‹ Notes pour servir à l'histoire de la guerre de 1870Chapitre 18 sur 21 · XI · texte numérisé non relu

XI

Le 3 septembre 1870, vers cinq heures de Faprèsmidi, je rencontrai, au bout du pont de Solférino, M. Philippe de Bosredon, député de la Dordogne. Il vint à moi tout en larmes :

« Nous avons subi, me dit-il, une double défaite. Mac-Mahon et Bazaine ont été battus. Et dire que, dans des circonstances aussi graves, Jules Favre a eu le courage de proclamer la déchéance de l'empereur I »

Je me hâtai de quitter M. Philippe de Bosredon et de me rendre au Palais législatif, afin d'avoir des nouvelles plus détaillées, qui me permissent de me faire une idée juste de la situation. Dans le fumoir, où je ne pus pénétrer qu'àgrand'peine,tout

LE i SEPTEMBRE. 207

le monde était atterré ; on ne se parlait pas, de peur d'avoirà se communiquer desimpressionspénibles. J'imitai le silence général, quand mon ancien collègue, M. de Dalmas, s'approcha de moi :

— Vous connaissez, me dit-il, sur le bout des doigts toutes les constitutions de l'Empire. Indiquez-moi donc 011 je trouverai la loi de Régence.

Il y avait sur la table du fumoir un livret contenant les constitutions, les sénatus-consultes et les décrets organiques. Je le pris et je montrai à M. de Dalmas la page oii se trouvait le sénatusconsulte relatif ^ la régence.

J'avais à côté de moi M. Lacroix Saint-Pierre ; il me dit à voix basse et d'un ton de reproche :

— Yous auriez bien pu vous dispenser de cet acte de complaisance. Dalmas, vous ne l'ignorez pas, déteste l'impératrice qui n'a pas voulu de lui comme chef du cabinet de l'empereur; il me parait évident qu'il cherche un moyen de faire une niche ou de créer des difficultés.

M. Lacroix Saint-Pierre, en me faisant cette observation, prouvait tout simplement que^, comme la plupart de ses collègues, du reste, il n'avait pas lu le sénatus-consulte du 17 juillet 1856 concernant la régence de l'Empire. S'il en avait eu la plus légère teinture, il aurait vu que rien, dans cette loi, n'avait été préparé pour faire face à la situation dans laquelle la captivité de l'empereur plaçait le

gouvernement. Ce sénatus-consulte, rédigé au len- -demain de la naissance du prince impérial et pour flatter le cœur maternel de l'impératrice, n'avait prévu que la mort du chef de l'Etat. Il était, à ce point de vue, moins completquelaloi du 3 avril! 81 3, qui, elle, du moins, avait prévu le cas d'absence de l'empereur, et qui, de plus, donnait le moyen de résoudre toutes les difficultés que pouvaient amener des circonstances extraordinaires.

Il faut voir les choses telles qu'elles étaient au lendemain du désastre de Sedan. On s'est attaché jusqu'ici aux épisodes secondaires, à la trahison du général Trochu, aux menées révolutionnaires de la gauche, à l'envahissement de la Chambre, à l'inauguration d'un pouvoir insurrectionnel à l'Hôtel de Yille, etc., etc. Tous ces faits, qui constituent la partie dramatique de la révolution du 4 septembre, ne doivent pas nous distraire de la réalité qui est plus simple et plus prosaïque.

La vérité qu'il faut enfin proclamer, c'est que, le 4 septembre, l'appareil gouvernemental s'était écroulé de lui-même et que rien n'en restait debout.

Je ne sais si l'impératrice eut ce jour-là l'intuition de l'immense faute qu'elle avait commise quand, à la suite de nos premières défaites, elle s'était vivement opposée au retour, à Paris, de l'empereur et du prince impérial. A ce moment, tout le monde, même l'opposition de gauche, de-

mandait que l'empereur abandonnât l'armée et revînt dans sa capitale. Mais, dans l'entourage de l'impératrice, depuis le 7 août, on s'était habitué à considérer l'empereur comme un homme perdu ; on ne parlait jamais de lui; on s'abstenait même de prononcer son nom. C'était une sorte de mot d'ordre, et je me rappelle fort bien que, demandant un jour à un de mes anciens collègues, attaché au Château, des nouvelles de Napoléon III, il me répondit : « On ne s'occupe plus de lui ; il est devenu un embarras. » Un fait qui, je pense, n'a pas été signalé, c'est que, par ordre du gouvernement, au 15 août, dans les départements, le Te Deum fut remplacé par des prières pour nos soldats ; les fonctionnaires reçurent pour instructions de ne pas assister à ces prières en uniforme, et, de plus, il n'y eut pas de convocations officielles. La Saint-Napoléon était rayée d'un trait de plume.

On sait comment le prince Napoléon, dans le conseil de guerre qui eut lieu au camp de Châlons le 17 août, caractérisait la situation qui était faite à l'empereur après qu'on lui eût retiré le commandement en chef de l'armée. Le 4 septembre, il fut prouvé que la conduite que le prince Napoléon avait conseillée ce jour-là était la meilleure, et que, si elle avait été suivie, peut-être la France eût-elle échappé à la honte de voir s'ajouter à la défaite une révolution devant l'ennemi.

Tout pouvoir légal avait disparu, à partir du moment oii l'impératrice avait communiqué à ses ministres cette dépêche foudroyante : « L'armée est défaite; moi-même, je suis prisonnier. »

L'empereur était prisonnier, c'est-à-dire qu'il était dans la position d'un général tombé aux mains de l'ennemi, qui ne peut plus donner un ordre à ses troupes sans s'exposer à voir sa captivité se resserrer et devenir plus dure. Napoléon III n'avait plus le droit de dicter des instructions ou de rendre un décret. M. de Bismarck eût arrêté au passage tout ce qu'il aurait essayé de transmettre à la régence. Il considérait, du reste, comme étant de sa dignité, de ne point accepter la responsabilité d'actes et d'événements dont il avait été le spectateur impuissant. Aussi, quand le chancelier prussien vint lui demander s'il voulait discuter les moyens de mettre fm à la guerre, répondit-il que, pour ces questions, il s'en référait au gouvernement de la régence.

Le prince impérial, après avoir quitté l'armée et s'être traîné au hasard à travers nos places du Nord, venait de se réfugier en Belgique. Il était malade au château de Chimay, tandis que son père s'acheminait tristement vers Wilhemshohe, que le roi Guillaume lui avait imposé comme résidence.

Le prince Napoléon était à Florence, oii il es-

LE i SEPTEMBRE. 271

sayait encore de réveiller les sympathies du gouvernement italien en faveur de la France.

L'impératrice avait, dans cette crise terrible, fait preuve de qualités viriles qu'on n'aurait pas soupçonnées dans une femme livrée jusque-là aux préoccupations frivoles de la vie de cour. « Elle a bien rempli son rôle de jolie femme, me disait un jour le baron Haussmann, mais c'a été une triste souveraine. » — « Votre appréciation, répondis-je à l'ancien préfet de la Seine, manque de justesse et de justice. Dans les derniers jours de l'Empire, l'impératrice a été à la hauteur de la situation; elle a déployé un grand courage; elle a fait preuve d'une abnégation qu'on ne saurait trop louer. Tous ceux qui l'ont approchée, dans ces jours douloureux, l'ont réellement trouvée digne de ce trône au bas duquel elle allait être précipitée. » Mais quelles que fussent les hautes facultés del'impératrice, elles ne pouvaient suppléer aux pouvoirs qu'elle n'avait pas. Les lettres patentes du 22 juillet 1870 qui lui conféraient la régence, limitaient ces pouvoirs aux seuls actes inscrits sur le registre d'Etat. C'est, ainsi, pour ne citer que cet exemple, qu'elle ne pouvait pas changer ses ministres, et, de ce seul fait, elle avait les mains liées sur tous les actes concernant l'administration et le gouvernement.

La seule solution désirable eût été que l'empe-

reur abdiquât et que le prince impérial fût proclamé à sa place. Le sénatus-consulte concernant la régence eût pu alors être appliqué dans toute son étendue. Malheureusement, le cours des événements avait rendu cette solution impraticable. L'abdication d'un souverain prisonnier en faveur de son fils réfugié à l'étranger constituait un fait irréalisable et sans précédent. Aussi l'idée n'en vint-elle à personne.

La force des choses est une puissance aveugle contre laquelle on peut essayer de résister, mais à laquelle il faut bien finir par céder. Nous allons voir comment, après avoir lutté pendant quelques heures pour le maintien de la régence, le ministère du 10 août se vit amené à abandonner la régence et par suite l'Empire.

A partir du 3 septembre, M. Thiers paraît être devenu l'arbitre de la situation. Tout le monde s'adressait à lui.

Dans la nuit du 2 au 3 septembre, en sortant du conseil de défense, M. Jérôme David faisait connaître à M. Thiers toute l'étendue du désastre de Sedan. M. Thiers laissait échapper un cri douloureux. « Ne vous découragez pas, lui dit M. Jérôme David ; vous pouvez encore rendre de grands services à la France et il faut les lui rendre. »

M. Jules Simon écrit dans ses Souvenirs du 4 septembre: « Nous persistions à souhaiter que la Cham-

LE i SEPTEMBRE. 273

bre nommât une commission de gouvernement. Nous aurions voulu que M. Thiers en fût la tète, et que M. Trochu en fût le bras. »

M. Thiers a raconté lui-même que des démarches en ce sens furent faites auprès de lui : « Les membres de la gauche s'adressaient à moi. Ils me disaient : « La révolution est proche ; elle est inévi- « table; c'est dans nos mains que le pouvoir doit « passer. Eh bien! mettez-vous à notre tète ; nous « nous appliquerons tous ensemble cà servir le <( pays, qui sans cela va périr. »

On connaît la démarche que Timpératrice fit faire par Mérimée et par le prince de Metternich auprès de M. Thiers. Le dialogue qui s'engagea entre M. Thiers et Mérimée a une grande importance :

— Vous devinez pourquoi je viens, dit Mérimée.

— Oui, je le devine, répondit M. Thiers.

— Vous pouvez nous rendre un grand service.

— Je ne puis vous en rendre aucun.

— Si! si! je connais votre manière de penser; les dynasties ne vous occupent pas. Vos pensées sont tournées surtout vers l'état des affaires. Eh bien! l'empereur est prisonnier, il ne reste qu'une femme et un enfant! Quelle occasion pour fonder le régime représentatif!

— Après Sedan, il n'y a rien, absolument rien. Ainsi M. Thiers refusait son concours ; il repoussait même toute idée de donner des conseils. Il

s'était cependant arrêté à une combinaison qu'il aurait pu, sans inconvénient, communiquer à l'impératrice, d'autant plus que c'est à une combinaison analogue que le conseil des ministres devait s'arrêter vingt-quatre heures plus tard.

A ceux de ses amis qui venaient le consulter, M. Thiers déclarait qu'il fallait laisser le pouvoir aux mains où il se trouvait, sauf un changement qui consistait à le concentrer dans le sein du Corps législatif. « Ma pensée, disait-il, est de me servir de ce que j'appellerai le Corps législatif repentant^ pour résoudre les difficultés de notre affreuse situation. Il faut, selon moi, que le Corps législatif déclare le trône vacant, forme une commission de gouvernement, essaie de signer un armistice avec l'ennemi, puis convoque une assemblée qui remédie à tous nos malheurs. »

Ce sont ces idées que M. Thiers développa dans l'après-midi du 4 septembre, dans un des bureaux de la Chambre, en présence de MM. Jules Favre, Jules Simon. Ernest Picard et Gambetta, qui le suppliaient de prendre le pouvoir, ou du moins de l'accepter des mains des députés.

La combinaison mise en avant par M. Thiers était, sous une forme légèrement adoucie, la proposition que la gauche avait déposée, le 9 août, sur le bureau du Corpslégislatif. C'était une déclaration de déchéance à peine déguisée. La gauche crut

que, dans des circonstances aussi graves, il ne fallait pas biaiser avec l'opinion. Aussi s'arrèta-t-elle à l'idée de proclamer purement et simplement la déchéance. Mais il fut convenu qu'après le rejet par la majorité de la proposition de la gauche, celleci se rallierait à la combinaison de M. Thiers, s'il se décidait à lui donner la forme d'une proposition. Ce qui se passa dans la séance de jour du 3 septembre ne fut qu'un prologue. Les membres de la gauche avaient été mis au courant de la véritable situation par M. Thiers, qui leur avait fait connaître les révélations de M. Jérôme David. Aussi les réticences dugénéralPalikao, qu'ils supposaient être en possession de la vérité, leur causaient une profonde irritation. C'est sous le coup d'une colère concentrée que Jules Favre prononça cette terrible diatribe, qui fut considérée comme Tarrèt de mort de l'Empire :

— « Où est l'empereur? Communique-t-il avec ses ministres? Leur donne-t-il des ordres?

« Le comte de Palikao. — Non.

« — Si la réponse est négative, je n'ai pas besoin de longs développements pour faire comprendre à la Chambre que le gouvernement de fait a cessé d'exister, et qu'à moins d'un incroyable aveuglement et d'une obstination qui cesserait d'être patriotique, c'est à vous-mêmes, c'est au pays que

VOUS devez demander les ressources qui, seules, vous peuvent et le peuvent défendre. »

Yers six heures, j'étais attablé avec quelques amis sur la terrasse du café de la Paix, quand Séverin Abbatucci vint nous apporter Taffreuse nouvelle : « L'armée de Mac-Mahon a dû capituler; l'empereur est prisonnier. » Elle circulait sur les boulevards depuis une heure, mais personne n'avait voulu y croire.

Séverin Abbatucci ajouta, en s'adressant à moi : « Le Corps législatif est convoqué pour ce soir. Faites connaître cette convocation àtous les députés qui viendront ici, etrecommandez-leur d'être exacts. Il s'agit de déjouer les manœuvres de la gauche. »

Il vint une douzaine de députés. Je les envoyai tous à la Chambre. Quelques-uns blâmaient cette convocation inattendue. « Si l'on n'a pas, disaientils, des mesures énergiques à proposer, cette séance est une faute, car on laisse le champ libre aux révolutionnaires. »

Un seul sentiment animait tous les députés qui s'étaient rendus au Palais-Bourbon pour cette séance de nuit, c'est qu'il ne fallait pas se séparer sans avoir pris une mesure décisive. Tout le monde paraissait être d'avis que le Corps législatif devait s'emparer du pouvoir.

Il y avait des allées et venues continuelles entre

la salle des conférences et le cabinet de M. Schneider, où les ministres étaient réunis.

Le centre gauche s'était rallié à la combinaison proposéeparM.Thiers. M. Martel fut chargé d'aller l'expliquer au président et aux ministres. Il fut éconduit.

A droite, on caressait l'idée d'une dictature militaire au profit du général de Palikao. Comme correctif, on y joignait un gouvernement anonyme pris au sein de la Chambre comme auxiliaire de la régence. C'est à droite surtout qu'on comprenait la nécessité de prendre une décision immédiate.

« Monsieur le ministre, disait au général de Palikao un des membres les plus ardents, n'oubliez pas qu'il n'y a encore dans Paris que de la tristesse et de la douleur. Seulement la colère peut venir, et vous la préviendrez si vous annoncez demain matin quelque résolution énergique. »

Par la façon dont les membres du cabinet accueillaient toutes les propositions, il était visible qu'ils étaient pris à l'improviste. Ce n'était pas seulement cette convocation anticipée de la Chambre quiles embarrassait, c^étaientles questions qu'on leur posait et pour lesquelles ils n'avaient pas de solutions prêtes. Dans le conseil des ministres qui avait eu lieu dans la soirée, on n'avait pas prévu l'éventualité qui se présentait, et la formation d'un

comité de gouvernement, pris dans la Chambre, n'avait été proposée par personne. Je me trompe, M. Schneider en avait dit quelques mots; mais ce projet avait été aussitôt écarté.

La gauche seule avait une formule prête; elle n'hésita pas à la présenter. Jules Favre donna lecture de la proposition suivante :

Article premier. — Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie sont déchus des pouvoirs que leur a confiés la Conslitiitiou .

Art. 2. — Il sera nommé par le Corps législatif une commission de gouvernement composée de... qui sera investie de tous les pouvoirs de gouvernement et qui a pour mission expresse de résister à outrance à l'invasion et de chasser l'ennemi de la patrie.

Art. 3. — M. le général Trochu est maintenu dans les fonctions de gouverneur général de la Ville de Paris.

Cette proposition mit en ébullition toutes les parties de l'assemblée. En dehors de la gauche, personne ne voulait de la déchéance, bien qu'on considérât la dynastie comme perdue. Aussi c'est à la recherche des moyens termes que se passèrent la nuit et la matinée suivante.

M. Buffet, à l'issue de la séance de nuit, communiqua à un grand nombre de membres de la majorité et des diverses fractions de la Chambre une combinaison qui, à première vue, paraissait assez ingénieuse. Il fallait, suivant lui, que le Corps législatif n'eût pas l'air d'usurper le pouvoir

et que ses membres ne pussent être accusés d'avoir violé leur serment. Pour obtenir cedoublerésultat, on invoquait l'intervention de l'impératrice; on l'invitait à adresser à la Chambre élective un message dont la pensée était celle-ci :

« Depuis le départ de l'empereur, je gouverne en vertu de pouvoirs délégués et limités. Ces pouvoirs sont tout à fait insuffisants pour faire face aux nécessités de la situation. Je ne puis en demander le complément ni à l'empereur, qui a cessé d'être libre, ni au pays auquel il est impossible de faire appel au milieu de la crise terrible que nous traversons. En conséquence, je remets au Corps législatif, qui est l'émanation la plus directe du suffrage universel, l'exercice du pouvoir exécutif et je l'invite à nommer une commission de gouvernement. Dès que cela sera possible, le pays sera consulté. »

C'était la combinaison de M. Thiers; seulement M. Buffet y ajoutait le contre-seing de l'impératrice, qui abdiquait ainsi elle-même tout pouvoir.

Cette proposition fut portée le lendemain au conseil des ministres par M. Schneider. Elle fut appuyée fortement par M. Jules Brame. Mais elle fut repoussée.

Le cabinet paraît avoir été sous le coup d'une triple préoccupation : 1- donner satisfaction à la

droite en lui offrant cette dictature militaire qu'elle considérait comme un moyen de salut; 2*" se rallier la gauche et le centre gauche en lui concédant le comité de gouvernement pris dans la Chambre; 3° ménager les amis de la dynastie en conservant au moins de nom la régence.

C'est en ce sens qu'il faut comprendre la proposition qui fut apportée le 4 septembre au Corps législatif par le général de Palikao. Cette proposition était ainsi conçue :

Article premier, — Un conseil de Régence et de défense nationale est institué. Ce conseil est composé de cinq membres; chaque membre est nommé par le Corps législatif.

Art. 2. — Les ministres sont nommés sous le contre-seing des membres du conseil.

Art. 3. — Le général • tenant s'énéral de ce conseil.

Art. 3. — Le général comte de Palikao est nommé lieu-

Mais pendant que le conseil des ministres discutait, sous le coup des événements qui prenaient à chaque moment une gravité plus grande, au Corps législatif les esprits avaient marché. M. Thiers avait enfin donné un corps à sa pensée, voici la formule qu'il proposait :

Vu la vacance du trône,

Il est nommé par le Corps législatif une commission de gouvernement et de défense nationale.

Une Constituante sera convoquée dès que les circonstances le permettront.

On fit observer à M. ïhiers que ces mots : Vu la

vacance du trône constituaient une déclaration de déchéance qui gênerait beaucoup de personnes. nies fit remplacer par ceux-ci : Vu la vacance du pouvoir. Mais même cette expression fut trouvée excessive. M. Thiers y substitua celle-ci : Vu les circonstances. La rédaction nouvelle fut bientôt couverte de signatures. Elle devint ce qu'on appela dès ce moment la Proposition de M. Thiers.

M. Thiers a raconté que, pour tous ces changements, il avait réclamé et obtenu l'adhésion de la gauche :

« Je me rendis dans un bureau où on me dit que la gauche était assemblée; je dis à ces messieurs : « Les députés du centre désirent autant « que vous la déchéance ; je le tiens de leur 'propre « bouche ; mais ils ne veulent pas prononcer le mot « eux-mêmes. » Les membres de la gauche me répondirent qu'ils tenaient à ]a chose et point au mot lui-même, et nous convînmes d'une rédaction définitive. »

C'est pendant que ces pourparlers avaient lieu que le général Palikao arriva à la Chambre, avecla proposition qui avait été arrêtée en conseil. Il venait trop tard. Présentée à la séance de nuit, cette proposition aurait peut-être reçu un favorable accueil. Mais venant au moment où la proposition de M. Thiers était en train de rallier un grand

nombre d'adhésions, elle fut considérée comme insuffisante et comme intempestive. Les mêmes hommes qui avaient répugné à admettre les mots : Vu la vacance du pouvoir, s'offensaient de ce qu'on eût introduit dans le projet le mot régence. « Si le mot est maintenu, disaient-ils, nous voterons la motion de M. Thiers. »

Il se forma dans la salle des conférences un cercle au milieu duquel on enferma la plupart des ministres. On leur proposa d'effacer le mot régence. M. Jules Brame, le premier, consentit à ce que ce mot fut rayé; M. Busson-Billault vint ensuite; M. Jérôme David reconnut à son tour qu'en présence d'aussi nombreuses réclamations, il n'y avait aucune honte à céder. M. Clément Duvernois fut dépêché auprès de l'impératrice, pour la prévenir de la modification qui était apportée à la proposition adoptée au conseil, et pour lui demander son assentiment L'impératrice ne fit aucune opposition. Elle consentit à ce changement sans se rendre compte qu'il imphquait l'abrogation de la régence.

On a pu dire avec juste raison que c'étaient les ministres qui avaient supprimé la régence de leurs propres mains.

Bien que les circonstances ne fussent plus les mêmes et que le courant eût véritablement changé, M. Buffet n'avait point abandonné sa combinaison. Dès qu'il eut connaissance de la proposition du

général de Palikao, il se rendit aux Tuileries, accompagné de MM. Daru, Dupuy de Lôme, Kolb- Bernard, Genton, de Pierres et d'Ayguesvives. Admis en présence de l'impératrice, il lui développa sa proposition, qui se résumait ainsi :

« Une commission de gouvernement est instituée par le Corps législatif, sur l'invitation de la régente qui lui abandonne tous ses pouvoirs.

« Cet arrangement, en pourvoyant aux nécessités actuelles, ne préjuge en aucune façon la décision ultérieure du pays. »

L'impératrice fit à M. Buffet une réponse qui mérite d'être enregistrée, d'abord parce qu'elle exprimait des sentiments véritablement généreux et patriotiques, mais surtout parce qu'elle indique quelle était au fond son opinion sur les solutions diverses qui étaient proposées pour remédier à la situation:

« Ce que vous me proposez, Messieurs, réserve, dites-vous, l'avenir, mais à la condition quej'abandonne, à l'heure du plus grand péril le poste qui m'est confié; je ne le puis, je ne dois pas y consentir. L'avenir est aujourd'hui ce qui me préoccupe le moins, non pas assurément l'avenir de la France, mais l'avenir de la dynastie. Croyez-moi, Messieurs, les épreuves que je viens de subir ont été tellement douloureuses, tellement horribles, que, dans ce moment, la pensée de conserver cette

couronne à l'empereur et à mon fils me touche très peu. Mon unique soin, ma seule ambition est de remplir dans toute leur étendue les devoirs qui me sont imposés. Si vous croyez, si le Corps législatif croit que je sois un obstacle, et non une force, pour dominer la situation et organiser la résistance, que Ton prononce la déchéance; je ne me plaindrai pas. Je pourrai même quitter mon poste avec honneur; je ne l'aurai pas déserté. Mais je suis convaincue que la seule conduite sensée, patriotique, pour les représentants du pays, serait de se rallier autour de moi, autour de mon gouvernement, de laisser de côté, quant à présent, toutes les questions intérieures, etd'unir étroitement nos efforts pour repousser l'invasion. »

M. Daru fit observer à l'impératrice qu'elle n'avait reçu que des attributions restreintes, insuffisantes : (( Elles ne vous permettent pas, dit-il, de faire face aux nécessités d'une crise aussi formidable que celle que nous traversons. Vous ne pouvez même pas nommer un ministre de votre seule autorité. Yos pouvoirs ne vous permettent pas d'agir, de défendre le pays. Si, de bonne grâce, vous consentez à vous entendre avec le Corps législatif, vous donnerez le moyen de faire régulièrement ce qui sans cela se fora peut-être irréguUèrement. »

L'impératrice finit par consentir, mais à la condition que son cabinet serait consulté. « Si mes

ministres, dit-elle, sont d'accord sur les mesures à prendre et que vous me proposez, Tobstacle ne viendra pas de moi. Parlez-en au comte de Palikao ; s'il adhère, j'adhérerai. »

Quand M. Buffet et ses collègues furent de retour au Corps législatif, la séance était interrompue; les députés s'étaient retirés dans leurs bureaux. Il était trop tard pour conférer avec les ministres sur Futilité d'un message qui serait adressé aux députés par rimpéralrice.

A bien prendre les choses, cette idée d'un message était une puérilité, une de ces subtilités de procédure comme en a enfanté souvent le cerveau un peu trouble de M. Buffet. Est-ce que l'impératrice, qui n'exerçait la régence qu'à des conditions fort restreintes, avait le pouvoir de la déléguer au Corps législatif, de délier les députés du serment qu'ils avaient prêté à l'empereur et à la constitution, et de donner, par une simple démarche, une sorte de consécration à la révolution parlementaire dont on lui proposait d'être la promotrice? Ce sont là des illusions comme en ont souvent les hommes qui ont passé une grande partie de leur existence dans les assemblées délibérantes. En somme, la proposition de M. Buffet ne différait pas sensiblement, comme je l'ai dit, de la proposition de M. Thiers; c'était la proposition de M. Thiers consentie par l'impératrice.

Il s'était passé au cours de la séance un incident qui a une grande valeur. Quand M. Thiers avait donné lecture de sa proposition, le ministre de la guerre avait demandé la parole : i< Je n'ai, avait-il déclaré, qu'un mot à dire, c'est que le gouvernement accepte parfaitement que le pays soit consulté aussitôt que nous serons sortis de la crise. » C'était proclamer que tout ce qui existait en ce moment n'avait plus qu'un caractère précaire et provisoire.

Plus tard, M. Jules Brame, appelé à déposer devant la commission d'enquête sur le 4 septembre, a avoué que le ministère était « prêt à admettre la proposition de M. Thiers ». Cet aveu, qu'il a renouvelé devant moi dans une conversation que j'ai eue avec Lui peu de temps avant sa mort, explique la déclaration du général de Palikao. Sans admettre encore la proposition de M. Thiers, le ministre de la guerre cherchait à s'en rapprocher le plus possible, afin d'esquiver le coup dont il voyait la régence menacée. A ce moment, il était disposé à renoncer à cette lieutenance générale dont le conseil avait voulu l'investir ; il avait compris que, à part quelques membres de l'extrême droite, la majorité répugnait à lui confier ces fonctions presque dictatoriales. Il sentait la France se dérober sous lui, et il comprenait que ce qu'il avait cru possible à midi devenait irréalisable au fur à mesure que les heures s'avançaient.

Pendant que les commissions délibéraient sur les différentes propositions soumises à l'examen de la Chambre, l'enceinte du Palais législatif fut envahie. Au milieu de l'effroyable tumulte qui suivit cette invasion, M. Gambetta monta à la tribune et donna lecture de la déclaration suivante :

Attendu que la patrie est eu danger;

Attendu que tout le temps nécessaire a été donné à la représentation nationale pour prononcer la déchéance;

Attendu que nous sommes et que nous constituons le pouvoir régulier élu du suffrage universel ;

Nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France.

Puis, sur l'invitation de Jules Favre,la foule se précipita vers l'Hôtel de Ville pour y constituer un gouvernement provisoire.

Les débris du Corps législatif rassemblés dans la salle à manger de la présidence allaient donner une sorte de sanction à cette déclaration brutale de déchéance. Deux cents membres ou à peu près avaient trouvé le moyen de s'y rendre et d'y tenir séance sous la présidence de M. Alfred Leroux. M. Martel, rapporteur de la commission chargée d'examiner les propositions dont l'urgence avait été déclarée, donna lecture de son rapport. C'était la proposition de M. Thiers qui avait obtenu le plus grand nombre de suffrages. Toutefois, la commission avait cru devoir lui faire subir quelques modi-

fications : elle y avait notamment ajouté deux paragraphes. Voici quelle était la proposition modifiée :

Vu les circonstances,

La Chambre nomme une commission de gouvernement et de défense nationale.

Cette commission est composée de cinq membres choisis par le Corps législatif. Elle nommera les ministres.

Dès que les circonstances k' permettront, la nation sera appelée par une Assemblée constituante à se prononcer sur la forme du gouvernement.

La discus'sion qui eut lieu sur ce texte fut, à ce qu'on m'a rapporté, fort courte. M. ïhiers reconnut avoir modifié la proposition lue par lui aux députés de la gauche pour obtenir un plus grand nombre d'adhérents; mais il déclara revenir à sa première formule : Vit la vacance du trône. M. DréoUe, membre de la droite et ami de M. Rouher, se chargea de lever les derniers scrupules qui pouvaient exister encore dans la conscience de ses collègues.

« Messieurs, dit-il, je crois que nul ici ne peut se dire plus impérialiste que moi. Il y a deux heures, j'aurais combattu avec énergie la proposition qui déclarait la vacance des pouvoirs. C'était la déchéance, et je n'aurais pas voté la déchéance de l'Empire. Mais à l'heure présente, ce n'est plus une question de conscience qui est posée, c'est malheureusement -une question de fait. Y a-t-il

réellement vacance des pouvoirs? L'empereur est prisonnier à Sedan, le prince impérial est réfugié à l'étranger, et notre honorable collègue, M. Estancelin, est venu nous apprendre, dernière douleur pour moi, que l'impératrice avait quitté les Tuileries. Eh bieni Messieurs, le chef de TÉtat et la régence u'étant plus représentés, il y a vacance des pouvoirs, et c'est au Corps législatif, le second pouvoir issu du suffrage universel, qu'il appartient de s'emparer delà direction des affaires. Il y a urgence qu'il le fasse, car, encore quelques heures, et il aura contre lui un pouvoir issu de l'émeute, de Finsurrection. Après avoir vu violer son enceinte, il peut voir violer son autorité. Je le dis donc. Messieurs, à tous nos amis, à tous ceux qui, comme moi, eussent repoussé cette proposition de déchéance ; il y a un fait qui domine, qui paralyse toutes nos convictions, tous nos dévouements, c'est la vacance du pouvoir. Je les conjure de voter, de voter vite, et moi, je le déclare bien haut, comme impérialiste, et sous la réserve de l'avenir, que nous pouvons sauver par une prompte décision, je vote la proposition de M. Thiers. »

« Les paroles de M. Dréolle sont très sages, s'écria M. Thiers, et sa conduite décide le vote. »

Et, en effet, la proposition lue d'une voix forte par M. Dréolle lui-même fut votée à l'unanimité moins cinq ou six voix.

Ce fut donc un des impérialistes les plus convaincus qui détermina le vote qui donnait au renversement de l'Empire un semblant de légalité.

Eut-il tort? eut-il raison? Il est plus facile de poser de pareilles questions que de les résoudre, parce que les éléments sur lesquels le raisonnement pourrait s'appuyer font défaut. Les révolutions constituent une des forces de la nature, et si l'on admet riiomme assez courageux pour essayer de lutter contre la tempête, qui oserait blâmer celui que la foudre abat ou qu'elle fait ployer?

Le 4 septembre, je le répète, par suite de la captivité de l'empereur, on était dans une situation révolutionnaire. De quelque côté qu'on se tournât, de quelque manière qu'on s'y prît, on se trouvait acculé à un coup d'Etat.

La régence ne pouvait conserver ses pouvoirs et les étendre sans faire un coup d'Etat.

C'était un coup d'État que de proclamer que le Corps législatif serait désormais investi de tous les pouvoirs et qu'il avait le droit de constituer une commission de gouvernement.

C'était un coup d'Etat que de proclamer la déchéance de la dynastie établie par un double plébiscite et ne relevant que du peuple seul.

Le principal organe du gouvernement ayant disparu, il n'y avait plus de légalité possible.

Vouloir conserver Je nom et les apparences d'un

régime, tout en en détruisant les conditions fondamentales et en lui substituant une sorte de provisoire anonyme, c'était poursuivre une chimère. On ne tarda pas à s'en apercevoir. La logique reprit ses droits, et sans le vouloir^ sans même le savoir. on se trouva amené à l'abdication de la régence de FEmpire. et de là à la déchéance.

Page 1