DE TOUTE NATURE
ANNÉES
B.-Pyrénées.
France.
B -Pyrénées.
France.
Il est enfin un dernier élément d'appréciation que nous ne devons pas passer sous silence. C'est celui qui se rapporte à l'assiduité des élèves. Si l'on pouvait indiquer exactement ce degré d'assiduité, on aurait un indice assez certain du profit que les élèves ont retiré de l'école. Mais il est reconnu que l'on ne doit accorder qu'une très faible confiance aux chiffres extraits des registres d'appel, tenus le plus souvent d'une manière très irrégulière. Il faut donc se borner à établir une comparaison entre le nombre des enfants ayant fréquenté la classe pendant l'hiver et le nombre de ceux qui l'ont suivie pendant l'été ; la différence peut servir à mesurer approximativement l'assiduité des écoliers pour l'année entière. A cet égard, notre situation semblerait satisfaisante, car la proportion donnée par les statistiques a été de tout temps supérieure dans les Basses-Pyrénées au chiffre afférent à la France entière (98).
(97) Statistique t. 2, p. 101-105.
(98) Statistique, t. 2. p. cl et 123.
Combien d'élèves pour 100 ont fréquenté l'école en été par rapport h, 100 en hiver.
Années
Basses-Pyrénées
France
Mais c'est ici surtout qu'il ne faut pas perdre de vue cette réflexion si judicieuse de l'auteur de la statistique à laquelle nous empruntons ces chiffres. « L'instruction est un fait d'ordre moral et la statistique ne peut d'ordinaire enregistrer avec quelque sûreté que des faits d'ordre matériel, elle compte des quantités, elle est impuissante h définir des qualités ». Une assiduité se chiffrant par 84 '^lo proportion obtenue en 187G, pourrait nous sembler satisfaisante, lorsque le département le plus favorisé n'a pas dépassé 94 °[,. L'avenir nous dira quel a été le profit réel retiré de leur présence à l'école par les écoliers de ces dernières années. Espérons que le résultat se traduira par une diminution notable des conscrits illettrés.
En attendant que ces progrès se soient manifestés d'une manière sensible et durable, il semble permis d'affirmer que le principe de l'obligation, joint à la gratuité et à la multiplication des écoles de hameau, sera de nature à produire le plus grand bien dans les Basses- Pyrénées. Son application combattra l'insouciance de nos paysans qui, dans certains cantons, ne comprennent pas encore toute l'utilité que leurs enfants peuvent retirer d'une instruction même modeste, mais solidement acquise. Ce défaut d'initiative a été signalé h diverses reprises, c II est peu de départements où l'activité de l'inspection académique et de l'insiruction primaire soit plus nécessaire » écrivait, en 1879, M. Gérardin h la suite de sa tournée d'inspection générale (99).
(99) Extraits des rapports d'inspection générale, t. 1" p. 333.
Nous retrouvons cette appréciation formulée en termes plus explicites dans le rapport présenté cette année même (1880) par un de nos compatriotes, inspecteur général de l'enseignement primaire, dont la sagacité a précisé, mieux que nul autre, les obstacles qui retardent les progrès de l'instruction dans nos contrées.
a Les dons naturels ne manquent pas, écrivait tout récemment M. Pécaut, mais il faut, pour les faire valoir, une forte a^ction administrative et scolaire... Il faut que l'action des inspecteurs devienne plus continue et mieux concertée, que, sous l'impulsion incessante du chet de l'Académie, tous les inspecteurs apprennent à se sentir les organes d'une œuvre commune ; qu'enfin une même pensée relie les supérieurs et les inférieurs et que l'esprit souffle de nouveau dans ce grand corps de Tinstruction primaire.
....Les inspecteurs formeront de plus en plus le rouage principal de notre organisation scolaire ; de là la nécessité : 1° de les bien choisir, en écartant les candidats médiocres d'esprit ou de caractère ; 2" de les déplacer le moins possible et seulement après qu'ils ont accompli une œuvre appréciable; 3" de pourvoir à ce que leur propre éducation ne soit jamais interrompue et qu'ils aient toujours l'esprit au-dessus de leur besogne. C'est à l'inspecteur d'Académie qu'échoit en particulier ce dernier soin. C'est à lui de tenir en haleine ses collaborateurs, de les réunir fréquemment, de les associer à un dessein commun, de les pousser à l'étude personnelle, non moins qu'à l'accomplissement exact de leurs devoirs de profession. »
Espérons que ces sages préceptes, fruit d'une expérience consommée, seront écoutés et mis en pratique et que leurs résultats viendront confirmer ces dernières paroles de M. Pécaut :
« Aucun département ne remontera plus vite dans l'échelle scolaire, s'il est manié par une main ferme et habile. »
C'est qu'en effet il est peu de contrées où l'action administrative ait autant de force, où l'initiative privée trouve plus fructueusement lieu de s'exercer. C'est à cette dernière principalement que l'on doit ces créations multipliées de toutes les œuvres accessoires qui rendent plus féconds les efforts de l'Etat et la bonne volonté des familles. Bibliothèques pédagogiques, scolaires ou cantonales, caisses d'épargnes et musées scolaires, concours entre instituteurs, partout on retrouve l'impulsion
intelligente et la main libérale d'un philanthrope éclairé dont le nom restera connme celui d'un bienfaiteur du peuple.
Un savant philosophe «. qui honora les sciences par ses travaux, la France par ses hautes 'qualités, l'humanité par ses vertus » (100), et dont les recherches, sur l'instruction ont été dictées par la passion du bien public, Condorcet écrivait, il y a presque un siècle : « En général la portion pauvre de la société a moins des vices que des habitudes grossières et funestes à ceux qui les contractent. Une des premières causes de ces habitudes vient du besoin d'échapper à l'ennui dans les moments de repos et de ne pouvoir y échapper que par des sensations et non par des idées ». (101) « Paroles profondes, ajoute un commentateur de notre temps qui est lui-même un maître, paroles que ne devraient jamais perdre de vue les instituteurs et les moralisateurs du peuple. Faire passer des âmes grossières de la vie des sens à la vie intellectuelle, mettre le livre à la place de la bouteille de vin ou d'alcool, substituer la bibliothèque aux cafés ou aux mauvais lieux, en un mot remplacer la sensation par l'idée, tel est le problème fondamental de l'éducation populaire » (102).
Il ne dépendra pas de M. Tourasse que le département des Basses-Pyrénées ne fasse de rapides progrès dans la voie tracée par Condorcet. Grâce aux libéralités faites dans ces dernières années, le bon livre qui est, pour les hommes de progrès, « l'instrument fondamental et irrésistible de l'affranchissement de l'intelligence», pénètre de plus en plus dans nos campagnes; nous pouvons espérer voir petit à petit, sous l'influence des lectures moralisatrices et des réflexions qu'elles suggèrent, les satisfactions grossières des sens perdre leur empire (103). N'y a-t-il pas en effet, comme le disait M. Duruy en 1867, « pour le plus grand nombre des hommes, un lien nécessaire entre l'esprit qui s'éclaire et le cœur qui se purifie » ? (104).
C'est vers ce double but que doit tendre le progrès et pour l'atteindre plus sûrement, il faut, comme M. le ministre de l'ins-
(iOO) Arago. Elogo de Condorcet. Notices biographiques, t. 1, p. 234.
(101) Condorcet. Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'instructif in publique, avril 1792. —Œuvres, t. 7, p. 405.
(102) Compayré, Histoire des doctrines de l'éducation, t. 2, p, 314.
(103) Depuis deux ans M. Tourasse a distribué plus de 30,000 volumes aux bibliothèques scolaires, cantonales ou pédagogiques.
(104) Discours prononcé à Lyon, le 23 juin 1867.
traction publique le disait naguères, que nos maîtres « soient non seulement des instituteurs, mais des éducateurs ». Nous ne sommes plus au temps où la principale tâche de l'instituteur devait consister à inspirer aux enfants, dès le bas âge, « l'amour, la reconnaissance et le dévouement pour le souverain ». L'intérêt du pays tout entier s'est substitué à l'intérêt d'un seul individu ou d'une seule famille. « Le gouvernement représentatif, écrivait Destutt de Tracy au commencement de ce siècle, doit toujours travailler à la propagation des saines et solides connaissances en tous genres. Il ne peut subsister si elles ne prévalent. Il doit donc, par tous les moyens, favoriser le progrès des lumières et surtout leur diffusion ; car il a encore plus besoin de les répandre que de les accroître » (105). Complétons ces sages préceptes par ces paroles d'un penseur qui, sur ces questions d'éducation, a su acquérir la plus juste autorité. « Si nous voulons que l'instruction primaire remplisse Toffice moral, politique, social, dont elle seule peut s'acquitter auprès de l'immense majorité de nos concitoyens, il faut nous proposer pour but principal, dans toutes nos réformes, moins de multiplier les connaissances que de fonder les saines et fortes habitudes intellectuelles et morales
Nous avons à former nos élèves, par l'instruction et par la pratique habituelle, au viril exercice de la responsabilité personnelle. Régler la pensée d'après la vérité, non d'après la coutume, et la vie selon le devoir, non selon l'intérêt prochain ou selon des prescriptions arbitraires, quelle autre sagesse leur enseignerionsnous, et comment nous dispenser de leur enseigner celle-là ? L'instruction n'agit qu'à la condition de se transformer en un état de l'intelligence, du caractère, du sentiment, de l'imagination, du corps même, et cette transformation ne s'opère qu'au prix d'efforts patients, quotidiens, combinés avec art » (106). Ces efforts si nécessaires, chacun s'accorde à reconnaître qu'ils ne sont pas au-dessus des capacités intellectuelles de nos populations. Un stimulant énergique leur a surtout manqué jusqu'à présent. L'obligation légale de l'instruction ferait disparaître l'obstacle contre lequel il est le plus difficile de réagir, l'insouciance, et le dépar-
(105) Commentaire sur l'Esprit des lois; livre IV.
(106) Rapports d'inspection générale, par M. Félix Pécaut, p.
tement des Basses-Pyrénées pourrait; sous une direction animée d'un large esprit d'initiative, profiter, plus qu'aucun autre, des mesures si fécondes prises, dans ces derniers temps, en faveur de l'instruction primaire.
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