BIBLIOTHÉCAIRE-ARCHIVISTE DE I,A VILLE DE PAU
Il y a quelques années, un de nos anciens collègues présenta à la Société des recherches curieuses sur l'état de l'instruction primaire en Béarn avant 1789 (1). J'ai pensé qu'il y aurait intérêt, dans ce moment surtout où les questions d'éducation sont à l'ordre du jour, à compléter ce travail, en le conduisant jusqu'au temps présent. Mais pour mieux préciser l'étendue des progrès effectués depuis quatre-vingts ans dans notre département, il m'a paru utile de résumer aussi rapidement que possible l'état de l'instruction dans nos contrées pendant les siècles qui ont précédé le nôtre. Je ne saurais avoir la prétention de refaire le mémoire rédigé par M, le vicomte Sérurier, je me bornerai à dégager nettement les conclusions qu'on doit tirer des faits cités par lui, en m'aidant des renseignements nouveaux et nombreux que j'ai pu réunir.
Les plus anciens documents relatifs à l'histoire de l'instruction dans notre province ne remontent pas au delà des dernières années du xiv* siècle. En 1385, Gaston Phœbus fit faire un recensement minutieux de tous les feux de Béarn (2) et nous trouvons cinq
(1) Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau, 2« série, t. 3. — Il a été fait un tirage à part sous ce titre : L'Instruction primaire dans la région des Pyrénées occidentales, spécialement en Béarn, 1385-1789, par le vicomte Sérurier. — Pau, Ribaut, 1874, in-8», G3 p.
(2) Le Béarn sous Gaston Phœbus. Dénombrement général des maisons de la vicomte de Béarn en 1385, publié par P. Raymond. — Pau, Ribaut, 1873, in-4''. Extrait du t. 6 de l'Inventaire sommaire des archives des Basses-Pyrénées.
mentions d'écoles ou de maîtres dans cette longue énurnération exécutée à un point de vue purement fiscal. ALacq et Navarrenx, on cite « lo maeste de l'escole », h Orlhez, « l'oslau en que es l'escole », à Coarraze « la salle confrayrère (de la confrérie) en que demore lo maeste de l'escole », à Oloron, enfin, « l'escole deus clercs » qui, par un rapprochement bizarre, se tenait, dans la maison d'un fabricant de boucliers. A l'exception d'Orthez etd'Oloron, les localités que nous venons de citer n'étaient pas des plus importantes de la vicomte, mais nous n'avons retrouvé aucune trace des écoles qui pouvaient exister à cette époque dans les centres les plus peuplés du Béarn, tels que Monein, Morlaas, Lescar ou Pau. Nous ignorons également h quelles classes de la population s'adressait l'enseignement donné dans ces anciennes écoles. Il n'était vraisemblablement pas populaire, dans le vrai sens du mot, pas plus chez nous que dans les autres provinces. Cette restriction doit être faite, tout au moins, pour l'école « deus clercs » d'Oloron qui, s'il faut s'en rapporter à son nom, devait être réservée aux étudiants se destinant à la prêtrise. Celte conjecture semble naturelle lorsqu'on songe qu'Oloron était le siège d'un évèché.
Le XV* siècle ne nous apporte aucun renseignement sur ce point parliculier : la nature et l'étendue de l'enseignement. Nos archives nous fournissent seulement quelques noms à ajouter à notre première liste. Le maître d'école de Lucq, où se trouvait une abbaye, est cité en 1463 (3) ; celui de Féas en 4464 (4) ; Gan possédait en 1477 un régent assez riche pour prêter huit florins aux trésoriers communaux (5) ; Laruns avait en 1480 un « escribaa (6) » ; Pau apparaît enfin en 1485, et Gaston de Pécondou, qui y exerçait alors, s'estimait assez habile pour s'engager par devant notaire, à enseigner la lecture et l'écriture à un enfant en deux ans au plus (7). Un peu plus tard, en 1498, nous voyons dans la ville de Bayonne, dont nous parlerons ici quoi qu'elle soit en dehors de la province, Johan de Langueiro recevoir dix francs bordelais en récompense « de la pêne et tribailh que a aguten l'an passât per endoctrinar los enfans delà dite ciutat (8) ». C'est la seule
(3) Aich. B. -Pyrénées E. 1412, P 146.
(4) E. 1768, fo 51.
(6) E. 1852, fo 25.
(7) E. 2972, fo 64 ; l'acte a été inséré par M. Sérurier, p. 28.
(8) Arch. de Bayonne, GG. 339, p. 233.
mention qui nous ait été conservée dans ce siècle du taux du salaire accordé aux maîtres pour leurs services.
A partir de 1500, les documents deviennent plus nombreux et nous ne pouvons songer à énumérer les noms des écoles ou des régents h mesure qu'ils nous apparaissent. Nous signalerons .seulement les faits d'un intérêt particulier.
Les maîtres qui exerçaient à Monein en 1507 avaient un nombre d'élèves assez grand pour nécessiter des conventions au sujet du partage des rétributions scolaires (9). Le poste était donc important et devait être avantageux, car en 1515. le régent nouvellement nommé fait signifier une mise en demeure à ses prédécesseurs qui ne voulaient point lui céder la place (10). Plus tard, en 1535, pour sauvegarder les droits et les profits de l'instituteur communal, les jurats de Monein sont obligés de défendre à un particulier qui avait un c magister » pour ses fils de recevoir d'autres enfants chez lui pour y prendre des leçons (11).
Il est à remarquer que presque partout les maîtres sont étrangers à la localité et souvent même à la province. Lorsqne la « vesiau » (communauté) avait décidé d'entretenir un régent, le conseil s'assemblait pour traiter avec celui qui se présentait et vérifier sa capacité (12), Plusieurs localités voisines s'unissaient même parfois pour partager les dépenses. L'engagement se faisait généralement pour une période assez courte, un an ou deux, quelquefois pour l'hiver seulement, dans les villages de la montagne.
Le règne de Jeanne d'Albret donna une vive impulsion au développement des écoles. En implantant la Réforme dans ses états, cette souveraine ne pouvait négliger l'instruction de ses peuples et ses ordonnances, ainsi que la discipline ecclésiastique, réglèrent les devoirs des maîtres et la surveillance que devaient exercer sur eux les ministres et les consistoires (13). La situation
(9) Arch B.-Pyr. E. 1461, f" 96. L'acte est inséré : Sérurier, p. 29.
(10) E. 1464, fo 382 ; Sérurier, p. 30.
(11) E. 1475, fo 7; Sérurier, p. 32.
(12) V. par exemple Pontacq en 1535 ; E. 2089, fo 139 ; Sérurier, p. 30- 31. On peut consulter à ce sujet, et sur divers autres points un curieux travail de M. Icres, Inspecteur de la circonscription de Lembeye, inséré dans V Indéioendant des Basses-Pyrénées du 22 mai 1880, sous ce titre : Une réunion à Montaner .
(13) Discipline ecclésiastique du pays de Béarn, publiée par Ch. Frossard. — Paris, Grassard, 1877, in-8'>, p. 57, 68.
morale et pécuniaire du régent s'améliorait en môme temps ; ainsi, en 1566, celui d'Oloron se donnait le titre d'écrivain et de maître de chiffres (14) ; à Pau, en 1568, le traitement des maîtres ne se composait plus seulement, outre le logement, des cinquante livres de gages payées par les jurats, il s'augmentait d'une rétribution scolaire fixée à huit liards par mois pour les petits écoliers et h 10 liards pour ceux de grammaire (15). En 1595, « vu la nécessité de régent qui est dans la ville » les gages vont jusqu'à deux cents livres pour le maître principal et cent livres pour son adjoint, en sus de la rétribution de deux sous tournois par mois payée par les petits écoliers et de trois sous payée par les grands (16). Nous sommes loin des six écus alloués en 1533 (17) ; mais c'est là une exception motivée par les circonstances et l'importance de la locahté ; le taux ordinaire est plus modeste dans les petites villes et les campagnes.
En fouillant dans le passé, on retrouve souvent établies et subies sans protestation des mesures qui, de nos jours, soulèvent des controverses passionnées. En 1565, Charles IX avait mis à la charge du chapitre de Bayonne l'entretien des régents nécessaires à l'instruction de la jeunesse (18) et pour stimuler la négligence des familles, le conseil de cette ville arrêta, en 1576, que quatre commissaires seraient nommés pour contraindre les parents à envoyer leurs enfants aux écoles pubUques (19). En 1588, pour bien faire voir l'importance qu'il attachait à l'éducation, le corps de ville de Bayonne décida qu'il assisterait, dans la cathédrale, aux disputes publiques teimes par les régents des écoles (20). Aucun
(14) Arch. B.-Pyr. E. 1779, f» 198.
(15) Arch. de Pau. BB. 1 f° 113 ; Serurier, p. 33.
(16) Arch. de Pau, BB. 1, f» 526 ; Serurier, p. 36-37.
(17) Arch. de Pau ; CG. 66.
(18) Arch. des B.-Pyr. G. 96. — Il s'agissait sans doute de l'application de l'ordonnance donnée à Orléans en 1560 et dont un article était ainsi conçu : « en chaque église cathédrile ou collégiale, une prébende sur le revenu d'icelle demeuiora destinée pour l'entretenement d'un précepteur qui sera tenu, moyennant ce, instruire les enfants delà ville gratuitement et sans salaire. »
(19) Arch. de Bayonne, BB. 10. — Ce fait n'était que l'exécution du voîu exprimé dans les cahiers de la noblesse aux Etats généraux de 1560. « Plaise au roi de lever une contribution sur les bénéfices ecclésiastiques pour raisonnablement stipendier des pédagogues et gens lettrés, en toutes villes et villages, et soient tenus les pères et mères, à peine d'amende, à envoyer lesdits enfants à l'école et à se faire soient contraints par les seigneurs et les juges ordinaires. »
(20) Arch. de Bayonne, BB. 12.
document ne nous apprend quels étaient les sujets de ces conférences, qui devaient stinnuler l'émulalion des instituteurs et mettre en évidence les plus instruits. La mesure en tout cas paraît spéciale à cette localité. Partout ailleurs on n'exigeait des maîtres qu'une somme de connaissances bien modeste. Ainsi, en 1592, les jurats de Laruns traitent avec un régent qui promet d'enseigner aux enfants la lecture, l'écriture « et les autres sciences légitimes » et de leur faire appi'endre h prier Dieu selon les ordonnances ecclésiastiques (21). Un siècle plus tard, en 1G80, le régent d'Accous ne contracte d'autre obligation que de faire bien étudier les enfants et de leur faire réciter tous les jours le catéchisme et les prières que l'on a coutume de dire (22). En 1684, à Louvie- Ju/,on, le régent est examiné par le recteur qui le fait lire et chanter au lutrin, puis il écrit devant les jurats, on lui fait faire des chiffres et il est accepté (23). Cependant quelques années plus tard les jurats de Lucq se montrent plus difficiles et refusent un instituteur qui ne pouvait déchiffrer les chartes de la commune (24). Mais c'était là l'exception et l'instruction religieuse était alors, et resta jusqu'en 1789, le but principal que l'on se proposait d'atteindre en attirant l'enfant a l'école. Le Protestantisme suivit en cela les usages des catholiques. Catherine de Bourbon avait assigné, en 1593, quatre cents livres sur ses deniers pour l'entretien des régents de Pau (25). Cet appui profita aux maîtres réformés qui, mieux soutenus, animés de plus d'esprit d'initiative, conservèrent longtemps encore la supériorité sur leur confrères catholiques, lorsque ces derniers eurent repris leurs fonctions. En 1642, les partisans de l'église romaine à Pau se plaignent d'être obligés, par la négligence de leur régent, d'envoyer leurs enfants à l'école chez son concurrent de la religion réformée (26). Les préoccupations exclusivement religieuses que trahit cette plainte ne pouvaient manquer de naître dans l'esprit du souverain à cette époque où l'on cherchait par tous les moyens possibles à restreindre l'influence du protestantisme. Aussi voyons-nous Louis XIV, en 1668, limiter l'enseignement des maîtres protestants h
(21) Arcli. B.-Pyr. B. 5963, f» 360 ; Serurier, p. 36.
(22) Mémorial des Pyrénées du 28 janvier 1843.
(23) Arch. B.-Pyr. B. 5995 fo 130 ; Serurier, p. 39.
(24) Arch. de Lucq, BB. 3.
(25) Arch. de Pau. GC. 82.
(26) Arch. de Pau, BB. 2, fo 55.
la lecture, l'écriture et l'arithmétique (27). Quelques années plus tard, la révocation de l'édit de Nantes remit toutes les écoles sous la direction du clergé. En écrivant, en 4686, h l'évêqus d'Oloron, pour le féliciter des succès qu'il avait obtenus dans la conversion des hérétiques, le roi l'engageait à faire visiter les écoles par un ecclésiastique spécialement chargé de ce soin, afin de veiller à ce que l'éducation fut dispensée pour le plus grand avantage de la religion C28). Peu après, l'édit de 1695 donna au clergé une influence légale sur les régents, en les soumettant à l'approbation de l'ordinaire (29).
Afin de mieux propager l'instruction ainsi dirigée, Louis XIV ordonna, en 1698, que les paroisses s'imposeraient extraordinairement une contribution destinée à payer les gages d'un maître et d'une maîtresse: 150 livres pour l'un, 100 livres pour l'autre (30). Une autre disposition complétait l'œuvre en obligeant les parents et tuteurs à envoyer les enfants aux écoles et catéchismes, sous peine d'amende ou de plus grandes peines suivant l'exigence des cas. La déclaration royale fut apphquée en Béarn par l'intendant Lebret, qui renouvela au profit de la doctrine catholique les mesures prises, plus d'un siècle auparavant par les jurats de Bayonne, et postérieurement par Henri IV en 1598 (31) pour assurer l'assiduité des écoliers. L'ordonnance de l'mtendant, du 16 août 1702, à laquelle l'édit de 1724 donna une nouvelle force, rendit l'école obligatoire pour tous les enfants «. tant des anciens catholiques que des nouveaux convertis », à peine de cinq sols d'amende pour chaque absence (32). Les régents devaient fournir aux jurats et au curé la liste des enfants ne suivant pas les classes.
(27) Edit du roi portant règlement général sur les différends survenus entre le parlement de Pau, le clergé de Béarn et les sujets de S. M. de la R. P. R. dudit pays, donné à Saint-Germain, au mois d'avril 1668.
(28) Arch. B. Pyr. B.4541, fo 114.
(29) Le pouvoir du clergé sur les régents était à peu près sans b{>rnes: « Les archevê(jues ou évoques ou leurs archidiacres, dans le cours de leurs visites, pourront les interj'oger, s'ils le jugent à propos, sur le catéchisme en cas qu'ils l'enseignent aux enfants du lieu, et ordonner que l'on en mette d'autres en leur p'ace, s'ils ne sont pas satisfaits de leur doctrine ou de leui's mœurs; et même en d'autres temps que celui de leurs visites, lorsqu'ils y donneront lieu pour les mêmes causes. »
(30) André, Nos maîtres hier. — Paris Ilachelte, (s. d.) in-12; p. 2"i5.
(31) André, Nos maîtres hier, p. 274.
(32) Mémorial des Pyrénées^ du 8 mars 1845; Serurier. p. 40. — Rappelons à ce sujet ce passage de la Conduite des écoles chrétiennes, publiée en 1720 par l'abbé de La Salle. « Si |)armi les pauvres, quelques-uns ne
De nombreuses infractions signalées au parlement de Pau donnèrent lieu h de fréquents arrêts rappelant aux jurats que leur devoir était de veiller à la stricte observation des règlements (33).
La gratuité en faveur des enfants pauvres était établie en Béarn dès le XVP siècle. A Lucq, en 1576, ils étaient exemptés de tout payement sur le vu d'une déclaration délivrée par les jurats (34.). Cette faveur exista dans les écoles de Pau, pour les élèves des deux cultes, pendant tout le XViP siècle. Nous devons cependant mentionner une restriction dont nous trouvons trace en 1714; dans le village de Dognen, l'instruction donnée aux enfants reçus à titre gratuit, ne s'étendait pas au delà des prières et du catéchisme (35).
Le clergé tint rigoureusement la main à l'exécution de l'ordonnance de 1G95 qui plaçait les régents sous la dépendance de l'ordinaire. Les règlements synodaux, publiés par l'évêqued'Oloron vers 1740, chai'gèrent les curés de rappeler aux parents que c'était un cas réservé que d'envoyer les enfants dans l'école d'un régent non approuvé. Beaucoup de maîtres étaient en contravention sur ce point. L'évêque de Bayonne ne manqua pas, dans ses visites pastorales, de relever toutes les irrégularités et il obtint, en 1739, un arrêt du parlement confirmant les droits que la loi lui conférait (36). Nous devons dire que le pouvoir accordé à l'ordinaire de suspendre les régents ne s'exerça pas toujours sans protestationt Quelques maîtres du diocèse d'Oloron, interdits définitivemen. pour défaut d'approbation, ne se laissèrent pas enlever leur gagnepain sans résister et intentèrent en 1748, un procès à l'évêque. Nous en ignorons le résultat, mais nous pouvons le deviner (37).
En 1740, François de Montillet, évéque d'Oloron, publia, pour les petites écoles de son diocèse, un règlement dans lequel on
veulent pas profiter des avantages de l'instruction, on doit les faire connaître à Messieurs les curés ; ceux-ci pourront les corriger de leur indifférence en les menaçant de ne plus les secourir jusqu'à ce qu'ils envoient leurs enfants à l'école. »
(33) Pontacq,arch. communales, BB. 13. — Orthez, 1720 ,1721, 1737; Arch 15. Pyr. B. 4809, f» 263 ; B. 4810, fo 95.
(34) Arch. B. Pyr. E. 1427. f" 1 6.
(35) « Et à l'eguart dous enfai s praubes, aqnets soran recebuls a l'escolle au leins que lou.l. régent l'ai a lou cathecliism^' et fera recitar las autes preguaries per instruisir lousd. enfans praubes, cliens ({ue loud. l'egent pous(iue res exiger de leui's ])ays et niays [)raubes. » Document communiqué par M. Susbielles, instituteur à Dognen, aujourd'hui à Bayonne.
(36) Serurier, p. 7.
(37) Arch. B. Pyrénées, G. 349, f" 38.
trouve reproduites les dispositions légales dont nous venons de parler (38). Si l'on s'en tenait à la teneur de ce document, on pourrait croire que les régents dépendaient uniquement de l'autorité religieuse. Cependant les attestations de capacité, bonne vie et mœurs devaient être remises entre les mains des jurais et ils étaient chargés de dresser procédure des contraventions et de tenir la main à l'exécution des arrêts de la cour. Le règlement de 1740 est suivi d'une méthode pour les exercices, indiquant les heures à consacrer au catéchisme , aux pratiques religieuses , ainsi qu'à la lecture et à l'écriture et entrant dans de minutieux détails pédagogiques ou disciplinaires. Cette méthode dut être généralement suivie, les maîtres n'ayant point d'autres direction que celle qui leur était imprimée par le clergé et se trouvant doublement sous sa dépendance. En effet, suivant une coutume ancienne, les classes se tenaient souvent dans l'église et le^régent était partout sacristain et chantre. Son mérite dans ces dernières fonctions lui était même compté pour beaucoup lors de son examen. A Pau, en 4757, un postulant à l'une des places vacantes l'emporta sur son concurrent par cette seule raison qu'il se rendait déjà utile au chœur et conduisait les enfants au catéchisme. De nos jours encore, plus d'un curé de campagne réclame avec insistance le changement de l'instituteur communal lorsque ce dernier ne sait pas ou ne veut pas chanter au lutrin.
Malgré la prépondérance de l'élément religieux dans la direction des écoles, on ne trouve qu'une seule fois la mention d'un prêtre comme maître enseignant. L'ordre de la doctrine chrétienne, fondé vers la fm du XVIP siècle ne paraît pas .non plus avoir fourni un seul instituteur à notre province avant la Révolution.
Nos archives ne nous ont conservé que des renseignements trèsincomplets sur l'instruction des fdles ; aucun d'eux ne remonte au delà du XVIIP siècle. On peut croire que rien de particulier ne se fit de ce côté avant l'ordonnance de 1698. Dans bien des communes trop pauvres pour payer à la fois un maître et une maîtresse, les enfants des deux sexes étaient reçus dans des écoles mixtes. Mais les statuts synodaux de l'évêqued'Oloron mettent au
(38) Règlement pour les pclites écoles du diocèse d'Oloron. Imprimé par l'ordre de Mgr Fr. de Monfillet, évècjue d'Oloron. — Pau, Dupoux, 1740, in 8°, 24 p.
nombre des cas réservés le fait de faire étudier dans la même chambre des garçons et des filles âgés de plus de dix ans. Si le maître ne disposait pas de deux classes séparées, il devait recevoir les filles à des heures différentes de celles consacrées aux garçons, ce qui pouvait avoir lieu facilement, dit le Règlement, « puisque les filles n'apprennent pas ordinairement h écrire » . Le même document nous montre à quoi se bornait leur instruction, lorsqu'il recommande aux curés de les placer sous la direction de quelque femme pieuse, approuvée par l'ordinaire, qui leur inspirera la dévotion et la modestie, leur défendra d'aller aux danses et de fréquenter les garçons, leur enseignera à coudre et à filer et leur fera réciter le catéchisme. Point n'était besoin d'une grande somme d'instruction pour appliquer ce programme. Parmi les noms des maîtresses parvenus jusqu'à nous, nous n'en avons trouvé qu'un seul accompagné de la désignation sœur.
Après avoir ainsi passé en revue les faits relatifs à l'histoire de l'instruction dans notre province avant 1789, nous voudrions établir quel était au moment de la Révolution, le résultat de l'enseignement distribué dans les conditions que nous venons d'esquisser.
Nous ne possédons, à cet égard, qu'un seul document : la statisque rétrospective dressée par M. Maggiolo (39j et établissant le nombre de conjoints qui ont su signer leur acte de mariage.
Nombre de conjoints sur 100 qui ont signé leur acte de mariage.
ANNEES
BASSES-PYKÉNÉES époux, épouses.
FRAN(]E époux, épouses.
Nombre total des conjoints.
B.-Fyr.
France.
Rang du départ.
Cette statistique nous montre que, pendant la période qui a précédé immédiatement la révolution, la proportion des époux ayant signé leur acte de mariage était beaucoup plus forte pour les Ba.sses-Pyrénées que pour la France, 71, 91 0/0 contre 47,05 0/0 Mais en revanche, la moyenne des épouses était de 9, 19 0/0
(39) Statistique de l'enseignement primaire, t. -2, p. CLXXI.
seulement, tandis que, pour l'ensemble du pays, elle s'élevait à 26, 87 0/0.
Notre contrée tenait alors le 24" rang ; un siècle auparavant, elle était au 43* et son infériorité sur la France était notable ; il y avait donc un sensible progrès. Nous ajouterons à ces données les chiffres afférents à la ville de Pau. En 1788, sur 78 mariages inscrits aux registres de la paroisse St-Martin, la seule de la ville, on comptait 54 époux et 24 épouses ayant su signer ; c'est une proportion de 69, 23 0/0 pour les premiers et de 30, 76 0/0 pour les secondes. On comprend cette différence avec les chiffres reproduits pins haut en songeant que la population du chef-lieu devait nécessairement l'emporter sur l'ensemble du département. Mais si l'on réfléchit que le fait d'avoir donné une signature isolée, souvent d'une manière bien imparfaite, suffit pour faire placer ceux de qui elle émane dans la catégorie des lettrés, on ne considérera ces chiffres que comme une indication minimum des plus modeste et l'on se gardera bien d'en exagérer l'importance. A la fin du 18* siècle, les classes élevées et la bourgeoisie trouvaient assurément de faciles ressources, pour se procurer l'instruction, mais l'enseignement populaire offrait encore bien des lacunes. C'est là sans doute ce qui poussa les sieurs Basso, Labastide, Pedezert et Cazenave, maîtres des petites écoles de Pau à présenter, en 1788, aux syndics généraux de la province un long mémoire témoignant d'idées justes sur l'éducation du peuple et proposant d'utiles réformes (40).
Mais les idées nouvelles s'accommodaient mal de transformations graduelles et lentes ; suivant l'expression d'un contemporain « un seul instant avait mis un siècle de distance entre l'homme de la veille et celui du lendemain », l'ancien [régime tout entier devait disparaître et l'enseignement qui, malgré ses défectuosités, était organisé sur des bases lui assurant un fonctionnement à peu près régulier, fut bouleversé comme tout le reste. Le soin de sa reconstitution, dont on comprenait toute l'importance,
(40): Arch. B. Pyr. G. 1368- Reproduit par Serurier.fp. 21-25. Les auteurs disaient à propos des moyens proposés par eux pour exciter l'émulation des élèves qu'ils « enflamiueraieiU les enfants susceptibles de toutes sortes d'impressions, leurs efforts dévelojiperaient leuis facultés et leur inspireraient le fg'oAt du Ijeau et de l'honnête et de l'hoi'i'eur j)Our ce qui est blâmable. Ces premières dispositions influent plus que l'on ne pense sur le génie et sur la conduite pendant le reste de la vie. »
fut un des objets qui occupèrent dès le principe nos assemblées. Mais des soucis plus graves devaient retarder l'adoption et la mise en pratique des nouveaux systèmes. Quelques écoles subssistèrent cependant, maintenues en l'absence delà loi, par le zèle des maîtres, des administrations locales ou des particuliers.
Nous regrettons de n'avoir pas sous les yeux le mémoire et les tableaux que les administrateurs de notre département durent dresser pour répondre à la demande que le Ministre de l'Intérieur et le comité de l'instruction publique de l'Assemblée Nationale adressèrent à toutes les municipalités, en décembre 1791, afin de connaître le nombre et les ressources des différents établissements d'éducation existant alors. Tout ce que nous savons , c'est qu'en mai 1792, Pau possédait encore deux établissements scolaires. Le 26 août, un arrêté du Directoire du district de Pau attribuait une somme de cent cinquante livres à la dame Luppé, pour l'administration de la maison de La Foi, située dans cette ville, et afin de soutenir un établissements utile à l" instruction (41).
Les autres districts n'étaient pas non plus laissés au dépourvu. Un procès-verbal du maire de Sainte-Marie constate qu'en juin 1792, les trois institutrices en exercice s' étant présentées devant lui, deux seulement consentirent à prêter le serment exigé par la loi et furent autorisées à continuer leurs fonctions. Dans le district de Mauléon, un généreux citoyen dont le nom ne nous a pas été conservé, prit à sa charge les dépenses nécessaires à l'éducation des filles de cette circonscription (42).
En octobre 1792, la ville de Pau avait à sa charge l'entretien de trois instituteurs et au même moment, le conseil général d'administration du département décida que l'ancien couvent de Notre Dame à Pau, devenu propriété nationale, serait conservé pour l'éducation dos filles (43). Deux ci-devant religieuses de l'Union chrétienne, Marie Catherine Luppé et Christine Cadillon, qui avaient prêté le serment exigé et étaient restées avec leurs élèves dans les bâtiments du couvent de La Foi, durent se transporter dans la maison de Notre Dame pour y continuer leurs fonctions
(41) Arch. de Pau, D. 5, f° 225.
(42) Archives B. Pyr, Série L. Cette série étant en classement, nous ne pouvons indiquer les nun:iéros des liasses ou des volumes.
(43) Arcli. B. Pyr. série L. et Arch, de Pau, D. 6, f» 10.
d'édîicatrices. Cette translation eut lieu le 23 octobre et l'abbé Paradis leur fut donné comme aumônier (44).
Mais se sont là des faits isolés, ne se rattachant à aucune organisation régulière et dûs à l'initiative d'administrateurs soucienx du bien public. Parfois mêmeilsse produisirent dans de petites localités. Ainsi lacommunedePardies(Monein) conservant les habitude l'ancien temps, conclut, le 18 août 1793, un accord avec le sieur Pédélaborde père, lequel se charge des fonctions de régent, moyennant 150 livres par an, plus une paire de souliers. Les devoirs du maître étaient déterminés dans l'acte passé à cette occasion : Pédélaborde s'engageait à « assister aux offices divins les jours de dimanche et fêtes pour servir les prêtres et remplir aux chants nécessaires, de même qu'aux enterrements et messes des morts ; et si quelque habitant désire d'avoir chez lui ledit Pédélaborde pour donner à ses enfants une plus étendue éducation, il sera tenu de s'y prêter et de tenir les écoles dans la maison commune comme il est d'usage » (45).
Cet accord, qui stipulait en pleine Terreur, la participation de l'instituteur aux cérémonies religieuses, nous a paru curieux à signaler ; du reste Pédélaborde demeura peu en fonctions et il réclamait encore, en avril 1795, le payement de ses gages pendant six mois, c'est à dire « 75 livres et un soulier » (46).
Les premiers décrets de la Convention relatifs à l'instruction populaire ne furent sans doute pas lettre morte dans le département des Basses-Pyrénées. Il nous en reste au moins une trace. Pour donner satisfaction au plan d'éducation civique tracé en tête du décret du 30 vendc^iiaire (21 octobre 1793) on publia à Pau, en l'an II, un Syllabaire Républicain ou Alphabet sans culotte, avec lequel les jeunes Français de Vun et de l'autre sexe peuvent apprendre à lire en peu de temps. Ouvrage élémentaire enrichi de la Déclaration des Droits de l'homme, des principes de la Constitution Française et d'autres maximes propres à inspirer aux jeunes citoyens l'amour du travail et de la vertu. On trouvait même en tête de ce petit recueil des couplets appropriés au sujet et que les parents pouvaient chanter à leurs enfants, sur l'air populaire de la
(44) Arch. B. Pyr. série L. et Arcli. d,; Pau, D. 5 f- 227, D. G fo 26-
(45) Arch. 15, Pyr, série L.
(46) Arch. B. Pyr. série L.
Carmagnole, pour stimuler leur ardeur, récompenser leurs progrès ou punir leur indolence (47).
Mais pour donner cette « première éducation physique, morale et intellectuelle, la plus propre à développer les mœurs républi" caines, l'amour de la patrie et le goût du travail » (48), il eut fallu des maîtres éprouvés. Or le décret du 29 frimaire (19 décembre 1793) ne réclamait des candidats aux fonctions d'instituteur qu'un certificat de civisme pour tout diplôme. C'était peut-être exiger trop peu, en comparaison des devoirs qu'on leur demandait de remplir. Le droit d'enseigner appartenait dès lors, pour ainsi dire, à tous ; et si les instituteurs se multiplièrent sous le régime de cette loi, le niveau de l'instruction dut se trouver fatalement abaissé.
On eut la preuve de ce fait, lorsque Barère, obéissant à une préoccupation plutôt politique que pédagogique, fit voter le décret du 8 pluviôse (27 janvier 1794), ordonnant l'établissement dans divers départements où l'on parlait des « idiomes étrangers » (et le département des Basses-Pyrénées était de ce nombre) d'instituteurs spécialement chargés d'enseigner la langue française et la Déclaration des droits, ainsi que de traduire les lois de la République au peuple les jours de fêtes. Mise en demeure d'exécuter la loi, l'administration du district de Pau dut s'excuser, en invo-