‹ Notes pour servir à l'histoire de la guerre de 1870Chapitre 17 sur 21 · EUGÉNIE · texte numérisé non relu

EUGÉNIE

Après les défaites deForbach et de Wœrth, les lettres patentes du 19 juillet sont déchirées; on met en oubli la constitution elle-même : « C'est ainsi, a écrit Napoléon III, que les Chambres furent convoquées sans que les ministres eussent demandé àTempereur son consentement. Il ne pouvaity avoir de convocation légale que par un décret signé de l'empereur. »

Je n'ai pas à prendre la défense du cabinet du 2 janvier; mais il faut avouer que la façon dont on s'y prit pour le renverser ressemble plus à une intrigue qu'à un acte parlementaire régulier.

L'opposition — le compte rendu en fait foi — s'en prenait bien plus à l'empereur qu'au ministère. C'était le commandement qui avait tout perdu. Aussi la gauche demandait-elle, non pas le

renversement du cabinet, mais un changement de gouvernement.

Le parti de Timpératrice trouva que l'occasion était favorable pour saisir le pouvoir qu'il ambitionnait depuis trois mois. Il sacrifia tout à la fois l'empereur et le cabinet: l'empereur, en consentant à ce qu'on lui fit subir une véritable dégradation militaire; le cabinet, en le rendant responsable de la mauvaise préparation de la guerre.

On vit M. Jérôme David, un des partisans les plus résolus de la guerre, venir déclarer que nous étions entrés en campagne sans être prêts; et M. Clément Duvernois, Fauteur de la demande de garantie, proclamer qu'il n'accorderait sa confiance qu'à un cabinet capable d'organiser la défense.

Quand la gauche demanda que l'empereur fut déchu du commandement, personne ne protesta. L'impératrice elle-même conseilla à Napoléon III de se démettre en faveur du maréchal Bazaine. « Entendez-vous, lui écrivait-elle dès le 7 août, avec Bazaine pour toutes les opérations à venir. » Le 13 août, le nouveau ministre de la guerre, le général de Palikao, proclamait, à la tribune du Corps législatif, la déchéance militaire de l'empereur.

En renversant le cabinet du 2 janvier et en abandonnant l'empereur vaincu , l'impératrice croyait avoir fortifié la régence; elle ne tarda pas

à s'apercevoir quelle avait annulé son pouvoir.

Dès son entrée aux affaires, le cabinet du 10 août, bien que composé en grande partie d'éléments de la droite, dut déclarer qu'il n'était pas un gouvernement de parti, mais le ministère de la défense nationale. C'est le nom que lui avait donné M. Jules Brame, nommé, on ne sait trop pourquoi, ministre de l'instruction publique. M. Jules Brame ne perdait pas une occasion de proclamer que le cabinet n'était pas autre chose et qu'il n'avait pas d'autre ambition ni d'autre programme.

« Je voudrais bien que la Chambre s'en allât, » disait le général de Palikao, que les interpellations continuelles dont il était l'objet agaçaient et fatiguaient. Mais quand on parlait de la renvoyer, la Chambre menaçait de se mettre en permanence. Comme le ministère du 10 août était lui-même une concession faite au Corps législatif, il n'avait pas une force suffisante pour le proroger ; il dut dès lors compter avec la représentation nationale ; peu à peu le pouvoir passa des mains de l'impératrice dans celles des députés.

Le 14 août, après le vote des lois relatives aux forces militaires et aux subsides, l'ordre du jour était épuisé; les mesures de salut public que les circonstances exigeaient étaient prises ; il semblait que le rôle du Corps législatif fût terminé. Mais le Corps législatif avait compris qu'il était le maître.

LA RKGENCE. 251

A ce moment, aucune force humaine n'aurait pu prévaloir contre sa volonté.

Que pouvait être le rôle d'une assemblée dans la situation pénible oi^i se trouvait le pays? Ce ne pouvait être évidemment, et ce ne fut en réalité qu'un grand conseil de guerre, troublé, et tumultueux, le plus souvent affolé, exposé à tous les courants venant du dehors et menacé à chaque instant par les entreprises des partis.

On y discutait tout haut les mesures de défense sans se douter qu'on donnait ainsi des indications à l'ennemi et qu'on accroissait le péril.

On interrogeait les ministres sur toutes sortes de détails qui auraient exigé le plus grand secret, sur l'emplacement des troupes, sur la formation de nouveaux corps, sur la marche de nos armées, sur les fortifications de nos places fortes, sur les plans de campagne, sur les progrès de l'ennemi.

On dénonçait aux Prussiens la lenteur qu'on apportait à l'armement de la garde mobile : on leur désignait les villes où la garde nationale n'était pas organisée ; on leur disait oia étaient les fonctionnaires lâches et les généraux incapables ; on les encourageait en quelque sorte à s'avancer sans crainte dans un pays qu'on leur représentait comme désarmé et prêt à subir l'invasion.

On commettait parfois des indiscrétions, qui, dans touteautre enceinte, eussent été passibles d'un

conseil de guerre. C'est ainsi que le ministre de la guerre s'oublia un jour jusqu'à révéler à la tribune le pays étranger où il avait trouvé à acheter un lot considérable de fusils. Un membre du Corps législatif, M. Tachard, fit connaître publiquement que Belfort avait été abandonné par le 7*^ corps. D'autres membres faisaient savoir qu'aucun secours ne pouvait être envoyé à FAlsace envahie ou à Strasbourg assiégé.

On se serait cru un moment chez les Mexicains du xvi^ siècle, au milieu des peuples primitifs de l'Amérique du Sud, qui, habitués d'indiquer à l'av^ance à Fennemi le terrain sur lequel se donnerait le combat et la tactique qu'ils se proposaient d'adopter, prémunissaient P'ernand Cortez et ses compagnons contre toute surprise et lui permettaient de prendre ses dispositions et de vaincre à coup sur.

Il est à remarquer que, pendant que nous donnions à Tennemi tous les renseignements dont il pouvait avoir besoin, nous paraissions aussi peu instruits que possible sur l'état de ses forces et sur les mouvements de Farmée allemande. Les détails donnes sur ce sujet par le général de Palikao à la tribune du Corps législatif feraient supposer qu'au ministère de la guerre on négligeait le service des renseignements, qui est cependant une des premières nécessités des troupes en campagne. Les

LA REGEN'GE. 253

plans tracés au maréchal Mac-Mahoii pour guider sa marche vers Metz sont établis sur des données que la simple lecture des rapports rédigés par le grand état-major allemand a démontré être complètement fausses. Le général de Palikao a déployé une grande activité et un grand zèle pour former de nouveaux corps et pour tirer parti des ressources que possédait encore le pays. Mais c'était un pauvre stratégiste ; le fait est aujourd'hui acquis à l'histoire.

Le tort du général de Palikao a été de céder, dans ses combinaisons stratégiques, |aux préoccupations politiques de la régence. C'est notamment la faute qu'il a commise, quand, à la suite du conseil de guerre tenu à Chàlons, il s'opposa à la marche, sur Paris, de l'armée dont le commandement venait d'être donné au maréchal Mac-Mahon.

S'il avait acquiescé aux décisions prises par l'empereur, de concert avec le maréchal, le général de Palikao conservait à la France une armée qui, bien que composée en grande partie de régiments de marche, avait néanmoins assez d'anciens cadres pour réorganiser une armée de 2o0 à 300000 hommes.

Il fournissait à la capitale l'armée de secours qui pouvait écarter l'ennemi de son enceinte et lui permettre de résister en cas d'attaque.

Il rehaussait le prestige de l'Empire aux yeux

des populations qui commençaient à perdre toute confiance.

Il fournissait enfin à l'empereur le moyen de se réhabiliter aux yeux des masses et de reprendre, au bout d'un temps très court, les rênes du gouvernrmient.

C'est ce que comprit tout de suite M. Rouher, quand, parti spontanément à quatre jours de là pour conseiller la marche sur Metz, il changea dopinion sur les explications qui lui étaient fournies par le maréchal Mac-Mahon. Non seulement, le président du Sénat se rangea à l'avis du maréchal, mais il se chargea de rédiger les décrets et les proclamations qui préparaient la marche de l'armée de Châlons sur Paris.

Les dépêches expédiées par le général de Palikao pour engager le maréchal Mac-Mahon à faire tous ses efforts pour dégager Bazaine, ne renferment aucune de ces raisons décisives auxquelles un général d'armée doit se rendre. Elles ne contenaient, comme toutes les dépêches émanées du ministère du 10 août, que des renseignements erronés. Aussi, n'est-ce pas d'après ces données fantaisistes que le maréchal Mac-Mahon consentit à aller au secours de l'armée de Metz. C'est parce qu'il reçut une dépêche du maréchal Bazaine, lui annonçant qu'il se préparait à se mettre en marche en suivant les places du Nord. Le commandant de

J^irméo de Metz était généralissime; il ne restait plus au maréchal Mac-Mahon qu'un parti à prendre : obéir.

Car ce ne sera pas, du reste, une des moindres originalités de cette guerre néfaste : un général bloqué ayant le commandement en chef, et ayant sous ses ordres les généraux qui tenaient la campagne.

Plus tard, le général de Palikao ne trouva pas seulement en face de lui l'empereur et le maréchal Mac-Mahon, mais le conseil de défense de Paris, dans lequel M. Thiers, après s'être bien fait tirer l'oreille, avait consenti à entrer.

« Nous étions désespérés, m'a dit bien souvent M. Jérôme David, de la marche sur Sedan, et nous avons tout fait pour l'empêcher. »

On connaît le mot de M. Thiers : u Si Tarmée de Ghâlons ne périt pas, le moins qu'il puisse lui arriver, c'est d'être bloquée comme celle de Metz; vous avez un maréchal bloqué; vous en aurez deux. »

A toutes les instances qui lui étaient faites, le ministre de la guerre répondait que l'impératrice voulait l'expédition par une sorte de point d'honneur. « Il serait odieux, disait-elle, de laisser Bazaine périr sans secours. »

C'est en vain que, le 21 août, le maréchal Mac-

Mahon, se rendant compte des difficultés et trouvant la marche sur Metz périlleuse, télégraphia qu'il se portait sur Mézières, d'oii il continuerait sa retraite en se dirigeant vers l'ouest, on lui répondait : « Si vous abandonnez Bazaine, la révolution est dans Paris. »

Cette fois il était bien visible que la régence mettait la politique au-dessus des nécessités de la défense. La gauche, dont le maréchal Bazaine était devenu Thomme de guerre favori^ reprochait bien au gouvernement de ne pas aller au secours de Tarmée do Metz. Mais le gros du public ne partageait pas ces préoccupations de l'opposition. On ne paraissait pas croire que le maréchal Bazaine fût en péril. On ne savait pas qu'il était complètement bloqué. On supposait simplement qu'il avait un plan, et que, s'il restait sous Metz, c'est qu'il attendait le moment propice pour l'exécuter.

Le jour même où l'on renouvelait au maréchal Mac-Mahon l'ordre de reprendre la marche sur Metz, on annonçait au Corps législatif que l'ennemi s'avançait sur Paris. C'était le cas ou jamais de s'assurer d'une armée de secours. C'est en empêchant le siège de Paris qu'on parvenait à débloquer Metz. C'était l'alphabet du métier. Mais, dans les conseils du gouvernement, on ne faisait plus la guerre, on s'occupait de politique.

LA REGENXE. 257

Aussi est-ce avec raison que Napoléon a pu écrire à sir John Burgoyne :

Revenu à Cliâlons, j*ai voulu conduire la dernière armée qui nous restait à Paris, mais là encore les considérations politiques m'ont forcé de faire la marche la plus imprudente et la moins stratégique qui a fini- par Sedan,

La régence reste frappée par ce jugement qu'a prononcé l'empereur lui-même.

C'est moi qui ai eu la douleur d'annoncer au général Beaufort d'Hautpoul, qui, à ce moment, ne se savait pas destiné à apposer sa signature au bas de la capitulation de Paris, la nouvelle de la double défaite des maréchaux Mac-Mahon et Bazaine.

« A voir, m'a-t-il dit, la façon dont les opérations étaient menées, il fallait s'attendre à ce lamentable résultat. Mac-Mahon et Bazaine ont été victimes des éternelles hésitations du s^ouvernement de la régence. Les Allemands savaient oi^i ils allaient, et nous, nous ne le savions pas, nous ne l'avons jamais su. Nous sommes en présence d'un immense désastre. »

Le fait dominant de la régence est celui-ci : empêcher à tout prix l'empereur de rentrer à Paris. On s'y opposa le 17 août; on s'y opposa encore le 22 août; on s'y opposa plus que jamais le 27 août.

Comme je manifestais un jour à M. Rouher mon

étonnemenide la persistance qu'avait mise l'impératrice à tenir l'empereur éloigné de sa capitale :

— Vous avez bien plus raison que vous ne croyez, me répondit M. Rouher. Si Temperenr n'est pas rentré dans Paris, s'il a continué à se traîner à la queue de l'armée, c'est qu'il ]'a bien voulu. 11 pouvait d'un seul mot mettre fin à la régence. Car les pouvoirs confiés à l'impératrice étaient subordonnés à une condition, c'est que l'empereur continuerait à être à la tète de l'armée. Or, depuis le 12 août, l'empereur ne commandait plus; la direction de la guerre avait passé aux mains de Bazaine. La régence n'avait donc plus de raison d'être. A partir de cette date, ce n'était plus un pouvoir légal. Il eût suffi d'un mot de l'empereur pour le faire disparaître.

— Mais pourquoi, dis-je à M. Rouher, l'empereur n'a-t-il pas prononcé ce mot?

— C'est que l'empereur avait compris qu'on était dans un de ces moments critiques où l'on ne doit pas toucher au gouvernement, quel qu'il soit. Son retour à Paris aurait causé un ébranlement profond. Peut-être que certains ministres^ qui avaient consenti à être les agents de la régence, c'est-à-dire d'un gouvernement ayant uniquement pour but la défense nationale, auraient répugné à être les ministres de l'empereur, qui était, pour beaucoup de gens, l'image vivante de la défaite.

— Mais comment n'a-t-on pas compris qu'eu laissant l'empereur dans une situation humiliée, on portait un coup terrible à la dynastie?

— On le comprenait bien. A cette situation, il n'y avait qu'un remède, l'abdication. x\u fond, tout lemondela désirait. Personne n'aosé la demander, et l'empereur paraît n'y avoir jamais pensé. On marchait au jour le jour, sans savoir où on allait ni comment tout cela finirait.

Je ne poussai pas plus loin la conversation. J'avais compris que, dès les premières défaites, la régence avait deviné que l'empereur était perdu, et que si l'on continuait à lutter, c'était pour sauver l'honneur et pour montrer qu'on n'avait plus qu'une seule préoccupation : sauver la patrie !

Voici ce que racontaient les journaux à la date du 10 mars 1871 :

Lorsqu'on craignit l'investissement de Paris, l'administration des télégraphes fit char;:rer la nuit, dans le plus grand secret, à bord d'un loueur qu'on avait amené dans un des bassins du canal de l'Ourcq, un long câble d'une grosseur de 2 centimètres de diamètre. Il était destiné à être jeté dans la Seine entre Paris et le Havre. Le câble se déroulait par le fond du bateau, sans que cette opération pût attirer l'attention de personne.

On réussit parfaitement, et l'on arriva sans entrave jusqu'à Traie, situé entre Rouen et le Havre, près de la Meilleraye. Paris par ce fait se trouvait en communication avec la province depuis le lo septembre. Mais le 25 du même mois, deux individus d'un village riverain dénoncèrent le fait aux Prussiens.

Un officier fit saisir le chef éclusier de Bougival, et le somma de lui indiquer en quel endroit le lil électrique tra-

versait le talus de recluse. Mais celui-ci s'y refusa. On le menaça de le fusiller: il fut roué de coups, mais on n'obtint rien de lui.

Ce ne fut qu'à Saint-Germain qu'on découvrit le fil après de longues recherches. Sa pesanteur l'avait en effet déjà envasé profondément.

On remonta jusqu'à l'écluse et Ton vit alors que le fil communiquait avec l'autre bras par une tranchée recouverte soigneusement de gazon, qui traversait l'île de la Loge.

Sans la dénonciation de deux misérables, Paris aurait pu continuera être longtemps en communication avec la France.

Malgré cette dénonciation, les deux traîtres, qui étaient connus dans tout le pays, n'avaient point été inquiétés; c'est seulement un an après, au mois de février 1872, que l'un d'eux, le nommé Dagomet, fut renvoyé devant la cour d'assises de Seine et-Oise. Il fut condamné à une peine insignifiante.

L'immersion d'un câble dans la Seine pour tenir Paris en communication avec la France en cas d'investissement est une des dernières mesures prises par le comité de défense.

Je m'étais préoccupé de cette question, et j'avais écrit le 30 août 1870, à M. Jérôme David, ministre des travaux publics, pour appeler son attention sur l'urgence de l'opération.

Yoici ma lettre :

Paris, le 30 août 1870.

Mon cher ami et ancien collègue,

Je me suis préoccupé, comme tout le monde, des mesures à prendre au cas où l'ennemi s' approchant de Paris couperait

toutes les communications de la capitale avec le reste de la France, et paralyserait ainsi l'action du gouvernement sur les départements envahis. Je ne crois pas avoir découvert le meilleur moyen de parer à cette douloureuse éventualité, mais je pense que la proposition' que je vais vous soumettre mérite un sérieux examen.

11 ne faut pas songer à envoyer tout ou partie du gouvernement hors de Paris, ce serait le signal de la révolution. Encore moins l'impératrice doit-elle s'éloigner, ce serait compliquer la défense d'intrigues antidynastiques de toutes sortes. L'impératrice-régente et le gouvernement doivent rester à Paris pour donner confiance à la population, et pour rendre la défense plus efficace. Paris alors combattant non seulement] pour lui-même, mais pour la France tout entière, montrera une fermeté et une ténacité invincibles.

La première chose que fera l'ennemi, ce sera de couper les fils télégraphiques qui relient Paris aux différentes villes de France. Quelques escadrons de ulhans, lancés sur les gares de banlieue, suffiraient pour opérer celte destruction. Toutes les communications seraient ainsi interrompues, et les départements non envahis seraient livrés à eux-mêmes. Ce serait la plus complète anarchie. "

C'est donc à maintenir les communications entre le gouvernement et le pays qu'il faut pourvoir.

Si l'on avait devant soi quelques semaines, on pourrait, sur une au moins des lignes télégraphiques existantes, enterrer les fils, ainsi que cela se fait dans la traversée des grandes villes, sur une distance de 20 à 2o lieues; mais un pareil travail demanderait beaucoup de temps et de soins. 11 ne pourrait d'ailleurs s'exécuter qu'à l'aide d'un très grand nombre d'ouvriers. Beaucoup trop de gens seraient dans le secret, qui ne tarderait pas à être révélé à l'ennemi.

La ligne télégraphique qui doit assurer nos communications ne peut être qu'improvisée. Voici le projet que je soumets au comité de défense.

On pourrait acheter en Angleterre, sous prétexte d'établir

une ligne sémaplioriqiie sur une de nos côtes, un cable télégraphique d'une longueur de 3 à 400 kilomètres; ce câble serait transporté par le Havre à Rouen, oîi on le rattacherait au réseau télégraphique des lignes du reste de la France, et on ^immergerait dans la Seine à partir de Rouen jusqu'à Paris.

L'opération aurait lieu la nuit et on la confierait à des hommes sur la discrétion desquels on pût compter. Car si l'ennemi se doutait de l'existence du câble, il ferait draguer le fleuve et il ne manquerait pas de détruire ce moyen de communication.

Il se peut qu*on ne trouve pas en ce moment à acheter en Angleterre un câble de 3 à 400 kilomètres. En ce cas il serait facile d'en confectionner un à Paris, très rapidement et à peu de frais, il suffirait pour cela de noyer trois ou quatre fils télégraphiques ordinaires dans une enveloppe de gutta-percha, substance qu'on a en quelque sorte sous la main. Le tout serait entouré de chanvre et revêtu d'une couche de gutta-percha qui suffirait à la conservation du câble.

Tous les postes télégraphiques de l'empire communiquant entre eux, il suffit que Paris soit en rapport avec un des postes principaux pour que ses communications soient assurées avec tout le reste de la France.

Il se peut que mon projet prête à la critique ; mais vous me rendrez cette justice qu'il m'est inspiré par les sentiments du plus pur patriotisme.

Agréez, etc....

Alfred DARIMON.

Je n'avais pas voulu confier ma lettre à la poste ; j'étais allé la porter moi-même au ministère des travaux publics et je l'avais remise à M. Lara Minot, chef du cabinet, en le priant de la donner au ministre lui-même : « Il s'agit, lui avais-je dit,

d'une affaire toute particulière, et qui ne regarde pas les bureaux. »

J'ai reçu le soir même le petit billet suivant :

Paris, le 30 août 1870.

Mon cher ami et ancien collègue,

Je vous remercie cordialement de la communication que vous avez bien voulu me faire. Déjà l'attention du comité de défense a été attirée sur les points que vous signalez, et je puis vous dire que nos communications sont en tout cas assurées.

Sentiments les plus affectueux et dévoués.

Baron .Jérôme DAVID,

M. Jérôme David ne pouvait pas, sans violer un secret d'État, m'en dire davantage. J^ai appris depuis que, lorsqu'il a reçu ma lettre, il avait bien été question d'immerger un câble dans la Seine, mais qu'on n'avait encore rien fait pour la réalisation de ce projet. Peut-être ma lettre a-t-elle servi de stimulant. Dans tous les cas, on s'est enfin décidé à se procurer un câble, et le 4 septembre, au moment où le gouvernement impérial était tombé, toutes les dispositions étaient prises pour l'immersion.

Ce n'est pas le 25 septembre, comme l'ont dit les journaux, que les Prussiens ont eu connaissance du câble, c'est dans les premiers jours d'octobre. C'est même cette interruption des communications avec les départements qui a décidé le gouverne-

ment de la défense nationale à renforcer la délégation de Tours par l'envoi de Gambetta. Il était dangereux de laisser des pouvoirs illimités à des vieillards comme Crémieux et Glais-Bizoin.

Je possède un morceau du câble provenant de la portion immergée dans le voisinage de Tîle Saint- Denis. Il a deux centimètres de diamètre. II se compose de cinq fils de cuivre enveloppés de guttapercha et de chanvre. Le tout est renfermé dans une gaine de fils de fer tordus de façon à former une grosse corde. Gomme ce fragment provient de la portion du câble qu'on n'a retirée de la Seine qu'après la levée du siège, il est revêtu d'une légère couche de vase et de sable.

Evidemment on l'avait envasé le plus qu'on avait pu, et, sans la trahison du misérable Dagomet, les Prussiens n'auraient pu soupçonner son existence.

Page 1