelque famille protestante lorraine, de pré* férence à Metz ou à Sedan, ou bien encore au pays de Montbéliard, voire même à Genève. Quand ils ne s'éloignaient point de nos murs avant la fin de leurs études académiques, ils les terminaient d'ordinaire par un voyage de longue durée, qui les menait en France tout autant et pour aussi longtemps qu'en Allemagne. En parcourant les biographies^ les oraisons funèbres de tous les hommes un peu marquants du monde officiel de Strasbourg dans la seconde moitié du XVIP siècle, on relève partout ces séjours, souvent d'un ou de deux ans, soit à Paris, soit à

1. Nous avons noté en passant la demande de Daniel Cobendont (Protoc. des XXI» 1 sept. 1628) et celle de Charles et Jean Ducloux {Ihid.f 4 août 4677).

9. L'on des plus intéressants est Le Parhment n&uveau de Daniel Martin, de Sedan» publié cbez Zetzner en 1660.

S. Au XVII* et XVIII* siècle, on avait Tbabitude de prendre en pension dans nos familles de petits Suisses ou des Français de l'intérieuff qui devaient apprendre l'allemand» et d'envoyer à leurs parents des enfants» en nombre égal» pour leur faire apprendre le français. Les frais se balançant» aucune des deux parties contractantes ne déboursait rien» ce qui consolait nos bons ancêtres des autres inconvénients d'une éducation pareille. 11 existe encore de vieux Strasbourgeois dont les grands parents ont été envoyés de la sorte •ouf den Tauiohu, selon l'expression consacrée.

Orléans^ soit à Lyon, soit à Grenoble, consacrés à des études scientifiques en même temps qu'à se perfectionner dans les belles manières et le beau langage. A cet élément de la haute bourgeoisie, du patriciat de la cité, se joignait encore la noblesse immédiate de la province qui, du moins en Basse- Alsace, restait en majorité protestante, mais sMngéniait, autant que les nobles catholiques, à copier les mœurs et le langage de Versailles. Ces familles nobiliaires venaient passer souvent les mois d'hiver dans notre ville, la plus grande et la plus belle de TAIsace, avant d'en être la capitale officielle. Comme les mœurs plus graves, les règlements de police plus sévères de nos ancêtres ne permettaient pas encore cette indifférence, ce mépris même pour le culte que Ton affiche parfois aujourd'hui dans le («meilleur monde», ces éléments divers de la société strasbourgeoise mêlaient assez volontiers les exercices de piété aux distractions et aux vanités mondaines. Hais ils obéissaient aux caprices de la mode, et peut-être à quelque fatuité nobiliaire, en demandant un culte à part^ qui ne les confondit pas avec le commun de leurs frères. Ajoutons à cela les étudiants étrangers, si nombreux alors, de l'Université de Strasbourg, désireux de se perfectionner dans l'usage de la langue française, et suivant pour cela, — comme nous pouvons encore aujourd'hui le voir dans nos temples — la parole lente ei solennelle d'un orateur sacré. Tenons compte d'un certain nombre de négociants réformés. Français de l'intérieur ou Suisses, qui ne pouvaient comprendre et suivre le culte allemand de Wolfisheim. Pour n'oublier personne, mentionnons enfin les

domestiques et les servantes» venus des vallées *vosgiennes, surtout du Ban-de-la-*Roche, alors si pauvre et si misérable que rexpatriation devenait nécessaire, et nous aurons, je crois, la liste à peu près complète des éléments auxquels pouvait s'adresser, avant la capitulation de 1680, une prédication française dans l'Eglise de Strasbourg.

Une première tentative n'eut, parait-il, qu'un succès passager; il est vrai qu'elle remonte à l'année 1661. A cette date un moine augustin, le P. Timothée de Lannois, vint à Strasbourg abjurer le catholicisme. Le Magistrat accepta favorablement la dédicace du discours d'abjuration qu'il prononça en cette occasion et lui permit de prêcher une fois par semaine en français à la chapelle des lépreux (Blalterkirchlein)^ au Finckwiller, sur l'emplacement actuel des bâtiments de Saint-Marc \ Un peu plus tard l'ammeister régent, Christophe Stsedel, proposait au Conseil d'établir un culte régulier français, ainsi qu'il en existait un à Francfort, et parlait d'une entreprise pareille comme d'une cœuvre utile et faisant honneur à notre ville*.» Il appuyait, entre autres considérations secondaires, sur l'utilité d'avoir un confesseur français sous la main pour le cas où l'exécuteur des hautes-œuvres aurait à conduire au gibet un criminel ignorant la langue allemande. Les XXI partagèrent sa manière de voir, car ils accordèrent à Lannois un salaire hebdomadaire d'un ducat, à prendre sur la caisse de l'hôpital des passants pauvres et l'autorisèrent

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