Fritz, Leben Blessig* s, l, p
2. Acta Conventus ecclesiasticif 10 avril 1777, etc. (Archives de Saint-Thomas).
rables. Nous sommes en plein dix-huitième siècle, à répoque où les philosophes semblent triompher partout du christianisme, et cette intluence pMo^ophique a fortement entamé jusqu'aux couches moyennes de notre population, si rigide autrefois. Dans une ville, où soixante ans auparavant on prêchait en moyenne soixante-dix sermons par semaine, sans lasser la piété publique S les églises no réunissaient plus, à certains cultes, que trois ou quatre auditeurs, une vingtaine au plus, et parfois pasteur et sacristain s'en retournaient , sans fonctionner, n'ayant rencontré personneau temple '. Millier était, nous Tavons vu, un personnage trop occupé pour sufiire à lui seul à la tâche de son ministère , même après que la direction de récole française eut été définitivement séparée de Tofflce de prédicateur. Aussi voyons-nous se succéder à ses côtés plusieurs diacres, pendant les longues années qu*il fut le titulaire de l'emploi. Le premier que nous connaissions est Jean-Michel Lobstein, qui termina ses études au Gymnase en 1755, fut consacré au ministère en 1768, et la même année nommé diacre de la paroisse française. Il conserva cet emploi tout en devenant suffragant à Saint-Pierre*le- Vieux en 1773, mais quitta Strasbourg en 1775, pour accepter une chaire de théologie à l'Université de Giessen. Il exerça en même temps d'autres fonctions dans le landgraviat de Hesse, comme inspecteur ecclésiastique et sco-
1. En 1715, on prêcha dans les sept paroisses un total de S7S7 sermons. Rœhrich, Mittheilungen, II, p. 504.
% Rœhricb, Mittheilungeny III, p. 580.
laire, mais finit par rentrer dans sa ville natale en 1784^ Nous Ty voyons occuper à la fois une chaire à la faculté théologique et au Temple-Neuf, et se distinguer, a Topposé de Millier, par la fougue de son orthodoxie luthérienne^ qui sollicita Tattention publique pour un moment, même au milieu des troubles révolutionnaires de Strasbourg, ainsi qu'il sera saconté un peu plus tard. Mais nous n'avons aucun renseignement sur la manière dont il s'acquitta de son ministère au sein de TEglise française, pendant les sept années qu'il y fut diacre^.
Ses successeurs sont bien autrement célèbres dans les sphères du protestantisme alsacien, et bien qu'ils n'aient appartenu que peu d'années à notre paroisse, ils ont fait faire de tels progrès à la prédicalion française et allemande parmi nous, qu'on ne m'en voudra pas, j'espère, si je leur consacre quelques lignes au delà de ce que sembleraient exiger les limites strictes de mon sujet.
Jean-Laurent Blessig — c'est de lui que nous allons d'abord parler — naquit, le 15 avril 1747, à Strasbourg d'un pauvre batelier du même nom et de Susanne Sigwald, originaire d'Ehnweyer, près deSélestat. Après avoir terminé ses années de Gymnase en 1762, il avait commencé
1. M. Edouard Lobstein^ dans la biographie de son père, le célèbre professeur de médecine strasbourgeois, Jean -Frédéric Lobstein^ place le retour de son grand-père en 1790 seulement (Joh. Frid. Lohstein, Strasshurg, iS7S, p. 7), mais nos sources manuscrites contemporaines donnent la date indiquée dans le texte.
2. Les sermons allemands de Lobstein, que nous avons parcourus pour l'acquit de notre conscience, ne nous autorisent pas, abstraction faite de toute question de doctrine, à le regarder comme un orateur remarquable.
Ses études philosophiques à l'Université. Non content de proGter des cours publics et parlicu-: liers qui s'y faisaient alors, il avait fondé avec ses amis une Société de philosophie et lettres, où Ton discutait les problèmes scientifiques et littéraires les plus en vogue à ce moment. En 1770, il conquit le grade de maître ës-arts par une dissertation «sur les origines de la philosophie chez les Romains» , dissertation qui s'arrêtait a Tépoque des rois, et ne traitait guère que des deux philosophes Romulus et Numa Pompilius ! Puis il partit pour un long voyage à travers TAIlemagne, visita Vienne, Leipzig et Gœttingue, où il se livra à des travaux de bibliothèque et fit de nombreuses connaissances parmi les savants qui illustraient alors ces universités. C*est à son retour dans sa ville natale^ que les scolarques rappelèrent au poste de diacre de TEglise française, comme remplaçant de Lobstein, qui venait de partir pour Giessen. Il prêcha dorénavant tous les quinze jours à Saint- Nicolas, et bientôt son entrain presque méridional, la distinction naturelle de son débit, la profondeur de ses pensées, le lyrisme, un peu trop exubérant peut-être, de son style, attirèrent autour de lui un auditoire de plus en plus nombreux ^ A ce point de vue Ton peut le regarder comme le premier des ministres de TEglise française de Strasbourg qui ait exercé surTespritde ses concitoyens une influence sérieuse, en dehors du petit troupeau plus spécialement confié à ses soins. Son discours le plus célèbre, l'éloge funèbre du maré-
i. Fritz, Leben Blessig's, Strassburg^ ISlS, 2 vol. 8*. passim»
chai de Saxe, prononcé à l'église Saînt-ThomasS le 30 août 1777, lui donna pour quelque temps une célébrité presque européenne, et fut traduit dans plusieurs langues. Le panégyriste de Maurice . de Saxe à TAcadémie française, Thomas, et le P. Elysée, célèbre prédicateur catholique à Paris, félicitèrent le ministre strasbourgeois des effets heureux de sa pompe oratoire et de son style, à la hauteur du sujet. En relisant aujourd'hui cet exorde et cette péroraison, si célèbres autrefois, nous sommes choqués de Tenflure dans la forme et de l'exagération dans les louanges. Mais il n'en est pas moins vrai que ce discours funèbre est une preuve éclatante de la facilité avec laquelle certains Alsaciens, sortis des rangs du peuple, étaient arrivés à manier la langue française.
Lorsque Blessig voulut visiter Paris en 1779, il donna sa démission de vicaire à l'Eglise française *, et fut remplacé par un homme, presqu'aussi célèbre que lui dans le monde protestant de Strasbourg et que plusieurs de nos lecteurs ont pu sans doute entendre encore dans sa vieillesse. Ce nouveau diacre de la paroisse était Isaac Haffner^ l'intime ami de Blessig. Né le 4 décembre 1751, fils d'un appariteur du magistrat, il avait eu tout jeune
1. Discours prononcé par ordre du Magistrat de Strasbourg, à l'occasion de la translation du corps de M. le maréchal de Saxe, etc. Strasbourg, Bauer et Treuttel^ 1777, A».
2. Blessig devint à son retour de Paris prédicateur adjoint à la paroisse allemande de Saint-Nicolas (1780), puis pasteur titulaire au Temple-Neuf (1781). En même temps il entrait dans la carrière académique, en devenant professeur agrégé (1778), puis professeur titulaire (1786) de la Faculté de philosophie. Nous aurons à reparler de lui plus tard.
le malheur de perdre sa mère, Susanne Catherine Graffenauer ; son père avait épousé en secondes noces une demoiselle Kratz» d'une famille bien connue dans Strasbourg. Le jeune Haffner quitta le Gymnase en 1766 pour commencer ses études littéraires et philosophiques avant d*aborder les études plus spécialement théologiques. Il y consacra dix ans. Nous ne savons s'il suivit avec beaucoup de zèle les cours souvent peu récréatifs des professeurs, assez vieux pour la plupart, de TUniversité strasbour^eoise. Mais il participa de cœur et d'âme aux séances que tenait alors, sous la présidence de Salzmann, Télite de la jeunesse académique de notre ville. Cette Société littéraire^ illustrée par les noms de Gœthe, de Lenz, de Jung- Stilling et plusieurs autres, exerça sur son développement intellectuel une influence considérable. Rien de plus intéressant que le long passage qu'il consacre à ces souvenirs de jeunesse, dans son autobiographie latine ^ On aime à constater l'enthousiasme manifesté dans la harangue ofQcieHe du professeur en théologie pour l'homme de génie, qui, dans ce cercle juvénil , «émergeait comme un cyprès majestueux au milieu des saules pleureurs.» Nous devons même nous étonner que, parmi tant d'admirateurs, de biographes et de panégyristes de Gœthe, aucun n'ait jamais songé à reproduire ces quelques pages, perdues dans la collection de nos programmes universitaires» et qui sont un témoignage vivant de l'influence que le
1. Programma ad orationem inauguralem qua vir... Tsaacus Haffner professons ordinarii theologiœ munus... aditurus est. Argentorati, Heitz, 1788, fol.
grand poète exerçait alors sur ceux que le hasard plaçait à ses côtés. Haffner se voua tout particulièrement à Tétude des langues modernes^ du français, qu'il voyait avec peine trop négligé par les théologiens, de Tanglais et mênoe de Titalien.
L'année 1777 le vit enfin partir pour l'étranger, afin d*y acquérir des connaissances nouvelles. Il s'arrêta à Gœttingue et Leipzig, passa rapidement par Dresde et Weimar, où il s'entretint avec Wieiand et Herder, vil Berlin^ Magdebourg et Brunswic, et, de retour à Strasbourg en 1779, repartit presque immédiatement pour Paris. 11 fut heureux «d'y voir en une seule ville comme un résumé du globe presque tout entier», et, guidé par Blessig, qu'il accompagnait dans son voyage, il s'arrêta plusieurs mois au milieu des merveilles artistiques et scientifiques de la capitale française. C'est au moment où il revenait dans sa ville natale, que les scolarques lui offrirent la position devenue vacante par la démission de son ami. Halfner fut pendant un an diacre (1780), et pendant cinq ans (1782-1787) prédicateur titulaire de la paroisse française. Il garda cette position jusqu'au moment où il put occuper une chaire à la faculté de théologie, et devint en même temps prédicateur- vicaire. En 1789 enfin, il était appelé à la place de pasteur à la paroisse allemande de Saint-Nicolas.
Nous n'avons que peu de renseignements sur la manière dont Haffner remplit son ministère, soit comme diacre, soit comme chef de la congrégation française. Bien qu'il ait eut, dans les premières années de ce siècle, une grande vogue comme prédicateur allemand, il ne semble pas, au témoi*
gnage de certains de ses biographes, avoir également réussi dans la prédication française. On lui reprochait de n'avoir pu se défaire de cet accent alsacien, devenu de nos jours un thème à sarcasmes faciles pour les plaisants d'outre-Rhin, après Tavoir été si longtemps pour les malins d'outre- Vosges, et qui n'a point empêché notre province de fournir son contingent d'écrivains estimables et estimés à la littérature française du XIX^ siècle, avant comme après 1870*. Haffner lui-même, il faut le reconnaître, ne parle point de ses fonctions pastorales au sein de TEglise française sur un ton enthousiaste, ni même satisfait. «Si Ton voulait juger, ditil, des fatigues du ministère dans cette paroisse^ par la cure d'àmes, on pourrait croire que le prédicateur a beaucoup de temps de reste, tant les membres de la congrégation sont peu nombreux. Si c'est d'après les heures de travail qu'on doit estimer son labeur, on ne trouvera pas déjà sa tâche si facile, car la langue française, infiniment plus délicate que n'importe quel autre idiome, cause bien des soucis à qui veut correctement s'en servir. Si nous voulons enfin juger de ce ministère d'après les fruits qu'il a fait germer, nous le regarderons souvent comme bien ingrat ; mainte fois le ministre ressemble à la voix qui prêchait dans le désert, alors qu'il désirerait avoir devant lui des auditeurs prenant à cœur les paroles qu'il a longuement préparées et qu'il a confiées non sans peine à sa mémoire*.»
i. Leben Dr. Isaac Haffner's, Strassburg, i855. S». 2. Programma, etc., p. 6.
On est en droit de conclure de ces réflexions un peu mélancoliques que le successeur de Blessig, moins orateur de tempérament, moins habile que lui à faire vibrer les fibres intimes du cœur humain sous une parole émue, plus empêché peut-être dans le maniement de la langue, ne fut point Théritier de ses succès oratoires et vit de nouveau se produire au pied de sa chaire le vide décourageant que nous signalions déjà sous son prédécesseur Millier. Il parait avoir tenté d'élargir un peu le cercle de son activité ; du moins nous devons ramener sans doute à son initiative la proposition qui fut faite au Couvent, en 1786, au sujet de la constitution d'une véritable paroisse française. Mais cette demande ne trouva point d'écho. Le Couvent ecclésiastique était beaucoup trop ancré dans sa routine pour se prêter à un pareil abouleversement». La commission chargée d'examiner la réorganisation proppsée, déclara que la congrégation française continuerait à former une annexe de la paroisse allemande de Saint-Nicolas, comme par le passé. La seule modification qui fut admise, consista à regarder dorénavant tous les auditeurs du culte français comme appartenant au ressort du pasteur titulaire de Saint-iNicolas , tandis qu'ils pouvaient être inscrits autrefois dans les différentes paroisses de la ville. C'est à cet ecclésiastique qu*on devait s'adresser dorénavant pour tous les actes paroissiaux et lui fournir une liste, sans cesse tenue à jour, de tous les fidèles de langue française ^ •
1. Acta Conventus ecclesiasticif 14 septembre 1787 (Archives de Saint-Thomas).
Haffner ne fut guère plus heureux à propos d'une révision du recueil de cantiques, que nous voyons également réclamée au sein du Convent ecclésias* tique S car nous avons pu constater par nousméme que l'édition de 1787, publiée pendant la durée de son ministère, ne diffère à peu près en rien des éditions précédentes.
Lorsque la chaire française fut devenue vacante, en 1787, parla démission de Haffner, les scoiarques y nommèrent un homme qui devait être le dernier à y parler avant la crise terrible où sombra le vieux Strasbourg. Son nom clora la liste déjà longue dos prédicateurs réunis dans nos derniers chapitres. Mathias Engel était, lui aussi, un enfant de notre ville. Sorti du Gymnase en 1769^, il était encore assez jeune, par conséquent, en prenant possession du poste auquel il était appelé, et ce que nous connaissons de ses discours et de ses écrits, nous montre en lui Tun de ces théologiens comme ils abondaient à la tin XVUr siècle, même dans les milieux les plus orthodoxes en apparence. Hardis en cachette ou bien ouvertement frondeurs, ils étaient au fond les ennemis de toute dogmatique et rejetaient avec plus ou moins de ménagements ce qui dépassait le code de la morale et de la sensibililé , mis en honneur par la philosophie de répoque. Rationalistes à outrance et parfois plate-^ ment rationalistes, ils ne comprenaient rien a une conception plus individuelle , plus mystique de
1. Acta Conventus ecclesiastici, i3 octobre 178!> (Archives de Saint-Thomas).
2. On sortait alors généralement du Gymnase à l'âge de 15-16 ans.
TEvangile» II ne faut point s'étonner du peu de ressort moral que nous rencontrerons chez des hommes aussi peu convaincus de leurs propres doctrines, aussi désorientés dans les vérités religieuses, quand éclatera la tourmente révolutionnaire. Engelavaità ses côtés, comme diacre, un compatriote qui semble lui avoir été supérieur par ses mérites, et qui était son aine de quelques années. Jean-Michel Pries, fils du pasteur J. M. Pries, d'Illkirch (1748-1761), avait commencé ses études en 1767, avait été, sous Haffuer, son ami, vice-direc> teur (pœdagogus) de ^InternatdeSaint-Guillaume^ et lui avait succédé comme vicaire à la paroisse française en 1782. L'année suivante il avait été nommé également professeur-adjoint au Gymnase. C'était, nous dit le biographe de Blessig, un homme excellent, aussi tendre de cœur que riche en savoir^. Lui aussi s'était occupé de la philosophie du XVIir siècle, mais plutôt, semble-t-il, pour la combattre. Sa thèse magistrale, soutenue en 1778, était intitulée: «Discussion de certains doutes sou* levés par Jean-Jacques Rousseau contre la religion chrétienne.» Son attitude politique devait différer complètement de celle de son supérieur, ainsi que nous le verrons plus tard, et d'après ce que nous savons de tous deux, il est probable qu'avant le début même des luttes qui devaient les séparer pour toujours, ils se sentaient peu de sympathie l'un pour Tautre. Quant à leur activité religieuse au sein delà paroisse française avant 1789, nous
i. Programmai etc, p. 7.